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Le blog de Frédéric Delorca

Articles récents

La milice chinoise

6 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Certains d'entre vous m'ont demandé quel était ce charmant bataillon féminin dont je présentais récemment le défilé au bas de mon billet sur le rôle dirigeant du Parti communiste en Chine. Il s'agit d'une force paramilitaire que l'on appelle la milice et qui sert essentiellement de soutien logistique à l'armée, qu'elle supplée aussi pour le contrôle des frontières. Elle comprend plusieurs millions de jeunes gens, filles et garçons, âgés de 18 à 28 ans. Le jour où les amis de Bernard-Henri Levy auront envahi la Chine dans le cadre d'une opération de "regime change" qu'ils affectionnent (si ce pays ne parvient pas à utiliser l'arme atomique en temps utile), ces jeunes gens, qui ont droit à un entraînement militaire de trente jours par an, intègreront l'Armée populaire de Chine, ou seront employés à mener des actions de guérilla à l'arrière des lignes franco-anglo-américaines, pendant que vos médias vous expliqueront que la victoire est au bout du fusil, et le règne universel des droits de l'homme (c'est-à-dire l'Age d'Or) à portée de vos rêves (et que vous irez chercher une canette de coca au frigo en les écoutant distraitement).

 

 

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Mélenchon et la Syrie

6 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Dans cette vidéo, Mélenchon dans la dernière minute dit "URSS" à la place de Syrie, un signe de la diabolisation actuelle dont la Russie fait l'objet. D'ailleurs les médias n'ont pas souligné que l'Afrique du Sud à voté avec a Russie et la Chine (tous les BRICS sont d'accord sur la Syrie. Je regrette qu'en ce moment l'extrême-droite exerce une sorte de monopole des manifestations contre la guerre en Syrie, comme c'était déjà le cas sur la Libye l'an dernier. Cette extrême-droite à mon sens minimise l'ampleur de la répression contre les civils et le fait qu'une partie des déserteurs syriens ont déserté parce que les exactions de l'armée par endroit étaient insupportables.

 

Mélenchon a raison de s'opposer à toute intervention militaire, et il devrait se réjouir de ce que la Chine et la Russie ont opposé un véto au projet de résolution du conseil de sécurité de l'ONU hier. Rappelons juste que la Russie a voté contre parce que les Etats-Unis ont refusé d'inclure dans la résolution une condamnation des excès de l'opposition armée à Homs et Hama notamment, ce qui aurait été juste. La France, si elle est mécontente de la politique syrienne, peut imposer des sanctions commerciales si elle le souhaite, et personnellement j'y suis favorable. Mais aucun pays n'a de légitimité pour imposer un "regime change" par les armes, spécialement aujourd'hui où la doctrine du "regime change" est devenue une arme "banalisée" du discours néoconservateur américain, et comme une sorte d'exutoire naturel à ce pays dans les périodes de difficulté, avec tous les méfaits qu'elle a occasionnés, en Irak, en Côte d'Ivoire, en Libye.

 



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Discussion avec les lecteurs : l'URSS, Eva Joly, Internet

6 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Puisque j'ai quelques minutes devant moi, je vais situer ce billet en interaction plus forte avec les lecteurs en me calant sur des dialogues que j'ai eu avec eux ou leurs recherches sur moteurs de recherche.Commençons par les moteurs de recherche.

 

lenine- L'URSS et le bolchévisme

 

Hier quelqu'un a tapé sur Google "Delorca URSS" et "Delorca bolchévique". Voici donc mon point de vue sur cette question. La révolution bolchévique de 1917 est un mélange intéressant d'avant-gardisme qu'on pourrait qualifier de "futuriste" si le futurisme n'avait pas été fasciste en Italie, avec des grands aristocrates façon Lénine ou Alexandra Kolontai et des intellectuels juifs qui avaient la tête dans les étoiles, les industries de pointe, les grands débats européens etc et des paysans aux pieds englués dans la boue de la taïga russe, la superstition, l'ignorance, et les communautés agraires. Le mariage heureux de ces deux courants qui, comme l'a souligné Trotski, doit tout au sens de l'organisation et de l'action de Lénine, est sans doute la meilleure (ou la moins mauvaise) chose qui pouvait arriver au peuple russe à ce moment-là. On peut regretter avec Russell qui en fut un témoin direct que cette révolution se soit développé dans un mépris complet des droits des individus, et dans une religiosité (dont témoignent encore les cahiers de voyage en URSS de Malraux dans les années 30), mais je ne vois guère comment il pouvait en être autrement, surtout après l'échec des autres révolutions bolchéviques en Allemagne, en Hongrie, et en Italie, et après la violence de la réaction aristocratique soutenue par les Occidentaux (trois ans de guerre civile quand même).

 

Mes profs de Sciences Po nous expliquaient que si le bolchévisme n'avait pas pris le pouvoir en octobre 1917, la Russie dans le camp des vainqueurs de la guerre eût connu un destin favorable comparé à celui de l'Argentine dans les années 30. Mais on peut en douter quand on sait que le masse paysanne illettrée y était autrement plus considérable. Une Russie menchévique aurait sans doute fait quelques efforts de scolarisation et de développement des caisses sociales sur le modèle allemand, mais y serait-elle parvenue compte tenu de sa situation d'instrument des puissances financières étrangères ? Celles-ci auraient-elles laissé à l'Etat russe les royalties nécessaires pour financer un tel programme ou bien les aristocrates auraient-ils retrouvé le pouvoir après l'échec des menchéviks, comme ils le firent en France deux ans après la révolution de 1848, et en Allemagne cinq ans après la révolution social-démocrate ? Je penche pour la seconde hypothèse, et l'évolution de la Russie, avec l'émergence d'une classe moyenne urbaine susceptible de grignoter les privilèges aristocratiques et introduire de la "mobilité sociale" eût au moins pris deux générations.

 

La survie de l'URSS après 1945 est une autre affaire. L'expérience stalinienne fut, il faut bien l'admettre, assez aberrante. On comprend que le régime se soit sclérosé à la mort de Lénine, mais de là à céder les points pouvoirs à un gang de Caucasiens sans scrupule qui firent régner une logique paranoïaque dans tout l'appareil d'Etat, il y  a une marge. Comme les excès du maoïsme en Chine, la pathologie stalinienne montre sans doute l'irrationalité qui s'empare des esprits quand les choses bougent trop vite. Le système capitaliste connaît aussi ce genre de folies.

 

Le retour à une forme de bureaucratie prudente et sans relief après Khrouchtchev est le symptôme d'un pays épuisé par les purges internes et par l'invasion allemande. Elle n'est pas aberrante dans le contexte mondial des années 60 qui identifie progrès et bureaucratie partout dans le monde sous la houlette keynésienne, mais ne pouvait à terme combler les attentes d'une jeunesse urbaine à laquelle appartient Gorbatchev qui voit se creuser l'écart entre les innovations occidentales et la stagnation soviétique. Cette stagnation est pourtant beaucoup plus favorable aux classes les plus modestes, paysannes et ouvrières, que les systèmes occidentaux (même les sociaux-démocrates). Mais ces classes n'ont pas leur mot à dire dans l'URSS poststalinienne. La seule force qui peut s'opposer aux aspirations des jeunes bureaucrates urbains c'est le système de sécurité (armée-police-services secrets), mais celui-ci est très affaibli par la défaite miltaire en Afghanistan, et la montée des nationalisme (moins d'ailleurs les aspirations européistes de la bureaucratie urbaine balte que les renouveaux identitaires potentiellement très meurtriers du Caucase et d'Asie centrale).

