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Le blog de Frédéric Delorca

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L’entrée dans une "nouvelle époque"

9 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Certains esprits progressistes qui essaient de penser le temps présent à partir de la lecture de divers théoriciens se disent que nous entrons dans une époque nouvelle, et que, si la « gauche » où les forces alternatives ne sont pas capables d’offrir des perspectives plus concrètes que « retournons au socialisme d’antan, la planification etc », c’est simplement parce que ces tendances n’ont pas été « encore » capables de penser complètement les processus en cours. Il y aurait juste un déficit théorique au fondement de notre impuissance, mais la sortir du « tunnel philosophique » et le changement de paradigme seraient pour bientôt.


Voilà une vision des choses optimiste que je ne partage guère. Parce qu’elle part du postulat selon lequel l’humanité suit une pente de progrès et qu’il suffit que les concepts s’ajustent à sa "praxis" pour que ce progrès devienne vraiment juste et placé au service de l’émancipation collective.

 

Pour ma part je suis assez sceptique sur la théorie. Il me semble que des théoriciens comme Locke,  Montesquieu, Rousseau, Marx, chacun dans des registres différents (et en contradiction les uns avec les autres) ont produit des concepts puissants et beaucoup influencé leur époque, en convertissant des hommes politiques et des groupes sociaux qui ont tenté de traduire en acte leurs théories, mais aucun intellectuel ne saisit jamais la complexité des interactions sociales qui forment l’époque où ils vivent, et par conséquent les concepts produits n’ont qu’une valeur heuristique intéressante pour l’action, mais on ne peut jamais penser qu’ils suffiront à eux seuls à remettre les processus humains sur la voie de la justice et du Bien (pour parler comme Platon). Le rôle des idées dans le monde n’est pas nul, mais il n’est pas aussi performatif que les intellectuels le croient (et l’apparition du fascisme dans les années 20 l’a clairement montré aux marxistes, par exemple).


En outre, je ne crois pas du tout qu’il existe une « flèche temporelle » orientée vers le progrès. Il y a eu des progrès technologiques et organisationnels très importants en Occident depuis la Renaissance, et qui ont tendu à se généraliser sur toute la planète, mais des déclins sont toujours possibles, pas forcément aussi abyssaux que le craignent les esprits apocalyptiques, mais tout de même significatifs, et il n’est pas évident que des « concepts » appropriés puissent freiner ce(s) déclin(s) comme, disons, l’idée du socialisme dans ses diverses déclinaisons a pu, à partir de 1860, limiter les effets destructeurs du capitalisme.


J’ai été intéressé dans les années 1990 par l’intuition de Cornélius Castoriadis (penseur qui présente de nombreuses insuffisances par ailleurs, notamment dans sa foi freudo-marxiste), selon laquelle nos démocraties entreraient en ce moment dans un processus comparable à celui qu’a connu la démocratie athénienne après la conquête macédonienne puis romaine :  une dépossession massive de la subjectivité politique, une sorte d’aliénation politique qui dura pratiquement 2000 ans.


Pour ma part, je ne pense pas que nous devions comparer l’Occident à l’Athènes de l’époque de Philippe de Macédoine. Nous sommes plutôt Rome en 50 ou 60 av. JC.


sp.jpgAthènes fut une tentative de démocratie radicale (avec d’ailleurs beaucoup de défauts). Nous vivons, nous, depuis plusieurs décennies, dans un système aristocratique tempéré d’éléments démocratiques comme l’était la République romaine (avec son Sénat qui devait partager une partie du pouvoir avec un tribunat de la plèbe, et une assemblée des comices expression d’une forme de « démocratie directe » quoiqu’elle-même en grande partie pervertie, comme le sont chez de nous la plupart des rouages démocratique au niveau national comme au niveau supra-national, européen par exemple).


Les processus de transformation auxquels notre système est confronté sont analogues à ceux de la Rome de 50 avant Jésus Christ sur trois points capitaux :


1)    Nous avons une montée en puissance de classes nouvelles : à l’intérieur de nos frontières (des diplômés nombreux qui ne veulent pas du travail manuel, et se veulent indépendants des appareils politiques et des institutions). Leurs équivalents en 50 av JC était l’ordre équestre sousreprésenté au Sénat, et des membres de la plèbe récemment enrichis ; à l’extérieur des frontières nationales pour nous il s’agit des pays émergents, pour la Rome de 50 av JC il s’agissait des bourgeoisies vassalisées des peuples récemment conquis tout autour du bassin méditerranéen, ainsi que des auxiliaires non romains employés par les légions.


2)    De très grandes inégalités économiques et sociales liées au processus de mondialisation, dont l’équivalent dans la Rome du Ier siècle av JC était l’intégration du monde méditerranéen dans le réseau d’échange romain, de l’Espagne à la Palestine, et qui engendrait alors l’apparition de grandes exploitations latifundiaires, l’apparition de grands potentats économiques capables de corrompre les chefs politiques et financer des armées privées (et donc de menacer l’intégrité de l’Etat et de la chose publique), et des phénomènes de grande pauvreté en Italie (en plus de l’augmentation de la main d’œuvre servile) créant une clientèle naturelle pour toute forme d’aventurisme politique.


3)    Le règne de la violence militaire, corrélat des deux précédents phénomènes qui, dans la République romaine finissante, joua un rôle analogue à l’émergence de la culture audiovisuelle (le règne de la vidéosphère comme dirait l’autre) et de la culture Internet. La violence militaire exerce sur les esprits le même effet de paralysie que la culture moderne de la vidéosphère, parce que toutes deux fascinent les instincts primaires de l’individu et fragmentent la cohérence globale de la vision du monde qu’il peut se construire. Je ne suis pas le seul à tracer un lien entre violence physique et hypnotisation par les images. Le premier je crois fut Walter Benjamin quand il s’efforça de penser le cinéma, l’image, la propagande, en même temps que la montée de la violence entretenue par les fascistes.

 

Ces trois éléments exercent tendanciellement un effet dislocateur des institutions « démocratiques » (en fait artistocratico-démocratiques) anciennes et discréditent les corps intermédiaires garants de leur pérennité (la classe politique, les cadres de la fonction publique, les syndicats, mais aussi les journalistes, les artistes officiels, les écrivains etc). Ceux-ci, dans l’Occident contemporain, comme dans la Rome du Ier siècle, sont obligés de verser dans diverses formes de démagogie pour sauver le peu de légitimité qui leur reste : aujourd’hui « cool attitude », relâchement du langage, proximité artificielle avec l’électeur ou l’administré, culte du foot, de la fête, des bons sentiments, comme à l’époque romaine distributions gratuites de blés, organisation de jeux pour la plèbe, compromis sur le respect des valeurs traditionnelles.

 

La course démagogique est une source d’affaiblissement des institutions à l’égard du public auquel elles s’adressent, car elle montre que les classes sociales qui en sont les piliers (les magistrats, les enseignants, les syndicalistes etc, chacun dans des rôles distincts) ne croient plus en elles, mais aussi à la dissolution interne de ces institutions aux yeux mêmes de ceux qui les font fonctionner, encourageant par exemple les fonctionnaires à ne plus faire appliquer les lois, à se laisser corrompre etc.

 

Nous n’en sommes sans doute pas au même degré de dissolution des valeurs institutionnelles que dans la Rome de 50 avant Jésus Christ, mais nous sommes sur cette pente.

 

Je pourrais prendre ici l’exemple de l’art. Un lecteur me faisait remarquer il y a peu que la « posture » de l’artiste est désormais dénoncée comme une imposture. C’est un processus qui remonte au lendemain de la première mondiale (avec le dadaïsme, le jazz etc) et qui a été accéléré récemment par la transformation de l’institution artistique (avec ses académie) en « marché de l’art », avec ses mécènes, sa corruption, et où (presque) tous les coups sont permis.  Dans ce dispositif tout le monde est encouragé à se sentir artiste de sa propre vie et les artistes « professionnels » en sont à cautionner ce fantasme, réduisant leur propre création à une sorte d’addendum « festif » (« fédérateur ») à ce que tout un chacun peut produire dans son coin (sur ce plan la décomposition de l’institution est beaucoup plus avancée que dans la Rome du Ier siècle av JC, où l’art, bien qu’ouvert à des importations grecques qui agaçaient les Sénateurs, et à des innovations populaires d’un goût douteux comme la pantomime restait tributaire d’une caste aristocratique qui lui maintenait une cohésion globale).

 

Cette décomposition des institutions aristocratico-démocratiques ouvre des boulevards, comme au Ier siècle avant Jésus-Christ à l’aventurisme de personnalités charismatiques (pour parler comme Max Weber).  Au Ier siècle Pompée ou César, puis Octave (ceux qui maîtrisaient le mieux la chose militaire, en même temps d’ailleurs que les effets d’image). Aujourd’hui Chavez, Sarkozy,  Marine Le Pen (avec des succès divers, et dans des registres différents, sans d’ailleurs que je porte ici le moindre jugement de valeur sur eux – je n’en ai pas besoin pour la démonstration de ce billet – ni bien sûr que je trace le moindre signe d’équivalence entre ces différents personnages, simplement chacun incarnent une forme d’aventurisme politique, de sortie partielle ou totale du vieux système aristocratico-démocratique qu’ils prétendent rénover ou transformer) ces derniers non pas en tant que chefs de guerre mais bons administrateurs de l’image médiatique (comparable comme nous l’avons dit à la violence militaire autrefois).

