J'étais hier de passage chez
Emmaüs Pau-Lescar, des "compagnons" très engagés dans les luttes sociales qui refusent la "gestion de la pauvreté" et ont transformé, à l'occasion
de leurs 30 ans d'existence, leur communauté en un village écologique et égalitaire. A l'entrée la fresque qui alignant Sankara, Che Guevara, Gandhi et Mandela sous le titre "Oser, risquer
l'utopie avec et pour l'homme" - fresque autrefois dessinée sur le mur de la mairie de Billère en solidarité avec les sans-papier - en dit long sur l'ampleur du projet. Ici on se donne les armes
pour construire une société alternative.
J'ai été accueilli par la chargée de communication Cécile Van Espen et par le directeur Germain Sarhy, 58 ans, qui se considère comme le "préfet" du village (lequel élit par ailleurs un maire et
un "conseil municipal"), et nous avons déjeuné ensemble. Il m'a ainsi longuement expliqué le fonctionnement de sa communauté et les principes qui la régissent -formulés dans le journal local le 9 janvier 2012 : "Le compagnon qui vient
dans la communauté est nourri, logé, blanchi et il participe à l'activité de la communauté qui est à la base la récupération, en fonction de ses capacités physiques et intellectuelles. Nous ne
sommes pas dans une logique de production mais dans une politique participative.Ils perçoivent un "pécule" autour des 450 euros par mois d'argent de poche. Faites le calcul par rapport au smic.
On cotise aussi à l'Urssaf et chaque compagnon a droit à la couverture sociale et à la retraite." Le statut est régi par la loi sur l'accueil en organismes communautaires et d'activités
solidaires.
Germain Sarhy insiste sur le fait que sa structure ne perçoit aucune subvention et ne vit que des ressources de la récupération. Il se sent ainsi libre à l'égard des pouvoirs locaux dont nous parlons en détail (leur attitude en période électorale, en dehors des élections etc, Emmaüs).
A notre table un jeune Malien compagnon pour un temps de la communauté : l'occasion d'un échange intéressant avec un homme attaché à d'autres valeurs (l'islam, les hiérarchies aristocratiques du Mali) et qui au nom de ça à quelques problèmes avec certains aspects de la vie du village comme le calendrier de nus et le tutoiement immédiat de tous (mais néanmoins le cadre égalitaire et l'esprit d'accueil du lieu permet de gérer la différence de valeurs sans conflit).
Après le repas je visite avec Germain le village. Il me montre les constructions de pavillons pour les personnes présentes depuis deux mois qui pourront bientôt accueillir environ 80 personnes au
total (ce qui fera environ 200 pensionnaires avec la partie réservée aux jeunes visiteurs) . Ces pavillons suivent les normes de l'habitat écologique (écohabitat), autosuffisants en énergie,
d'une grande élégance esthétique (car Emmaüs est attaché à ce que la pauvreté n'empêche pas la qualité de vie, l'attachement au beau, alors que le village donne sur la chaîne de
montagnes).
Emmaüs veut s'ouvrir sur l'extérieur avec une ferme qui met en valeur les espèces locales, l'épicerie qui devrait ouvrir au printemps. il veut aussi se doter d'une école sur le modèle du Colibri. On me montre aussi le champ de blé bio dont le village tire sa farine fabriquée dans un moulin basque de 1885.
La culture ici n'est pas considérée comme un luxe, et on l'a place au centre du devenir des compagnons. Déjà le site accueille en juillet le principal festival musical de la région (10 000 personnes chaque année). En marge du festival l'an dernier ils organisaient des conférences dans le cadre du forum mondial de la pauvreté, en partenariat avec Paul Ariès et le journal « Le Sarkophage ». Cette année ce sera sur le "buen vivir" (good living/bien vivre). Je parviens sans peine à convaincre Germain de lancer un salon du livre des éditeurs indépendants comme cela existe à Paris où il n'y aurait pas à engager des sommes pour louer les stands. Il envisage aussi la mise en place d'une librairie permanente.
