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Le blog de Frédéric Delorca

Articles récents

Paul Morand, la littérature

10 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #1950-75 : Auteurs et personnalités, #Lectures, #Grundlegung zur Metaphysik

Il y avait ce soir à la TV sur une chaine de la TNT une longue interview de Paul Morand. Je l'ai écoutée jusqu'au bout.

Je sais que des jeunes gens comme Romain ou Etienne qui m'ont fait l'amabilité de réagir à ce blog naguère ont apprécié que j'y parle d'auteurs du XXe siècle comme Gary ou Werth. J'ai peut-être mieux fait de faire cela que d'y parler de politique. Je ne sais pas...

Ce soir j'écoutais Morand comme on dialoguerait avec un extra-terrestre. J'ai tellement peu de points communs avec cet homme... et pourtant son monde m'a effleuré plusieurs fois dans ma vie. Le monde des peintres surréalistes, de Malraux, de Gide, de Proust. Je l'ai croisé au sortir de l'enfance, au début de ma vie d'adulte, au milieu. On ne sait pas pourquoi ce genre de chose vous atteint, s'éloigne de vous, puis revient à divers moments. On plaint ceux qui n'ont pas la chance de croiser cela sur leur route.

Le monde des surréalistes était encore présent en moi en 2012, je crois, à moins que ce ne fût 2013, à travers Soupault. Et puis l'oeuvre de Morand s'est invitée dans ma vie en 2014 à travers Hécate et ses chiens et à travers son journal de 1968-1970. C'est lui qui m'a donné envie de lire le journal de Simone de Beauvoir de la même époque. Je me demande si je n'ai pas connu Hécate et ses chiens après avoir lu un article du journaliste Labévière. 2014 était une année vraiment épouvantable pour moi et en même temps mêlée de révélations compliquées. Il était étrange que le roman de Morand soit arrivé là, car Hécate et ses chiens est un livre un peu diabolique. Juste un peu. Et cependant moi qui, après toutes mes découvertes, suis devenu allergique aux démons, je ne perçois pas de danger dans le monde de Morand. Peut-être suis je en cela trop naïf. Peut-être à cause de cette espèce d'humilité très sobre du personnage qu'on retrouvait dans son interview ce soir.

Peut-être à cause de son absence. Cet homme fut très présent à son époque, et en même temps tellement décalé, évanescent. Pas le genre de type qui vous embrigadera dans une légion criminelle. Il se sera beaucoup trompé, autant je pense quand il aimait Picasso, que quand il se résignait au pétainisme, ou quand il détesta De Gaulle. Mais il s'est trompé de façon intéressante, toujours, d'une façon bizarre, instructive. Peut-être à cause de son espèce d'absence de tout justement D'où ses phrases courtes dans l'interview, et le fait qu'il avoue ne pas aimer parler. Un point commun avec Deleuze.

J'ai la chance de ne pas être un écrivain, de n'avoir pas derrière moi une oeuvre, même si j'ai pondu un roman et quelques témoignages autobiographiques. Je peux donc aborder n'importe quel livre de façon parfaitement désintéressée, candide, désinvolte. Je n'ai même pas, à la différence des profs, à me poser dans le rôle du type "qui s'y connaît", qui doit transmettre, je ne suis même pas dans ce sérieux là. Je suis dans un sérieux, certes, mais un sérieux à moi, un sérieux lié à ma recherche incommunicable, incompréhensible par autrui, donc je tire des livres ce que je veux, j'en dis ce que bon me semble sur ces pages numériques ou ailleurs. Ca a de l'importance, et ça n'en a pas. Dans quelques semaines je serai pour quelques jours à Venise. Je ne l'ai pas choisi. Ca arrive comme ça, alors que Venise évoquait toujours pour moi Sollers et toute une imposture littéraire que je déteste. Une boursoufflure devrais je dire. La ville n'a-t-elle point elle même vécu du vol et de l'imposture depuis le Moyen-Age ? Pour m'y sentir moins seul, j'emmènerai le livre de Morand avec moi, "Venises". Dans l'interview de ce soir, il expliquait que Montaigne, Rousseau et bien d'autres génies ont écrit sur cette ville où lui même a rencontré mille célébrités. Je pense qu'à travers ce livre je retrouverai un peu du monde littéraire, et de l'univers des esthètes, qu'accaparé par ma recherche métaphysique depuis deux ans je néglige un peu trop. J'ignore si j'en parlerai sur ce blog. On verra bien.

Ai-je déjà parlé dans ce blog de Morand ? Je pense que oui. Qu'en ai-je dit ? Je ne sais plus. Est-ce que la littérature cela compte vraiment ou n'est-ce qu'un de ces pièges hédonistes de plus qui nous éloignent de la vérité ? Grave question. Platon voulait chasser les poètes de la Cité. A ma connaissance l'Israël biblique n'a pas eu d'écrivains, même à l'époque hellénistique des Macchabées. Il en a eu un avec Flavius Josèphe, mais ce n'était plus l'époque biblique, en tout cas plus celle de l'Ancien Testament. Il faudrait que je vous parle de Josèphe d'ailleurs car j'ai lu trois chapitres de son récit des guerres juives il y a peu. Passons. Oui, les peuples qui se confrontent sérieusement à la vérité ne pratiquent pas la littérature. Cependant l'auteur de l'Ecclésiaste ou celui du Cantique des cantiques ne sont-ils pas des écrivains ? Le style nous éloigne de la vérité, mais comment peut-il y avoir une vérité sans style ? Surtout une vérité pratique, au quotidien. Comment puis-je manger une pomme avec une certaine vérité dans ma façon d'être si je n'ai pas un regard littéraire sur elle, et sur ma façon de la prendre en main ? Je ne sais pas trop comment vous expliquer cela, mais je crois qu'il y a là un "vrai sujet" comme eût dit un de mes collègues.

Donc il se peut que vous tombiez encore sur des lignes sur Morand, en parcourant ce blog, dans les mois à venir, et sur des lignes sur Venise. Sauf si je me persuade de ce que je perds mon temps à aborder ces sujets là...

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Encore un mot sur la victoire de Trump

10 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Proche-Orient, #Les Stazinis, #Colonialisme-impérialisme, #Revue de presse, #Le monde autour de nous, #Grundlegung zur Metaphysik, #Donald Trump

En France, les grands "merdias" s'appesantissent sur l'amertume que provoque chez eux la victoire de M. Trump. Mais c'est oublier l'espoir que celle-ci provoque à travers le monde parmi les gens qui ont tant souffert des compromissions de Mme Clinton avec le Qatar.

La presse russe par exemple cite un député au parlement syrien et président de la chambre de commerce d'Alep Fares Shehabi qui explique que les habitants de sa ville sont tous heureux de l'élection de Trump car pour eux Mme Clinton (avec son projet de zone d'exclusion aérienne) c'était le soutient américain Al Nosra...

Sur Twitter la directrice de l'Organisation des femmes américaines yézidies écrit sur Twitter "Ma tante chante des prières pour Trump depuis 2 heures dans l'espoir qu'il nous débarrasse de Daech et que les yazidis puissent vivre en paix à nouveau".

Encore un mot sur la victoire de Trump

En Serbie bien sûr on se réjouit, parce que Trump pendant la campagne avait dit que les bombardements de 1999 avaient été une erreur, et parce que sa femme slovène a des amis serbes. Le système clinton (Bill-Hillary) dans les Balkans reste synonyme d'ingérence barbare et de soutien aux mafieux, ce que Nuland l'adjointe de Clinton a renouvelé en Ukraine en 2014.

Diana Johnstone dans Counterpunch intitule son article "Ding Dong la Sorcière est morte", qualifiant Trump de "magicien d'Oz".

Encore un mot sur la victoire de Trump

La manière dont Clinton en fin de campagne s'affichait avec Beyoncé et Jay Z, après avoir eu le soutien de Lady Gaga et Madonna lui donnerait raison...