 

Les progressistes optimistes pensent qu’un effort conceptuel va vouer à l’échec l’aventurisme politique, qu’un nouveau Marx peut mettre bout à bout un nouveau paradigme (notamment avec l’écologie politique, malmenée par l’opportunisme des Verts), trouver une nouvelle formule d’émancipation des gens dans le monde globalisé tel qu’il est, dans l’état des technologies que nous avons (donc sans passéisme), et mobiliser un nouveau courant (« altermondialiste ») concret, intelligent, capable de refonder la chose publique au niveau planétaire et instaurer une nouvelle forme de justice et de liberté pour tous.

 

D’autres tout aussi optimistes mais moins « globalisateurs » pensent que le même résultat peut être obtenu à l’échelle des entités nationales pour peu que celles-ci chacune dans leur coin s’attachent à refonder leurs institutions et leur pacte social.

 

Pour ma part, comme Castoriadis, je suis plus pessimiste. Même si je ne crois que tout est fichu et ne nourris aucun fantasme millénariste de fin du monde, j’estime que le risque d’une vaste confiscation de la subjectivité politique collective, comparable à celui que Jules César, puis César-Auguste, est possible, même si elle ne revêtira pas la même forme qu’au Ier siècle avant notre ère (je veux dire que ce ne sera pas une dictature de mille cinq cents ans – si l’on va jusqu’à la fin de Byzance – sous la dictature d’un parrain).

 

Comme sous la République finissante, les institutions aristocratico-démocratiques engagées sur la voie apparente de la démagogie sont en réalité complètement égoïstes et dépourvue de toute imagination pour intégrer les changements de ce monde (notamment pour intégrer la montée des pays émergents). Elles utilisent les lois antiterroristes et les interventions de l’OTAN sur tous les continents, comme le Sénat menacé par les séditieux utilisait le « sénatus consultus ultimum » (c’est-à-dire les lois d’exception), mais n’ont aucun horizon humain nouveau à proposer.

 

L’ancien régime aristocratico-démocratique peut encore se perpétuer comme cela, entre des accès de fièvre sporadiques, ou il peut dégénérer en dictatures populistes plus ou moins éphémères (qui ensuite laisseraient la place à d’autres épisodes aristocratico-démocratiques abâtardis et vice versa), sans pour autant que le peuple ne récupère la moindre once de subjectivité politique (c’est-à-dire de pouvoir décisionnel réel, d'empowerment, et de capacité à penser collectivement son avenir). Et cette stagnation est d’autant plus probable que le pouvoir atomisateur de la vidéosphère sur les esprits (la nouvelle violence militaire fasciste) n’en est qu’à ses débuts.

 

Face à cette impasse, et en l’absence de l’apparition d’un nouveau Marx (et des conditions sociales d’un mouvement révolutionnaire unifié capable de porter sa parole), le meilleur rôle à envisager pour un intellectuel est celui qu’avait Caton d’Utique en 50 avant Jésus Christ : celui qui rappelle en toute rigueur les critères de la vérité et de la justice, et qui lui-même s’efforce de dire le vrai et de faire le juste. Cette tâche de l’intellectuel engagé suppose, à mes yeux, que l’intellectuel soit lui-même critique à l’égard de sa propre scholastic view, de ses propres privilèges, et ne se pose pas en donneur de leçons.  Il ne peut être que témoin, témoin de ce qui lui semble possible, ou souhaitable, de ce que lui-même fait, sans illusion sur tout cela, et avec un regard critique à la fois sur les pouvoirs dominants et sur tout ceux qui proposent des « y a qu’à » et de fausses vérités  « alternatives » qui ne feraient qu’orienter les gens vers des pseudo-voies émancipatrices en fait source de plus grandes confiscations de liberté. Ce rôle, selon moi, doit être éloigné de la démagogie, et donc solidaire aussi de certaines formes de conservatisme dans le style d’expression et dans le rythme de vie (il faut se tenir à l’écart de la frénésie, de l’utilitarisme,  des fausses obligations morales tout comme des faux plaisirs faciles s'ils sont susceptibles de devenir addictifs, de tout ce qui affaiblit la pensée et trouble sa lente et solide affirmation).

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Le détour par les "littérateurs"

8 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Un ami lecteur me reprochait gentiment ce matin de "perdre du temps" avec des littérateurs esthétisants comme Stefan Zweig. J'ai répondu en gros qu'il y a la pensée individuelle, le style et la sensibilité qu'on travaille d'un bout à l'autre de sa vie, et que l'action politique (ou l'inaction, qui est une action dans l'autre sens) est un prolongement de ça. Or la pensée, le style, la sensibilité, doivent se nourrir de tout, y compris d'auteurs "centristes" comme Zweig, sceptiques, hyper-conservateurs, ou facho, ce qui ne veut pas dire qu'on entre dans leur propre système de pensée

rollandMoi, les auteurs conservateurs, esthétisants etc m'aident à vivre mieux (du moins ceux d'entre eux que je trouve encore un peu lisibles) la bêtise dogmatique des dominants et le sectarisme hargneux de leurs adversaires. J'ai besoin de ne pas être trop empathique avec le destin de l'humanité, car l'empathie m'a joué de mauvais tours dans le passé. Pour Zweig c'est un peu particulier, parce qu'il se trouve que je voudrais mieux comprendre Romain Rolland, et Zweig fut son meilleur ami. Et je dois comprendre 14-18, comme l'antifascisme des années 30, par delà les stéréotypes construits par les historiens. La résistance à l'ineptie belliqueuse présente des constantes d'un siècle à l'autre, sa répression aussi. Bien sûr je sais que les gens ont aussi bien changé devant leurs écrans virtuels, mais quand même certains réflexes humains restent.

Peut-être ai-je passé trop de temps à éplucher Romain Rolland et Zweig, ou Aristippe de Cyrène. Mais perdre du temps est aussi une manière de résister à l'utilitarisme de notre époque. Et puis ce qui se "perd" sur un terrain peut être parfois "rentabilisé" sur d'autres.

 

Un type sur un site exalté (pour lequel je ne ferai pas de pub) range le blog de l'Atlas alternatif que je dirige dans la catégorie "Sites renfermant des informations mais crypto-sioniste, ou sioniste de gauche ce qui est équivalent, à façade pro palestinienne", au même titre qu'Europalestine et Info-Palestine. J'ai trouvé ça plutôt rigolo. Alors que d'autres classificateurs superficiels m'avaient un jour étiqueté "conspirationniste" trop "antisioniste" à leur goût. Evidemment on peut multiplier ces classements si faciles, et beaucoup le feront au gré des lubies qu'entretiennent chez eux la culture d'Internet. C'est un peu comme ranger des timbres dans un album quand on est collectionneur, et c'est aussi futile. Je trouve très drôle d'être comparé à Europalestine qui sont aux antipodes de moi sur bien des points (y compris la psychologie). Mais bon, ce n'est drôle qu'au second degré. Parce qu'au premier degré, on reste dans la logique de guerre civile "virtuelle" de bas étage...

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L'écriture et la politique, les révolutionnaires velléitaires (Zweig)

6 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Deux remarques intéressantes chez Zweig, sur le rapport entre la culture de l'écrit et les passions politiques tout d'abord :

 

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Sur les contestataires velléitaires ensuite (et il y en a de nos jours un paquet sur Internet qui occupent beaucoup trop de pages, ce sont les même qu'en 1917) :

 

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"Au dessus de la mêlée" de Romain Rolland et un mot sur le Mali

4 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Plus je lis Romain Rolland plus je comprends pourquoi les grandes autorités morales de notre pays (et de notre Europe) refusent de le rééditer aors qu'il fut un demi-dieu pour notre continent dans l'entre-deux guerres. Son tort est que, bien que germanophile comme je le suis (et même meilleur connaisseur de la culture allemande), il ne mit jamais (à la différence de Zweig par exemple), le patriotisme républicain français (qui se battait pour la liberté mondiale) sur le même plan que le pangermanisme.

 

prusseC'est très clair par exemple dans ses écrits de 1914-15 "Au dessus de la mêlée" (33e dedition, Librairie Paul Ollendorff) p. 32 "Mais qui a lancé sur les peuples ces fléaux (de la guerre) ? Qui, sinon leurs Etats, et d'abord (à mon sens), les trois grands coupables, les trois aigles rapaces, les trois Empires, la tortueuse politique de la maison d'Autriche, le tsarisme dévorant, et la Prusse brutale !" Plus loin dans le livre il justifiera même l'alliance franco-russe (toujours indigeste au goût des Républicains) en disant qu'il préfère l'esprit de rebellion du peuple Russe face au tsarisme, que l'unanimisme belliqueux allemand derrière le Keiser qu'il retrouve jusque chez les socialistes autrefois les plus pacifistes.

