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Le blog de Frédéric Delorca

Articles récents

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13 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

sncf.jpgLe RER (celui qui va à l'aéroport de Roissy) faisait des siennes ce matin. Bloqué à Châtelet, je ne sais pourquoi. Une Russe "mature" anglisciste, n'entendant rien au français, demandait vainement des explications à chaque gare. J'ai dû me dévouer. Les passagers français me regardaient amusés avec l'air de dire : "Tiens pourquoi cet idiot tente-t-il de parler anglais ?" (je ne crois pas que ce soit mon accent qui les ait amusé, car quoique celui-ci ne soit guère british, il n'est pas franchouillard non plus, et, dans l'ensemble, je m'en sors plutôt bien par rapport à la moyenne). Ils étaient tous là avec leur mélange bien connu de culpabilité et d'arrogance à l'égard de la langue de Shakespeare. Dès qu'un touriste les interroge, on les sent à la fois incapables de faire une phrase, et renfrognés comme s'ils se disaient interieurement : "Pourquoi me ferais-je ch**, à parler à cet(te) abruti(e) dans cette langue à la gomme ?".

 

Donc ils se replient sur eux-mêmes avec cet air à la fois minable et satisfait d'eux-mêmes qu'ils arborent lorsqu'ils (ou elles) vous piquent sous votre nez la dernière place assise dans la rame pour se plonger dans la lecture du catalogue d'Ikea.

 

Evidemment la touriste russe a cessé de me poser des questions quand elle a découvert que la passagère qui s'est assise en face d'elle à Gare du Nord était slave come elle. Elle s'est faite soudain bien plus souriante et volubile à l'égard de sa compatriote, et elle ont passé le reste du trajet à papoter allègrement dans leur langue. Encore une qui, en situation concrète, "préfère sa soeur à sa cousine, et sa cousine à sa voisine". Some things never change...

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Le problème de la folie du monde...

12 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Le problème de la folie de l'humanité travaille le débat public depuis longtemps. Pendant les guerres civiles spécialement (à Rome dans l'Antiquité, en Europe au temps des guerre des religion), puis sous le coup des grands progrès techniques : au début du XXe siècle, puis après 45 avec le développement des bombes atomiques.

 

train.jpg

Les sciences humaines ont traité le sujet avec bienveillance, comme une curiosité intellectuelle, et un défi à la raison classique, donc un moyen d'étendre celle-ci et de prouver notre aptitude aussi à rendre compte de l'inconscient (au niveau de l'individu ou des groupes).

 

L'évolutionnisme darwinien tend à minimiser l'ampleur de notre folie... puisque la sélection naturelle aurait adapté notre cerveau et notre raison aux défis de l'environnement auquel notre espèce était confrontée. Nous n'avons pu évoluer vers la démence.

 

Or aujourd'hui on voit ressurgir le thème avec une bonne dose d'angoisse un peu sur tous les fronts. La folie du capitalisme financier, la folie de la destruction de l'environnement, la folie de l'évolution des moeurs, dans le sens de leur libération, ou au contraire du retour aux conservatismes religieux. Diifficile de se faire une opinion. Beaucoup de problèmes sont exagérés par nos contemporains simplement du fait de leur inculture ou du culte du temps présent qui s'est emparé de notre époque. En même temps on ne peut nier qu'il se passe des choses très très bizarres, et que les technosciences nous donnent des moyens de destruction massive sur nous-mêmes et sur autrui parfaitement sans précédents dans notre histoire. Le pire n'est jamais assuré, mais il est difficile d'évaluer la part de folie (et de bêtise irrationellement) réellement à l'oeuvre actuellement. Par conséquent, ne sachant comment l'évaluer, ont ne peut guère savoir non plus comment la guérir politiquement ou du moins la neutraliser, et l'on ne sait jamais jusqu'à quel point elle peut dynamiter ce qu'il reste encore de rationnel dans les projets collectifs que les uns ou les autres (nos dirigeants en particulier ou leur opposition) peuvent échaffauder. C'est là une véritable épée de Damoclès qui plane sur tous nos jugements.