 

A l'extérieur la révolution bolchévique russe a donné un souffle particulier au projet socialiste dans des pays agraires comme la Chine. Elle a suscité plus de réticences dans les pays industrialisés comme la France et l'Allemagne (et surtout l'Angleterre). Mais on ne peut pas dire que la branche socialiste pro-soviétique hypnotisée par le devoir de défendre l'URSS (au point de sacrifier des possibilités de révolution, notamment en France, en Grèce et en Espagne en 1945 par exemple, et au prix de la pire déification du "modèle") ait eu plus tort sur le long terme que la branche social-démocrate dans ses diverses déclinaisons (SFIO, SPD, Labor), les unes et les autres extorquant des compromis avec le capital dans les années 50-60, mais finissant par capituler dans les années 1980, tout comme les branches pro-soviétiques. Difficile donc de dire si la révolution soviétique fut vraiment positive à l'Ouest (par exemple en empêchant les sociaux-démocrates d'aller trop loin dans la capitulation devant le capitalisme). Le keynésianisme se serait-il imposé moins facilement si le "danger soviétique" n'avait affaibli les capitalistes à l'Ouest ?

 

- Eva Joly et les Verts

 

visegradQuelqu'un a tapé "Delorca Eva Joly". J'ignore si j'ai déjà évoqué ce sujet. Pour moi les Verts sont un courant politique intéressant dans la mesure où il a posé depuis trente ans en des termes très radicaux la question de la viabilité du système productiviste et consumériste. Toutes les questions qu'il pose restent d'actualité. En outre il cultive de très bons réflexes sur divers thèmes sociétaux occultés par une trop forte polarisation sur la question sociale : diversité des langues régionales, égalité des sexes, liberté sexuelle, refus de la xénophobie (dont un des aspects se retrouve dans leur soutien à la Palestine) etc.

 

Mais la noblesse intellectuelle de ce courant n'a d'égal que son inadéquation complète aux réalités concrètes auxquelles il est confronté. Un des exemples les plus flagrants de cette stupidité concrète s'est constaté dans le soutien enthousiaste de M. Cohn Bendit et ses amis à l'intervention militaire de l'OTAN dans les Balkans en 1999 sur la base de la désinformation la plus grossière et la plus xénophobe (antiserbe) qui fût. Cette alliance des Verts avec le militarisme (qu'on a retrouvé l'an dernier sur le dossier Libyen quand M. Cohn Bendit jurait la main sur le coeur que le soutien à la motion sur la zone d'exclusion aérienne ne déboucherait sur aucun bombardement), eût non seulement pour effet d'aggraver les tensions ethniques dans les Balkans, non seulement de faire le lit du néo-libéralisme sauvage dans cette région, mais aussi de valider des catastrophes écologiques (la destruction du complexe chimique de Pancevo et ses effets encore sensibles sur la vie des populations locales, l'usage abondant d'armes à l'uranium appauvri, de la Serbie à la Libye, le largage massif de bombes de l'OTAN non utilisées dans les eaux de l'Adriatique etc) qui n'ont pas arraché la moindre larme aux écolos. La même inconséquence se retrouve dans le soutien aveugle des Verts au néo-libéralisme de l'Union européenne qui, en détruisant les services publics, anéantit toute chance de réguler l'activité des multinationales, là où seul l'effort de planification devrait prévaloir.

 

L'inadéquation du programme écologiste au réel se vérifie dans bien des domaines : absence de chiffrage crédible du coût de l'abandon du nucléaire, absence de planification de la société de loisir que les Verts voudraient voir se développer, introduction artificielle d'espèces dangereuses comme des ours (j'en parle en tant que Béarnais) dans des zones où elles compromettent la survie économique du milieu rural, irrationalité dans le traitements des thèmes sociétaux etc.

 

Les handicaps idéologiques des Verts, particulièrement visibles dans un contexte de crise (les Verts ont-ils un plan pour réguler la crise financière ?) sont aggravés en ce moment par la candidature de Mme Joly. Celle-ci a fait un travail très appréciable en tant que juge des délits financiers. C'est sans doute une personne de conviction qui a son franc-parler, mais elle fait partie de ces personnages peu susceptibles de rallier l'adhésion des foules des raisons diverses (les Verts en sortent périodiquement comme, il y a quelques années M. Waechter, ou M. Lipietz). Présenter une personnalité très fortement scandinave (par son accent) dans une conjoncture où la rigidité germanique commence à inquiéter n'était pas une bonne idée et contribue à renvoyer l'idée écologique à l'image ulra-rhénane qui était la sienne aux yeux des masses dans les années 1980. Ses déclarations excessives contre la dimension militaire du 14-juillet ont sans doute renforcé ce côté "parti de l'étranger" qui colle à la peau de M. Cohn Bendit depuis 1968 (à cause de sa nationalité allemande) aux yeux de beaucoup de Français. Un Noël Mamère avec son côté "écolo gascon" moins intégriste ou peut-être même une Cécile Duflot auraient pu faire deux points de mieux que Mme Joly (peut-être un 5 % qui eût arrangé les finances du Parti), mais de toute façon la conjoncture n'était pas favorable à cette tendance.

 

Il semble que le projet écologique doive être repris davantage aujourd'hui dans une symbiose avec le projet de reconquête étatique, ce que j'avais un peu esquissé dans mon Programme pour une gauche française décomplexée. ce qui supposerait un ralliement des Verts au Front de gauche comme l'a fait Martine Billard à Paris ou comme cela s'est réalisé dans le cadre d'Izquierda Unida en Espagne. Mais l'héritage libertaire des Verts s'accorde mal avec la pensée d'Etat. Je ne vois pas bien comment cela peut fonctionner.

 

- Sur Internet

 

mon-bureau.jpgUne lectrice s'oppose à mon point de vue selon lequel Internet isole largement les gens les uns des autres. "Avec mes fils on passe un plus ou moins long moment ensemble en soirée: pendant la préparation du repas, puis pendant qu'on mange tous ensemble, puis parfois bien sûr on traine à table à bavarder après, plus ou moins longtemps ça dépend des jours, puis on débarrasse. Puis quand tout est fini, donc quand on le décide, chacun rejoint sa chambre et son ordi ou sort ou fait ce qu'il veut de son côté en effet. Moi je ne trouve pas que ce soit pire que quand j'étais petite où on allait tous s'asseoir devant la télé, en silence bien sûr, et à une heure imposée et chaque soir la même, celle à laquelle débutait le programme télé que mes parents avaient choisi ! Je trouve que j'ai plus de communication avec mes fils que je n'en avais avec mes parents autrefois."

 

Tout d'abord je ne crois pas au primat de la communication. Parler pour parler, partager par les mots pour partager par les mots n'est pas forcément une bonne chose. Spécialement entre les générations, car un trop grand partage nuit au respect et à l'obéissance. Surtout cela crée l'illusion d'une transparence. Si je raconte à mon fils comment se passaient les choses il y a trente ans, je crée l'illusion d'une proximité et d'une similitude entre deux époques qui n'ont rien en commun entre elles, et je crée une complicité entre deux enfances qui annule artificiellement un vécu de quarante années. Je peux bien sûr ensuite recréer la distance et rétablir la vérité du temps avec d'autres mots mais cela devient plus compliqué, là où le silence autrefois suffisait non seulement à préserver le mystère des êtres, mais aussi à manifester le mystère du temps dans ce que son parcours a modifié et déplacé, et dans ce qu'il a enseigné. La parole entre individus d'une même génération présente aussi l'inconvénient d'une réduction à une lingua communis (justement critiquée par Nietzsche autrefois) qui crée l'illusion que l'individu est tout entier dans les mots communs dont il fait l'usage. Donc qu'Internet enferme les gens dans la solitude du tête avec l'ordinateur, ou qu'il recrée ensuite des possibilité d'en parler, il instaure de la fonctionnalité artificielle, là où le rituel du "on va en silence regarder la TV sur le canapé en famille" autrefois préservait mieux l'intégrité personnelle et statutaire de chacun tout en créant de l'action commune corporelle partagée (le déplacement rituel tous ensemble vers le canapé).

 

Pour ma part, outre le silence, je valorise aussi les autres médiations non strictement verbales entre les individus : une intonation de voix, un soupir, un simple geste, un échange de regards. Ces médiations sont absolument anéanties en ce moment par les mots d'Internet, en plus de l'anéantissement des paroles entre membres de la famille, voisins, étrangers dans la rues. L'empire des mots et des images sur Internet, et plus encore que des mots et des images, du zapping d'une page à l'autre, est en train d'envahir les cerveaux, de les énerver, de les priver de tout sens de la persévérance, de la fidélité, des attentions délicates. Le zapping généralisé, le terrorisme des mails brefs ou des déclarations à l'emporte-pièce sur les forums, réduisent les rapports subjectifs à une dimension complètement squelettique et leur ôte tout enracinement dans la durée. De ce point de vue c'est une véritable catastrophe. Pas étonnant qu'ensuite un parti politique doive promettre des massages sensuels dans les entreprises pour réparer les dégats !