Et qu'on ne vienne pas nous dire que Trump a eu moins de voix que Clinton. C'était arrivé aussi à GW Bush en 2000. Et surtout, n'oublions pas que les libertariens plus à droite que lui lui ont piqué des voix tout en étant d'accord avec une partie de son programme. Et sans les campagnes de diffamation menées par tous les grands médias (il n'avait que Fox News avec lui) Trump aurait fait beaucoup mieux. Donc sa victoire n'est pas volée.

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La belle victoire de M. Trump

9 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Les Stazinis, #Colonialisme-impérialisme, #Peuples d'Europe et UE, #Le monde autour de nous, #Donald Trump

Bien que je ne partage pas un certain nombre de ses idées (sur la légalisation du port d'armes, sur l'assurance médicale etc), je salue la victoire électorale claire, nette et précise de M. Trump (dont j'ai déjà dit du bien ici et ici notamment), laquelle va apporter un ballon d'oxygène à la démocratie américaine et constitue un meilleur gage de pacification des relations internationales que les projets de la diabolique Mme Clinton. J'espère que cette dernière fera l'objet des poursuites pénales annoncées par son adversaire républicain pendant la campagne du fait des nombreuses forfaitures dont elle s'est rendue coupable. Sa défaite, comme celle des adversaires du Brexit il y a quelques mois, est celle du système médiatique et financier international tout entier qui musèle les peuples depuis trop longtemps, mais je doute que ce système délirant, drogué au mensonge et à l'imposture, se remette en cause... Il est à craindre au contraire qu'il mette beaucoup de bâtons dans les roues de M. Trump, lequel va sans doute peiner à former une équipe performante après avoir été lâché par une bonne part de l'Establishment républicain. Pourvu que les néo-conservateurs n'en profitent pas pour lui remettre le grappin dessus !

Formons des voeux néanmoins pour que la défaite de Mme Clinton augure d'un rapprochement américano-russe, d'une diminution des tensions au Proche-Orient et autour de la Chine, peut-être aussi de la fin du traité de libre-échange transatlantique et du réveil des peuples d'Europe, à l'exemple des peuples américain et britannique, contre la pensée unique dominante.

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Nareen Shammo à Rome

5 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Aide aux femmes yezidies, #Proche-Orient, #Les rapports hommes-femmes

La journaliste yézidie Nareen Shammo était invitée le 30 octobre denier par le parti radical non violent transnational et transparti à Rome à parler du génocide des yézidis. Je ne sais pas ce qu'est cette organisation. Selon son post sur Facebook, elle a souligné que les femmes dans les camps ont toujours besoin d'un soutien psychologique urgent, elle a aussi plaidé pour les yézidis réfugiés en Turquie et en Grèce et pour les chrétiens victimes de Daech (Etat islamique).

Ce parti est l'ancien Parti radical du "cicciolino Panella" comme l'appelait la star du X italo-hongroise des années 1980... de vieux souvenirs... Il faudrait que des organisations plus importantes en France accueillent aussi Nareen pour des conférences.

Les djihadistes en ce moment retiennent 400 femmes yazidies comme boucliers humains à Tal Afar (Talafer) à l'ouest de Mossoul. L'hiver approche pour les réfugiés dans les camps, et le retour dans les villages où ils ont vécu même s'ils ont été libérés par Daech n'est pas à l'ordre du jour (dans une ville comme la bourgade kurde Sinjar-Shingal, 20 000 habitants en 2008, qui avait été le lieu de tournage du film "L'exorciste" de William Friedkin, en 1973, des musulmans sunnites ont en 2014 aidé Daech à liquider les hommes yézidis et à déporter leurs femmes).

Si vous voulez aider les femmes yézidies ex esclaves de Daech, n'hésitez pas à me contacter.

 

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La question de la paix avec Daech

3 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants", #Colonialisme-impérialisme, #Proche-Orient, #Philosophie et philosophes

J'ai déjà dit à propos du débat Badiou-Onfray que je désapprouve l'athéisme d'Onfray, et depuis 20 ans je n'ai guère de sympathie pour sa philosophie très manichéenne, et superficielle qui procure du "ready made" à des gens qui n'ont pas envie de se confronter à toute la difficulté et à tout le charme des grands philosophes à lire dans le texte. Je perdrais mon temps à décrire toutes les caricatures de Nietzsche, de Kant, de Spinoza qu'il a pu produire et tout le mal qu'il a fait à l'intelligence dans notre pays en faisant croire aux gens que philosopher c'était cela (mais c'est en somme moins de mal sans doute que celui provoqué par les vrais savants qui se sont repliés dans leur tour d'ivoire en renonçant à faire de la vulgarisation, et aussi que la politique de nos gouvernants qui fait que dans nos écoles un enfant de CE1 ou de CE2 passe plus de temps à dessiner et jouer au basket qu'à apprendre à lire et écrire).

Mais penser c'est débattre, et on ne peut laisser sans débat et sans réplique les propos des gens que les merdias nous présentent comme des grands penseurs.

Alors oui il faut débattre de la proposition d'Onfray sur la possibilité d'une paix avec Daech, et il faut en débattre rationnellement, c'est-à-dire sans prendre en compte l'hypothèse que les forces divines peuvent demain entraîner en une seconde l'effondrement de Daech, celui de l'Occident, celui des deux, ou encore une réforme idéologique profonde de l'Occident comme de Daech. Parce que, même si l'on croit que le monde invisible ou son auteur a ce pouvoir-là, nul croyant (sous réserver d'une révélation prophétique avérée) ne peut prétendre être avoir la certitude qu'il sera mis en oeuvre. Donc nous devons aussi penser avec nos moyens humains, au moins en tant que partie (modeste) du job à faire.

Il faut en débattre, parce que la question d'Onfray est trop absente de l'univers de pensée totalitaire (et puéril) occidental : celui de la discussion avec l'ennemi, qui est au fondement de la notion même de diplomatie. Ici la question est profonde car il s'agit de discuter avec un ennemi qui veut explicitement notre destruction, alors que nos ennemis récents - Milosevic, Saddam Hussein, Poutine - n'étaient que d'anciens alliés un peu trop turbulents qui restaient disposés à adhérer à au moins une partie de nos valeurs et dépendaient idéologiquement de nous.

J'ai pour ma part défendu (voir mes livres) la non-ingérence face à ces "ennemis là" au nom de la souveraineté des Etats sur laquelle repose le droit international contre le droit humanitaire (Onfray, lui, qui ne croit pas en la légitimité des Etats, en tant que libertaire, n'est d'ailleurs pas légitime à s'opposer à l'ingérence).

J'ai en revanche soutenu dans la guerre du Mali le principe de la coopération internationale qui est compatible avec la souveraineté des Etats puisqu'elle suppose que le gouvernement concerné sollicite une aide, sans être trop regardant sur les conditions dans lesquelles le gouvernement malien (à l'issue du putsch) a pu recourir au soutien français. Et d'ailleurs cette guerre a effectivement libéré le nord du Mali du joug d'Ansar Eddine et d'AQMI (même si l'action de guérilla sporadique y perdure). En vertu de ce principe j'approuve aussi le soutien russe au gouvernement légal syrien.

Notre intervention militaire contre Daech est illégale en Syrie (alors qu'elle est légale en Irak...). Nous devons donc en principe la condamner. Elle ne serait légale que si elle était sollicitée par le gouvernement syrien.

Je ne vois donc pas pourquoi Onfray dans la vidéo ci-dessous suggère que nous devrions négocier avec Daech l'arrêt de nos bombardements contre la fin du terrorisme. Si notre action est illégale nous devons y mettre fin, c'est un devoir moral, ça ne se négocie pas.

Il est d'ailleurs amusant qu'Onfray laisse entendre que nous devions demander à Erdogan ou au Qatar de jouer les intermédiaires pour négocier la paix avec Daech, alors qu'il s'insurge contre la mainmise de ces pays sur notre classe politique...

