J'ai reçu depuis avant-hier divers courriers me reprochant ma décision de suspendre les activités de ce blog. Certains m'ont fait remarquer, à juste titre, que si les blogs enferment auteurs et
lecteurs dans le virtuel, supprimer son blog ne fera pas revenir les gens dans le réel pour autant, et laissera plus de latitude à d'autres blogs, moins justes (même si personne ne peut prétendre
avoir le "ton juste" par excellence).
J'avoue que je suis sensible à leur argument, et j'admets qu'un abandon pur et simple serait par trop égoïste.
Faire de la politique sur la place publique, définir une position et en témoigner, est un art difficile.Je vous ai parlé il y a quelques mois d'une amie qui dirige un asile d'aliénés (ça ne
s'appelle plus comme ça mais peu importe). Elle m'écrivait encore récemment qu'elle ne comprenait rien à la politique même si elle en subissait les conséquences chaque jour en termes de réduction
des crédits pour son intitutions et pour le soin des malades. Je ne comprends pas qu'on puisse se vanter de refuser la politique. Car c'est une facilité. En revanche je conçois qu'on la trouve
compliquée. Car c'est en effet un exercice délicat. Les questions ne sont jamais simples. On ne peut pas se contenter de dénoncer les crimes qu'on constate chaque jour. Il faut imaginer des
alternatives, et concevoir des moyens pour que ces alternatives entraînent "un peu moins de crimes" que le système auquel on s'oppose (la politique n'a rien à voir avec des solutions
idéales).
Trouver le ton juste pour des alternatives réellement défendables, ou du
moins essayer, est un devoir auquel il est trop facile de se dérober. Et il faut le faire sur Internet aussi, parce que là aussi se rencontrent des errements auxquels il faut savoir
résister. Et donc à cause de ça je reprends ce blog.
Ce soir je lisais sur Facebook un commentaire d'un garçon qui disait "Il y a vieil adage algérien qui dit que "Si tu es vraiment détesté, tu le resteras même si tu te tremps dans du miel". Il
vaut mieux que Tariq Ramadan cesse de tenter de se faire passer pour une sorte de "fourest compatible"!". C'était une réaction à une citation de Khaled Satour : "Faire montre, donner
des gages, voilà d’ailleurs à quoi Tariq Ramadan s’est appliqué sans cesse : il adore la culture et la littérature françaises, il est un défenseur de la laïcité, il aime la France, il voudrait
même devenir français. Autant d’aveux qui lui furent arrachés dans un climat de discussion de comptoir tournant parfois à l’interrogatoire de garde à vue où les
sommations pleuvaient sur lui de toutes parts. Aura-t-il pour autant convaincu ses détracteurs ? Ne sait-il pas, depuis si longtemps, que ses assauts d’honorabilité télévisuels s’apparentent à
l’épreuve de Sisyphe et que son incontestable talent de débatteur ne lui fera jamais remporter que des victoires médiatiques sans lendemain ?"
Je sais que la question de la compromission médiatique est très sérieuse (aussi sérieuse que celle de la compromission internautique). Mais je ne comprends pas la formulation de Satour.