 

Des vérités désagréables à notre temps sans doute. Je remarque sa sensibilité à l'atteinte aux oeuvres d'art (cohérente avec sa foi dans la mission rédemptrice et pacificatrice du Beau. Il n'a pas de mot assez durs pour condamner la barbarie avec laquelle l'armée allemande s'en est prit à Louvain, berceau de la culture belge, et à la cathédrale de Reims (dans le silence complice de toute l'intelligentsia germanique ni n'a pas eu un mot pour condamner ces crimes). Il s'agissait d'une première dans l'histoire du XXe siècle qui allait en compter beaucoup. Ce geste inaugural fut l'oeuvre de la monarchie prussienne, et Rolland demandait un tribunal international de pays neutres pour juger ce forfait.

 

kosovo-copie-1.jpgCette atteinte à l'art me fait penser au Mali, et aux attaques contre les mausolées et les mosquées dans le nord du pays. Les Occidentaux toujours aussi écervelés et méprisants se demandent s'ils ne doivent pas jouer les gendarmes dans cette contrée comme ils ont voulu le faire partout. Cette fois au nom de la défense de l'art (entre autres), comme jadis avec les Bouddhas d'Afghanistan. Selon moi, vu le très faible degré d'anticipation dont la soi-disant "communauté internationale" a fait preuve quant aux effets secondaires de son intervention en Libye, les pires dangers seraient à redouter quant à son éventuel rôle au Mali. Et puis, nos bombardiers ne sont pas de très bons conservateurs de musées. N'est-il pas vrai que le 29 avril 2011, ils ont détruit à Tripoli (Libye) le Centre du Livre Vert, la plus grande bibliothèque du pays, un ancien palais turc classé au patrimoine mondial de l'UNESCO ? Les casques bleus occidentaux n'ont-ils pas montré un enthousiasme des plus modérés à défendre les monastères orthodoxes médiévaux au Kosovo en 1999, et les Etats-Unis n'ont-ils pas construit une piste aérienne sur l'ancienne voie sacrée de Babylone en Irak ? Pas sûr que nos soldats et ceux de nos alliés feraient quelque chose d'utile pour les monuments maliens... Le souci de la protection du patrimoine est louable, mais tout comme Rolland demandait que seules les nations neutres puissent en être les juges, je nierai aux pompiers pyromanes de l'OTAN, protagonistes directs ou indirects des destructions, le droit de se poser en gardiens des chefs d'oeuvres artistiques de ce monde.

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Vote favorable à la Géorgie à l'ONU

3 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

abkhazieL'assemblée générale des Nations Unies a voté aujourd'hui malgré les protestations de Moscou une résolution favorable à la Géorgie sur le droit au retour des réfugiés géorgiens en Abkhazie et en Ossétie du Sud.

 

Ont voté contre l'Arménie, Cuba, la République populaire démocratique de Corée, la République démocratique du peuple lao, le Myanmar (pas encore complètement aligné sur l'Occident), Nauru (qui a reconnu l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud), le Nicaragua (idem), la Fédération de Russie, la Serbie (alors que le Monténégro ardent candidat à l'entrée dans l'OTAN a voté "pour"), le Sri Lanka, le Soudan, la Syrie (qui comptait encore récemment beaucoup d'Abkhazes sur son sol), le Venezuela (qui s'en est expliqué à la tribune), le Viet Nam, et le Zimbabwe (éternel adversaire des ingérences, comme Cuba, et la Corée du Nord).

 

La Biélorussie (dont on a cru pendant un temps qu'elle reconnaîtrait l'Abkhazie) a clairement pris ses distances avec Moscou en ne prenant pas part au vote (et en le justifiant à la tribune). La Turquie a choisi l'abstention, de même que l'Algerie, l'Angola, l'Argentine, le Bahrein, le Bangladesh, la Barbade, le Bénin, le Bhoutan, la Bolivie (pas solidaire du reste de l'ALBA cette fois-ci, tout comme l'Equateur), la Bosnie-Herzegovine, le Botswana, le Brésil, Brunei Darussalam, le Burkina Faso, le Cameroun, la Centrafrique, le Chili, la Chine, la Colombie, le Congo, le Costa Rica, la Côte d’Ivoire, Chyre, la République Dominicaine, l'Equateur, l'Egypte, El Salvador, l'Erythrée, l'Ethiopie, Fidji, le Guatemala, la Guinée, le Guyana, Haiti, le Honduras, l'Inde (avec la Chine ça fait quand même de gros pays abstentionnistes), l'Indonésie, Israël (qui s'en est expliqué à la tribune malgré sa grande sympathie pour le régime géorgien), la Jamaique, la Jordanie, le Kazakhstan, le Kyrgyzstan, le Liban (qui n'a pas voté comme la Syrie), le Libye, Madagascar, la Malaisie, le Mali, le Mexique, la Mongolie, le Maroc, le Mozambique, la Namibie, le Népal, le Nigéria, Oman, le Pakistan, le Panama, la Papouasie Nouvelle Guinée, le Paraguay, le Pérou, les Philippines, le Qatar, la République de Corée, Samoa, l'Arabie saoudite, Singapour, les Iles Salomon, l'Afrique du Sud, le Surinam, la Suisse (où se tiennent les négociations que cette résolution pourrait gêner), le Tadjikistan, la Thailande, l'ancienne République yougoslave de Macédoine, le Timor oriental, Trinidad and Tobago, la Tunisie,  l'Ouganda, les Emirats arabes unis, la République unie de Tanzanie, l'Uruguay, et la Zambie. Des pays comme l'Irak, l'Iran, le Sénégal, la Grèce, le Kenya, le Congo, l'Ukraine, le Koweit et l'Afghanistan ont fait comme la Biélorussie.

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Paris de 1901 selon Zweig

3 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

798px-Eiffel_Tower_20051010.jpgJe poste ici deux pages de Zweig (Le monde d'Hier que je cite beaucoup depuis 8 jours) parce qu'elles révèlent un Paris très différent de celui d'aujourd'hui (avec des remarques qui rejoignent un témoignage d'Arletty relatif aux années 1915-1916 entendu à la radio il y a quelques années.

 

Zweig de manière très éloiquente relie un peu plus loin ce récit à l'image pathétique du Paris occupé par les nazis qui s'offrait à lui peu avant son suicide. Mais l'intérêt de son tableau tient au fait qu'il relie l'insouciance et la bonhommie parisiennes à l'égalitarisme introduit par la Révolution, une idée que je trouve intéressante d'autant que je réfléchis depuis longtemps aux effets anthropologiques du socialisme et des expériences révolutionnaires largo sensu.

 

La comparaison avec l'Allemagne est aussi éclairante (Zweig a visité des villes comme Berlin en Prusse, et New York aux Etats-Unis avant qu'elles ne deviennent les métropoles économiques de grandes puissances ce qui a développé en lui un sens très aigu de la comparaison spatiale aussi bien que temporelle).

 

J'ai progressé au delà de ces pages dans la lecture de l'autobiographie de Zweig et suis tombé, comme je le souhaitais sur sa rencontre avec Romain Rolland. J'ai ainsi mieux compris à quoi tenait sa fascination pour cet écrivain. Notez que lorsqu'il le vit pour la première fois, aux début des années 1910, Rolland était aussi négligé en France que Paul Valéry et Marcel Proust bien qu'ils fussent tous trois fort avancés dans leur carrière littéraire). A Romain Rolland il prête un engagement visionnaire au servir d'un art pacifiste qui unifierait l'Europe et le monde, contre la logique du capitalisme et des marchands de canons. Je reviendrai sur tout cela car il nous faudra examiner un jour ce que fut le projet de ces hommes, aujourd'hui largement dévoyé par l'européisme postmoderne de Largardère et de la finance internationale. Je mentionne d'un seul mot ici l'émotion de Zweig lorsque dans un cinéma de quartier de Tours (en 1912 ou 1913) il voit le public s'étouffer de haine à la vue d'une image de Guillaume II. J'ai déjà interrogé l'été dernier (avec un addendum en septembre) l'échec du socialisme pacifiste avant 1914, et je ne cesse de me demander depuis lors si l'équivalence relativiste France=Allemagne qu'il a véhiculée après guerre (ainsi que le bolchéviks), n'est pas une imposture. Zweig malgré tout son amour de la France adhère pleinement à cette équivalence (en comparant par exemple deux fois Krupp et "Schneider du Creusot" comme il dit, notamment dans leur façon de tester leurs armes sur le "matériel humain" des Balkans, comme les fascistes en Espagne en 1937). C'est peut-être une de ses faiblesses, qui portera en germe sa rupture ultérieure avec Rolland. Il y a peut-être quelque chose de trop "allemand" dans la lecture que Zweig fait de l'histoire dont il fut témoin. Je reviendrai sur tout cela ultérieurement.

 

Pour finir je prie le lecteur du blog d'excuser la différence de format entre les deux pages, due aux aléas du scanner.

 

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Frédéric Taddei et la mélasse médiatique

2 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Une interview faite par le site de droite Enquête et Débat (ci-dessous). Autour de la 29ème minute, Taddeï y parle de son envie d'inviter Asselineau à son émission. Le reste est consacré aux critères de choix des invités.
 