Maintenant supposons (pure politique fiction) que Paris (en rompant avec Washington) se réconcilie avec Moscou, ou que (c'est déjà moins de la fiction), Trump étant élu à la Maison Blanche, tout le bloc occidental s'allie à la Russie contre Daech et qu'Assad demande donc officiellement aux avions français de bombarder Raqqa, notre politique de bombardement deviendrait-elle pour autant opportune ?

Elle pourrait être un gage de paix avec la Russie, mais je la considèrerais néanmoins inopportune. Je ne suis pas convaincu que l'apport militaire de la France à l'éradication de Daech soit décisif. Nos moyens sont modestes et nous provoquons sans doute plus de victimes civiles que de dégâts dans les rangs des islamistes. Comme gage de bonne volonté à l'égard de Moscou, nous pouvons nous engager à avoir une attitude positive sur la crise ukrainienne, sur la Crimée, sur la coopération économique, sur la question du bouclier antimissile, etc. Ce seraient là des signes de bonne volonté plus utiles que l'envoi de bombardiers, l'aviation russe étant déjà pourvue en moyens suffisants pour mener ses propres opérations en partenariat avec l'armée arabe syrienne, voire avec les combattants kurdes, tout comme les Etats-Unis sont pourvus de moyens suffisants en Irak avec l'aide des Kurdes, des Turcs et du gouvernement de Bagdad.

Dans le cas de figure où nous refuserions une aide militaire sollicitée par Damas, je ne crois pas non plus que nous aurions à négocier cela avec Daech. Ce refus correspondrait à nos intérêts tout simplement. Il apaiserait probablement l'ardeur de Daech à se venger contre nous, mais il n'y a pas lieu de négocier cette affaire.

On nous objectera que le refus d'aider Damas diminuerait notre influence au Proche-Orient et nous priverait d'une place à la table des négociations régionales le jour où les puissances se réuniront pour règler la question palestinienne. Tout d'abord cette négociation régional n'est pas près d'avoir lieu compte tenu du refus israélien, et rien n'indique que dans le cadre d'une négociation globale avec la Russie incluant les sources de conflit en Europe de l'Est, nous ne pourrions pas proposer notre bienveillance en Ukraine contre une influence maintenue sur la question palestinienne. En outre notre position au Proche-Orient peut être renforcée différemment, par une politique de coopération renforcée avec le Liban par exemple.

Nous pouvons aussi mettre en valeur notre rôle presque exclusif dans la lutte anti-islamiste en Afrique dans l'intérêt du monde pour demander à titre de compensation d'avoir aussi un mot à dire au Proche-Orient ou en Extrême-Orient (cela, il est vrai, supposerait que l'on soit un peu plus malin dans la gestion des effets de notre fiasco libyen).

Restent deux questions. La première que pose la journaliste en cours de débat : si Daech continuait à attaquer la France malgré le retrait de son engagement en Irak et en Syrie, devrions nous négocier ? Onfray répond sur la question des moeurs : selon lui nous ne devons pas modifier notre "art de vivre" et nos valeurs sous la pression terroriste. Il a raison : selon moi nous devrons un jour réformer nos moeurs, mais ce doit être déconnecté du chantage de Daech. Il se pourrait aussi que Daech poursuive les attentats en posant d'autres conditions que la réforme morale ou religieuse. A priori il n'y a aucune raison de négocier quoi que ce soit lorsque, nous étant nous même exonérés de toute faute en cessant de bombarder l'Irak et la Syrie, nous nous contentons de défendre notre territoire. Nous serions alors en situation de légitime défense pure et simple.

Enfin, on peut se demander : après avoir laissé les Etats-Unis et la Russie agir seuls en Irak et en Syrie (comme le font les Allemands), si nous devrions approuvé une éventuelle négociation entre Moscou et Daech ou entre Washington et Daech en cas d'échec de leur entreprise d'éradication territoriale. On voit qu'à ce degré, la question ne concernerait plus la France que d'une manière extrêmement indirecte. Probablement à ce moment-là la question d'un donnant-donnant entre les grandes puissances et Daech pourrait-elle être posée et mériterait-elle peut-être une approbation. Mais on voit bien que ce thème ne viendrait qu'en bout de processus. Il me semble en tout cas qu'au jour d'aujourd'hui le thème de la négociation avancé par Onfray est sans objet. Nous devons stopper de façon unilatérale l'intervention militaire en Syrie et en Irak, et rester fermes sur la défense des intérêts français à l'intérieur de nos frontières, et ces deux principes n'ont pas à être négociés.

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Des nouvelles de la guerre froide...

26 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme, #Revue de presse, #Le monde autour de nous, #Peuples d'Europe et UE, #Barack Obama

Paul Craig Roberts (dont j'ai parlé parfois sur ce blog et dans mon livre sur mon engagement) existe encore et attire l'attention des internautes ici sur le fait que la Russie considère désormais l'OTAN comme une menace depuis qu'Obama s'obstine à installer un dispositif anti-missile (en fait lanceur de missiles) à sa frontière. Il s'inquiète du risque de guerre. Pepe Escobar (un autre vétéran des débats géopolitiques des années 2000) est plus rassurant : en cas de guerre nucléaire les Russes sont protégés, Washington le sait, et en Syrie H. Clinton ne pourra pas imposer sa no-fly zone où la Russie a déjà la sienne. L'Espagne menace de ne pas laisser les navires de guerre russes en partance pour la Syrie faire une halte à Ceuta, mais au fond, tout cela ne serait que du bluff... sauf si H. Clinton tente le "regime change " à Moscou, comme l'en accuse Diana Johnstone dans "Counterpunch".

En Bosnie les Serbes font marche arrière après leur référendum pour le 9 janvier fête nationale. Le chef du FSB russe (les services secrets) Nikolai Patrushev en visite à Belgrade offre une collaboration au ministère de l'intérieur serbe. Chacun avance ses pièces. C'est le jeu d'échecs mondial.

Si vous n'avez pas connu les charmes de la guerre froide du XXe siècle, vous allez les découvrir maintenant...

Situation confuse au Vénézuela après que la cour constitutionnelle ait invalidé la première collecte de signatures pour l'éviction de Maduro. Le Parlement de droite lance un procès en trahison contre le président mais l'armée ne suit pas, les menaces de violences dans la rue sont dans les deux camps, le pape offre ses bons offices. Malgré l'inflation, une grande partie du peuple reste mobilisée derrière le chavisme. Une résistance qui compte.

Allez, pour finir la palme de l'ignominie imbécile revient cette semaine à Boris Johnson, ministre des affaires étrangères britannique, pour sa sortie dans The Independent que les yéménites et tous les défenseurs de l'éthique apprécieront à sa juste mesure : "Si nous ne vendons pas d'armes à l'Arabie Saoudite, quelqu'un d'autre le fera à notre place".

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Les pro-OTAN en mauvaise posture en Moldavie

25 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Transnistrie, #Colonialisme-impérialisme, #Peuples d'Europe et UE

Alors que les pro-OTAN ont gagné de peu et dans des conditions plutôt troubles les élections au Montenegro, ils risquent de les perdre en Moldavie. Igor Dodon, leader du parti des socialistes de Moldavie, souvent présenté comme le candidat de Moscou (dans un débat télévisé il vient d'ailleurs de valider le rattachement de la Crimée à la Russie) est crédité selon un sondage publié lundi dernier de 41% d'intentions de vote aux prochaines élections présidentielles du 30 octobre contre 14 % pour  Maia Sandu, leader du Parti de l'Action et de la Solidarité, supposée être la candidate des Etats-Unis, et 11 % pour Marian Lupu du Parti démocrate de Moldavie, selon un sondage de lundi dernier.