Sensible à la solidarité internationale, Emmaüs Lescar est en contact avec la Bolivie, et le Burkina Faso (via l'association AIDIMIR) sur des projets de reboisement. De ce côté là aussi il y aurait des choses intéressantes à envisager.
Evidemment ce genre de visite vous redonne de confiance dans l'aventure humaine. A Emmaüs-Lescar vie au grand air, liberté anti-conformiste et sens de la solidarité et de la justice se conjuguent à un point d'harmonie qu'on n'aurait plus cru guère possible sous la dictature des banques, des multinationales, et de la bêtise lâche et égoïste de nos contemporains. Un autre quotidien est possible !
Aujourd'hui dans un communiqué de presse, le conseil général des Pyrénées-Atlantiques a fait savoir qu'il avait voté à l'unanimité hier une motion suite à l'incarcération de la militante basque Aurore Martin s'adressant "aux autorités de l'Union européenne, au président du Conseil et à la Commission européenne, afin qu'ils interviennent face aux disparités d'application" du MAE et "remédient aux situations d'injustice engendrées".
Déjà le 2 novembre le président du Conseil général socialiste avait à propos de l'arrestation d'Aurore Marton "regretté une telle décision précipitée au moment où beaucoup de citoyennes et de citoyens et de leurs représentant (e) s mettent tout en œuvre pour trouver les voies pacifiques d’un règlement définitif."
On rappellera qu'il y a quinze jours une sénatrice écologiste de Seine et Marne avait interrogé le gouvernement à ce sujet. Le texte de sa question est ici. La réponse est très langue de bois. On peut se demander notamment si la protection consulaire promise a été effectivement mis en oeuvre (la sénatrice Mme Lipietz laissait entendre qu'il n'en était rien à la date du 15 novembre dernier).
Discussion digne de l'ambiance de mon roman "La révolution des montagnes" aujourd'hui. Un DJ me racontait une prise de bec entre deux gogo dancers dans une boite connue de Pau : "L'une d'elle avait pris le melon, disait-il, elle disait 'moi je touche 1 800 euros au black, je fais des soirées privées pour le PDG de telle grosse boîte. Ici c'est de la merde de danser pour un public ordinaire' - c'est clair qu'elle avait bu un peu trop et qu'elle avait pris de la coke, ça s'est terminé en crise de larmes entre les danseuses dans les loges". Bon bien sûr il m'a dit le nom de la boîte (très connue) mais je serai discret !
Et vous saviez vous que Chris Anderson était à El Palacio à Pau récemment ? et vous saviez vous qu'il avait produit Keen'v ? Oui bien sûr vous saviez, bon moi je ne savais pas... Plus difficile : vous saviez vous que Gizane y était aussi (un autre jour) avec ses serpents (cf la vidéo ci dessous) ? Le DJ en question eut la lourde tâche de porter ses pythons... dur dur d'être un DJ...
Quels écrivains romantiques n'ont pas vanté les
Pyrénées ? Les gamins de nos écoles béarnaise dans les années 70 chantaient le poême de Vigny "Le cor" ("Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées") qui semble avoir été fort célèbre au
XIXe siècle, au point que Flaubert le paraphrase sur un ton plaisant dans sa correspondance en disant qu'il n'est pas comme Vigny, et se plaignant du son du cor sous ses fenêtres à Croissy.
Je ne sais plus trop pourquoi George Sand s'est rendue à Tarbes et Luz-Saint-Sauveur en 1825 (qui pour nous béarnais sont les "Pyrénées des voisins" en quelque sorte...). J'ai cru comprendre que son mari était gascon.
Voici deux extraits de son journal de voyage (elle avait 21 ans).