Reproche-t-il à Ramadan d'afficher son intérêt pour la culture française ? Personnellement je ne trouve pas que Ramadan se montre "fourest compatible", et il a raison de ne pas se lancer dans des
stratégies de rupture stériles. S'il aime la culture française ce n'est pas une honte, et il aurait tort de le renier. Toussaint Louverture aussi a aimé la culture
française dans ce qu'elle a de potentiellement universel. Je l'ai aimée aussi bien qu'elle ait interdit à une moitié de ma famille de parler l'occitan et ait placé une autre moitié dans des camps
de concentration en 1939 (des réfugiés espagnols) - je précise cela pour ceux qui seraient un peu trop tentés de m'envoyer au diable du fait que j'aurais moins subi les effets
négatifs de l'impérialisme français qu'eux. Il est bon de savoir être soi même tout en étant ouvert aux autres, y compris à ses persécuteurs. C'est un signe de force morale. Je vois beaucoup
de gens parmi les intellectuels issus de l'immigration postcoloniale (on ne sait plus comment nommer cette catégorie sociale) refuser agressivement l'universalisme. Ce n'est pas la bonne
approche. Bien sûr l'universalisme abstrait ne vaut rien, mais dire que seules les femmes violées peuvent dire quelque chose de pertinent sur le viol, seul les noirs issus de famille d'esclaves
peuvent parler de la traite etc tout cela n'a pas de sens, et ne mènera à rien. De même que ne mène à rien par exemple cette indignation sélective d'un collectif musulman contre des exécutions d'Ouïgours et de Tibétains en oubliant bizarrement (et dans une logique bien
communautariste) de citer aussi les Hans qui ont été exécutés, comme si eux n'étaient pas aussi dignes de solidarité (voir l'intéressant prolongement de cette réflexion sur le blog
de Bernard Fischer en terme de vision du rapport entre Chinois et Musulmans). Et voilà le genre de
propos qu'il faut tenir sur un blog pour contribuer à garder ce qu'on considère comme un juste cap, et un ton juste, dans le combat anti-impérialiste.
J'aurais beaucoup de choses à vous dire en ce moment car ce que je vis au jour le jour est très riche. C'est une des raisons lesquelles d'ailleurs je voulais abandonner ce blog, mais ne le puis.
Il y a tous ces paradoxes des identités postcoloniales que j'affronte dans la ville ou je travaille.
Il y a tous ces gens d'origine maghrébine qui me parlent de leurs aïeux morts pour la France et rappellent qu'à cause de cela ils sont "plus français que Sarkozy". Il y a ce responsable d'une
association de "hip hop" (ça existe encore) dont je ne connais pas l'origine culturelle (probablement l'Afrique subsaharienne) mais qui rêve de mener une action de coopération avec le Maroc.
Quand je lui dis "Nous on voudrait organiser quelque chose sur l'Algérie". Il me répond : "ah oui, l'Algérie, oui pourquoi pas ? j'avoue que nous on a pensé au Maroc principalement à cause des
publicités pour le tourisme". N'y a t il pas là une perversion de l'élan de solidarité par le capitalisme ?
Personnellement je n'apprécie guère la coopération nord-sud telle qu'elle existe (car c'est de la charité, et de la charité intéressée). C'est pourquoi je vais peut-être faire prochainement la
recension du livre "En finir avec la dépendance à l’aide" de Yash Tandon (http://www.cetim.ch/fr/publications_details.php?pid=172). Mais je dois reconnaître qu'elle est actuellement un moyen essentiel
d'initier les jeunes à l'internationalisme et de défragmenter leur imaginaire. Dans l'action concrète on ne peut faire l'économie d'un investissement dans cette dimension. C'est d'ailleurs
ce que font aussi les Cubains, qui eux ont inventé semble-t-il une coopération vraiment altruiste, non condescendante, puisqu'ils lui consacrent une part très substantielle de leurs faibles
ressources économiques. L'ambassadeur cubain Orlando Requeijo que j'ai rencontré il y a peu décrivait avec lyrisme ces centaines de pauvres descendus des montagnes en
Haïti pour se faire soigner à l'hôpital cubain bien que les médias de droite sur les radios privés accusassent les chirurgiens cubains d'être des bouchers et de "casser le marché de la
santé".