 

PS : pour info ci-dessous enfin un propos clair de M. Mélenchon sur la Côte d'Ivoire... avec un an de retard hélas...

 

 

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Le refus de la résilience, la mort des ennemis, le souvenir de Manuel Fraga

5 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

photo-023-retouchee.jpgUn des aspects les plus détestables de notre époque est la manière dont elle réduit toute la vie humaine à sa dimension fonctionnelle : nourriture, sexualité, plaisirs en tous genres ne sont plus conçus que comme des manières de "faire tourner la machine", redynamiser le corps, en évitant les moments désagréables pour éviter que le face à face avec lui-même n'aggrave la névrose. Dans cette économie de la fonctionnalité, la mort, comme tout le reste, est réduite à du presque rien, une série de procédures (celles de la "fin de vie", à l'hôpital, celle du rituel funéraire pris en charge par de sociétés commerciales), et une lourde obligation de "résilience" imposée aux survivants.

 

Cette confiscation de la mort fait partie de la montée de l'insignifiance dont parlait Castoriadis il y a 15 ans, et il est de notre devoir le plus impérieux de nous y opposer par tous les moyens. Nous devons refuser de "faire notre deuil", refuser l'acceptation de la mort, par tous les moyens, et affirmer que les morts qui nous ont été chers sont toujours vivants pour nous, que nous vivons encore certains moments passé avec eux, que par beaucoup d'aspects le temps n'aura pas passé aussi longtemps que notre mémoire le retiendra. C'est un devoir de résistance aussi bien politique qu'existentielle qui s'impose ici à nous. De même que, concernant les vivants, nous devons tenter de garder à l'esprit toujours leurs visages de jeunesse (à vingt, trente, quarante ans), et retenir les moments du passé que nous connaissons d'eux.

 

Valoriser les instants du passé, et la mémoire des morts aussi bien que celle des vivants, est une façon d'affirmer catégoriquement la valeur inaliénable et absolue de tout ce qui est vécu, comme de tout ce qui a vécu, et plus le monde actuel tente nous imposer le non-sens de son fonctionnalisme plus cela doit-être proclamé avec fermeté.

 

Nous devons appliquer le même respect et le même refus de la résilience au trépas de nos ennemis. Le 15 janvier 2012 Manuel Fraga, ex-président de la Xunta de Galice et ex-fondateur du Parti populaire espagnol est décédé à Madrid à l'âge de 89 ans. Des communistes s'indignent qu'un hommage lui soit rendu. Il avait été ministre de Franco (du tourisme, je crois), certains écrivent qu'en outre il serait responsable de la mort de cinq ouvriers basques (j'ignore dans quelles conditions et si même c'est exact).

 

Je crois que cet homme bénéficiait d'un fort capital de sympathie dans le système démocratique déjà vermoulu (vermoulu avant même que d'avoir vu le jour) de la nouvelle Espagne. Notamment parce qu'il s'était retrouvé embarqué dans le même bâteau que l'eurocommuniste Santiago Carrillo quand les Cortès avaient été pris d'assaut par les gardes civils. Je me revois, en 1994 dans une restaurant de luxe de Madrid, à la table de l'actuel porte-parole du Quai d'Orsay avec Pilar Cernuda, une sorte de Christine Ockrent espagnole, qui nous racontait cet épisode sur lequel elle l'avait interviewé. Je sais bien que les "bons" que nous présente le système médiatique espagnol ne le sont pas, à commencer par ce roi imposteur les archives d'un ex-ambassadeur allemand viennent de révéler les sympathies pour les pustchistes de 1981.

 

Mais déjà dans les années 1990 j'aimais à écouter les interviews de Fraga qui avait en outre un côté un peu "taureau du Vaucluse", et un peu pantagruélien, complètement effacé dans les vidéos de lui qui traînent sur Youtube et qui se rapportent au soir de sa vie, quand il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il était de ce monde de espagnol que j'avais détesté pendant l'enfance, des ombres de Cria cuervos, des manières insupportables de ma maître de conf d'espagnol au nom si aristocratique à Sciences Po (issue d'une vieille famille de la noblesse castillane, mais peut-être moins gerbante finalement que ce qu'on a fait d'Almodovar depuis lors...). Mais quelque chose émanait de son verbe, de ses intonations, qu'on ne pouvait réduire à des catégories simplistes.

 

Oui, je crois qu'on peut aussi refuser la mort de ses ennemis, d'autant que les individus sont rarement complètement responsables des crimes qu'on leur impute, à les supposer même établis. Pris dans des engrenages et des postures dont ils deviennent aisément prisonniers (à commencer par les engrenages des déterminations sociologiques), ils gardent tout de même des côtés "au delà" de la gangue du statut politique, tel ce Ben Laden dont on découvrait (sauf s'il s'agissait d'un mensonge de la propagande américaines, qu'il était fan de Whitney Houston). Cette capacité à "transcender l'engrenage", Fraga avait su la manifester dans les années 1990 dans son amitié indéfectible, assumée et affichée, pour Fidel Castro au moment où tout le monde diabolisait le dirigeant cubain. Le père de Fraga et celui de Castro venaient du même village galicien. Les deux anciens ennemis politiques communièrent à leurs racines communes comme deux vestiges d'un temps déjà mort pour eux, un peu comme Georges Clemenceau et Claude Monet si l'on veut.

 

fidel-castro.jpg

Je ne veux rien savoir de Fraga ni rien retenir sauf cet instant où il dépassa les entraves de son personnage public pour tendre la main à Castro. C'est cette infinie capacité de l'humain d'être au delà des déterminations de l'instant qu'il faut sans cesse célébrer dans le refus de voir les morts mourir. Cette capacité qui parfois ne se manifeste que dans un geste, un soupir, un battement de cil. De ces gestes de retrait, ou de transgression des convenances, qui se figent dans une éternité pour autant qu'on en commémorera le souvenir, comme y invitait Kundera dans sa propre métaphysique du geste. Je sais que tout cela est dur à avaler au point de dégoût que l'humanité atteint à son propre sujet - un dégoût qu'elle exprime plus qu'elle ne le dissimule dans le culte de victimes, et la religion de "droits de l'homme". Et pourtant j'ose croire encore en la capacité de l'humain à remonter, comme un saumon dans le fleuve, au delà du processus récent qui l'a fait se haïr lui-même.

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Des Aztèques, des civilisations, des singes et des homo sapiens

5 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

azteques.jpgEn 2001, Paul Hosotte a publié chez Economica L'Empire aztèque, impérialisme militaire et terrorisme d'Etat. Il y explique que le régime politique des Aztèques (du XIV ème au XVI ème siècle) était épouvantable. Entre autres coutumes sanglantes, ceux-ci imposaient notamment qu’au mois d’Ochapanitzli, le mois du « Balayage » (du 21 août au 9 septembre), dédié aux déesses chtoniennes, chaque quartier de Mexico offre une femme que l’on décapitait au préalable pour l’écorcher ensuite. Le prêtre revêtait ensuite la peau de la « déesse » (de la victime) et la fête se poursuivait, émaillée de nouveaux sacrifices, les membres des êtres livrés aux sacrifices étant ensuite mangés dans des repas collectifs. ce n'est qu'un exemple des horreurs qui s'égrainaient ainsi tout au long de l'année à dates fixes et qui tenaient la population dans une peur panique.

 

Paul Hosotte n'a pas écrit au XIXe siècle sur arrière-fond de préjugés raciaux. Il écrit en 2001. Ce n'est pas le premier zozo venu. Il est neuro-psychiatre de formation. "Outre son doctorat en médecine, il est titulaire de plusieurs diplômes dont un doctorat en anthropologie.", précise son éditeur. Je n'ai pas de raison de mettre en doute le contenu de son livre sur les Aztèques qui fait autorité et traîne dans de nombreuses bibliothèques publiques.