Ce genre de vidéo me pose beaucoup de questions. J'ai écrit une quinzaine de bouquins sous deux identités différentes. J'ai une vision politique et philosophique du monde, une vision toujours en mouvement, mais qui se nourrit quand même de principes et de lectures. Bien sûr on peut me trouver nul (le très faible taux de reprise de mes billets sur le Net - et de mentions de mes livres - tend à prouver que c'est le cas), mais du point de vue objectif du fonctionnement de la machine éditoriale (pour laquelle je travaille puisque j'ai quatre éditeurs), on peut aussi se demander si je ne devrais pas faire plus d'efforts pour faire connaître ce que je fais (en étant plus didactique dans mes billets, plus conciliant avec des alliés potentiels etc.) en vue d'être retenu par des médias plus importants comme celui de Taddéi (sans garantie d'y parvenir, mais au moins essayer).
 
Cependant quand je vois des nuls qui sont invités à Ce soir ou jamais je me dis que cela ne donne pas envie d'en être. On m'objectera bien sûr qu'il y a aussi des gens brillants dans cette émission. Donc l'argument a ses limites. Mais plus profondément il y a ce problème de l'entrée dans le "format médiatique" (le règne de l'image, de la parole courte et percutante etc). Faut-il essayer de mettre son grain de sel dans ce maelstrom ? (et notez au prix de quelles contorsions Taddeï justifie ses choix d'invités, c'est significatif de la mélasse dans laquelle il baigne) Je me souviens des critiques de Deleuze, Guattari, Bourdieu, etc sur la forme de la parole télévisuelle. Je crois qu'il faut rester fidèle à ce point de vue là. Ne pas chercher à adapter son style au mode de pensée de ce milieu, même pour séduire les plus libéraux d'entre eux (dont Taddei fait partie). Ca peut passer pour un combat d'arrière garde, comme celui de Zweig (dont je parle beaucoup en ce moment) qui refusa toute sa vie durant de toucher une automobile, mais après tout à l'heure du déclin des quatre-roues le conservatisme de Zweig ne passe-t-il pas aujourd'hui pour avant-gardiste ?  
Vous savez j'ai connu des hauts fonctionnaires qui ont l'esprit mieux fait que la moyenne des invités de Taddeï et qui riaient de son émission en ces termes : "Les gens dans ce genre d'émission parlent, parlent, disent n'importe quoi, sans éléments de preuve solides, ne s'écoutent pas, ça bavasse dans tous les sens, et puis à un moment ça s'arrête, on ne sait pas pourquoi, il n'y a pas de conclusion possible, ils n'ont donné à personne les moyens d'avancer, ça a juste fait du spectacle". Il faut refuser cette conception médiatique du débat démocratique. Accidentellement on peut être conduit à parler dans ce genre d'arène, mais il ne faut pas formater son style de pensée et d'écriture en vue d'y accéder. 
  
 
 
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Stefan Zweig (suite) : la Belgique

30 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Nous voici enfin en juillet. Et, autre bonne nouvelle, je lis dans les dépêches que les puissances réunies à Genève sont prêtes à accepter pour la Syrie un gouvernement d'union nationale. Cela fait penser à la solution imposée par l'Afrique du Sud au Zimbabwe après que l'Occident eût échoué à imposer son "regime change" dans ce pays. Mais rien ne dit que l'issue sera aussi paisible en Syrie.

 

Mais je suis moins généreux avec le malheur des Syriens en ce moment que je ne l'étais avec celui des Serbes il y a 12 ans, même si une lettre ouverte de témoignage d'une franco-syrienne d'Alep, que vous trouverez sans doute sur le Net, m'a sincèrement ému avant hier. On ne peut pas vivre au rythme du sang versé à des milliers de kilomètres de chez soi. Et d'ailleurs cela ne sert à rien sauf à faire de vous un abruti sectaire.

 

Ambiorix.jpgJe suis les pérégrinations de Stefan Zweig. Je l'accompagne à Bruxelles. Avec lui je rencontre, en 1900, Van der Stappen et Verhaeren, des noms oubliés de notre culture mais qui comptaient à l'époque et que peut-être les Belges, eux, connaissent encore.

 

Cent ans plus tard jour pour jour moi je rencontrais dans cette ville Jean Bricmont. Je l'ai raconté en détail dans  12 ans chez les "résistants" (ce fichu livre que je ne parviens toujours pas à placer ailleurs que chez Ediivres), je n'y reviens pas. La France a toujours été injuste avec les Belges, n'a jamais su trop quoi penser d'eux voire les a toujours considérés comme des Français ratés. "Pour les Belges y en a plus, ce sont des tire-au-c*". Peut-être ne leur a-t-on pas pardonnés d'avoir failli être français à l'époque de la Révolution, d'avoir choisi la neutralité en 14 (notre "grande guerre patriotique"). Même dans l'empressement de certains de nos politiciens à accepter une éventuelle annexion de la Wallonie si la Flandre fait sécession, il y a le symptôme d'une incapacité de saisir la Belgique comme un centre autonome de production culturelle, le pays de Michaux et de Magritte, autant que de la BD et des moules frites. J'ai effleuré le génie belge en lisant Hugo Claus car lui montre son pays sans chercher à séduire la France, comme le font trop de ses compatriotes exilés à Paris. Je l'ai aussi humé directement dans les cafés de leur capitale où je me suis rendu quatre ou cinq fois et pas seulement pour y faire du tourisme.

 

J'ai des tas de souvenirs en rapport avec ce pays. Pas tous très gais, mais tous profonds, originaux. Mon fils a un huitième de sang belge. Et mes livres ? Bricmont en lisant mon "12 ans" disait de cet ouvrage qu'à chaque page j'y déclarais Horum omnium fortissimi sunt Belgae. Ce n'est pas tout à fait vrai. Mais il est exact que pendant quelques années j'ai beaucoup aimé l'anti-impérialisme belge (et celui de Bricmont), avant d'en venir à prendre résolument mes distances à son égard (à l'égard de ses coupables égarements).

 

Zweig à 19 ans (au moment-même où Rolland décrivait avec la lucidité stupéfiante que j'ai rapportée dans ce blog les réunions des socialistes français) visitait donc Bruxelles. En 1941 il n'hésistait pas à juger l'effervescence culturelle de la Belgique de cette époque supérieure à celle de la France. Verhaeren, nous disait-il, essayait de célébrer son époque, notamment sa modernité, la machine, dans ses poèmes, comme l'avait fait Whitman aux Etats-Unis. Il y a quelque chose du "continent noir" (pour reprendre le mot de Freud à propos des femmes), dans ce petit pays brumeux aux maisons de tuiles rouges, où les gens ne rient jamais exactement des mêmes choses que nous autres français, ni de la même manière, où rien n'a le même accent, où rien n'a la même teneur. Vous raconterai-je qu'un jour je me suis retrouvé dans une salle d'audience d'un tribunal de quartier de Bruxelles où l'on jugeait d'un droit au séjour d'une femme originaire de l'Est de la République démocratique du Congo ? C'était il y a moins de huit ans, et pourtant j'en ai très peu de souvenirs. Je revois les magistrats avec des tenues étranges, des grosses médiailles, comme les conseillers des Prud'hommes français qui faisaient sourire mes collègues du ministère des affaires étrangères. Et puis les enfants de la dame et de ses amies dans la salle d'attente le regard fixé dans le vague, inquiets. Enfants de Matonge. Une scène pour moi plus exotique qu'une partie de dominos sur les bords de la Mer noire en Abkhazie (alors pourtant que j'ai une certaine expérience des audiences de reconduite à la frontière en France). Peut-être à cause des personnes qui m'avaient conduit à faire le détour par ce lieu où je n'aurais jamais dû être. Quel dommage que je sois voué à ne jamais pouvoir écrire là-dessus...

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Les Grands Hommes

29 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je vous recommande la revue Books de juillet-août qui propose des articles de grande revues intellectuelles anglosaxonnes sur de moments emblématiques de l'histoire de France du règne de Charlemagne à la seconde guerre mondiale. Le regard d'outre-Manche ou d'outre-Atantique sur notre pays a toujours quelque chose de décapant, pas forcément juste, mais jamais compètement faux.

 

En l'occurrence sur nos grands moments historiques, il a le mérite de souligner l'importance des hommes qui critallisent les antagonismes sociaux et/ou permettent de les dépasser, et de poser la question "pourquoi eux ?"

 

Pourquoi Mirabeau comme champion du Tiers-Etat au début de la révolution ? Pourquoi Robespierre au moment de la Terreur ? Que se serait-il passé si Mirabeau n'était pas mort prématurément ? quid de cet "empereur démocrate" voie plébéien, Napoléon, malgré sa manière risible de singer la noblesse, qui fait rois des garçons de café ou l'équivalent de l'époque...

 

Un homme avec ses défauts, sa médiocrité, joue des cartes, parfois dangereuses (Robespierre qui joue la carte des milices sans-culottes), et parvient à faire adhérer les gens au mythe qu'il construit autour de lui-même. Ma formation de sociologue m'a un peu fait perdre de vue le mystère qu'il y a dans ces fortunes et infortunes des individus.