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Une histoire d'ADN

9 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Aux amateurs d'évolutionnisme darwinien je recommande un article de mars dernier sur une certaine évolution de notre ADN qui différencia les hominidés des autres primates et eut quelque incidence sur nos relations sociales (notamment nos relations de couple, semble-t-il). Ceux qui aiment disserter sur l'érotisme comme "art spécifiquement humain", trouveront là peut-être des informations sur la base-même de cet art (son matériau brut si l'on peut dire). Cela me fait penser à un sexologue que j'ai rencontré dans le cadre de mes activités de recherche. Un homme qui avait eu un parcours original. Les gens qui travaillent sur le corps ont souvent eu des itinéraires étranges, spécialement parce que le corps, et les cultures qui le valorisent, n'avaient pas très bonne presse dans l'univers académique traditionnel (ou n'intéressaient pas les gens très cérébraux qui y officient). Pensons par exemple à Desmond Morris en Angleterre.Cela a changé pour ce qui concerne l' "anthropologie naturelle", mais peut-être pas tant que ça sur le volet "anthropologie culturelle".

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Kim Wilde

8 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

kimwilde.jpgComme un lecteur de ce blog a bien voulu écrire un commentaire à propos de View from a bridge de Kim Wilde, j'aurais bien envie d'ajouter un ou deux mots sur cette chanteuse que j'ai évoquée comme ça en passant dans un de mes livres.

 

Le lecteur a raison de dire que beaucoup de titres de Kim Wilde sont des morceaux que les gens de nos âges (nés en 1969-70-71) avons dans un coin de la mémoire sans toujours savoir qui les chantait. C'est dû au fait que nous étions très jeunes quand sont sortis les principaux succès de Kim Wilde (Cambodia, View from a Bridge, Kids in America, Child come away), mais aussi au fait que le monde n'était pas bien "globalisé", comme il peut l'être aujourd'hui. Nous ne savions pas grand chose de cette chanteuse, et nous n'avions pas beaucoup de moyens de nous renseigner. Nous la savions anglaise, vaguement rattachée à la New Wave. Les radios libres venaient à peine d'être légalisées et les blancs becs qui les animaient n'étaient pas du genre à connaître grand chose des artistes qu'ils diffusaient. Il fallait attendre des passages à des émissions comme Platine 45, Jack Spot ou les Enfants du Rock pour voir les clips. Je crois même que Kim Wilde est allée chanter "View from a bridge" dans une émission de Collaro, si je me souviens bien.

 

Et puis nous étions à des âges où l'on ne cherchait pas vraiment à savoir les choses en détail (personnellement je n'ai commencé à en savoir un peu plus sur Kim Wilde qu'en achetant la revue londonienne Smash Hits vers 86-87, quand elle chantait "you just keep me hangin'on" ou "you came" et était déjà un peu "has been"). Cela peut expliquer que certains n'aient plus trop retenu quel morceau était d'elle, lequel était chanté par d'autres. Il n'empêche que nous avons été nombreux à adhérer au phénomène. Je n'avais pas son poster dans ma chambre, mais je l'ai vu chez de nombreux gars, y compris 10 ou 15 ans plus tard. Et je ne suis pas étonné de voir des quadras maintenant faire des sites sur elle.

 

Certains d'entre eux, pour essayer de faire comprendre aux jeunes ce que fut Kim Wilde, tentent d'expliquer (sur Youtube par exemple) que ce fut une sorte de "Madonna" de son temps (juste avant elle). Mais ces comparaisons n'ont pas beaucoup de sens. Madonna fut la première vedette "globale", "mondialisée" qui s'appuyait sur une énorme industrie du disque américaine et un système de diffusion parfaitement huilé. Kim Wilde avait monté une sorte de PME anglaise avec son frère. La différence d'ambition est flagrante, et elle est en partie liée à des différences de personnalité (Kim Wilde était toujours assez modeste dans ses interviews, assez "fille ordinaire", et je crois d'ailleurs que dans les années 1990 elle s'est mise à présenter une émission d'horticulture à la BBC, bref à se faire une semi-retraite tranquille, avant de revenir sur la scène dans les années 2000 liftée et recolorée comme tant de vedettes d'il y a 25 ans, sous la pression d'un public nostalgique et peut-être d'impératifs fiscaux).