De quoi réjouir les Transnistriens qui pourraient bénéficier d'une fenêtre d'ouverture pour la normalisation comme à l'époque de Voronine. En revanche cela ne fera pas l'affaire du régime de Porochenko à Kiev. On peut compter sur lui, en alliance avec le gang Clinton-Nuland-Biden si tout ce petit monde est porté au pouvoir à la Maison Blanche, pour déployer des intrigues à Chisinau, avec la bénédiction du très atlantiste Alain Juppé...

Avant d'oublier, je conseille à mes lecteurs anglicistes la lecture du bon article de Cockburn sur le parallèle Alep-Mossoul, même si c'est hors sujet par rapport à la Moldavie (quoique...). On peut aussi en trouver un résumé en français ici.

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N'oubliez pas les Yezidis

15 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Aide aux femmes yezidies

L'inquiétude est d'actualité à la veille de l'attaque de Mossoul à l'occasion de laquelle on redoute une fuite massive des civils, mais aussi leur massacre tandis que, selon des médias russes, les USA en accord avec le régime saoudien seraient prêts à accorder une échappatoire à Daech (info ou intox ? Nasrallah au même moment affirme que Washington voudrait laisser Daech se concentrer à l'Est de la Syrie). Les unités de défense de Shingal (YBS) ont manifesté par la voix du commandant Dijwar Feqir leur souhait de participer à l'attaque pour libérer les dizaines femmes yezidies toujours détenues par Daech dans la ville, et qui avaient été raflées à Shingal en 2014, et venger les autres, et ce contre l'avis de l'ex-gouverneur de Mossoul Nujaifi qui dirige 4 500 hommes encadrés par des Turcs et des Américains et qui voudrait que seuls des Irakiens sunnites libèrent la ville.

Les femmes yezidis font parler d'elles dans la presse allemande, le prix des droits de l Homme «Vaclav Havel» du Conseil de l'Europe a été décerné, le 10 octobre dernier, à Nadia Mourad Basee Taha, ex-esclave sexuelle yezidie de Daech après avoir été nommée en septembre ambassadrice de bonne volonté pour la dignité des victimes du trafic d'êtres humains par l'ONU (et qui était nominée pour le Nobel de la paix mais ne l'a pas eu). Nous avons aussi parlé au cours des dernières semaines de Nareen Shammo qui a beaucoup secondé Nadia Mourad en septembre à l'ONU. Elle publie cette semaine sur son compte Facebook un billet sur l'accueil que lui a réservé Die Linke début août, et j'apprends à cette occasion qu'elle a reçu le prix féminin Clara Zetkin l'an dernier - il n'y a pas que le pape François qui prie pour les femmes yézidies...

Si vous souhaitez faire un don par Western Union à travers Al-smoqi charity assembly qui s'occupe des femmes libérées par Daech mais sans famille qui vivent avec leurs enfants dans des camps au Kurdistan irakien, contactez moi, je vous donnerai les coordonnées d'un destinataire sur place.

N'oubliez pas les Yezidis
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St Jacques de Compostelle et Rocamadour

14 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn, #Grundlegung zur Metaphysik, #Moyen-Age

"Il ne faut pas aller à St Jacques de Compostelle, c'est le royaume des morts", me disait une prédicatrice évangélique spécialiste de la démonologie il y a peu. Pour elle le culte des saints catholiques revient à une abominable invocation des morts prohibée par l'Ancien Testament... Le propos n'est pas si absurde. C'est vrai que St Jacques est d'abord une affaire d'ossements et de reliques. Au IXe siècle l'évêque Théodemir découvrait le squelette de cet apôtre dans un mausolée romain, ce qui allait en faire le plus grand lieu de pèlerinage de la chrétienté médiévale.

Je trouve que Bunuel dans son film "La voie lactée" rend bien justice à cet aspect des choses quand les deux mendiants sur le chemin de la Galice voient un quidam leur expliquer "Rebroussez chemin, on vient de découvrir que les restes dans le tombeau n'étaient pas ceux de St Jacques le Majeur mais de l'obscur hérétique Pélage, il n'y a plus rien à Compostelle", ce qui est d'autant plus drôle que Pélage dans le film avait été présenté comme une sorte de gnostique libertin.

Je lisais récemment un article qui montrait qu'au Moyen-Age ce haut lieu de culte mortuaire d'un apôtre faisait système avec un autre du même acabit dans le Sud-Ouest de la France : Rocamadour où, en 1166, furent trouvés les ossements d'un Saint Amadour identifié à Zachée, l'agent du fisc chez à qui Jésus avait rendu visite (Luc 19-1 à 10) et qui se serait retiré en Gaule avec son épouse Ste Véronique dans la solitude de Rocamadour comme Ste Marie-Madeleine à Ste Baume.

En 1172 fut établi un récit de 142 miracles survenus autour du sanctuaire de Notre-Dame-de-Rocamadour. Un d'eux fait état d'un jugement de Dieu dont aurait victime la reine (en fait princesse) Sancha, Sancie, épouse de Gaston V de Béarn, mort en 1170 sans postérité, soupçonnée d'avortement criminel, jetée du haut du vieux pont de Sauveterre-de-Béarn, qui fut sauvée du flot du gave en implorant Notre Dame de Rocamadour.

La princesse, fille du roi de Navarre, broda à la gloire de sa libératrice une tapisserie et l'envoya à l'église de Rocamadour par l'intermédiaire de l'abbé Géraud d'Escoraille, abbé du monasyère de Tulle et de Rocamadour, qui revenait de St Jacques de Compostelle.

Les trois récits connus du miracles divergent sur le nom de l'héroïne et la date de l'événement. Ce jugement de Dieu en Béarn est improbable puisque la princesse est censée avoir été jugée par les navarrais (on estime que la princesse rendant visite à sa mère en Béarn aurait plutôt été menacée de noyade mais non en vertu d'une procédure judiciaire). Tout porte à croie que la légende fut forgée à Rocamadour puis importée à Sauveterre. Sa précision surprend cependant par rapport à celle des autres miracles de la série est les historiens s'accordent à penser que la remise d'une tapisserie à l'abbé Géraud de retour de St Jacques pour Rocamadour est authentique car un des auteur des manuscrits en a été le contemporain et elle figure à l'inventaire des cadeaux au sanctuaire avant que les Huguenots ne saccagent ce repaire du paganisme idolâtre. Etienne Doze, ancien magistrat, dans "Miracles à Sauveterre de Béarn" (Revue de Pau et du Béarn 1997 p. 262 et suiv) note que "le don de Sancie s'inscrit dans un remarquable courant de dévotion des souverains espagnols vis-à-vis de ND de Rocamadour", qu'il attribue à une possible jalousie des navarrais et des castillans à l'égard des rois du Léon qui contrôlaient Compostelle. Les dons des rois espagnols à Rocamadour sont nombreux et Alphonse VIII de Castille avait notamment offert à ND de Rocamadour et à l'abbaye de Tulle en 1181 deux villas sur le chemin de St Jacques. Un étendard offert par le roi de Castille à ND de Rocamadour  avait dû être rapatrié suite à une vision à la veille de la bataille de Las Navas de Tolosa ce qui aurait assuré la victoire aux chrétiens en 1212.

On voit à travers cet exemple l'existence de complémentarités et de rivalités entre des pôles de dévotion et de pèlerinage axés chacun sur leurs propres reliques et qui jouent un rôle important dans la vie spirituelle et politique des familles royales d'Europe occidentale, tout un système qui est peut-être éloigné de la notion biblique de salut à laquelle se réfèrent aujourd'hui (comme leurs ancêtres huguenots) les évangéliques aujourd'hui mais qui était manifestement très ancré dans la socio-anthropologie des XIe et XIIe siècle.

 

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Les questions sociétales menacent le processus de paix en Colombie

12 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Les rapports hommes-femmes, #La gauche, #Le monde autour de nous

Les questions sociétales menacent le processus de paix en Colombie

Voici un point qui devrait faire réfléchir la gauche sur sa trop grande polarisation sur les questions sociétales, non seulement au détriment des questions de classes, mais aussi au détriment de la paix.