A côté des élans enthousiastes devant la beauté de la nature, il y a tous les agacements de devoir supporter la compagnie des crétins avec qui la jeune Aurore Dupin/George Sand voyage. La solitude de l'artiste en compagnie d'idiots. Un problème bien connu...
Vous vous souvenez de "Ce que parler veut" dire de
Bourdieu ? La langue. La langue concrète. Quand j'ai lu mon premier dictionnaire français-béarnais en 1990 j'y ai trouvé des tas de mots que ma famille ne connaissait pas. C'était de l'artificiel
comme en produisent à tour de bras les milieux lettrés (surtout les milieux hors-sols comme les occitanistes qui parlent une langue essentiellement pratiquée dans les écoles et oubliée dans la
vie réelle). Même quand ils ressortent des mots connus, les auteurs de dictionnaires ne
savent pas forcément quelle signification ils avaient, dans quelle intention on les employait, et qui n'est pas la même d'une langue à l'autre, ni même d'un milieu à l'autre (voire d'une famille
à l'autre).
Comme je sais que personne ne prendra la peine de le faire, jai envie de signaler ici quelques termes que j'ai beaucoup entendus dans la bouche de ma mère dans les années 1970 et qui étaient une survivance de mots qu'elle avait entendus dans la bouche de ses propres parents autour de 1945-50, parents qui eux faisaient des conversations entières en béarnais, alors que me mère n'en prononçait plus que des bouts de phrases en forme de clins d'oeils ou de signes de reconnaissance familiale. N'ayant pas appris l'orthographe occitane "rénovée" en vogue dans les milieux savants. Je restitue les mots dans une orthographe française approximative. Je pense que cela fait aussi partie de mon devoir de témoin de mon époque, s'agissant de réalités que les autres témoins (dans les milieux populaires) n'ont jamais été enclins à juger digne d'être transposée dans l'espace de l'écriture.
Voici la liste de mots :
Hèro : Foire. Terme extrèmement vague que j'ai beaucoup entendu dans l'expression "quino hèro aquo !" On pourrait être tenté de la traduire par "quel bazar" voire "quel bordel". Mais la notion me semble plus vaste que bazar. "Quino hèro" peut désigner aussi un pétrain, quand des gens se sont fourés dans une situation inextriquable, un imbroglio, un ensemble de problèmes liés à une série de fautes, et une position globalement coupable au vu des normes sociales.
Menin : petit enfant (comme les Ménines de Velazquez). Utilisé dans l'expression affectueuse : "Hé lou petit menin". Le petit enfant à sa maman. Sans aucune connotation ironique.
Praubin : pauvret. S'utilise dans l'expression : "praubin des petit" qu'utilisait déjà la mère de ma mère. "Pauvre petit" est utilisé sans que cela signifie qu'on plaint l'enfant.
Camat : qui a des jambes. S'emploie pour dire qu'une fille a de jolies jambes : "Qu'ey pla camadola gouyato". Phrase un peu passe-partout qu'employaient les hommes pour montrer qu'ils avaient remarqué qu'une fille était belle.
Mascouyonatquanteybis (Tumascouillonnéquandjetaivu). Expression toute faite pour désigner quelqu'un qu'on ne connait pas : "Quin s'apero ? - Mascouyonatquanteybis" Comment il s'appelle ? - Mascouyonatquanteybis . Variante : Quin s'apero ? Capdestero" (comment s'appelle-t-il ? Premièrebûcheduntasdebois, en béarnais ça rime). L'équivalent se trouvait un peu dans l'armée française dans les années 1990 quand pour désigner un quidam on l'appelait "Machproduguidon" (promule toute faite que sortaient tous les soldats comme un automatisme). idem : Trucoli Labatmalo
Cabèco : chouette. Mot qu'on utilisait pour désigner une vieille dame usée, aigrie, pas sympathique, une vieille sorcière : uo bieillo cabeco.