 

Sur la base de ce que Paul Hosotte dit, et jusqu'à ce que quelqu'un d'autre me démontre autre chose sur la civilisation aztèque, j'ai le droit de juger si cette civilisation dont l'équilibre reposait sur la terreur vaut "plus" ou moins, que la civilisation chinoise de la même époque, que la culture pygmée (j'emploie pour les pygmées le mot "culture" et non celui de civilisation, car civilisation vient de "civis" et suppose un réseau de villes) ou que la civilisation espagnole de la même époque (qui allait la détruire in fine).

 

J'ai le droit de juger de cette question non seulement de mon point de vue individuel occidental, mais aussi du point de vue universel des êtres humains, car j'affirme que, de iure, il existe une universalité du bien humain fondé sur l'universalité de la nature de notre espèce. Et je dis que quiconque me dénie ce droit est en fait un relativiste obscurantiste, nihiliste (car son relativisme se contredit lui-même et conduit au néant).

 

Bien sûr le passage à un point de vue universel ne prolonge pas mon point de vue subjectif occidental. Mon jugement universel doit passer par une critique et une relativisation des valeurs occidentales.

 

En tant qu'occidental je peux vouloir dire que la civilisation espagnole du XVe siècle valait plus que celle de l'empire chinois et plus que la culture des Pygmées parce que la civilisation espagnole m'est plus familière que les autres (quoique moins que je ne le crois, rappelez vous comme Fumaroli nous a restituté l'extranéité de la culture française classique par rapport à la nôtre). Mais cet avis subjectif n'a aucun intérêt. Car un Chinois ou un Pygmée pas trop occidentalisés (s'il en reste) diraient autre chose.

 

Je suis bien incapable de dire si, du point de vue universel, la culture pygmée était meilleure. Je pense que de iure il serait possible de le dire, si l'on pouvait mettre en place une batterie d'indices de bien-être, de moralité, de développement etc. De iure, on pourrait dire s'il vaut mieux pour l'humanité vivre dans des maisons ou dans des forêts, avoir une forte natalité ou pas, avoir des structures hiérarchiques ou pas, rire beaucoup ou peu, avoir une écriture compliquée, une écriture simple, ou ne pas en avoir du tout, et jauger les cultures à l'aune de cette batterie de critères. Mais j'en suis incapable, et sans doute personne ne peut le faire de facto.

 

Mais ce qui est sûr, c'est que de iure, comme de facto, je puis dire, sans hésiter, d'un point de vue universel, que pratiquement toutes les civiisations et cultures humaines ayant existé sur cette terre (et notamment celles de Chine, d'Espagne, et celles des Pygmées au XVe siècle) valaient mieux que la civilisation aztèque. Au vu des travaux d'Hosotte je peux le dire, avec l'assurance de l'affirmer sans être victime du buais d'approche occidental. Parce qu'aucune espèce animale ou humaine (je devrais dire "animale y compris humaine) ne gagne quoi que ce soit à vivre douze mois sur douze dans la terreur de sacrifices rituels. Si on m'explique que l'orgie de sang élevait très sensiblement le niveau de spiritualité de ce peuple et lui permettait de se transcender, je ne le croirai tout simplement pas. Si quelqu'un venait me prouver (compte tenu des éléments perdus sur cette civilisation lointaine il ne le pourra pas) que grâce à cette terreur les gens par ailleurs riaient beaucoup plus, appréciaient mieux chaque instant qui passe ou étaient plus aimables avec leur prochain, ou plus courageux devant certaines épreuves, ou plus intelligents, plus doués pour les arts, ces avantages "collatéraux" ne me persuaderaient pas davantage de valider le meurtre de masse comme utile à l'élévation humaine. Bref, sauf à démontrer que la thèse de Paul Hosotte est factuellement fausse, nous avons là le cas d'une civilisation qu'on peut, sans hésiter, et d'un point de vue universel, juger parfaitement inférieure à toutes les autres.

 

Voilà ma contribution au débat un peu enflammé qui s'est développé aujourd'hui sur les hiérarchies des civilisations.

 

Pour finir signalons qu'un singe qu'on croyait éteint vient d'être aperçu, il y a 15 jours dans les forêts de Bornéo : le Presbytis hosei canicrus autrement appelé langur de Miller. Ce qui va donner sans doute beaucoup de travail à nos amis scientifique, et, peut-être, nous permettre d'en savoir encore plus sur la branche de primate cousine de la nôtre à laquelle il appartient, donc sur nous-mêmes aussi. Une bonne nouvelle en somme...

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Programme pour une révolution réaliste

4 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

engrenage.jpgJe me réjouis de lire les derniers commentaires du communiste Descartes sur mon blog ainsi que le mail d'un lecteur qui aujourd'hui critique férocement mais semble-t-il justement le chomskyen Baillargeon (notamment sur l' "économie participative" de Michael Albert soutenue par Baillargeon, qui m'a exaspéré naguère), les insuffisances de Rancière etc.

 

Peut-être ces hirondelles annoncent-elles le printemps d'une nouvelle génération capable de refermer la parenthèse moralisatrice de la gauche péri et post-soixantehuitarde, pour revenir aux faits, à l'analyse rationnelle, à la construction de VRAIS programmes viables qui prennent sérieusement en compte les critiques des adversaires pour vraiment améliorer leur contenu.

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La Gaule de Vercingétorix, l'impérialisme de François Ier, les lecteurs de ce blog

2 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Décidément, je n'ai pas les mêmes goûts que l'immense, l'extraordinaire, l'adorable bienfaiteur de l'humanité Bernard-Henri Lévy. Le livre de Blandine Kriegel qu'il portait aux nues m'est tombé des mains. J'ai dû renoncer à le terminer. Trop de mots inutiles pour finalement peu d'idées qui reviennent en boucle (des obsessions plus que des idées), trop d'autosatisfaction bourgeoise et de clins d'oeils aux lecteurs censés partager sa culture (pas de bol pour elle mais heureusement pour nous la culture de Kriegel est moribonde, bientôt elle laissera tout le monde indifférent), et même trop de coquilles (depuis que les PUF n'ont plus de relecteurs, ce qui nous fait découvrir que Mme Kriegel "oublie" que "quant à" ne s'écrit pas avec un "d" et que les participes passés s'accordent avec les compléments d'objet direct qui les précèdent quand l'auxiliaire est "avoir" etc).

 

Bah, allez, tournons cette page. Le rôle des calvinistes français aux Pays-Bas mériterait de trouver un Walzer pour le décrire. Il le trouvera peut-être un jour. Je retiens une seule chose du livre de Mrs Kriegel, la référence à un livre qui dément les thèses vieillotes de M. Asselineau sur l'incompatibilité entre idée française et le projet impérial. Pour faire bref rappelons que l'Inspecteur des finances qui cultive le projet touchant d'indentifier toute l'histoire de France à une sorte de saga anti-impériale digne de l'histoire de l'African National Congress de Mandela, mobilise à cette fin dans ses conférences les références de nombreuses références empruntées (sans le dire) aux historiens du XIXe siècle, ce qui lui permet de voir dans Vercingétorix, Clovis, Jeanne d'Arc et François Ier des auteur par anticipation du discours gaullien de Phnom Penh. Sa présentation de la Gaule comme une sorte d'hexagone patriote menacé par la corruption et la division de ses clercs était déjà assez drôle. En vérité la "Gaule" (concept purement romain) est un assemblage complexe de peuples plus ou moins celtisés (le noyau de la celtisation, si l'on en croit les travaux récents de vrcg-copie-1.jpgJean-Louis Brunaux se situant plutôt au sud du massif central) allant des populations très ibériques (peut-être mêlées à des proto-basques) au sud de la Garonne, à des Germains belges au nord de la Seine, en passant par les Ligures de Provence, et sans doute pourrait-on même étendre cette Gaule à l'Italie du Nord et au Balkans, si la conquête domaine de la Narbonaise au IIème siècle n'avait pas un peu isolé les Celtes de Gaule. Ceux-ci ont formé quelques royaumes commerçants très puissants et de type presque héllenistiques à côté de zones de culture agraire bien plus pauvre. Une caste de philosophes peut-être influencés par les pythagoriciens (cf Brunaux), les druides, ont sans doute contribué à ramener les plus riches à plus de frugalité (un peu comme les réformes politiques de Sparte et d'autres cités grecques), et à unifier idéologiquement cet espace (les druides s'accaparant même un pouvoir judiciaire d'appel et de cassation quasi-national dans la célèbre forêt des Carnutes), ce qui a probablement aidé le roi (ou magistrat ?) arverne versé dans la culture romaine Vercingétorix à former une résistance confédérale à Alésia. Il n'en demeure pas moins que malgré la réforme druidique, les grands royaumes ont connu à nouveau un essor économique au IIème siècle en contact avec la Méditerranée (notamment via le commerce du vin et des esclaves) de sorte que des grands royaumes comme les Eduens et les Rèmes ne pouvaient vivre que par et pour le commerce avec Rome dont ils étaient de longue date offciellement les "amis", ce qui a bien peu à voir, tout bien pesé, avec l'image d'une "trahison des élites d'un pays déjà unifié" cultivée par les historiens nationalistes (en fait simplement nationaux à l'époque) du XIXe siècle.