Et l'espace d'action pour la coopération est infini. Une dame hier qui mène un projet dans l'Est du Sénégal parlait de ces contrées
horribles où il fait 48 degrés à l'ombre, où des mouches "pisseuses" infligent sur la peau des brûlures au cinquième degré, où seulement 150 enfants sur 500 ont accès à l'école, où les savoirs
sont si déstructurés que les lits sont bancals parce qu'on ne sait pas mesurer les planches, et personne ne sait changer une rustine. D'un point de vue philosophique le sens de la vie de cette
partie là de l'humanité - et ils sont des centaines de millions - pose autant de questions que celui du type qui a vécu 25 ans dans un état diagnostiqué à tort comme comateux, alors qu'il était
conscient de tout mais ne pouvait rien exprimer. Or aucun système politique digne de ce nom ne devrait légitimement ignorer ce "poids mort" de l'humanité, toute cette masse de gens qui vivent
dans un état pire que celui de nos bêtes, et ce à quelques kilomètres seulement des quartiers très riches de Dakkar. Des hommes comme Hugo Chavez ont fait de ces pauvres, de ces
sans-voix, la boussole de leur politique, au niveau national, mais aussi international (il s'intéresse d'ailleurs de plus en plus à l'Afrique à cause de cela). Tout politicien digne de ce
nom devrait faire de même. Et plutôt que de placer le soldat Shalit (voyez la glorieuse visite de Kouchner à sa famille au mépris de celle
de Salah Hamouri) ou le bien être de nos banques au centre de leurs préoccupations, c'est à la reconstruction de la cohésion de notre humanité que nos gouvernants devraient travailler en
priorité. C'est sur ce critère là que toute la réflexion devrait s'articuler.
Mais comme nous en sommes loin, et comme les idées restent confuses ! La lectrice de ce blog Catherine attirait mon attention avant hier sur le texte d'un Russe en faveur d'une
réorientation de nos économies libérales(http://globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=16200). La semaine
dernière je recevais une délégation chinoise qui voulait copier le système de protection sociale français, mais ils prônaient aussi dans le même temps la privatisation de la
gestion des parcs d'activité industrielle au nom du "pragmatisme". Chez beaucoup la cohérence semble très difficile à tenir.
Les petits salons se vantent d'échapper aux hiérarchies des prix littéraires.
Pourtant l'égalitarisme n'y est que de façade. Exemple de celui où j'étais cet après-midi.
Je relisais l'Art du Roman de Kundera ce soir. J'avais oublié à quel point ce livre
était réactionnaire (son anti-soviétisme, son apologie des Habsbourg, dire que j'ai baigné là dedans il y a 20 ans). Et puis cette façon qu'il avait de partir de Husserl et Heidegger pour les
concurrencer sur leur propre terrain. Un peu pathétique. Reliquat du temps où la philosophie régnait en maitre (en maîtresse ?) sur les classes littéraires. Ce livre est daté.
Naguère on s'appliquait à contrer la culture dominante. Maintenant ça n'a plus de sens.
Puisqu'il n'y a même plus de culture nulle part (au sens où on l'entendait autrefois). C'est vrai particulièrement dans le domaine de l'écriture qui n'est plus qu'informative. Même ceux qui
écrivent des romans ne cherchent qu'à "informer" les autres de leur imaginaire (voire de leur propre vie). Mon éditeur me disait hier que pour un manuscrit de sciences humaines il en recevait
10 de littérature (roman, poésie). Chaque petit égo doit cracher son petit sperme littéraire. Pauvres éditeurs !
Au même moment je reçois des mails sur la manière de constituer un front syndical uni
à la base en France malgré les trahisons des appareils. Des mails qui accusent la direction de la CGT de capituler devant Sarko et le Medef. Il y a des gens en France qui continuent à prendre ce
genre de question très au sérieux et à lui consacrer beaucoup d'énergie. Ils ont sans doute raison car on ne changera pas notre société sans une mobilisation syndicale audacieuse. Les partis
politiques ne suffisent pas. En même temps le combat syndical pour aussi nécessaire qu'il soit n'est pas l'omega de toutes les luttes. Il recherche une sécurité indispensable pour les travailleurs,
mais il faut aussi leur proposer un horizon au delà de la sécurité. Des formes d'égalité et de liberté auxquelles ils ne songent même pas. Cet horizon là, c'est aux "dingues de l'écriture" de
l'apporter, pour un peu qu'ils arrivent à se penser autrement que comme une "communauté" de fétichistes. Mais ils furent rares dans l'histoire les moments où les hommes et les femmes de plumes
eurent conscience d'une complémentarité entre leur oeuvre et les nécessités du changement social. Et ça ne va pas en s'arrangeant.