Guito : canne. Se dit d'une dame ou d'une fille à qui l'on en veut, qu'on déteste. "Aquero guito". Le mot est moins insultant et haineux que "salope" (ou "connasse") en français et pourtant de nos jours dans ce genre de situation c'est le mot qui vient le plus à la bouche des gens, peuve que nous sommes dans une société où les sentiments sont plus violents que dans les provinces éloignées des années 50 (voir Renaud Camus là dessus).
Purnacho : punaise. Dans le même sens que Guito, mais avec la connotation d'une femme un peu libérée, qui s'affirme beaucoup (qui par exemple a une grosse voix et ne s'en laisse pas compter), et qu'on déteste à cause de ça.
Piguèto : chipie. Mais peut-être le mot est-il moins bien délimité que chipie en français.
Esparbè : maladroit. Mais dans les milieux populaires ça évoque surtout le fait d'être maladroit avec ses mains, ce qui inspire beaucoup d'exaspération et peut-être parfois un brin d'indulgence.
Coun : con. D'un usage aussi répandu qu'en français. "Quin coun aqueth" Quel con celui là. "Gran Coun de la Cana" (ça je n'ai jamais su ce que ça peut dire). Mais je ne sais pas pourquoi j'ai toujours trouvé "coun" moins froidement haineux que "con", ce pourquoi d'abord il fallait le combiner avec d'autres insultes pour lui donner du poids : "aqueth hilh de puto de gran coun", "aqueth hilh de puto de macareu de gran coun"...
Tarabastè : turbulent. Se dit d'un enfant qui fait le fou et casse tout. Mais c'est beaucoup moins recherché que turbulent..
Pèlo : pèle. Classique dans "qué hè un hret que pèlo" - il fait très froid ("un froid qui pèle"). En français les jeunes de mon collège en Béarn disaient "ça pèle".
Guit : canard. Spécialité du coin. Employé par exemple dans "Hé l'has hicat la camiso de mindia guit ?" (tu as mis ta chemise du dimanche - mot à mot "ta chemise pour manger du canard")
Arregoulic : frileux. Mais comme le mot est plus long qu'en français, ça lui donne plus de volume et d'importance. Etre arregoulic devient ainsi presque une faute morale.
Mico : restes. Entre dans l'expression "plouro mico" : pleurnichard (mais c'est moins laid que le suffixe en "ard" donc le mot est plus doux).
Lénièro : remise à bois. "A la lanièro tout aquo !" : "A la remise à bois tout ça". Expression toute faite poru dire qu'on va se débarrasser d'une série de vieilles choses qu'on a en trop (dans une armoire, sur la table).
Bugado : Lessive, lavage du linge. Se dit aussi du fait de boire de l'eau quand on a trop bu d'alcool "que cau ha la bugado adaro" (il faut faire la lessive, boire de l'eau maintenant)
Pelut : Pubis velu. S'utilise bizarrement entre hommes pour qualifier un bon vin "quey dou pelut aqueth".
Hart : repus (ou ivre). "Qué souy hart" j'en ai assez (ou encore "quen ey hartero" : j'en ai marre). Avec le proverbe "au harts la hartèro" (à ceux qui sont repus va la nourriture) équivalent de "l'argent va à l'argent".
Chichangue : dans maigre comme une chichange, esmagrat.
"Toupi de habos é tistet de desos !" (pot de fèves et panier de petits pois) - pour évoquer quelque chose dont on se vante mais qui n'existe pas
"arrir tistet douman qué hérar beth" - ris panier demain il fera beau (dicton)
"qu'ey claro l'estelllo" "l'étoile est clair" quand on voit les étoiles la nuit et qu'il fait beau
"et hougna !' quand on doit pousser et bousculer (bully around)
Abisot : attention ! par exemple "abisot de cadé" ("attention tu vas tomber") quand quelqu'un trébuche.