 

S'il était facile de démentir le "roman national" de la "grande résistance anti-impériale" française sur Vercingétorix, j'étais incapable de faire de même concernant François Ier. Blandine Kriegel nous assure que Gaston Zeller, historien renommé durant la première moitié du XXe siècle mais semble-t-il mal réédité depuis lors, avait démontré que la France de François Ier avait elle aussi un projet impérial rival de celui de Charles Quint... Comme quoi... Du reste nous savons que Louis XIV et Bonaparte n'étaient pas réellement des Mandela non plus. En tout cas si quelqu'un a des éléments intéressants sur les thèses de Zeller, je suis preneur.

 

chomskynotebook.pngEn parlant des lecteurs de ce blog, j'ai eu un échange intéressant avec l'un d'entre eux hier. Je m'étonne toujours de voir que les blogs en général, et non seulement le mien, ont un lectorat (et souvent un lectorat fidèle, quoique peu nombreux). Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être à cause de leur gratuité, ou parce qu'on peut les lire, les oublier, y revenir, comme au supermarché, sans l'angoisse de se dire "ce livre fait 300 pages, quand vais-je trouver le temps de parcourir les 150 qu'il me reste ?". Ces lecteurs sont souvent silencieux mais attentifs. Celui qui m'écrivait hier me disait qu'il avait aimé mon papier sur DR Dufour (un papier qui jusqu'ici m'avait surtout valu des attaques... comme quoi...). Sur Fnac.com on peut savoir quels autres livres ont acheté les gens qui se sont procuré votre ouvrage. On devrait pouvoir savoir la même chose à propos des lecteurs des blogs pour avoir une compréhension sociologique de leur univers culturel. Vous qui lisez ce blog, quels autres blogs consultez-vous ? Le lecteur d'hier lisait aussi le blog d'un certain Jean Zin ex-psychanalyste (repenti ou pas je ne sais pas trop), reconverti dans l'écologie révolutionnaire, de la mouvance "Multitudes", gauche alternative etc, esprit éclectique dont il faudrait que je prenne la peine de lire les textes un jour (mais il y a déjà tant à faire avec les livres !). Je suis donc lu par des gens attirés par ce type de projet alternatif. Je crois être aussi visité par des chomskyens (ne serait-ce qu'à cause de ma contribution au Notebook sur Chomsky), par des gens du MPEP (mouvement toujours rejeté par le Front de gauche hélas), peut-être aussi par des par des orphelins du chevènementisme, que sais-je encore. Des gens qui voudraient "reterritorialiser" quelque chose sans devenir réacs, je suppose. Il faudrait que je mette un questionnaire sur ce blog pour saisir mieux la culture de mes lecteurs. Mais je n'en ai pas la compétence technique... et bien sûr ils ne me répondraient pas...

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Encore un mot sur Jean-Luc Mélenchon

31 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Il faut bien reparler de l'élection présidentielle qui approche. Je regardais hier sur Internet, comme beaucoup de gens, l'émission de Mélenchon chez Ruquier samedi dernier, un Mélenchon à l'aise, amuseur, une espèce de nouvelle "force tranquille".

 

mélenchonJ'ai dit il y a peu que certains aspects de son programme comme le défaut de paiement d'une partie de la dette est dans une logique de socialisme de guerre dont il rechigne à envisager toutes les conséquences ou du moins à les exposer.

 

Bien sûr tout son programme n'est pas aussi risqué, et, comme de tout homme politique, on ignore si, "en situation" il appliquerait une vision optimale ou minimaliste de ce qu'il annonce. D'ailleurs on peut se demander si son engagement à convoquer une constituante dès son élection puis à imiter Cincinnatus après le passage à la sixième république n'implique pas, au fond, qu'il ne gouvernera que six mois au maximum.

 

Beaucoup de gens font la fine bouche : les exaltés qui voient en lui un "vieux politicard roublard" (j'ai vu l'expression sur Facebook), les anti-européistes qui trouvent qu'il n'est pas clair sur la sortie de l'euro et de l'Union, les rationalistes qui lui reprochent d'avoir dit n'importe quoi sur Petroplus et de mépriser les faits. Moi-même je peux lui reprocher sa naïveté ethnocentrique sur les révolutions arabes et sa faiblesse sur le dossier libyen et tant d'autres choses.

 

Mais voyons les choses en face. Le peuple français est à la fois à juste titre méfiant à l'égard des politiques, et extrêmement immature dans la mesure où il se laisse impressionner par le sentimentalisme et les postures moralisatrices. Il n'est donc pas prêt à exiger de ses candidats des programmes sans ambiguités, un examen froid des réalités factualités, un aptitude à conduire des logiques jusqu'à leur termer etc.  Le peuple français oblige ses candidats à truffer leurs propos de rhétorique, de points troubles, à donner des gages à certains lobbys moraux etc. Parce que si ces candidats ne le font pas immédiatement leurs partisans se divisent et s'entretuent avant même qu'ils n'aient pu entrer en campagne.

 

Il faut donc aujourd'hui miser sur celui dont l'impact sur le jeu politique est à la fois le moins néfaste et le plus efficace.

 

Il y a chez Mélenchon une aptitude à miser sur la singularité française et à tenter de mobiliser les meilleurs aspects de sa jeunesse et de ses talents (notez que je comprenne aussi ceux, de droite, qui pensent qu'il n'y a rien à mobiliser de ce côté-là sauf à créer du désordre et de nouvelles dettes et qu'il vaut mieux réprimer tout le monde sous de l'austérité et du fatalisme, mais c'est affaire de pari philosophique). Il le fait avec une assez bonne connaissance de ses dossiers, meilleure que celle des cadres du parti communiste avant lui, et avec un passé trotsko-socialiste qui l'affranchit du soupçon de stupidité stalinienne (plus ou moins reconvertie en opportunisme honteux à la Robert Hue) qui frappait tous les leaders du PCF depuis les années 1980.

 

Ce faisant, il a les moyens de peser sur le jeu politique dans un sens positif, comme Montebourg a pu le faire dans le cadre de la primaire socialiste. Si Mélenchon fait un score à deux chiffres comme il le souhaite, saura-t-il, éventuellement infléchir la politique socialiste dans le sens de la démondialisation et d'une poursuite de la valorisation des ressources de notre pays ? je n'en sais rien. Je ne suis pas sûr que les deux aient un sens tactique extraordinaire (et il en faudra pour ne pas se laisser abuser par les puissances conservatrices), mais il est assez clair que ce n'est que par eux que l'on peut espérer voir se réaliser une évolution dans ce sens.

 

Cela ne viendra pas du Front national dont le programme flou et ambigu n'est qu'une expression de la vieille xénophobie très répandue en Europe, adossée à un credo libéral jamais refoulé. Il ne viendra pas non plus de néo-gaullistes à la Dupont Aignan tout juste bons à répéter le catéchisme du RPR des années 70, ni de groupuscules trop tournés vers la pureté théorique de leur discours au point qu'ils n'ont même su en temps utile s'intéresser aux moyens concrets de glaner 500 signatures.