C'est une vieille métaphore nietzschéenne : un penseur lance une flèche, un autre, parfois
quelques siècles plus tard, la ramasse;
Ma vie psychologique était mille fois plus confortable il y a 20 ans qu'aujourd'hui, et ce
notamment parce que je cultivais alors trois croyances toutes plus futiles et plus puériles les unes que les autres, mais qui avaient encore droit de cité dans la France de l'époque.
Je découvre aujourd'hui sur Facebook le Fan club du Scientifique belge : 48 membres, dont plein de jolies filles, certaines en maillot de bain. Ca sert de passer chez Taddei...
En parlant d'habitués du bistrot de Taddei, je vois aussi que celui que j'appelle "Le Missionnaire" (dans 10 ans sur la planète) reprend son bâton de pélerin et va faire des débats dans
toute la France.
Pour ma part je m'en tiens à une médiatisation bien plus artisanale. J'ai recontacté mon
amie Florence Matton d'Aligre FM (chez qui on avait parlé de l'Atlas avec le Dissident internationaliste il y a deux ans) et lui ai proposé qu'on évoque sur les ondes de son émission
matinale mon dernier bouquin sur la Transnistrie, histoire que mon éditeur n'ait pas trop l'impression qu'on a bossé pour rien.
En ce moment je n'ai guère la tête à la communication. Outre mon projet en Seine-Saint-Denis dont j'ai déjà parlé, j'ai à l'esprit mes deux livres en gestation : ce peut être un
vrai défi que d'en faire quelque chose de publiable, et quelque chose qui soit cohérent avec tout le reste : avec l'Atlas, avec les "10 ans", avec mon roman, avec la Transnistrie. C'est en
forgeant qu'on devient forgeront, et, en écrivant, qu'on compose un puzzle. Je ne veux pas céder au mythe platonicien de la réminiscence qui ferait croire qu'on se borne à agencer une oeuvre déjà
écrite de toute éternité, mais au moins il est certain qu'on n'écrit pas dans l'oubli de ce qui a précédé. Après chaque livre on peut essayer de ne plus s'encombrer du détail de ce qu'on a
jeté dedans, mais les grandes lignes on ne les perd jamais de vue, et chaque nouvelle ligne qu'on trace, dans un autre livre, ne peut être complètement étrangère à celles des livres
précédents.
C'est marrant parce que, si le Temps des Cerises, ou des membres de mon jury de thèse, avaient continué à me solliciter au cours des dernières années pour écrire dans un style académique sur des
sujets sérieux comme la nation, les religions, l'écologie etc, je passerais mes soirées en ce moment à fignoler des articles qui préciseraient telle ou telle notion, à grands renforts de
références, plutôt que de jeter des petits billets amusés sur ce blog. Et je serais très loin de songer à donner à mes bouquins un tour personnel comme je le fais en ce moment. Mais je pense que
le retour aux pensums académiques sera inévitable à terme. On ne peut pas laisser les grands sujets comme l'impérialisme, le socialisme etc dans le grand flou artistique où je les ai
abandonnés depuis trois ans. Simplement je pare au plus pressé. Et le plus urgent - et aussi ce sur quoi on est le plus disposé à m'entendre en ce moment (je parle des éditeurs, et du petit
cercle d'une demi-douzaine de personnes susceptibles d'acheter mes livres) - c'est le volet du témoignage. Alors je vais témoigner.
A part ça je regardais tantôt sur Dailymotion le débat Elizabeth Lévy/Dieudonné. Elizabeth Lévy croit au débat républicain, cette croyance l'animait dans la fondation Marc Bloch.