Estadit : fatigué. "Qu'èro tout estadit"
Bourouys : dans "Qué plau a bourouys" (il pleut à verse) ou "né's harto pas de plabé" - ça n'arrête pas de pleuvoir"
Camaligos : des histoires - cercar camaligos, cherchez des histoires. "Camaligs toustem" : toujours des histoires ! "Camaligos, ven !"
Douçament : doucement "Paousoli douçament !" (pose le doucement) apostrophe ironique à quelqu'un qui travaille sans énergie
Camaligos : des petits merdes, des petits problèmes - toustem cerca camaligos, qu'ey hèro de camaligos, que hen camaligos toustem
Prega (prier) : Paga etprega (payer et prier) se dit quand on doit demander trop longtemps quelque chose "oh hé paga e prega"
"Ben qué t'en prey" (bah, je t'en prie) expression de lassitude devant quelque chose qui ne tient pas debout
Saoumo : anesse - en has poupat leit de saumo (tu en as têté du lait d'ânesse - signifie : tu es un idiot)
Pèc, pégot, pégoto. Idiots du village." Aqueth qu'ey drin pèc".
hestahagna : bourrer - qu'esthanho aqueth roustit. Il bourre ce rôti
pus : cuite ou derrière - aquth qu'a la pus (celui-là est saoul), la pus de Clèro (le derrière de Claire - expression consacrée)
Hier un de mes oncles qui vit en Béarn et qui a passé
une partie de son enfance à Luz-Saint-Sauveur en Bigorre me disait se souvenir d'y avoir vu une famille de cagots qui vivaient derrière l'église, des personnes de petite taille, qui avaient
une entrée spéciale dans les édifices religieux. Il paraît que France 2 en a parlé récemment en ressortant un reportage effectué par Le Figaro dans ce village en 1964. Les cagots,
qui étaient rémunérés en nature surtout pour des travaux qu'ils faisaient pour les institutions chrétiennes, sont un peuple mystérieux qu'on a parfois dit descendant des wisigoths, parfois des
extraterrestres (et examinés par certains savants comme Ambroise Paré, avec parfois des résultats étranges qui ont nourri le
fantasme) ! Traités en parias au Moyen-Age, ils obtinrent l'égalité des droits avec les autres Français à la Révolution, puis disparurent progressivement. Ils étaient particulièrement
nombreux en Béarn (2 500) mais il y en avaient aussi quelques uns dans d'autres régions y compris en Bretagne.
Sur le sujet on peut aussi se reporter à cet article et celui-ci. J'avais vaguement eu connaissance de sujet à 20 ans, mais je n'en avais pas mesuré toutes les dimensions, loin de là, et j'ignorais que des gens de ma famille en avaient connus.
Dans une petite ville du Béarn près de Pau, lorsque quelqu'un a le zona, presque tous les généralistes en viennent à lui dire "si vous y croyez vous pouvez aller vous faire porter". Qu'entend-on par là ? Se faire porter c'est aller chez un guérisseur. On m'a parlé d'un d'entre eux. Quinquagénaire deux fois divorcé, un pauvre homme revenu de toute forme de relation avec les femmes. Employé de la ville de Pau, il a dû abandonner son boulot pour cause de dépression. Ses parents vendaient des matelas. Je n'ai pas pu en savoir beaucoup plus sur lui. On m'a expliqué la nature de ses séances (pour lesquelles il reçoit 10 à 15 euros en moyenne, il n'est pas rare que les gens en fassent trois ou quatre).