 

Concernant la Révolution force est de constater aussi que les gens de ma génération ont été déformés par l'orientation marxisante de leur enseignement. Pour nous il est évident que sous la pression populaire la Révolution ne pouvait aller qu'en "s'approfondissant" (alors qu'elle fit l'inverse en 1848), et que la violence n'était qu'une réplique d'autodéfense aux agressions des monarchies européennes. Mais à y regarder de plus près (et le regard anglo-saxon est utile pour comprendre cela), le scénario était loin d'être écrit d'avance, et le choix fait de laisser peser la violence populaire sur les assemblées à chaque étape du processus avait quelque chose de véritablement vertigineux...

 

180px-Robespierre.jpgDonc oui, les hommes, leurs forces, leurs faiblesses. Oui, Robespierre a sans doute lui-même choisi Thermidor en s'enfermant dans sa déprime dans les derniers mois de son "règne" sur le Comité de Salut public, comme Mélenchon a choisi le suicide à partir du discours du Prado (et aujourd'hui il n'est plus qu'un marionnette, le "Mélenchon la grosse gueule que critiquaient ses adversaires, qui ose dire à la minute 10'34 du la vidéo ici qu'il s'abstiendra sur l'austérité plutôt que de voter contre, parce qu'il ne veut pas "faire tomber le gouvernement", alors que Bourdin lui fait remarquer à juste titre qu'il n'en a pas les moyens de toute façon !).

 

Car vous voyez où je veux en venir. Les hommes, quel est leur pouvoir aujourd'hui ? Y en a-t-il encore pour nous sortir de l'enlisement "systémique" dans lequel nous nous enlisons depuis 30 ans. La rouille a gagné tous les mécanismes de la société avec la bénédiction des médias. L'Allemagne a obtenu le contrôle des budgets des pays européens et la destruction de toute souveraineté populaire, PSA Aulnay va fermer ses portes tandis que le gouvernement se contente d' "attendre les propositions du groupe" (vous allez me dire, bien fait pour la population d'Aulnay qui a voté massivement socialiste dès le premier tour des deux élections, ils n'ont qu'à s'en prendre qu'à eux-mêmes...)...

 

A un moment donné les gens étaient presque 18 % à vouloir voter Front de Gauche  (FdG) - si l'on en croit les sondages -, puis plus que 6.... Un homme neuf (ou un Mélenchon rénové s'il daigne prendre quelques vacances d'ici là) va-t-il redonner du souffle à un mouvement vraiment alternatif pour les élections européennes ? Les plus optimistes du FdG veulent voir dans le signe que le courant "anti-capitaliste" du NPA (40 % à leur dernier congrès) va rejoindre le FdG. Allez savoir...

 

Aujourd'hui, dans ma mairie, une petite dame, black, est venue voir les élus. C'était une ouvrière, une vraie, qui construisait de ses mains des petites pièces à ressort dans une usine du coin pour la fabrication d'avions de guerre (cela ne s'invente pas). Je ne croyais plus qu'on exerçât encore ce genre de métier en France... La dame venait demander un travail dans une école (à la cantine, ou pour la surveillance des enfants) parce que le boulot à l'usine c'est "physiquement épuisant". Bah oui, quand on voit que sa voisine de pallier à qualification égale gagne autant en glandant dans l'animation scolaire... Commentaire d'un ami : "on peut tout délocaliser vers la Chine, plus personne en France ne veut se fatiguer au boulot"... Bon, on va me trouver un tantinet réac sur ce coup là. Disons c'est juste une de mes objections aux gens qui nous sortent du "c'est la faute à l'euro". Refermons cette parenthèse.

 

Alors quels grands hommes dans le marécage actuel ?

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"Le monde d'hier" de Stefan Zweig (1ère partie)

29 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

zweig.jpg L’existence humaine étant longue – à maints égards trop longue d’ailleurs, car beaucoup de choses s’y répètent, et ce qui ne se répète pas change à l’excès – j’ai croisé Stefan Zweig à plusieurs reprises : durant l’adolescence à travers son roman Le Joueur d’échecs, qui ne m’a laissé aucun souvenir, à 22 ans quand j’écrivais mon mémoire de maîtrise sur Nietzsche, je ne pouvais éviter de lire les écrits de Zweig sur cet auteur, et puis, à 39 ans (ce blog en porte la trace), quand je me suis intéressé à Romain Rolland.

Mes premières lectures (avant 30 ans), ne furent pas très intéressantes. Parce que dans les années 1980-90, nous lisions tous beaucoup d’auteurs des années 1920 et 1930. Par conséquent leur style ne nous surprenait pas, leurs affinités (par exemple pour le freudisme) non plus . D’une certaine façon ils parlaient notre langage, le même que nous,  ou en tout cas un langage familier dans lequel nous baignions. Du coup, je pense que nous ne les lisions pas très sérieusement.

Le personnage de Zweig n’a commencé à m’interroger vraiment, à m’intriguer, qu’après la lecture de Romain Rolland, parce que, confronté à leur amitié, que certains disent déséquilibrée (car Zweig aima plus Rolland que celui-ci ne le lui rendît), devant leur rupture, dans les années 30, au moment de la lutte contre le fascisme, je ne pus me demander « lequel eût raison et lequel eût tort », ou au moins m’abstenir d’essayer de comprendre. J’étais prêt à prendre pour argent comptant la thèse de Rolland selon laquelle Zweig fut trop indulgent à l’égard du nazisme. Plus précisément je veux bien croire que son côté esthète l’ait dissuadé de s’engager efficacement dans une lutte collective (une lutte avec ses égarements inévitables, notamment dans l’aveuglement stalinien comme ce fut par moments le cas chez Rolland). Je reviendrai sur tout cela, car il y a là une question fondamentale concernant l’individualisme en politique à laquelle je ne puis être tout à fait indifférent, compte tenu de mon propre parcours.

Il y a peu un ami m’a confié à la terrasse d’une crêperie : « Je suis peut-être  un peu trop dans la mode, mais j’ai lu récemment Le Monde d’hier de Zweig, il dit des choses admirables sur l’Autriche-Hongrie, un pays de tolérance et de paix, et sur l’univers foisonnant de cette époque, tous les artistes qu’il a rencontrés ». Dans un premier temps, j’ai exprimé mon scepticisme en rappelant ce que Musil disait de désagréable sur la Cacanie (Keiserlig und Königlig, k&k) d’avant-guerre… Je me disais que décidément Zweig faible à l’égard du nazisme, l’avait aussi été à l’égard de la monarchie conservatrice dont les élites de Sciences Po formées à la chute du mur de Berlin sont toutes nostalgiques.

J’ai néanmoins acheté le livre de Zweig, et je ne le lis pas tout à fait comme le fait mon ami. Ce livre est tout sauf un livre nostalgique, et il est tout sauf indulgent avec l’empire austro-hongrois.

En réalité tout y est exprimé avec beaucoup de nuances, loin de tout manichéisme, et pourtant avec beaucoup de clarté, une clarté tranchante et des plus convaincantes. Il y a, c’est vrai, les bons côtés de l’Autriche-Hongrie : ce monde où tous les bourgeois souscrivent des assurances qui couvrent tous les aspects de leur vie, monde de sécurité, placé sous le culte de la raison, du progrès, et de la maturité (les détails abondent sous la plume de Zweig pour montrer combien on méprisait la jeunesse, combien il fallait toujours faire vieux pour être respectable dans ce monde là, y compris et surtout quand on était écrivain). Il y avait aussi cette religion de l’art dans la Vienne des années 1900, où même une bonne pouvait s’émouvoir de la mort d’une grande actrice de théâtre, quoiqu’elle n’eût jamais mis les pieds dans ce temple de la représentation bourgeoise. Zweig montre comment jusqu’aux faubourgs prolétariens on est touché par ce culte du beau, et comment sa propre classe de lycée (en vertu d’une spécificité aléatoire plus encore que du goût de la ville pour la création), s’est entichée des beaux arts, comme d’autres avant elle de la politique, des collections de timbres ou du football… Tout ceci est admirablement décrit. Zweig montre à quel point la passion pour l’art l’a entretenu dans le mépris pour son propre corps, et pour toutes les conversations ordinaires et les plaisirs du quotidien. Ce volet « positif » de l’Autriche-Hongrie, on le  retrouve aussi au niveau politique. Le vent des révoltes sociales souffle sur les années 1890-1900, mais d’une manière fort civilisée : les socialistes portent une fleur rouge à leur boutonnière, leurs adversaires chrétiens sociaux, une fleur d’une autre couleur (j’ai oublié laquelle), mais le goût de la répression sanglante n’existe pas comme ce sera le cas 30 ans plus tard, et le maire antisémite de Vienne ne menace pas le mode de vie des Juifs (fort bien intégrés dans la culture allemande locale au demeurant). La violence ne vient que des nationalistes allemands, qui ont eux aussi leur fleur (la violette, je crois), et usent de méthodes de terreur, mais ils ne sont représentés que dans des cantons alpins reculés (dont un où naquit Adolf Hitler) et aux marches de la Bohème (les Sudètes).