 

Le phénomène Kim Wilde était moins organisé, plus spontané, plus artisanal que le système Madonna. Il n'en fut pas moins massif pour autant. On peut dire qu'elle fut la première femme à envahir simultanément l'imaginaire de tous les adolescents du monde occidental au même moment, d'un seul coup... J'ai beau chercher, je ne vois pas de précédent. Diana Ross, Donna Summer aux Etats-Unis, Barbara Stresand, Debbie Harry de Blondie ont été de grandes stars aussi, mais les marchés étaient peut-être encore trop segmentés, et je ne crois pas que toute une génération de français ait été simultanément fascinée par elles pendant deux ou trois ans comme elle le fut par Kim Wilde.

 

Si l'on voulait décortiquer un peu plus les couleurs, les tonalités de ce que cette chanteuse a pu laisser dans l'arrière-fond de nos souvenirs, je pense qu'on trouverait quelque chose d'assez nébuleux. L'univers de la New Wave, je l'ai dit, avec une fascination pour le visage et les yeux (très mis en valeur dans les clips de Kim Wilde), et pas du tout le corps, une fascination pour la tristesse aussi malgré le côté assez rythmé de la musique (c'était une constante dans toute la New Wave, d'Orchestral Manoeuvre in the Dark jusqu'aux Cure...), ce côté "la fille qui ne sourit jamais" comme on disait à l'époque, je crois. Cela enveloppait nos premiers émois d'adolescence d'une sorte de brouillard romantique, qui, je pense, n'existe plus aujourd'hui chez les plus jeunes.

 

Je crois que nous prenions très au sérieux "l'aura" de Kim Wilde, et ses "épiphanies" à la TV ou sur nos radios, même si nous ne comprenions qu'une phrase sur deux de ce qu'elle chantait (il n'était pas besoin en France de censurer ses chansons comme Cambodia le fut aux Etats-Unis...), parce que son apparition dans notre espace musical coincidait avec un nouveau positionnement dudit espace dans l'ensemble du monde où nous vivions. La génération précédente (celle des "yéyé") avait eu ses premiers disques vinyls, ses premières revues et émissions spécialisées en musique, mais la nôtre avait des radios entières, bientôt des chaînes de TV complètes (MTV venait d'apparaître aux USA, la 6 en France allait s'y essayer vers 1985, en un temps où la TV comptait plus qu'aujourd'hui), avec de la musique en tout lieu (notamment avec les walkman) tout allait être diffusé plus vite et à plus large échelle, et ça n'avait plus rien d'accessoire et de trivial, c'était au coeur de la société dans laquelle nous prenions place.

 

L'éditorialiste du Figaro Magazine Louis Pauwels allait d'ailleurs nous caractériser en 1986 en premier lieu par notre rapport à la popmusic dans sa célèbre diatribe : "Ce sont les enfants du rock débile, les écoliers de la vulgarité pédagogique, les béats nourris de soupe infra idéologique cuite au show-biz".

 

Nous avions toutes les raisons d'adhérer aux icones musicales parce que notre engouement collectif pour Kim Wilde et les autres n'était pas encore ghettoïsé sur Internet, ni fragmenté, compartimenté en autant de sous-genres et de sous-cultures qu'il y a de consommateurs. Nous participions tous au même phénomène au même moment, qui s'affichait dans les classements de disque de tous les supermarchés de France et de Navarre. Et nous étions de plain-pied présents dans la société et dans le réel (pas encore virtualisés...) auquel nous voulions apporter notre imaginaire fait de blondes ténébreuses et de mélodies "métaphysiques" au synthé.