 

Il est donc assez probable que je vote Mélenchon cette année.

 


 

 

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Who's that guy ?

30 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

bishopAllez, moi aussi je me mets au teasing :un indice pour le reconnaître : il a été mis à l'honneur dans un film récent sur une philosophe antique.

 

Je commande sa correspondance ce soir.

 

Nous en reparlerons prochainement.

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Châteaubriand, l'Anabase, le temps, Tesson et le dolmen de Barzun

30 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

026- 1992 (29.8.92-24.11.92) 206Dans le Génie du Christianisme (Première partie livre V ch XIV), je lis ceci :

 

"Pour peindre cette langueur d'âme qu'on éprouve hors de sa patrie, le peuple dit : Cet homme a le mal du pays. C'est véritablement un mal, et qui ne peut guérir que par le retour. Mais pour peu que l'absence ait été de quelques annérs, que retrouve-t-on aux lieux qui nous ont vus naître ? Combien existe-t-il d'hommes, de ceux que nous y avons laissés pleins de vie ? Là, sont des tombeaux où étaient des palais ; là, des palais où étaient des tombeaux ; le champ paternel est livré aux ronces ou à une charrue étrangère : et l'arbre sous lequel on fut nourri, est abattu."

 

De retour du Béarn par un avion matinal aujourd'hui, je ne puis qu'éprouver à la fois la sincérité de ces lignes, écrites par un auteur qui a beaucoup voyagé, et leur profonde vérité existentielle pour tous les âges de l'humanité depuis sa sédentarisation au néolithique.

 

Ce que nous dit Châteaubriand, c'est qu'au fond il n'y a pas d'anabase possible, jamais de retour au point de départ (un constat qui se déduit d'ailleurs du "on ne baigne jamais deux fois dans le même fleuve" d'Héraclite). Et je sais gré au livre "Le Siècle" de Badiou, d'avoir attiré mon attention sur l'Anabase de Xénophon, dont je pressens que c'est un ouvrage sur lequel je devrai me pencher un jour.

 

Dans l'impossibilité de l'anabase, qui est une des modalités de l'inadéquation de l'homme au temps (le présent qui est toujours insaissable, la concencience qui ne perçoit le réel qu'avec une fraction de seconde de retard), se loge précisément la spiritualité de l'animal humain. Parce que notre espèce ne se distingue des autres que par son aptitude à avoir conscience du temps et son inaptitude à le saisir, elle crée et pratique de la spiritualité toutes les fois qu'elle s'installe dans cette problématique de la temporalité insaisissable.

 

Lorsque, comme samedi, je m'assieds à la table d'un Mac Donald's près de Pau avec Sophie qui était ma meilleure amie de lycée il y a vingt-cinq ans, lorsque je remarque que cet animal simiesque qu'elle est, tout comme moi, porte en elle, comme moi, des scènes d'une précision extraordinaire - telle matinée de novembre 1987, tel instant du 1er avril 1988 - même si chacun de nous ne se souvient pas des mêmes, ni de la même manière, lorsque j'observe que, comme moi, elle se débat avec cette ambiguïté du "toujours présent" et du "déjà si lointain", du "c'était hier nous avions 17 ans et aujourd'hui nous en avons 42", tout en sachant que toute l'humanité est saisie dans ces contradictions là depuis son origine (car c'est cette contradiction qui l'a fait humaine), nous sommes, à proprement parler en train de réaliser un exercice de spiritualité à deux, et nous portons la condition de notre expèce au point qui la caractérise le plus en propre, et la tient éloignée des autres animaux, au point d'ailleurs que nous devrions nous baptiser "homo temporalis" et non "homo sapiens", ou alors "homo sapiens temporalis".

 

A contrario toutes les fois où l'humanité oublie le temps, ou feint de pouvoir règler son "problème" avec lui, elle s'animalise et se banalise, ce qui est de plus en plus le cas de nos jours. En disant cela là, je me rapproche évidemment de Heidegger dont je m'étais distancié il y a quelques jours quand j'avais fait primer l'étant sur l'être. Mais ma vision reste profondément non heideggérienne sur d'autres plans, par exemple en ceci qu'il n'y a pas de primat de la mort dans  ma conception de la temporalité, et que je vois mieux (comme toute notre époque d'ailleurs) la dimension animale de l'humain, y compris dans son langage, que ne le faisait Heidegger (de sorte que, par exemple, je ne verrais pas le langage comme une instance possible d'accueil de l'être, et d'ailleurs la notion d'être me cause un sérieux problème dans ce dispositif).

 

Ca ne signifie pas que je sousestime complètement ce que le langage apporte à la problématique du temps. Hier soir je lisais des lettres que certaines de mes amies (car les filles étaient plus à l'aise dans cet art) m'adressaient en 1993-94, trois ans avant l'apparition d'Internet et des mails. Je vois bien qu'une certaine durée (bergsonienne ?) inhérente à l'exercice épistolaire, et à l'engagement du corps dans cet exercice, libérait une place pour des mots (dans un français bien écrit et sans fautes, comme les femmes qui ont 23 ans aujourd'hui seraient probablement incapables d'en écrire à niveau d'études égal) qui par eux-mêmes pavaient le chemin des sentiments en dessinant pour eux une forme possible, sentiments par lesquels à son tour un nouveau rapport au temps (un nouvel exercice spirituel, conscient de lui-même ou non) pouvait se déployer.

 

C'est une possibilité que l'invention d'Internet a détruite.

 

De même je lisais hier dans le journal local La République des Pyrénées, que le village de Barzun, dans l'Est du Béarn, avait retrouvé son dolmen. Le dolmen a été déposé dans le sens qui était orignellement le sien, à savoir qu'il regarde le Pic du Midi de Bigorre, précisait le journal. Je l'ai déjà dit : ce qui me distingue profondément de la bourgeoisie urbaine, c'est que j'ai toujours appris, dans mon enfance, à regarder les montagnes, depuis les environs de Pau, de sorte que, pour moi, grimper sur elles pour faire du ski ou des randonnées, est proprement sacrilège.

 

J'observe que j'ai ce sens de la contemplation des montagnes, en commun avec les gens qui ont installé ce dolmen, il y a 3 500 ans, à défaut de l'avoir avec mes contemporains. Sylvain Tesson par exemple avoue qu'il n'avait jamais appris, avant de se retrouver seul sur les bords du Baïkal, qu'une montagne cela pouvait se regarder - le personnage révèle ainsi toute sa vacuité, comme dans son besoin d'amener avec lui un téléphone portable, un ordinateur, et une batterie de lectures convenues dont il ne tire rien d'intéressant dans tout son livre sauf des effets de manche affligeants.

 

juillet-2006-099.jpg

Nos contemporains révèlent dans leur "besoin de skier", dans leur rapport d'exploitation avec les montagnes, et leur inaptitude à les contempler une complète absence de sens de la temporalité, et donc une animalité parfaitement fade, dont je me demande comment ils pourront en guérir un jour ... Voilà qui ne me rend pas optimiste.

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Jeux de rôles

27 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Je déteste le rôle du pédagogue qui veut "dispenser son savoir" avec aplomb en s'écoutant parler. Le rôle du prophète au désert, illuminé, envahi par les intuitions et que personne ne prend au sérieux n'est pas trop ma tasse de thé non plus. Reste le rôle du citoyen lambda qui réfléchit pour lui-même et balance ses réflexions à tout hasard dans l'espace public "au cas où ça puisse rendre service à quelqu'un d'autre". Mais ce troisième rôle suppose qu'on ne parle au fond qu'à une dizaine de personnes. Certains diront que c'est une voie de facilité et une façon de contourner le devoir historique de faire circuler certaines informations auprès du plus grand nombre.

 

Mais il est très difficile de diffuser à grande échelle des choses que l'on croit juste tout en continuant soi-même à les problématiser, à les placer dans des perspectives nouvelles, avec d'autres mots, en relation avec d'autres réalités. C'est une véritable quadrature du cercle.