En arrivant on vous demande si vous y croyez. Le guérisseur a le "pouvoir" de "porter sui lui" le zona des autres parce que lui-même a eu cette maladie. Il prononce alors la formule en béarnais "que portos tu ?" (j'adopte la graphie française en réaction à l'occitanisme) - que portes tu ?. La personne doit répondre "lou cindre" (le zona, en fait même les vieux qui connaissent un peu le béarnais sont peu nombreux à savoir qu'ainsi se nomme la maladie dans cet idiome), puis elle met ses mains sur le dos du guérisseurs qui alors effectue plusieurs fois le tour de la table en prononçant des formules pour lui-même, formules obscures et incompréhensibles. Au fur et à mesure il jette sur la table neuf bâtonnets qu'il a confectionnés. Quelqu'un m'a expliqué que le chiffre neuf a quelque chose de magique "depuis toujours". Jadis on disait que si un malade n'était pas guéri au bout de neuf jours il allait mourir, et l'on faisait dire des messes de neuvaine. A la fin de la séance le guérisseur recommande au malade de réciter trois "je vous salue Marie" le soir ce qui est indispensable à l'efficacité de ce "traitement".
J'ai été surpris de découvrir que ce genre de pratique existait encore et même était encouragé par les médecins professionnels. Compte tenu du nombre de cas de zona, cela doit concerner un nombre de personnes non négligeable.
La persistance de ces pratiques doit être liée au caractère périphérique de cette région (comme celui de la Bretagne ou de l'Auvergne). On a toujourd du mal à penser les bizarreries liées aux périphéries. Elles se nichent dans toute sorte de pratique. Quand on me parle du fonctionnement de certaines administrations ou de certaines juridiction en Béarn je reconnais aussi souvent, des signes de son côté "périphérique", mais il demeure toujours clandestin. Cela ne se crie pas sur les toits.
Visite à la tombe de Marguerite d'Angoulême "reine de Navarre et écrivain illustre" comme l'indique une plaque des années 1960, à la cathédrales de Lescar.
La reine est toujours aussi absente de l'histoire collective de cette région. Au Château de Pau, mal nommé "Château d'Henri IV", les lettres "H" (pour Henri d'Albret) et "M" (Marguerite d'Angoulême) sont partout présente mais nul ne connaît leur signification sauf les guides qui la mentionnent trop rapidement.
Derrière l'occultation de Marguerite d'Angoulême, il y a, comme je l'ai déjà dit, du machime, un refus de connaître la Renaissance, un refus de s'intéresser à al littérature, au statut complexe d'une noblesse prise entre catholicisme et idées nouvelles ; pour le Béarn une impossibilité à penser une identité non "kosovoïsée" qui intègre des intéractions avec l'Italie, les Charentes, la Couronne de France. La fixation grossière sur le "Vert galant" au dernier tiers du siècle, évite aux gens de comprendre cette partie bien plus intéressante qui tourne autour des années 1530-1540. Dommage pour cette région et pour la conscience historique de notre époque.
Chose promise, chose due, voici un
extrait de l'Heptaméron, la 68ème nouvelle dans l'édition de Michel François, qui se passe à Pau, et l'on y voit que les questions d'amour n'y sont point seulement platoniques.
Comme vous le savez, je ne fais pas de localisme
pour le localisme. Et s'il m'arrive de me pencher sur des détails de l'histoire de la vicomté de Béarn et des Basses-Pyrénées, comme je l'ai fait à propos du calvinisme et de la Révolution de 1789, c'est toujours
dans l'espoir, à partir d'un vécu "micro-social" peu connu de l'historiographie officielle, de comprendre en profondeur quelles traces les grandes idées ou les grands événements laissent dans la
vie des gens, à quel point ils les imprègnent ou non, dans quel sens ils les font réagir.
Dans cet esprit, l'ouvrage "Le Béarn à l'heure de la guerre d'Espagne" publié par l'association Mémoire collective en Béarn en 1995, offre des témoignages du rapport entre la France "profonde", ou, pourrait-on dire, la périphérie française pyrénéenne, et l'Espagne républicaine, qui me paraissent très utiles pour saisir quelque chose de ce qu'était le républicanisme français de l'entre-deux guerres.