Je lisais ce matin dans le journal espagnol "El Pais" intitulé "Le vote évangélique clé de la victoire du «non» lors du référendum en Colombie" qui expliquait que si le 2 Octobre dernier, le référendum n'a pas validé les accords de paix négociés pendant quatre ans avec les FARC à La Havane, ce n'est pas seulement à cause de l' ouragan Matthew qui a empêché de nombreux électeurs sont allés voter (ouragan dans lequel les croyants verront la main de Dieu), mais surtout parce que le président Juan Manuel Santos n'a pas réussi à convaincre les 10 millions de chrétiens évangéliques du pays (selon la estimations du ministère de l' Intérieur), que l'accord ne mettait pas « en danger la famille traditionnelle". Un peu plus de 12 millions de Colombiens se sont rendus aux urnes, plus de six étaient ont voté l'accord. «Je n'ai pas de chiffres officiels, mais si quatre millions de chrétiens évangéliques sont allés voter, peut-être la moitié d'entre eux ont rejeté les accords», déclare à El Pais Edgar Brown, président de la Confédération évangélique de Colombie. "99% de nos fidèles ont dit« non », surenchérit même Hector Pardo, membre du Conseil évangélique de Colombie et représentant de la Confédération de la liberté Interfaith (Confilerec). Deux jours après le référendum, ces deux pasteurs étaient à la table du président Santos.

La cause de cette dissidence : beaucoup de chrétiens en Colombie n'aiment pas la politique du gouvernement en matière sociétale tels que le mariage homosexuel, l'adoption pour les couples de même sexe, la loi de l'avortement et des initiatives d'éducation inclusive. Ils considèrent également que les accords avec la guérilla favorisent la communauté LGBTI (lesbiennes, gays, bi, trans, intersexués).

La puissance de ces croyants a été sous-estimée dans les enquêtes d'opinions qui prévoyaient la victoire du «oui» ajoute l'article. Or déjà en août dernier des milliers de croyants sont descendus dans les rues de plusieurs villes en Colombie contre"l'endoctrinement hégémonique sur l'identité de genre" exercée selon eux par le ministère de l'éducation nationale. L'Eglise catholique aurait même rejoint le pasteur.

L’accord a été rédigé avec les FARC en "langage inclusif"; selon la novlang actuelle : il parle « des guérilleros et des guérilleras », « des paysans et des paysannes », de « tous et toutes ». Il prévoit des mesures spécifiques pour les femmes et évoque les droits de la communauté LGBTI . Le 24 juillet, la communauté internationale avait célébré « le premier accord de paix au monde qui prend en compte la perspective de genre ». Il n'y a donc pas qu'en France que le Najat Vallaud-Belkacemisme pose problème... On sait que les thématiques sociétales prennent aussi une part croissante dans la rhétorique de la gauche kurde. Au lieu de s'en tenir au vocabulaire classique de la lutte contre les discriminations (sexisme, racisme etc), les organisations de gauche adoptent un vocabulaire qui évoque de plus en plus les excès de la théorie du genre de Judith Butler, et braquent les populations en plaçant de plus en plus souvent au coeur de leur identité la défense des minorités sexuelles au point de les faire parfois passer avant l'égalité économique et même avant la paix. Une forme d'intellectualisme, de scholastic view, qui contribue aussi, ensuite, à la montée des populismes de droite (et en Colombie le principal bénéficiaire en sera Uribe, comme Erdogan l'est au Kurdistan où les votes en sa faveur ont augmenté au cours des dernières années). On ne s'écriera pas "well done old mole !"

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Les pythonisses dans le Paris mondain du XIXe siècle

9 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Grundlegung zur Metaphysik, #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Les pythonisses dans le Paris mondain du XIXe siècle

Je suis tombé aujourd'hui sur cette lettre ci-contre datée de 1850 dans laquelle trois magnétiseurs parisiens se plaignaient des poursuites du Parquet à leur encontre. C'était du temps où Victor Hugo faisait tourner les tables. On est frappé par le succès des voyants dans le "tout-Paris" du XIXe siècle, spécialement sous la Restauration, du reste, et l'on peut supposer que, sans les persécutions judiciaires, et sans l'interdit religieux catholique pesant sur les médiums (interdit largement oublié de nos jours, mais qui restait intransigeant à l'époque) le phénomène eût pris des proportions bien plus grandes, comme dans le monde païen antique.

La Comtesse Dash (Gabrielle de Cisternes) raconte dans ses mémoires (p. 200 du tome 4) qu'elle s'était rendue "en troupe" consulter une vieille femme pythonisse qui exerçait "dans un bouge de la place de la Borde" à Paris, à la fin du règne de Louis-Philippe et qui accueillait ses clients avec dix roquets méchants et laids qui les mordaient aux chevilles. "Elle avait en outre un chat noir qui trônait sur le lit et que les chiens respectaient". La vieille sorcière mourut trahie par un carabin qui feignait de l'aimer pour avoir son magot. En 1847, "le neveu d'un prince régnant" alla consulter uen autre voyante Mme Lacombe en tenue ordinaire, et celle-ci vit dans les cartes qu'il avait un parent sur le trône et lui déclara qu'il n'y serait pas plus de 18 mois encore, ce qui se réalisa. Elle annonça à un autre qu'il serait roi ce qui se vérifia aussi. On apprend grâce à elle qu'il y avait aussi rue Fontaine-Saint-Georges un "nécromacien", Edmond, que ses proches consultaient aussi, et qui disparut mystérieusement. "Quelques fervents notent très sérieusement que le diable l'a emporté" dit-elle. Il s'était fait une fortune.

Pour la période précédente, celle de l'Empire, la comtesse Potocka pour sa part (p. 249 de ses mémoires) évoque le souvenir de la voyante Mlle Lenormand dont une prédiction à l'impératrice Joséphine s'était réalisée "à moitié". Au 5 rue de Tournon elle avait aussi annoncé à Bonaparte sa chute. La revue "La mode, revue du monde élégant" de 1835 cite encore (mais sans mentionner le nom de la pythonisse pour ne pas lui faire de publicité, cependant les initiales et les allusions sont claires) les sommités qui continuent de la consulter sous la Restauration et sous Louis-Philippe.

Pour revenir aux mémoires de la comtesse Potocka, celle-ci raconte que la romancière Mme de Souza l'entraîna chez une pythonisse "bien supérieure encore", assez jeune encore, de langage fort simple, dont elle ne se souvient cependant plus où elle habitait. Les aristocrates s'y rendirent "bien fagotées, bien déguisées", montèrent "un peu honteuses" les quatre étages raides. La petite "sorcière" comme dit la comtesse Potocka au lieu de visiter l'avenir commença par aborder avec les cartes le passé ancien scabreux de Mme de Souza, dans son passé récent à propos d'un orage qui venait de mettre son fils en péril. La comtesse Potocka demande les cartes et le marc "tout en me disant qu'il faudrait me confesser de cette infraction aux lois de l'Eglise"(p. 253). Sans deviner de quel pays vient la comtesse, la voyante décèle que son fils y sera chef de parti mais qu'il affrontera des guerres. Elle lui annonça aussi sa grossesse prochaine, l'accident sans gravité qu'elle subirait à ce moment-là, et que son fils naîtrait coiffé (elle ne s'en est ressouvenue qu'à la naissance de l'enfant, comme si un rideau d'oubli avait dû s'installer dans l'intervalle).

Dans les années 1830, la rouennaise Caroline Delestre fait d'une expérience qu'elle a vécue avec une voyante à Paris un roman "Une pythonisse contemporaine" (pour éviter les ennuis judiciaires, car l'apologie des voyants y est encore une source possible de poursuites).

Le 5 octobre 1845 la revue "La mode, revue du monde élégant" toujours elle nous apprend que la comédienne Mlle Dobré joue à l'opéra dans "Le roi David" (celui de Mermet ?) la pythonisse dans la scène biblique de l'apparition du spectre de Samuel au roi Saül.