 

On peut dire sans doute que nous avons été les cocus de cette histoire dans la mesure où l'industrialisation croissante du marché du disque a transformé notre fascination pour les icônes de la pop comme Kim Wilde en simple "fétichisation pour la marchandise" musicale, comme dirait Marx, en même temps que sa virtualisation. Aujourd'hui ceux qui vont voir cette quinquagénaire oxygénée surmaquillée se produire à la Cigale (cf ci dessous) en se faisant croire que c'est la Kim Wilde de leurs douze ans ne sont plus que des ombres à la recherche de ce qu'aurait pu devenir leur rêve d'ado si... si et seulement si... oui, mais voilà, ça ne s'est pas passé comme ils l'avaient cru...

 

Forgive and forget, comme chantait Blondie il y a 11 ans... C'est l'option que je prône.

 

 

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Adele "Rolling in the deep"

7 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

Elle a eu beaucoup de succès cet été, et c'est mérité. En l'entendant pour la première fois je me suis demandé si ce n'était pas Amy Winehouse, et la critique l'a qualifiée en effet de "nouvelle Amy Winehouse". Ce morceau s'écoute et ne se regarde pas (quelle sottise maintenant de "regarder" la musique sur le Net !), mais je mets quand même le clip sur ce blog. Dommage aussi que les paroles soient si revanchardes : "I'll lay your ship bare,/See how I'll leave with every piece of you" "(You're gonna wish you, never had met me)" "I'm gonna make your head burn".

 

Le reflet de l'époque actuelle. Agressive, mesquine, sans noblesse... "De mon temps" les chagrins d'amour exprimés par les chansons débouchaient seulement sur une fascination esthétique et contemplative de la mélancolie. Pensons par exemple à "View from a bridge" de Kim Wilde.

 

Mais bon tant pis. La voix est puissante, la mélodie agréable. C'est une chanson qui a du souffle et du rythme. Une présence qui tient la corde d'un bout à l'autre du morceau.
 
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Systèmes politiques

7 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

L'historien Marc Ferro, pour qui j'ai une estime immense, racontait hier sur France Inter comment il avait eu des problèmes avec l'URSS de Brejnev dans les années 70 pour avoir exhumé dans un de ses films des propos de Lénine qui regrettaient explicitement que l'Union soviétique soit dirigée par un parti unique, et que la bureaucratie tsariste ait repris le pouvoir sous les couleurs artificielles du communisme. Il y avait aussi un texte dans lequel Lénine précisait que l'URSS n'était pas un modèle, mais juste un exemple de pays qui s'était affranchi du capitalisme - de cette modestie Staline aurait dû s'inspirer. Dommage que les sources n'aient pas été précisées au delà.

 

Il est toujours émouvant de saisir une doctrine politique à l'instant où une doctrine politique atteint l'apogée de son efficience, et de son potentiel, et se présente déjà au seuil de ses contradictions, de son déclin, au seuil du temps où elle devra se dévoyer pour survivre. Ce fut le cas du communisme soviétique dans les derniers mois de la vie de Lénine. Le cas aussi du socialisme internationaliste dans les années 1910-1911.

 

platon.jpg

On devrait aussi étudier ce moment-là dans le nazisme (mais qui est capable d'étudier sereinement le nazisme de nos jours ?) ou dans le système politique américain à l'époque des Pères fondateurs. Il y a toujours un moment où la doctrine vacille, où elle ne tient plus la route, où elle ne peut rester sur la scène politique sans se renier plus ou moins, sans bricolages.

 

Au fait, j'ai appris récemment que les Pythagoriciens ont pris le pouvoir en Grande Grèce (le Sud de l'Italie, qui était le Far West des Grecs et le lieu de toutes les expérimentations) au Vème siècle av. JC. Si vous avez des éléments historiques sur cette expérience, je suis preneur. Les républiques religieuses (monastiques, philosophiques), m'intriguent beaucoup. Les royaumes aussi. Les régimes d'Akhénaton et d'Asoka, la république jésuite du Paraguay, le régime chiite communiste du Bahrein au Moyen-Age, les républiques de Cromwell et de Calvin, celle de Savonarole. Quand tout un pays devient un monastère ou le champ d'expérimentation d'une secte, un laboratoire.