 

A part cette question sur le rôle à jouer au sein d'une époque, il y a aussi cette interrogations (et ça va avec la question "à combien de gens veut-on parler ?") : quels sujets traiter sur ce blog ? Je pourrais m'attaquer à des thèmes qui touchent les adeptes de la religion médiatique : ceux qui se sentent obligés de suivre les faits et gestes de François Hollande et les amours de Rachida Dati.  Et dans cet esprit je décortiquerais le programme du parti socialiste ou celui du Modem. Mais ce temps là serait perdu pour des thèmes de plus longue haleine, plus philosophiques, qui me tiennent plus à coeur (même si ce que j'ai à dire sur eux ne vaut peut-être pas grand chose). Or, vu que la géopolitique que je balance sur le blog de l'Atlas alternatif me prend déjà beaucoup de temps, difficile en plus de commenter l'actualité au ras des paquerettes. Je pourrais, sans être médiatolâtre, me plonger aussi sur des sujets plus techniques, comme les cellules photovoltaïques ou la taxation des stock options. Là encore, ça ne cadre pas trop avec mes centres d'intérêt... Donc il faut assumer aussi le fait, au fond, d'être positionné sur des sujets qui non seulement ne sont pas les plus populaires, mais qui ne sont pas non plus les plus concrètement utiles. Peut-être ne fais-je que brasser du vent. Il faut assumer ce risque je crois.

 

saint-jerome.jpgMa formation de philosophe m'a toujours donné le goût de regarder au delà du quotidien. Et les difficultés du monde actuel me renforcent dans la conviction qu'il faut essayer de voir loin, car le mode de fonctionnement actuel n'est pas vivable très longtemps. Il va falloir nécessairement poser la question de la frugalité, de la solidarité etc, ce qui implique, derrière, l'autre interrogation : qu'est ce que l'être humain ? Cet être humain que je suis, et cet être humain qu'est toute autre personne que je croise dans la rue.  Quel type d'animal sommes-nous ? Qu'est ce que cette animalité particulière implique dans notre rapport à nous-mêmes et à l'autre ? Ce rapport doit-il et peut-il changer ?

 

Face à ce genre de question, il faut s'autoriser toutes les audaces et toutes les expérimentations. Ces derniers temps par exemple je me demande si je pourrais soutenir, tout au long d'un livre, l'option d'une société entièrement fondée sur la solitude des individus. Solitude en Sibérie comme Tesson ou devant des ordinateurs. J'ai besoin de poser cette question pour être certain de ce que vaut mon hypothèse d'un nouveau "stoïcisme", d'un nouvel unitarisme humain, qu'il soit socialiste ou pas. On ne doit jamais avancer une proposition sans avoir sérieusement examiné son contraire. Donc celui qui défend l'unité de l'humanité doit en examiner toutes les options possibles, y compris la destruction complète des liens qui ont assuré ladite unité depuis des millénaires.

 

Donc voilà, c'est un peu philosophique, je l'admets, mais pas abstrait, je ne crois pas. En tout cas quand je me lance ici dans des considérations sur tel ou tel éléments d'actualité, c'est aussi en tant qu'il rentre en résonnance avec ces interrogations que je garde en arrière plan. Bref, je n'épilogue pas car il est tard, mais il fallait bien que je précise cela aussi pour les lecteurs de passage qui chercheraient ici des textes plus en phase avec les préoccupations quotidiennes des journalistes ou des grands blogs d'internet.

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Mélenchon et le socialisme de guerre

27 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Programme pour une gauche décomplexée

Je vois le blogueur communiste Descartes s'énerver contre Mélenchon, lui reprocher ses approximations (qui ne sont rien à côté de celles du reste de la classe politique !) sur des sujets très importants. Triste époque où les gens ne peuvent que ronchonner dans leur coin de blog et n'ont plus de structures politiques où s'exprimer.

 

Cela me donnerait presque envie d'actualiser mon "Programme pour une gauche française décomplexée" écrit il y a 5 ans.

 

melenchon.JPGOn voit bien que le score bas de Mélenchon dans les sondages, et de l'ensemble de la gauche de la gauche européenne même dans les pays en crise n'est pas seulement dû à l'hynose médiatique (quoique celle-ci y contribue). Il y a aussi une faiblesse conceptuelle et une mollesse de la volonté des appareils militants qui, sur le volet intellectuel, ne vont pas au bout de leurs idées, et, sur le versant de la volonté, se limitent à des postures sans chercher à s'unir par delà les capelles et à agir concrètement.

 

Il est faux de faire croire aux gens que la France pourrait mener une politique de relocalisation industrielle, de taxation des capitaux, de renationalisation sans sortir de l'Europe et d'autres organismes multinationaux comme le FMI, l'OMC, et l'OTAN. Et tout aussi faux de penser que cette sortie du système se ferait sans conflit avec les grandes puissances financières et militaires de ce monde.

 

On connaît les moyens dont celles-ci disposent pour étouffer les dissidences. Voyez comment elles étranglent la Hongrie en ce moment (le triste gouvernement réactionnaire et fascisant hongrois auquel l'oligarchie occidentale ne pardonne pas d'attaquer les banques). Boycott économique des produits français, diffamation de la France dans les médias, spéculation contre nos valeurs industrielles, tout y passerait.

 

Que deviendrait alors Mélenchon président de la République ? Un Léon Trotski ou un Salvador Allende.

 

J'ai entendu Mélenchon dire (dans son discours du trentième anniversaire du 10 mai 1981) qu'en 1982, quand la droite a saisi le Conseil constitutionnel de la question des nationalisations, son courant au sein du PS avait proposé de faire un appel au peuple contre la décision du Conseil des sages mais que Mitterrand ne les avait pas suivis. C'eût été une démarche audacieuse. Le peuple contre le droit. Mais n'est-ce pas là déjà une démarche de type révolutionnaire du style "bolivarien" ou "sandiniste" (avec les comités populaires qui menacent les juges) ? On connaît la suite de l'engrenage : la droite crie alors césarisme, diabolise le gouvernement qui se livre à ce genre de pratique, et les tensions montent dans le pays. Bien sûr Mitterrand n'était pas homme à assumer ce genre de chose, ni Blum en 1936, ni Mélenchon ou aucune figure de proue de la gauche de la gauche aujourd'hui. Les banquiers peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

 

Même la base de la gauche de la gauche ne veut pas de cela. Je lisais à travers un lien du blog de "Descartes" un papier d'un certain Diadore Chronos (qui avait commenté des billets du présent blog il y a quelques années) un article de mauvaise foi contre la Corée du Nord qui reproche au pays de consacrer un cinquième de ses ressources à l'armée. Qu'est-ce que cela signifie donc quand on sait que l'armée nord coréenne compte 1millions de soldats ?

lenine.jpg

1 million de soldats ça veut dire 5 ou 6 millions de gens (les soldats, leurs parents, leurs enfants), soit un quart de la population qui font partie du système militaire. Il est logique qu'un quart des ressources leurs soient attribués non ? L'armée nord coréenne n'est pas seulement une structure qui entretient quelques centaines de milliers de professionnels et investit son budget dans des armes sophistiquées et couteuses. Comme en Birmanie ou à Cuba l'armée est une partie de la société, voire sa plus grosse partie. C'est le choix politique qui a été fait pour assurer la survie du système face à l'extérieur et sa cohésion interne. Il est absurde de s'indigner qu'une bonne partie du budget de l'Etat lui revienne.

 

La bataille du socialisme pourrait être gagnée dans un premier temps par la France du fait de sa taille, de ses ressources, de son statut de puissance nucléaire : je veux dire qu'elle pourrait, au terme d'un bras de fer douloureux de quatre ou cinq ans incluant toutes formes de tentatives de déstabilisation, faire respecter aux pays étrangers et aux oligarchies financières sa volonté de collectiviser tout ou partie de l'appareil de production. Resterait ensuite à gagner la seconde phase : c'est-à-dire sauvegarder les droits formels (les droits de l'homme) en dépit de la logique de guerre civile qui aurait commencé à se développer dans la première manche (celle du bras de fer), et entretenir un esprit civique suffisant pour que la motivation au travail, le sens de l'innovation ainsi que l'esprit de solidarité réelle ne faiblissent pas (ce qui a fait défaut à tous les régimes socialistes du XXe siècle).