Bien sûr il faut faire la part de ce qui est très particulier à la région considérée. Tout d'abord son début de déchristianisation - moins marqué qu'en Bigorre voisine, mais davantage qu'au Pays Basque. Notons aussi que c'est traditionnellement une terre de petits propriétaires, dont aurait sans doute rêvé Jean-Jacques Rousseau, une situation qui a son importance pour le rapport à soi-même, aux institutions, à la vie collective.
J'aime beaucoup à cet égard le témoignage d'un habitant de la Vallée d'Aspe, un certain Jean-François Bayé-Pouey (p. 17) :
"Les Espagnols ont été très bien accueilis par les Aspois. A la fois très bien vus, comme des frères, et un peu méprisés aussi : ils avaient tous de la terre en Espagne, mais, une fois arrivés en Aspe, c'étaient surtout des ouvriers, ils ne possédaient plus de terre.
Alors, pour l'Aspois qui a toujours possédé la terre depuis le haut Moyen-Age (il n'y avait ni fermage ni métayage en Aspe), qui a toujours été le paysan propriétaire, même s'il n'avait qu'un demi hectare ou un quart d'hectare, il y avait toujours ce petit mépris, cette commisération pour celui qui était "sans terre". Cela valait aussi pour le curé ou l'instituteur, qu'on respectait J'ai entendu mon père dire : "C'est le regent*, mais il n'a même pas deux mètres de terre pour s'y faire enterrer dedans !"
Mon propre grand père républicain espagnol, bien que comptable dans une usine, avait lui aussi quelques lopins de terre en Aragon. Le mot "mépriser" est ici un peu mal choisi. Le témoignage montre en tout cas que ce n'est pas du mépris xénophobe. On trouve aussi un témoignage d'un femme de Pau (Mme Benne p. 44) qui montre qu'on était très loin de la commisération apitoyée très à la mode dans l'ambiance médiatique actuelle et qui a notamment présidé à l'accueil des Kosovars en France en 1999 : " Dans ma famille - mon père était très à gauche - on accueillait [les Républicains espagnols] très chaleureusement parce qu'on savait qu'ils quittaient leur pays par force (...) A la rue de la Fontaine où j'habitais, il y avait un lavoir et ce lavoir était pris d'assaut par les femmes espagnoles. Et les femmes françaises disaient : "Oh ! ces Espagnoles, elles ne font que laver ; qu'est-ce qu'elles sont propres, etc". Et puis les Espagnols faisaient beaucoup d'efforts pour parler le français (...) A l'école, on commençait même à être un peu jaloux de l'intérêt que leur portait la maîtresse, ou de leur succès scolaire".
Ce bon accueil est en grande partie lié à l'imprégnation républicaine de la société française qui touche une bonne partie du monde rural (sauf les catégories restées complètement dans le giron de l'Eglise). Moi qui ai travaillé sur les milieux communistes en région parisienne lesquels, en 1936-39, soutinrent les Républicains par pur "internationalisme prolétarien", je découvre la nuance qu'apporte le républicanisme rural.
Revenons au témoignage de Jean-François Bayé-Pouey (qui se prolonge p. 46) :
"Je pense que nous étions tous, les Aspois, les adultes et même nous les enfants, du côté des républicains (espagnols), automatiquement. Et on ne sait pas très bien pourquoi puisqu'on n'était pas très au fait de ce qui se passait. J'étais enfant de choeur à l'époque - nous étions quatre enfants de choeur -. Il y en avait deux qui portaient la soutane rouge et deux autres la soutane bleu clair. On se précipitait à la sacristie pour avoir la rouge et pour ne pas porter la bleue, parce que le rouge c'était la couleur des républicains espagnols et le bleu c'était celle des franquistes.
La population de Borce** était très républicaine et très patriote. Vous savez, notre génération a été élevée à l'école par les anciens de 1914. Dans les villages, que ce soit le berger, le paysan comme mon père, le facteur, le curé, l'instituteur, le forgeron, tous ne parlaient que de 14.