Pas étonnant qu'elle joue donc le rôle de la sioniste de dialogue (un rôle sans doute plus utile à sa cause que le rôle de sioniste censeur qui convainc de moins en moins de monde). Dieudonné
n'est pas très bon face à elle (ni elle non plus face à lui). Lui et Soral sont peut-être un peu trop fascinés par leur dimension d' "artistes provocateurs" et on a comme
l'impression parfois que les arguments le emmerdent, et qu'ils sont juste obligés de les utiliser comme des justifications de leur provocation, mais au fond ça les gonfle de devoir se
justifier. Et le candidat du PAS sur leur liste ne contribue quère à les rendre crédibles.
Elizabeth Lévy fait partie de ces journalistes ou publicistes de moins de 50 ans qui ont fait leur trou dans les années 2000 grâce à un carnet d'adresse de gens influents. Quelqu'un me
faisait remarquer qu'il y a un grand vide dans la jeune génération : les vieux soixante-huitards ayant tout verrouillé, seules des femmes - Elizabeth Lévy, Mona Cholet, Clémentine autain,
Caroline Fourest - se font entendre. On aurait du mal - dans ces tranches d'âge - à trouver des équivalents masculins. C'est possible. Je n'y ai pas réfléchi sérieusement. Et le sujet ne me
passionne guère à vrai dire. Mais il se peut que les vieux mâles dominants aient desséré les mailles des filets de sécurité au profit de jeunes femelles qui ne leur étaient pas trop
antipathiques, plutôt qu'au profit de jeunes mâles rivaux, allez savoir. En tout cas, c'est vrai que depuis 10 ans, je ne vois aucun homme de moins de 40 ans poindre le bout de son
nez dans le paysage du débat médiatique, et y assumer une position en son nom propre (même Tariq Ramadan avait déjà la quarantaine quand il a commencé à être connu). Ah si, il y a Dieudonné. Le
seul qui ait commencé à faire de l'agitprop efficace avant 40 ans. Tous les autres (les patrons de Vacarme, les disciples de Bourdieu à l'Acrimed etc) sont marginalisés, confinés dans des rôles
de lampistes, avant que les dinosaures ne consentent à prendre leur retraite.
Dans son interview Dieudonné pleurait sur le refus des médias de l'accueillir. C'est terrible ce besoin d'avoir une caméra pointé sur soi. Heureusement l'écriture dispense de ce besoin.
A part ce blog ridicule, et mon journal "papier" de temps en temps, je n'écris
pratiquement plus. Mais j'ai un stock considérable de textes plus ou moins inachevés sur mon ordinateur que je dois mettre en forme, compléter, pour en faire des livres. Je pense que je ne peux
rien entamer de neuf tant que ce travail "rétrospectif" ne sera pas effectué, et de toute façon, je n'ai envie de n'entamer rien d'autre pour le moment (d'autant qu'élever mon petit gamin prend
du temps).
Mais ces travaux doivent être réalisés en fonction du paysage éditorial, et je dois dire que je ne dispose pas de beaucoup de cartouches. Hier j'ai adressé aux Editions Zoé un texte, une sorte de
parodie de l'Enéide et de l'Odyssée, que j'avais écrit à 24 ans, toujours dans le souci de sortir de la catégorie "essayiste" dans laquelle m'ont enfermé mes premiers livres. J'avais aussi
l'espoir de ne plus dépendre exclusivement des Edition du Cygne. Mais je ne crois pas du tout que cette "Maison suisse" (c'est le nom d'un réseau de bienfaisance non ?) soit sur le point de
m'adopter (et surtout pas avec ce livre dont j'ai conscience qu'il ne peut pas plaire à tout le monde loin s'en faut). Or je sais qu'avec les Editions du Cygne j'ai beaucoup tiré sur la corde.
J'ai publié en un an pas moins de quatre livres chez eux sous diverses appellations, et des livres pas forcément faciles à vendre (celui sur la Transnistrie notamment leur coûte cher, et je ne
crois pas que la commande moldave suffise à éponger le déficit !).
Donc tout cela me semble très difficile à calibrer. Et je ne crois pas pouvoir compter sur l'Harmattan (où paraîtra ma thèse très prochainement) comme force d'appoint, vu leur faible visibilité
en dehors des bibliothèques universitaires.