Ces remarques me rappellent l’omniprésence des fleurs dans l’œuvre (contemporaine) de Gide et son témoignage sur le jour où Barrès lui fit livrer un bouquet (si je me souviens bien). Les fleurs sont-elles le signe d’un haut degré de civilisation ? Mao Zedong aimait la fleur de prunus particulièrement résistante au froid  expliquait une chaîne de télévision chinoise en français il y a peu.  Je vous laisse juges…

Le positif est exprimé, chez Zweig, avec nuances, sans illusions, souvent avec un brin d’ironie, mais le négatif n’est pas dissimulé non plus,  à commencer par l’éducation disciplinaire dans les lycées. Il y a quelque chose de surprenant dans les propos de cet auteur. Ecrivant en 1941, il fait comme si le temps des  cours du haut de l’estrade, du mépris et de la bêtise des enseignants, de l’enfermement carcéral des jeunes corps à l’école et au lycée, qui avait marqué sa jeunesse, était définitivement révolu. C’est pourtant celui que connurent encore mes parents, et même moi dans les années 1980. Je ne crois d’ailleurs pas que les élèves en soient sortis. Aujourd’hui l’enseignement prend des côtés plus conviviaux, mais seulement en surface, par derrière on flique les enfants dès l’âge de 4 ans : l’institutrice de maternelle m’envoie hier un fiche d’évaluation de mon fils, pourvue d’au moins 35 rubriques… et se terminant par une conclusion de trois lignes… avec une grosse faute d’orthographe (deux « r » à « intéresser », pour ma part j’évalue l’évaluatrice et l’envoie bosser dans une usine à Guangdong illico).

Je n’ai pas d’opinions tranchées sur l’enseignement. Pour moi toutes les méthodes d’éducation (autoritaires ou libérales) se valent, il n’y a pas de façon idéale d’apprendre. Mais on voit Zweig touché par la psychologie de son temps et le portait qu’il fait de ses professeurs sonne assez juste de ce point de vue. Ses propos sur la sexualité, influencés par le freudisme, sont aussi d’une grande exactitude. C’est le tableau du revers de l’idéalisme. Sous les roses du culte de la pureté et de la grandeur d’âme, le limon de la prostitution de masse, de l’incarcération morale des femmes de la bourgeoisie, d’une sexualité qui au fond n’est jamais très agréable. Car au fond à part l’espace conjugal (dans lequel la bourgeoisie viennoise n’entre que très tard), les jeunes privilégiés ne peuvent trouver leur bonheur qu’auprès des danseuses s’ils sont riches et plus souvent des petites servantes, des ouvrières en manque de supplément de revenus (et qui sont donc elles aussi dans la quasi-prostitution, quoique moins sordide que celle des « quartiers réservés » où s’entassent les professionnelles infortunées). Mais avec ces filles de peu fatiguées par une journée de travail ce ne sont que des passes courtes et frappées du sceau de la culpabilité. Si je m’attarde un peu sur cet détail c’est parce l’an dernier (je ne sais plus si j’en ai parlé dans ce blog) j’étais tombé sur un numéro de la Vie Parisienne des années 50 qui célébrait le souvenir du Montmartre des années 1910 à travers une petite histoire d’amour avec une secrétaire dactylographe. Le récit se voulait léger et cependant bien involontairement y transpirait sous des dehors toute la misère sociale et morale de la fille. Zweig ne dissimule pas ce côté sordide qui empêchait Eros de « s’envoler » – pour emprunter ici les mots de l’admirable Alexandra Kollontaï.

Très honnêtement je ne sais pas si les choses allaient mieux (au moins dans la bourgeoisie) du temps où Zweig écrivait ce texte. Ni non plus dans les années 70 (la libération des mœurs a produit aussi beaucoup de misère, notamment chez les femmes). Le retour des MST dont Zweig  célébrait la quasi-disparition dans les années 40 et le déplacement du sexe vers le virtuel, tandis que l’égalité des sexes vouent ceux-ci à une forme d’apartheid ont ramené dans nos villes les cohortes de prostituées que Zweig décrit à propos de la Vienne de son époque, et avec elles, probablement, la même sexualité bâclée et sans charme. On peut regretter qu’il n’y ait plus aujourd’hui sur ce sujet la même franchise, la même lucidité. J’attends toujours qu’un écrivain s’empare du sujet des salons de massage chinois qui fleurissent aux quatre coins de Paris, ou qu’un sociologue m’explique pourquoi les étudiantes qui offrent de la relaxation à domicile pour moins de deux cents euros sont presque toutes des blacks…  Mais il est vrai qu’au moins à a différence de l’Autriche des années 1900 la société occidentale actuelle ne prétend pas aller bien et donc tout le sordide qu’on peut repérer dans son fonctionnement n’a même plus à être dévoilé.  Chacun l’admet et reconnaît comme une évidence que plus on avance, plus tout se détraque : nous sommes une espèce animale qui a échoué.

Venons en maintenant aux rencontres qu’évoque Zweig, car il eût le privilège d’être précocement reconnu, et donc de croiser des célébrités sur sa route. Théodore Herzl, tout d’abord, « directeur du feuilleton » de la Neue Freie Presse. Zweig en fait un personnage sympathique. D’apparence royale (on le surnommait avec ironie le « roi de Sion » - peut-être est-ce Karl Kraus, l’idole actuelle de l’Acrimed, qui inventa l’expression), comme Empédocle (si je me souviens bien), il avait vocation à diriger les hommes et avait employé ce talent au départ à pousser des milliers de Juifs à se convertir au catholicisme en la cathédrale Saint Etienne, sur un mode très théâtral que décrit fort bien Zweig.  Puis, choqué par la dégradation de Dreyfus dont il fut témoin comme reporter de son journal à Paris, il épousa avec la même passion la cause de la séparation des Juifs, qui lui valut beaucoup de critiques parmi ses coreligionnaires à Vienne. Il allait trouver un écho inattendu dans le prolétariat juif de Russie et de Galicie, mais sans jamais parvenir à unifier les israélites disséminés en tant de différences culturelles et d’incompatibilités de classe.

A l’heure où sur Internet circulent beaucoup d’écrits antisionistes (et antisémites) contre Herzl, il est bon de relire le portrait impartial, subtil et finalement assez favorable que Zweig propose de lui. (A suivre...)


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Julian Assange, Tariq Ali et Noam Chomsky

26 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Dans cette émission de Russia Today, les trois contestataires mènent un débat intéressant, accessible en  anglais et en espagnol.

 

Je suis fort intéressé d'entendre Chomsky (qui a l'habitude de peser ses mots) dire (autour de la dixième minute) que Cuba est un pas qui a subi des pressions et même des attaques terroristes davantage que le reste du monde. Dommage que les propos de Chomsky soient coupés au moins deux fois.

 

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Guerres humanitaires, Assange, Qatar, "Ma part du gâteau", le Nord, Tutti frutti

25 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Une association que je cite souvent ici a bien voulu  m'interviewer sur la Syrie. Ah la Syrie ! Les citoyens branchés sur Internet aiment à réfléchir sur les guerres "humanitaires", même si ensuite ils n'agissent guère pour les empêcher, et surtout sont tous bien incapables de définir un processus de sortie du monde des pôles militaires, qui est le monde qui nous attend, celui de demain, un monde où la démocratie logiquement ne pourrait avoir qu'une place des plus restreintes.

 

J'ai donc donné mon interview qui sera publiée bientôt. Et au passage, j'ai découvert les vidéos du collectif "Pas en notre nom" dont j'ai déjà signalé l'existence ici bien qu'il me laisse un peu sceptique, à propos de leur conférence de presse du 4 juin. En voici une, elles sont classées sur Youtube dans un ordre terriblement complexe. Ce collectif me semble un peu trop lié au POI.

 

 

Russia Today ne parle que de cela depuis hier : le renversement du président du Paraguay et le refuge trouvé par Julian Assange à l'ambassade d'Equateur à Londres. Je ne me suis pas fait d'opinion définitive sur Assange, faute d'avoir pu étudier sérieusement son dossier, donc je ne formule aucun jugement sur son compte. Mais je regrette que ces deux informations aient été tout simplement ignorées hier par des chaînes françaises spécialisées comme BFM TV et ITV qui préfèrent s'intéresser aux résultats désastreux de la France à l'Euro de foot 2012.

 

 

 

 

A noter aussi dans le Parisien de samedi 23 un bon double page sur le lobbying du Qatar auprès du gouvernement Hollande... Des articles qui oublient juste de dire que le Qatar finance les courants d'opinion les plus rétrogrades qui soient au Proche-Orient.

 

 

 

Voilà, mes amis, une fois de plus je suis conduit à parler de l'actualité internationale là où j'eusse préféré vous entretenir de mes projets littéraires (par exemple un "journal philosophique" de 1997 que l'Harmattan a refusé de publier) et du livre "Le monde d'hier" de Stefan Zweig sur lequel il y aurait tant à dire.

 

Tenez, et le cinéma, hein ? Le film "Le grand soir" que j'ai vu vendredi et que j'ai trouvé plutôt bien fait. "Ma part du gâteau" vu en DVD hier de Klapisch, qui eut été meilleur si le réalisateur n'avait choisi la très bourgeoise rouennaise Karin Viard pour jouer un rôle de prolote, et osé, comme Ken Loach, un vrai casting en milieu ouvrier. Le film montre bien la "force du collectif" des gens du Nord.