J'ai vu mon père rencontrer l'oncle de ma femme qu'il n'avait pas vu depuis trente ans et, dix minutes après, ils étaient tous les deux à Verdun ! Ils ne badinaient pas avec le patriotisme, ces gens-là ! L'instituteur qui n'allait jamais à la messe, faisait déplacer l'harmonium jusqu'à l'église par deux anciens combattants, pour la messe du 11 novembre.
C'était le seul jour de l'année où il y allait parce que c'était la messe des anciens combattants, alors qu'il était plutôt anticlérical, comme il était de bon ton de l'être à l'époque***...
A côté de cela, est-ce qu'ils avaient envie d'aller aider les Espagnols ? Pas du tout ! Je n'en ai jamais entendu parler Par contre, pour les Espagnols qui arrivaient, c'étaient leurs frères d'avant, c'étaient les mêmes, c'était la même communauté de pauvres paysans, des deux côtés des Pyrénées. Mais quant à aller se battre pour les Espagnols en Espagne, non, ils n'y pensaient même pas."
J'aime beaucoup ce passage parce qu'il dit toute l'importance de la guerre de 14-18 pour l'ancrage du sentiment républicain dans la génération de Français nés vers 1895 et chez leurs enfants nés autour de 1920-30. C'est une de mes marottes que de répéter que 14-18 ne fut pas une "guerre civile européenne" où tous les torts étaient partagés comme on veut nous le faire croire aujourd'hui (et comme on en vient à le dire aussi de 1939-45), mais une guerre de résistance de la seule grande République européenne (ses ennemis étant une coalition d'empires et de monarchies) face à un danger parfaitement objectif en Europe à l'époque qui était l'idéologie pangermaniste.
Ce récit dit l'importance de 14-18 dans l'imaginaire et la pietas de la population d'un village de montagne (évidemment en écrivant ces lignes je pense à Bernanos) mais aussi ce qui allait stériliser définitivement la République française et l'enfoncer dans la lâcheté : parce qu'il y avait eu la saignée de 14-18, on n'avait plus envie de se battre pour la République espagnole, ni pour Dantzig un peu plus tard. Cela ne voulait pas dire qu'on était dans l'amoralisme le plus complet - comme le sont maintenant beaucoup de Français hypnotisés par la désinformation médiatique. On fait encore la différence entre Franco et la République en Espagne, et l'on sait se montrer solidaire et accueillant avec le camp qui porte la justice (un camp d'ailleurs très similaire à soi-même, comme le relève le témoin, parce que ce sont des petits paysans des deux côtés des montagnes, mais aussi, on le sait par ailleurs, parce que la République espagnole, plus présente chez les paysans aragonais que le communisme et même que l'anarchisme, avait le républicanisme français, et chantait la Marseillaise). Mais on n'est pas prêt à guerroyer pour le bien commun de l'Europe. Ce qui bien sûr ne pouvait que conduire au désastre. Beaucoup de ces gens-là (Républicains espagnols et français) allaient se ressaisir en se retrouvant dans la Résistance un peu plus tard. Non pas sur un mode idyllique d'ailleurs, et non pas sans malentendus (non seulement le gouvernement de De Gaulle n'allait rien faire pour aider à une opération de Reconquista via le Val d'Aran, mais encore aucun Français "ordinaire" n'allait s'engager dans ces bataillons, preuve que la communauté d'objectifs n'existait plus vraiment), mais tout de même suffisamment pour permettre une bonne "absorption" des enfants des Républicains dans les listes des bons Français.
FD
* maître d'école en béarnais
** village aspois où naquit le chanteur populaire Marcel Amont. On y visite un ours pyrénéen en captivité.
*** anticlérical et très à gauche, il était, nous dit son fils plus haut, abonné au Réveil du Combattant de l'ARAC, un journal qui existe toujours et dans lequel j'ai écrit l'an dernier, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un fils enfant de choeur.
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