 

On sent bien que pour réussir ce pari, c'est une réforme des moeurs, et des mentalités à laquelle il faut parvenir, instaurer ce que j'ai parfois appelé un "nouveau stoïcisme" avec tout ce que ça impose de changement du rapport à autrui, à la consommation etc (voir Arnsperger). Voilà pourquoi je m'intéresse tant aux réformes morales comme le premier judaïsme, l'invention du christianisme, du bouddhisme,les débuts de l'Islam, le protestantisme etc. Ces réformes peuvent avancer à la faveur de grandes transformations politiques, mais elles doivent aussi se développer selon leur propre dynamique sans avoir besoin d'une impulsion "par en haut" pour en assurer la pérennité, car ce sont elles, in fine, qui peuvent sauver le "haut" (le politique) du naufrage.

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Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer

27 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

"Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer." Ha la belle devise de Guillaume d'Orange ! Tout le stoïcisme est là-dedans ! Rien à voir avec le finalisme marxiste. De l'apriorisme pur !

 

Blandine Kriegel dont j'ai découvert le dernier bouquin grâce au blog de BHL, exhume à juste titre cette citation qui vaut le plus beau des encouragements (mieux que l'exemple qu'un lecteur m'avait donné en novembre pour m'inciter à reprendre mon blog) d'autant plus qu'elle a été prononcée par un homme d'une grande envergure historique (que l'auteure compare à une sorte "d'âme du monde sans cheval" si je me souviens bien de ses termes ironiques à l'endroit de Hegel).

 

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Mais oui, il faut puiser nos références chez les grands hommes qui ont déployé leur génie dans l'histoire réelle, dans l'action, et au prix de leur vie, plutôt que chez les fantômes internautiques. Sainte Blandine tient un beau sujet avec la révolution néerlandaise, même si elle le gâche un peu avec ses manières grande bourgeoise : "Ah ! les beaux tableaux de Bruegel", "Ah les musées !" "Ah la démocratie parlementaire modérée !" "ha Spinoza !".

 

J'apprends mille choses. Le rôle des protestants français qui ont combattu en Hollande. Oui... ceux qui me travaillent tant depuis mes travaux sur l'histoire des parlements français (et aussi ma vieille lecture de Walzer, c'est lié aussi à mes origines béarnaises). Et les marranes aussi. Ah, les marranes ! Dans la revue Books ce mois-ci une critique par David Nirenberg dans la London review of Books de 2009 du dernier livre de Yirmiyahu Yovel "L'aventure marrane. Judaïsme et modernité", ça rejoint Blandine Kriegel. J'ai lu ça en diagonale dans le RER hier. La phrase "Les conclusions de Yovel font parfois involontairement écho aux arguments formulés, au début du XXesiècle, par les critiqyes antisémites de la modernité", et cette autre "L'auteur voit dans les marranes le meilleur exemple de l'impossibilité d'échapper à la judéité". Yovel pourtant est laïque. Je me souviens avoir lu son bouquin sur Spinoza en 91 ou 92. Nirenberg se sent enfermé par la survalorisation des marranes. Problème des universitaires qui exagèrent parfois l'importance de leur sujet. Pour ma part je ne sais pas.

 

Je ne sais pas non plus s'il faut survaloriser la révolution néerlandaise. Intuitivement j'ai tendance à penser que la révolution suisse antérieure, fut plus importante, et la deuxième révolution suisse, la révolution dans la révolution à Genève, le fut aussi. Mais je n'ai pas encore lu la deuxième partie du livre de Kriegel, celle qui parle de la théorisation politique de la révolution hollandaise. Attendons donc un peu.

 

Je lis dans les transports, je me transporte dans la lecture. Voyages. Le lecteur qui avant-hier cherchait "Frédéric Delorca idéologue" sur Google est -il le même qui hier a tapé "de droite Frédéric Delorca" et "Frédéric Delorca sur le socialisme" ? Il y a en tout cas de la volonté de m'étiqueter dans l'air. On veut me river dans des cases. Mais je reste pour ma part dans le voyage, dans la translation.

 

p1000082.jpgDes voyages sans aller bien loin, autour de Paris, mais des voyages quand même. Hier je suis sorti du métro Gare Du Nord côté rue de la Chapelle pour tomber sur ce tronçon de la rue du Faubourg Saint-Denis où s'alignent sans interruption les commerces indiens : statuettes de Ganesh et et de Shiva, salons de manucure et de massage tamouls, restaurants. On croirait avoir changé de continent. Puis je me suis retrouvé boulevard de Strasbourg au niveau du numéro 40, là où les boutiques ne sont plus que salons de coiffure afro, fast-food "Best of Africa", et officines de manucure qui puent les produits chimiques où des petits chinoises industrieuses et masquées liment les ongles de filles noires. Un ami m'a fait visiter une galerie non loin de l'arc de triomphe de Strasbourg Saint-Denis où tous les restaurants étaient indiens. "Indiens du Nord, a précisé l'ami, pas comme à Gare du Nord où ils sont tamouls". Nous train.jpgavons dîné dans un excellent restaurant turc. Au retour dans ma rame de métro, à l'autre bout du wagon, un type aux yeux bridés s'est fait tabasser gratuitement par un grand black barbu excité portant bonnet. Pas un mot des gens autour de lui, pas un soupir, même pas un cri comme les femmes en poussent d'habitude en pareille circonstance. Comme un film sans parole. Le type passé à tabac est descendu et s'est retrouvé seul à marcher sur le quai avec ses ecchymoses et le non-sens de ce qui lui était arrivé. La vie urbaine devient de plus en plus irréelle.

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Les lecteurs

26 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Des réactions sympathiques à ce que je fais, d'autres moins.

 

Bonobo.jpgParmi les réactions agréables ce commentaire d'un internaute à ma nouvelle chronique radiophonique qu'on peut entendre sur radio M à Montélimar et sur Dailymotion ici partout dans le monde.

 

"Je ne connaissais pas cette chronique qui me semble remettre quelques évènements en perspective! Merci pour cette découverte! Je suis assez d'accord avec le passage concernant le passage du président Iranien au Vénézuela! Pour le reste, mes connaissances en géopolitiques sont trop limités! J'aime le style, qui n'est pas le style affirmatif classique des journalistes, mais qui met en garde contre des conclusions hâtives, et incite à la réflexion plutôt que d'imposer des idées!" Aurélien (Marseille)

 

Parmi les aspects plus hostiles certains mots clés qui ont conduit des lecteurs sur mon blog hier : "idéologue frédéric delorca " (je me demande bien quelle "idéologie" je défends...) et même "delorca vache" (j'aime beaucoup les vaches, mais ce n'est pas forcément le cas de l'internaute qui a tapé ces mots sur Google), qu'en pensez-vous ?

 

 

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Dixième anniversaire de la mort de Bourdieu

23 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Deux pages dans Le Monde, deux pages dans la République des Pyrénées. Non je ne vous ferai pas le coup de la publication du scan de la lettre que Bourdieu m'a adressée trois semaines avant sa mort.

 

Non messieurs et mesdames, n'attendez rien de tel de ma part ce soir. Si vous voulez savoir ce qui s'est joué pour moi autour de la mort de ce sociologue, jetez donc un oeil à mes livres, à "Incursion" par exemple. S'il n'était pas mort je serais resté plus longtemps dans le système universitaire, puisque j'avais intégré son labo, et nous aurions peut-être avancé politiquement aussi, avec lui et Bricmont, ou peut-être serions-nous allés au clash. Je n'en sais rien. Ca n'a plus d'importance aujourd'hui.

 

J'ai laissé sur le Net son message sur mon répondeur en mai 2001, c'est bien assez. Il faut aller de l'avant. RIen n'est plus con, plus détestable, que toutes ces commémorations officielles, et les bourdieusiens patentés qui pondent des articles à cette occasion s'avilissent une fois de plus.

 

 

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