 

 

 

Des gens qui ont bossé dans ce coin m'ont dit que ce n'était pas un mythe. Pas un hasard si c'est le dernier département de France à compter 3 députés communistes. Je vous dirai aussi peut-être un mot du dernier film de Woody Allen sur Paris. Je ne suis pas fan de Woody Allen en général ni de ce film là en particulier (dont je n'ai regardé que le début pour le moment), mais il y aura peut-être quelque chose à en dire malgré tout.

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Adolescenteries

20 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XVIIIe siècle - Auteurs et personnalités

Affligeant Pierre Carles dans son "Fin de concession", éternel ado qui se regarde le nombril, tombant sous le charme d'Elise Lucet, Michèle Cotta, Cavada même, toutes ces stars qui au fond le fascinent. Ado quadra déjà passéistte : "ah le temps où l'on distribuait PLPL avec Halimi, Bourdieu, Discepolo !"; revanchard : "je vais me venger de linterview que celui-là m'a refusée il y a 15 ans". Toute l'inconsistance du gauchisme. Aujourd'hui il séduit encore les jeunes barbus de 25 ans qui croient que c'est ça "le vrai courage", la "véritable indépendance". Qu'il continue encore comme ça pendant 20 ans et il ne sera plus qu'un vieux clodo qui n'aura même plus la jeunesse derrière lui. Un Choron en moins drôle, un Choron triste.

 

velazquez_los_borrachos.jpg

Je ne sais pas pourquoi je pense à Rousseau ce soir (peut-être à cause de la problématique de la dictature des émotions que j'évoquais il y a peu). On fête le tricentenaire de sa naissance. Rousseau, grand penseur comme Voltaire, car grand lecteur comme lui, homme de culture, qui connaissait sa Rome antique comme sa poche, et, en même temps, en tirait des problématiques radicalement nouvelles. Chevènement sur son blog dit de belles choses sur le Rousseau maître de la morale et précurseur de Kant. Il a peut-être raison. Il n'est pas douteux en tout cas que Kant se réclamait de lui. Des trois grands - Voltaire, Diderot, Rousseau - c'est Diderot que je préfère sur le plan de la personnalité, et donc sur divers plans de l'oeuvre aussi car l'homme se prolonge dans son style, dans son regard. Mais il faut reconnaître à Rousseau un sens de l'intransigeance qui, dans un sens, rend son programme politique inapplicable mais fait toute sa valeur sur le plan éthique.

 

Bon, évidemment, on peut lui reprocher de n'avoir point vécu selon ses théories. Par exemple, chantre de la cause de l'enfance, il a abandonné sa progéniture. Une des raisons pour lesquelles j'ai moins d'indulgence pour le personnage que pour son oeuvre. Peut-être un syndrôme d'adolescence prolongée comme chez Pierre Carles. "Qui n'a pas l'esprit de son âge / De son âge a tout le malheur " disait Schopenhauer citant Voltaire. J'ai mis cette citation en exergue d'un de mes livres. Je vous laisse trouver lequel. Il faut savoir vieillir à temps.

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Expressions béarnaises

19 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn

P1000061Vous vous souvenez de "Ce que parler veut dire" de Bourdieu ? La langue. La langue concrète. Quand j'ai lu mon premier dictionnaire français-béarnais en 1990 j'y ai trouvé des tas de mots que ma famille ne connaissait pas. C'était de l'artificiel comme en produisent à tour de bras les milieux lettrés (surtout les milieux hors-sols comme les occitanistes qui parlent une langue essentiellement pratiquée dans les écoles et oubliée dans la vie réelle). Même quand ils ressortent des mots connus, les auteurs de dictionnaires ne savent pas forcément quelle signification ils avaient, dans quelle intention on les employait, et qui n'est pas la même d'une langue à l'autre, ni même d'un milieu à l'autre (voire d'une famille à l'autre).

 

Comme je sais que personne ne prendra la peine de le faire, jai envie de signaler ici quelques termes que j'ai beaucoup entendus dans la bouche de ma mère dans les années 1970 et qui étaient une survivance de mots qu'elle avait entendus dans la bouche de ses propres parents autour de 1945-50, parents qui eux faisaient des conversations entières en béarnais, alors que me mère n'en prononçait plus que des bouts de phrases en forme de clins d'oeil ou de signes de reconnaissance familiale. N'ayant pas appris l'orthographe occitane "rénovée" en vogue dans les milieux savants. Je restitue les mots dans une orthographe française approximative. Je pense que cela fait aussi partie de mon devoir de témoin de mon époque, s'agissant de réalités que les autres témoins (dans les milieux populaires) n'ont jamais été enclins à juger digne d'être transposée dans l'espace de l'écriture.

 

Voici la liste de mots :

 

drapeau-b-arn.png Lamo : lame. Employé pour quelqu'un de bavard "qu'a bouno lamo"

Hèro : Foire. Terme extrèmement vague que j'ai beaucoup entendu dans l'expression "quino hèro aquo !" On pourrait être tenté de la traduire par "quel bazar" voire "quel bordel". Mais la notion me semble plus vaste que bazar. "Quino hèro" peut désigner aussi un pétrain, quand des gens se sont fourés dans une situation inextriquable, un imbroglio, un ensemble de problèmes liés à une série de fautes, et une position globalement coupable au vu des normes sociales.

Menin : petit enfant (comme les Ménines de Velazquez). Utilisé dans l'expression affectueuse : "Hé lou petit menin". Le petit enfant à sa maman. Sans aucune connotation ironique.

Hum : fumée - qu'ey partit a hum - il est parti à toute vitesse - cf "A hum des caillaou"

Praubin : pauvret. S'utilise dans l'expression : "praubin des petit" qu'utilisait déjà la mère de ma mère. "Pauvre petit" est utilisé sans que cela signifie qu'on plaint l'enfant.

Mus : museau, har lou mus, faire la tête

Camat : qui a des jambes. S'emploie pour dire qu'une fille a de jolies jambes : "Qu'ey pla camadola gouyato". Phrase un peu passe-partout qu'employaient les hommes pour montrer qu'ils avaient remarqué qu'une fille était belle.

Mascouyonatquanteybis (Tumascouillonnéquandjetaivu). Expression toute faite pour désigner quelqu'un qu'on ne connait pas : "Quin s'apero ? - Mascouyonatquanteybis" Comment il s'appelle ? - Mascouyonatquanteybis . Variante : Quin s'apero ? Capdestero" (comment s'appelle-t-il ? Premièrebûcheduntasdebois, en béarnais ça rime). L'équivalent se trouvait un peu dans l'armée française dans les années 1990 quand pour désigner un quidam on l'appelait "Machproduguidon" (promule toute faite que sortaient tous les soldats comme un automatisme). idem : Trucoli Labatmalo

Cabèco : chouette. Mot qu'on utilisait pour désigner une vieille dame usée, aigrie, pas sympathique, une vieille sorcière : uo bieillo cabeco.

Guito : canne. Se dit d'une dame ou d'une fille à qui l'on en veut, qu'on déteste. "Aquero guito". Le mot est moins insultant et haineux que "salope" (ou "connasse") en français et pourtant de nos jours dans ce genre de situation c'est le mot qui vient le plus à la bouche des gens, preuve que nous sommes dans une société où les sentiments sont plus violents que dans les provinces éloignées des années 50 (voir Renaud Camus là dessus)

Purnacho : punaise. Dans le même sens que Guito, mais avec la connotation d'une femme un peu libérée, qui s'affirme beaucoup (qui par exemple a une grosse voix et ne s'en laisse pas compter), et qu'on déteste à cause de ça.

Piguèto : chipie. Mais peut-être le mot est-il moins bien délimité que chipie en français.

Esparbè : maladroit. Mais dans les milieux populaires ça évoque surtout le fait d'être maladroit avec ses mains, ce qui inspire beaucoup d'exaspération et peut-être parfois un brin d'indulgence.

Coun : con. D'un usage aussi répandu qu'en français. "Quin coun aqueth" Quel con celui là. "Gran Coun de la Cana" (ça je n'ai jamais su ce que ça peut dire). Mais je ne sais pas pourquoi j'ai toujours trouvé "coun" moins froidement haineux que "con", ce pourquoi d'abord il fallait le combiner avec d'autres insultes pour lui donner du poids : "aqueth hilh de puto de gran coun", "aqueth hilh de puto de macareu de gran coun"...

Tarabastè : turbulent. Se dit d'un enfant qui fait le fou et casse tout. Mais c'est beaucoup moins recherché que turbulent..

Ni ha ni cho : rien du tout (dans l'expression : n'a pas dit ni ha ni cho)

Pèlo : pèle. Classique dans "qué hè un hret que pèlo" - il fait très froid ("un froid qui pèle"). En français les jeunes de mon collège en Béarn disaient "ça pèle".