Soixante ans plus tard il y avait encore Mme Maya au 22 rue de Chabro dont nous parle le Paris-Musical de 1908 et à qui de grands artistes rendent visite. Elle est très exacte pour raconter aux gens leurs passé... mais elle leur annonce la guerre et la révolution en France pour 1908...

C'est l'époque où Clemenceau s'amuse dans son courrier de la prolifération du théâtre nu. Les dames allaient chez les voyantes comme les hommes allaient "aux putes".

Paris ne fut pas la seule grande ville bien sûr à faire la fortune des voyants et médiums au XIXe siècle. Boston par exemple avait sa Mlle Piper dans le dernier quart du siècle.

Tout cela était clandestin. Aujourd'hui ce "business" a pignon sur rue. Et sera sans doute même bientôt porté au pinacle, hélas, dans nos écoles où déjà l'on fait travailler nos "chères têtes blondes", comme on disait naguère, sur des masques africains et autres objets de sorcellerie...

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Pierre Jacquemain, Ils ont tué la gauche, Fayard 2016

30 Septembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures, #La gauche

Après la mobilisation sociale contre la loi El-Khomri au premier semestre de cette année, beaucoup de militants de gauche ont dû attendre avec intérêt la publication de ce témoignage de Pierre Jacquemain, qui fut au cabinet de la ministre du travail Myriam El-Khomri et sut claquer la porte à temps pour ne pas être associé à cette modification du code du travail qui passe pour une des plus grandes trahisons de l’électorat de gauche par François Hollande et Manuel Valls. Beaucoup s’y intéresseront, mais beaucoup seront aussi déçus. La suite de ma recension est ici.

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Espagne, Arabie Saoudite, Alep, Congo-RDC, Caracas, Cuba

29 Septembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE, #Espagne, #Revue de presse, #Proche-Orient, #Colonialisme-impérialisme, #Les Stazinis, #Le monde autour de nous

Le parti socialiste espagnol éclate sur la question du "non à Rajoy" qui est aussi celui de l'unité de l'Espagne, car le blocage voulu par le secrétaire général Sanchez de l'accès au pouvoir du PP pour ménager une alliance possible avec Podemos implique une adhésion à l'Espagne fédérale, Podemos étant complètement allié aux indépendantistes catalans. Pour une fois je suis plutôt d'accord avec l'aile droite des socialistes : la voie de l'alliance avec Podemos signerait la disparition de l'Espagne.

Concernant les autres nouvelles internationales et nationales, je note que Mme Clinton a ressorti son savoir-faire de politicienne dans son débat avec Trump, mais comme l'a noté Nigel Farage cette semaine cela ne préjuge pas de l'impact du débat sur l'opinion publique. Je note que le Congrès américain a rejeté à une très large majorité un veto du président Barack Obama sur une loi autorisant les proches de victimes du 11-Septembre à poursuivre en justice l’Arabie saoudite et que cela a agacé les autorités du Bahrein, si j'en crois Al Manar. Voilà qui peut aussi faire plaisir au pauvre peuple yéménite (d'ailleurs John Kirby a regretté "l'imprécision" des bombardements saoudiens au Yémen, ce qui est peut-être un début de condamnation de l'horrible guerre menée par Riyad dans ce pays). L'Arabie saoudite a menacé la présence militaire sur son sol de représailles. Dans l'ordre du fait divers révélateur les lecteurs de ce blog auront peut-être vu qu'un artisan venu effectuer des travaux au domicile d'une princesse saoudienne aurait été frappé, ligoté et mis en joue durant quatre heures.

Je remercie Proche&Moyen-orient.ch d'avoir bien voulu publier un mien billet sur les tensions entre les yezidis et le gouvernement régional kurde d'Irak. En ce qui concerne la bataille d'Alep où les Russes et l'armée légale abusent des armes incendiaires chargées de compositions aluminothermiques – plus efficaces encore que le phosphore quand il s’agit d’allumer des foyers – sur des quartiers résidentiels, on ne comprend pas bien pourquoi les civils n'ont pas fui comme à Mossoul ou Fallouja. Même si la liquidation du foyer islamiste de l'Est d'Alep est nécessaire au retour de la paix en Syrie, nous devons avoir une pensée morale pour les civils qui paient un prix élevé en ce moment. L'armée russe aura-t-elle un jour la culture de la proportion dans la répression ?

Ayrault à Sciences Po agite le spectre de la guerre civile en RD du Congo (qui a déjà beaucoup donné sur ce volet : des millions de morts en dix ans). François Hollande avait accusé l'État congolais de s'être rendu coupable "d'exactions" contre son peuple les 19 et 20 septembre à Kinshasa. Le porte parole de Kabila Lambert Mende, réplique : "le Congo n'est pas un département d'outre mer".

La démocratie reste impossible en Afrique à quelques exceptions près comme le Bénin. Au Gabon les élections sont volées. En Somalie elles sont indéfiniment reportées.

En Amérique du Sud, on peut espérer que l'accord de l'OPEP va redonner un peu d'oxygène au régime chaviste qui a reporté le référendum révocatoire. L'Argentine, le Brésil, le Paraguay, le Mexique, le Chili et le Pérou sont vent debout contre Caracas, notamment pour l'expulser du Mercosur. Le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski a dit samedi qu'il a l'intention de former un « groupe de soutien » dans la région pour favoriser une « transition dans l'ordre » pour le changement de gouvernement au Venezuela. Maduro invite Kerry à Caracas.

L'ingérence à Cuba ne faiblit pas non plus. Les étudiants de la Fédération estudiantine universitaire se mobilisent contre la campagne de bourses de l'organisation "non gouvernementale" Learning World liée à l'agence fédérale américaine USAID qui court-circuitent les rectorats universitaires et dont le contenu viole les principes éthiques nationaux cubains.

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Des nouvelles des femmes yezidies

25 Septembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Aide aux femmes yezidies, #Proche-Orient

Je viens de créer une rubrique consacrée aux femmes yézidies sur ce blog. Cette semaine, mon amie Nareen Shammo accompagnait au Conseil des droits de l'homme de l'ONU à Genève Nadia Mourad, la jeune yezidie de 22 ans qui a été enfermée, battue et violée collectivement par des cinglés d'Etat islamique/Daech pendant trois mois.

Nareen avait déjà accompagné cette femme à l'ONU en novembre dernier. Elle raconte sur Facebook les conditions concrètes de leur arrivée en Suisse le 16 septembre. Le samedi 17 elles rencontraient Ban Ki Moon.

Le 21, elles avaient un entretien avec l'ambassadeur d'Allemagne à l'ONU - ce pays a recueilli 1 100 exilées yézidis avec leurs enfants et certains survivants de leurs familles. Elles exposaient leurs revendications : la protection des femmes réfugiées en Allemagne qui sont encore menacées par Daech, l'exemption du système d'enregistrement des empreintes digitales prévu par la convention de Dublin, plus d'aide pour les filles qui vivent dans les camps en Irak, la reconnaissance du génocide yézidi, la reconnaissance de la nationalité yézidie dans le système de traitement des demandeurs d'asile. 3 200 femmes yézidies sont toujours prisonnières de Daesh.

Le dernier jour de leur séjour suisse, coachées par Amnesty International, elles ont donné une conférence à la fac de sciences politiques de Zurich, puis ont eu des rencontres au siège d'Amnesty. Elles ont fait une déclaration sur la Syrie et en Irak, dans laquelle Nareen Shammo a aussi évoqué les souffrances des chrétiens, des chabaks, des chiites, des turkmènes et des mandéens.