Je voudrais faire une somme autobiographique sur mon parcours intellectuel et sentimental. Non que je le considère comme exceptionnel, mais parce que, au "midi de la vie" comme disait Nietzche,
au seuil de la quarantaine, j'éprouve un besoin de tout totaliser, y compris les échecs. Mon idée était aussi d'y introduire une sorte de "Nachlass" qui reste après mon "10 ans sur la planète
résistante", ce "Nachlass" que j'avais envoyé à Annie Ernaux en 2002 et qu'elle avait jugé essentiel au récit de ma période serbe (je l'en ai néanmoins soustrait pour des raisons diverses). Mais
ce Nachlass représente à lui seul plus du tiers de la somme autobiographique telle qu'elle existe déjà. Jusqu'ici je me disais que j'allais devoir "gonfler" les deux autres tiers pour créer une
sorte d'équilibre, mais je n'ai pas envie d'écrire un livre long et fourni. Cela ne répond pas aux attentes de notre époque. Nous ne sommes plus au temps d'André Gide. Le goût des détails
gratuits, élégants, amusants, s'est perdu. Il faut aller à la charpente des choses. Par conséquent, cette nuit, j'ai été conquis par l'idée d'isoler complètement le Nachlass, d'en faire un livre
en tant que tel, qui, peut-être, fournira à nouveau un éclairage sur la Serbie (à l'heure où tous les Serbes ont oublié Delorca, et où le livre "10 ans sur la planète" baigne dans l'indifférence
la plus complète). C'est un pari difficile à tenir. Matériellement et intellectuellement. Matériellement parce que, à supposer que je trouve du temps et de la liberté, rien n'indique que les
Editions du Cygne puissent être emballées. Le livre a déjà la taille des ouvrages de la collection "Traces" mais le sujet est tout de même un peu "particulier" pour eux. Intellectuellement, je ne
suis pas sûr d'avoir tout à fait envie de retravailler ce Nachlass. Je le veux et ne le veux point. Il se peut donc que je me borne à une relecture stylistique en y ajoutant d'une manière
superficielle une introduction rapide et une conclusion expéditive. Ainsi la qualité du livre dépendra-t-elle en dernière analyse de la valeur ou des défauts de ce qui a déjà été écrit au début
des années 2000 (et déjà retravaillé autour de 2005).
Si ce Nachlass trouve son statut de livre à part entière, je pourrai ensuite me consacrer plus sereinement à retravailler cette somme autobiographique que j'ai, elle aussi, déjà bien avancée dans
les années 2000. Je l'avais compoée en deux manuscrits : vie intellectuelle d'un côté, vie affective de l'autre. Mais je crois qu'il les faut fusionner, car elle se renvoient l'une à l'autre
en permanence. Par contre je vois encore moins quel éditeur pourrait être intéressé par cette composition dont le concept ne correspond pas aux collections du Cygne. Nous verrons bien. En tout
cas ce livre doit être écrit, avant que je ne sois trop vieux ou trop aigri. Je ne peux me lancer dans rien d'autre tant que tous ces manuscrits inachevés traînent sur mon disque dur.
Une amie me disait en 2007 que nous les gens dont les ascendants avaient été touchés par
les guerres (elle et moi étions des enfants de réfugiés républicains espagnols) ressentions les guerres différemment des autres. Elle disait avoir ressenti physiquement, à Paris, les
bombardements de Bagdad en 1991 comme des échos à ceux de Bilbao, qu'elle n'avait pourtant pas connus (sa mère les avait connus). Je pense que j'ai ressenti moi aussi une empathie spéciale avec la
population de la République fédérale de Yougoslavie en 1999. C'est pourquoi le cynisme de cette guerre, les mensonges autour d'elle m'ont touché particulièrement, et c'est pourquoi me touchent
encore des reportages odieux comme celui que nous présente Arte ce soir.
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