Guit : canard. Spécialité du coin. Employé par exemple dans "Hé l'has hicat la camiso de mindia guit ?" (tu as mis ta chemise du dimanche - mot à mot "ta chemise pour manger du canard")

Arregoulic : frileux. Mais comme le mot est plus long qu'en français, ça lui donne plus de volume et d'importance. Etre arregoulic devient ainsi presque une faute morale.

Mico : restes. Entre dans l'expression "plouro mico" : pleurnichard (mais c'est moins laid que le suffixe en "ard" donc le mot est plus doux).

Lénièro : remise à bois. "A la lanièro tout aquo !" : "A la remise à bois tout ça". Expression toute faite poru dire qu'on va se débarrasser d'une série de vieilles choses qu'on a en trop (dans une armoire, sur la table).

Bugado : Lessive, lavage du linge. Se dit aussi du fait de boire de l'eau quand on a trop bu d'alcool "que cau ha la bugado adaro" (il faut faire la lessive, boire de l'eau maintenant)

Pelut : Pubis velu. S'utilise bizarrement entre hommes pour qualifier un bon vin "quey dou pelut aqueth".

Hart : repus (ou ivre). "Qué souy hart" j'en ai assez (ou encore "quen ey hartero" : j'en ai marre). Avec le proverbe "aou harts la hartèro" (à ceux qui sont repus va la nourriture) équivalent de "l'argent va à l'argent".

Chichangue : dans maigre comme une chichange, esmagrat.

Lè : laid - qué canto lè : il chante mal. Lou lè sapou : l'affreux jojo (mot à mot : le crapaux laid)

"Toupi de habos é tistet de desos !" (pot de fèves et panier de petits pois) - pour évoquer quelque chose dont on se vante mais qui n'existe pas

"arrir tistet douman qué hérar beth" - ris panier demain il fera beau (dicton)

"qu'ey claro l'estello" "l'étoile est claire" quand on voit les étoiles la nuit et qu'il fait beau

"et hougna !' quand on doit pousser et bousculer (bully around en anglais)

Abisot : attention ! par exemple "abisot de cadé" ("attention tu vas tomber") quand quelqu'un trébuche.

Estadit : fatigué. "Qu'èro tout estadit"

Bourouys : dans "Qué plau a bourouys" (il pleut à verse) ou "né's harto pas de plabé" - ça n'arrête pas de pleuvoir"

Camaligos : des histoires des petits merdes, des petits problèmes - cercar camaligos, cherchez des histoires. "Camaligos toustem" : toujours des histoires ! "Camaligos, ven !"

Douçament : doucement "Paousoli douçament !" (pose le doucement) apostrophe ironique à quelqu'un qui travaille sans énergie

Prega (prier) : Paga etprega (payer et prier) se dit quand on doit demander trop longtemps quelque chose "oh hé paga e prega"

lagagne : chassie - donne le nom "lagagnous"

estarrocar - tuer

"Ben qué t'en prey" (bah, je t'en prie) expression de lassitude devant quelque chose qui ne tient pas debout

Saoumo : anesse - en has poupat leit de saumo (tu en as têté du lait d'ânesse - signifie : tu es un idiot)

Per diu : par Dieu ! (juron) expression étonnante : "a la gim quoi per diu" ("n'importe comment" - "qu'ei heit a la gim quoi perdiu - c'est fait n'importe comment"

Pèc, pégot, pégoto. Idiots du village." Aqueth qu'ey drin pèc".

hestahagnar : bourrer - qu'esthanho aqueth roustit. Il bourre ce rôti

pus : cuite ou derrière - aquth qu'a la pus (celui-là est saoul), la pus de Clèro (le derrière de Claire - expression consacrée)

attenté : attends ! (attenté drin - attend un peu)

é push qué mey ! : et puis quoi plus!

cabeilhat - monté (une salade par exemple) - "lous caoulets qué soun touts cabeilhats (les chous sont montés)

sanctous ("saint saint saint" cantique), se balancer sur sa chaise comme quand on dit "sanctus sanctus" à l'église, se dit des vieux

hà tetets : passer la tête à la fenetre (pour regarder les gens)

desbesar : vomir - qu ey bou ta ha desbesar lous caas (c'est bons à faire vomir un chien)

bestiesos : bêtises - bestiesos ben -bah des bêtises

qué t'en prey - je t'en prie (ex : ben que t'en prey que cau escouta tout - en traduction non mittérale mais juste on dirait bah, ne m'en parle pas, il vaut mieux laisser dire)

abisoth' : attention (abisot' dé cadé : fait attention à ne pas tomber - on dit souvent cela quand on a trébuché ou quand on est déjà tombé, ironiquement)

Matapipos : Machpro Duguidon (comme Mascouyonat cuan t'ey bis). Qui s'apèro, Matapipos de Laseubo ? (ou Matapipos Dus)

Estello : étoile : qu'ey claro l'estello - on voit bien des étoiles  (signe de beau temps)

pécole : peau du c* qui se décolle

"blous" : sans rien d'autre - "drin de pan tout blous". Pan qu'ey tousttem pan

deicha : laisser - deicho ha tu (laisse faire)

mourgagna : marmoner : qué mourganos ? (se dit aussi d'un mal, qui taraude un membre)

esbrigaillèros : débris (par exemple des miettes de pain) - en has deishat esbrigaillèros asiu

biroulets : tournants - "tan qué biro ha lou tour" "tant que tu tournes fais le tour" disait mon grand père dans les tournants

esbrigalhièros : débris

poupous : lolos (vient de poupar sucer)

heit  : fait - plà heit - bien fait pour toi

gai :  joie - frotti lou cuu dap ai quem'héras gai

sapou : crapeau - ouh lou lè sapou ! : affreux jojo !

Toco : touche - dio de sainto toco. Jour de paie (en français du 19e siècle aussi on disait Sainte Touche, voir souvenirs d'un parisien de Coppée p. 19)

Estadit : fatigué - que souy tout estadit houey

Baco - vache - tout comprendre de travers : coumprener baco per boueu (comprendre vache au lieu de boeuf)

cueilhà : chercher - qué souy anat cueilhà lou paa (je suis allé chercher du pain). Beth a cueilho (va te faire cuire un oeuf)

abizo't : fais attention (abizo't de cadé - fais attention à ne pas tomber)

Des syndromes du comportement : pétèro, caguèro, tousidèro, esternudèro, desgulèro, grattèro - qué t'ey uo pétère houey cooucarè dé pla

Des sentiments : lou tristè, lou curiousè, un état : lou bieilhè

A bourouys (à verse, des trombes d'eau) : que plau a bourouys houey

repepià : gâtifier

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Démagogie philosophique

19 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

platon.jpgDes nouvelles de ma nièce hier. Au bac de philo elle a pris un sujet sur le désir. Comme je lui avais passé l'abécédaire de Deleuze elle en a fait un certain usage dans sa  dissertation, elle était contente. "De mon temps", en 88, le désir n'était pas un sujet important en philo. N'ayant guère été traité que par Platon, Spinoza, Freud et Deleuze, qui seuls lui conférèrent un statut métaphysique (y compris Freud) on le traitait aux marges.

 

Mais hier j'entendais une prof de philo de lycée sur Radio france international : "La philo c'est très important parce que les jeunes découvrent que Socrate s'était déjà posé les questions que se posent les jeunes sur le désir, pourquoi le travail etc"... La phrase déjà m'écoeurait, car elle alignait  la philo sur les attentes des "djeuns" : tu te demandes pourquoi tu bandes, la philo va t'en parler ! Bah oui, la philo, c'est un truc à ton service, comme les institutions, c'est un truc qui se met au niveau de tes petites questions quotidiennes. Démagogie ! Je regrette déjà le temps où on entrait en classe de philo un peu inquiets, un peu prêts à faire de la résistance, mais quand même réceptifs parce que ça aillait causer de trucs pas habituels dans nos conversations. Et on commençait d'entrée de jeu avec la question reine :"Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?" voire "Pourquoi l'être ?" et "Qu'est-ce que l'être ?" qui quand même avait plus de souffle que "qu'est-ce que mon désir veut dire ?".

 

Mais le pire du pire fut la chute de cette brave professorette de philo : "Se dire que Socrate s'est déjà posé les mêmes questions que nous, c'est une source d'émotions rares". La dictature de l'émotion, comme devant le journal TV de 20 H ou la page d'accueil de Yahoo. Mais oui ! La philo c'est fait pour vos petites émotions ! La jolie petite émotion de découvrir que vos interrogations sur votre vie quotidiennement "'achement importantes" parce que Socrate avait les mêmes ! Mais oui ! La philo ce n'est pas fait pour structurer votre esprit ni vous ouvrir à une autre dimension de la pensée que celle du quotidien. Nan nan nan ! C'est fait pour ajouter un petit vernis "sympa" à votre quotidien qui, déjà, est un truc sublime, plein d'émotions "géniales" et qu'il ne faut surtout pas dépasser, juste enjoliver.  Vous allez me dire que Raphaël Enthoven nous avait déjà habitués à cela sur Arte (tiens il invite la castastrophique Marzano dimanche), mais là ça ne touche pas que ses quelques milliers de spectateurs. Des centaines de milliers de lycéens sont otages de cette imposture institutionnelle !

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