Il existe aussi des initiatives pour les Yezidis en France. La page Facebook des Yézidis de France mentionne par exemple le cas relaté par le journal "Ouest France" du 7 septembre dernier de deux familles yézidies de Bashiqa au nord-est de Mossoul, accueillies à Rennes en provenance de Forbach (Lorraine). Un collectif catholique a acheté un presbytère pour les héberger et suit leur insertion dans la société française. Il n'est pas possible de savoir combien de Yezidis vivent en France, leur communauté n'étant pas en mesure de compter ses membres, ce qui fait que, par exemple, ils n'étaient pas au nombre des cultes reçus par le gouvernement français le 27 juillet dernier après l'assassinat du père Hamel, alors que même les bouddhistes étaient présents.

Cette page Facebook évoque aussi les enjeux politiques autour de la situation des Yézidis. Il y a notamment la question de la reconnaissance du génocide qui pose problème à l'égard d'autres peuples qui invoquent l'existence d'un génocide comme les Arméniens (40 000 Yézidis vivaient en Arménie en 2011 et y bénéficient d'une reconnaissance comme groupe ethno-religieux depuis 2012, la moitié auraient émigré depuis lors). Cette semaine, à Erevan le député conservateur du parti « Arménie Prospère » Gurgen Arsenyan a déclaré "il y a 3.000 Yézidis qui ont été tués, cela en fait-il un génocide ? Le terme de génocide peut être utilisé seulement quand le nombre de victime dépasse le seuil de 1 million. Même si la population des Yézidis a radicalement diminué dans le pays, on ne peut pas appeler cela un génocide ". Au printemps 2015, le Parlement arménien avait déjà rejeté un projet de loi pour « la reconnaissance et la condamnation du génocide des Grecs pontiques, les Assyriens, les Yézidis et les autres minorités de l’Empire ottoman en 1915 » . Certains Yézidis le vivent comme une trahison alors que leur communauté avait combattu le régime ottoman aux côtés des Arméniens pendant la première guerre mondiale. Le vote du projet de loi de la député Naira Zohrabyan, qui est du même parti que M. Arsenyan, tendant à la qualification des actes de Daech contre les Yézidis est reporté à la demande de la commission des lois.

On trouve aussi sur cette page une polémique intéressante contre un film intitulé "Le vent obscur" (The Dark Wind/ Resheba) qui serait financé par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) de Barzani et le Qatar, réalisé par le producteur kurde Hussein Hassan et qui, selon certains yézidis, aurait pour but "de salir l’image des Yézidis dans le monde". Le film raconte l’histoire d’une jeune femme yézidie qui était sur le point de se marier mais devient esclave lors de l’attaque de l’Etat islamique sur Shengal. Elle parvient tout de même à s’échapper et à rejoindre son fiancé. Cependant le père du fiancé la considère comme étant « souillée » et veut la tuer.

Selon les organisations yézidies, ce film déforme la position des institutions religieuses de leur communauté quine prône pas le rejet des femmes violées, et présente les Peshmergas kurdes comme des héros alors que leur fuite serait la cause du génocide yézidi. Une des scènes les moins appréciées montre une vieille femme priant une divinité yézidie au moment où elle réalise un avortement sur Pero, l'héroïne du film. Les scènes sur la vente des femmes esclaves sont aussi décriées. Un groupe de juristes yézidis irakiens prévoyait de lancer des poursuites judiciaires contre le réalisateur du film dont la diffusion était programmée au festival du film de Duhok (un festival annuel organisé par le GRK au nord du Kurdistan) le 16 septembre dernier.

A titre personnel je ne prends pas position sur les enjeux de la reconnaissance des yézidis comme groupe ethno-religieux, ni sur leurs croyances ou leurs symboles auxquels je n'adhère pas même sur un plan philosophique. Les hasards de mes prises de contact en 2015 m'ont fait connaître Nareen Shammo. J'ai pu voir que le système d'aide aux femmes de sa communauté victimes de Daech réfugiées dans les camps fonctionne, et que le besoin de soutien de ces femmes est énorme. C'est pourquoi j'encourage les lecteurs de ce blog à apporter leur soutien (n'hésitez pas à me contacter), qui, bien sûr, n'est pas exclusif de l'aide que nous devons apporter aux autres communautés persécutées par Daech au Proche-Orient ni de l'aide que nous devons à toute l'humanité. Je mentionne ici le contexte des débats politiques et culturels simplement à titre d'information parce que l'entraide ne doit pas ignorer aussi les terrains sur lesquels elle marche.

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A propos d'un mail d'un lecteur

19 Septembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #Colonialisme-impérialisme, #Débats chez les "résistants"

A propos d'un mail d'un lecteur

Chers lecteurs, je me permets aujourd'hui (une fois n'est pas coutume) de vous citer un petit message que j'ai reçu d'un lecteur il y a peu. Bien sûr c'est un message qui fait plaisir, et qui vient faire contrepoids à des mails ou commentaires désagréables que j'ai pu recevoir au cours des 18 dernières années (depuis mon engagement pendant la guerre du Kosovo). Mais le fait qu'il puisse me faire plaisir est absolument sans importance car c'est un message qui s'adresse à mon travail et non à ma personne, donc ma personne n'a pas à en recevoir de bienfaits.

Je précise que des messages comme celui-ci ont été rares depuis que ce blog existe. J'en ai reçu seulement cinq ou six de comparables, mais quand bien même je n'en aurais reçu qu'un, cela aurait suffi à justifier l'existence de ce blog, parce qu'il signifie que j'ai réussi à transmettre quelque chose d'utile à quelqu'un. N'étant pas enseignant je n'ai pas l'occasion de le faire dans le cadre de mon activité professionnelle.

Peut-être la personne qui m'a écrit ce mot un jour regrettera-t-elle de l'avoir fait, parce que son jugement aura évolué sur les divers sujets qu'elle y évoque, comme moi-même j'ai évolué. Mais si c'est le cas elle aurait tort, car il faut se réjouir de ses erreurs, si erreur il y a, et de toute façon, je ne suis pas sûr que son jugement soit erroné.

Je me suis permis, avec son accord, de reproduire ici son message, non pas pour me mettre en valeur, mais parce que premièrement il va peut-être encourager d'autres personnes à faire des blogs un peu dans l'esprit d'indépendance et, j'ose le dire, de recherche d'une certaine élévation qui m'a toujours animé, et, en deuxième lieu, ce mail va me permettre de faire un peu le point de certains aspects de ce blog, du regard que je porte sur eux, et de ce que ces éléments peuvent préparer pour l'avenir.

Voici donc le mail :

"Bonjour Frédéric Delorca,
Je m’appelle ** et je vous contacte car j’apprécie beaucoup votre blog que j’ai découvert ces derniers mois.
Je vous remercie pour vos commentaires sur l’actualité politique. J’aime aussi votre blog car il me permet d’ouvrir ma curiosité. Grace à vous, j’ai découvert le documentaire de Vanessa Stojilkovic Bruxelles–Caracas, j’ai lu avec un grand bonheur Chien Blanc de Romain Gary, j’ai lu des articles de Diana Johnstone qui sont très éclairants sur l’UE, l’OTAN et la situation de la France
.
Merci beaucoup"

Ce qui est très frappant dans ce beau message chaleureux c'est d'abord qu'il s'agit du regard d'un homme apparemment jeune et intelligent qui "débarque" dans cet l'univers de mon travail intellectuel, et qui le découvre un peu après les batailles, plusieurs années après. Et donc il se promène dans les vestiges de ces combats qui furent des combats pour l'édification de mon propre point de vue sur le monde dans lequel, comme tous mes congénères, j'avais été jeté. Aujourd'hui, à travers l’œil de ce lecteur, moi qui ne relis jamais mon blog, sauf pour y chercher un élément précis, je prends conscience de ce qu'il y a "derrière mes billets actuels", dans les pages anciennes.

Alors oui, il y a Vanessa Stojlikovic, Diana Johnstone, Romain Gary. Ce ne sont pas des références des grands médias actuels, de l'Establishment. Ce ne sont pas non plus forcément les références de dissidents un peu tapageurs, humoristes de plus ou moins mauvais goût, qui se répandent en vidéos sur You Tube. C'est un univers, qui est partiellement repris par des sites de gauche ou qui font une jonction entre la gauche et le gaullisme. En même temps, je ne pense pas que les couleurs de ce blog puissent être réduites à ces étiquettes. Car si demain une autorité intellectuelle me persuadait que l'appartenance à la gauche est intrinsèquement, par essence, solidaire du mensonge et du crime, je m'en dissocierais immédiatement. Amicus Plato, sed magis amica veritas, je suis ami de Platon mais plus ami encore de la vérité, est ma devise, je ne suis figé sur aucune identité, intellectuelle, religieuse, culturelle. Même si je suis attaché à la cohérence, je suis avant tout un chercheur de vérité (par "je" entendez bien "mon travail" car c'est mon travail qui parle ici, et non petit "ego" sans intérêt), c'est pourquoi vous trouverez souvent dans ce blog des expérimentations parfois un peu surprenantes du genre "et si le bourdieusisme n'était qu'une absurdité" après de dix ans de fidélité à cette sociologie (et même une thèse soutenue dans cette atmosphère). Aucune remise en cause ne me fait peur.

Dois-je aujourd'hui remettre en cause Vanessa Stojlikovic, Diana Johnstone, Romain Gary ? J'ai bien des raisons de critiquer chacune de ses références, pour son style, pour une ou deux de ses prises de position etc. Je peux par exemple reprocher à Diana Johnstone ses excès d'éloges pour Dominique de Villepin jadis ou son silence sur ce personnage maintenant, ou Romain Gary d'avoir dans les années 60 aimé la famille Kennedy, que sais-je encore.Et ce genre de reproche je peux aussi me les adresser à moi-même. Mais je ne renie aucune de ces trois références, parce que chacun de leurs principaux engagements furent des engagements de vérité. Romain Gary fut aux côtés de Teruel en 1936, et de Hanoï en 1968, mais sans s'illusionner sur les impostures du stalinisme des années 30 ou du libertarisme de Cohn Bendit. Diana Johnstone a eu des mots très justes et très précis sur les mensonges de nos institutions pendant les guerres du Kosovo dans les années 1990, sur la faillite politique et morale que ces mensonges impliquaient pour notre continent, sans pour autant chanter la louange de la Sainte Serbie éternelle ni faire l'apologie de Milosevic. Vanessa Stojlikovic a montré des images justes sur les minorités du Kosovo, même si son comparse Michel Collon fut très loin d'avoir été aussi juste. Et ce travail là, humble, rigoureux, était autre chose que d'aller gesticuler à Tripoli sous les bombes juste pour chauffer son public parisien...

Même si beaucoup de choses me séparent aujourd'hui de Gary, de Johnstone, de Stojlikovic, je dois reconnaître ma dette à l'égard de leur travail sans lequel mon regard sur le monde ne serait pas celui que je porte. Par exemple je ne peux pas penser à la Croatie d'aujourd'hui sans me remémorer la brillante démonstration de Johnstone qui expliquait comment c'est la famille Habsbourg qui l'a faite entrer dans l'Union européenne alors même que ses criminels de guerre jouissaient toujours de l'impunité alors qu'on exige encore de la Serbie, à tort, toujours plus de "purification interne", et ce thème dépasse de beaucoup le seul problème de l'intégration de la Croatie (et de notre tourisme "naïf" - y compris le tourisme "religieux" - sur ses terres), mais encore toute la compromission avec de l'Europe avec le néo-fascisme (de Riga à Kiev) et avec les héritages mal digérés de notre histoire. J'ai même des dettes plus récentes à l'égard de cette journaliste américaine puisqu'encore cet été c'est elle qui m'a fait prendre conscience de l'imposture morale du discours américain (ânonné tous les ans pas nos médias) sur les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, et donc l'imposture morale de l'hégémonisme culturel nord-américain dans le monde depuis 1945. Ma dette à l'égard de Gary est plus profonde encore puisqu'à travers lui c'est tout le statut de la littérature, d'une présence littéraire à la condition humaine (la nôtre en tant qu'individu, celle de notre pays, de nos continents) qui est en jeu.

Alors peut-être vais-je encore découvrir beaucoup de choses, remettre en cause beaucoup de choses. Peut-être m'apprendra-t-on demain que le bilan politique et moral de Chavez par exemple, sa compromission dans la sorcellerie caribéenne, dans la corruption financière etc, étaient bien pires que nous ne le pensions en 2008 par exemple. Cela n'empêchera pour autant que le travail de Vanessa Stojlikovic sur les missions sociales lancées par le gouvernement bolivarien à ce moment-là, produit à une époque où tous les grands médias rêvaient du retour des oligarques à Caracas et où la police politique des "antifas" traitait de "rouges bruns" quiconque faisait l'éloge du "social empowerment" des défavorisés vénézuéliens et du rôle du non-alignement chaviste sur la scène internationale, reste un grand moment de vérité dans l'histoire humaine, moment d'autant plus méritoire qu'il n'était soutenu que par une poignée de personnes.

Alors je sais bien que tous ces moments de vérité qui ont formé mon regard comme celui d'autres personnes n'ont pas débouché sur des mouvements politiques à la fois efficaces et honorables comme ont pu l'être le parti socialiste de Jean Jaurès dans les années 1900 (voyez ce qu'en disait Romain Rolland), ou le républicanisme de Caton d'Utique en 60 av JC (pour citer deux exemples éloignés dans l'Histoire, l'un et l'autre assez brillants, quoique critiquables comme tout phénomène humain), et ce, largement faute de leaders capables de les intégrer à leur action, et pour diverses autres raisons sociologiques. Néanmoins ces moments ont existé, et peut-être ont-ils aussi servi à "civiliser", rendre plus intelligents, plus affutés, plus courageux, les regards et donc les façon d'être au monde de diverses personnes, ce qui a été autant de garde- fous à la sottise, à l'aveuglement dogmatique, à tout ce qui peut tirer vers le bas.

Grâce aux Editions du cygne, les lecteurs disposent aujourd'hui de deux livres, un sur mon engagement de 1998-2000, un autre sur la période 2001-2015, qui reconstituent un peu le fil de mes découvertes, de mes réflexions, et les remettent un peu dans le contexte des débats et des événements de leur époque. Ces livres, écrits parfois un peu vite, valent ce qu'ils valent, comme ce blog. Je n'ai pas à les juger, ils sont ce que j'ai pu laisser derrière moi. Et puis, pour ceux qui préfèrent écouter que lire, il reste sur Dailymotion ici ma "TV Atlas alternatif" qui résumait des chroniques du blog du même nom, et qu'un certain nombre de gens, en Algérie notamment, continuent de "liker" régulièrement à travers Facebook.

Il m'arrive aujourd'hui de me demander si ce que j'ai défendu dans ce blog aura sa place dans ma présence au monde de demain, compte tenu notamment de certaines découvertes pour le moins "très originales" que j'ai faites depuis deux ans, de quelle manière, et sous quelle forme des lecteurs pourront encore recevoir quelque chose d'utile de la façon dont je tournerai tout cela. Mais, à mesure que j'écris ce billet, je me rends compte que, tout de même, des éléments de continuité demeurent. Je n'aurai peut-être pas besoin de tout remettre en cause complètement. On n'est jamais assez conscient de ce que l'on a appris. Cela entre naturellement dans notre langage quotidien, dans notre façon d'être. Il n'est jamais inutile de prendre quelques heures pour faire le point sur tout cela. C'est une étape nécessaire au déploiement du "travail" lui-même (pardonnez moi d'user ici d'un langage un peu trop "protestant", calviniste, celui du lawyer américain qui a la sueur au front comme aurait dit Roland Barthes quand il évoque les peplums dans ses Mythologies).

Merci en tout cas à ce sympathique lecteur qui valide ce que j'ai fait, quelles qu'en fussent les imperfections, et me donne envie de continuer à écrire un peu dans ces pages.

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