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Les Balkans et la modernité austro-hongroise

4 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE

Après avoir décrit la réception du nouveau commandant militaire (autrichien) de la ville de Visegrad par le pope, le hodja (prêtre musulman), le rabbin et le directeur de la medersa lors du placement de la Bosnie-Herzégovine sous le protectorat des Habsbourg en 1878, Ivo Andric, prix Nobel de littérature en 1961, raconte, dans son roman « Le Pont sur la Drina » de 1945 (p. 152 de la version de poche actuelle), que Kusturica adaptera bientôt à l'écran :

 

visegrad.JPG« A l’automne, les soldats (autrichiens) commencèrent à quitter la ville. Petit à petit, sans qu’on le remarquât, leur nombre diminua. Seuls restèrent les détachements de gendarmerie. Ils s’installèrent dans des appartements, en vue d’un séjour permanent. Dans le même temps commencèrent à arriver des fonctionnaires, des employés de l’Administration de grades plus ou moins importants, accompagnés de leurs familles et de leurs domestiques, suivis d’artisans et de spécialistes dans certains domaines et métiers encore inconnus chez nous. Il y avait des Tchèques, des Polonais, des Croates, des Hongrois et des Allemands.

 

Il semblait au début qu’ils avaient échoué là par hasard, selon les caprices du vent, et qu’ils venaient vivre ici de façon provisoire, pour partager plus ou moins avec nous la façon dont on avait toujours vécu dans ces contrées, comme si les autorités devaient prolonger pendant un certain temps l’occupation inaugurée par l’armée. Cependant, de mois en mois, le nombre d’étrangers augmentait. Ce qui surprenait le plus de gens de la ville et les emplissait à la fois d’étonnement et de méfiance, ce n’est pas tant leur nombre que leurs incompréhensibles et interminables projets, l’activité débordante et la persévérance dont ils faisaient preuve pour mener à bien les tâches qu’ils entreprenaient. Ces étrangers ne s’arrêtaient jamais de travailler et ne permettaient à personne de prendre le moindre répit ; ils semblaient résolus à enfermer dans leur réseau – invisible, mais de plus en plus perceptible – de lois, d’ordonnances et de règlements la vie tout entière, hommes, bêtes et objets, et à tout déplacer et transformer autour d’eux, aussi bien l’aspect extérieur de la ville que les mœurs et les habitudes des hommes, du berceau à la tombe. Ils faisaient tout cela avec calme et sans beaucoup parler, sans user de violence ou de provocation, si bien que l’on n’avait pas à quoi résister. Lorsqu’ils se heurtaient à l’incompréhension ou à des réticences, ils arrêtaient immédiatement, se consultaient quelque part sans qu’on le vît, changeaient seulement d’objectif ou de façon de faire, mais parvenaient quand même à leurs fins. Ils mesuraient une terre en friche, marquaient les arbres dans la forêt, inspectaient les lieux d’aisances et les canaux, examinaient les dents des chevaux et des vaches, vérifiaient les poids et les mesures, s’informaient des maladies dont souffrait le peuple, du nombre et des noms des arbres fruitiers, des races des moutons ou de la volaille. (On aurait dit qu’ils s’amusaient, tant ce qu’ils faisaient paraissait incompréhensible, irréel et peu sérieux aux yeux des gens.) Puis tout ce qui avait été fait avec tant d’application et de zèle s’évanouissait on ne savait où, semblait disparaître à jamais, sans laisser la moindre trace. Mais quelques mois plus tard, et même souvent un an après, lorsqu’on avait complètement oublié la chose, on découvrait tout à coup le sens de toute cette activité, apparemment insensée et déjà tombée dans l’oubli : les responsables des quartiers étaient convoqués au palais et se voyaient communiquer une nouvelle ordonnance sur la coupe des forêts, la lutte contre le typhus, le commerce des fruits et des pâtisseries, ou encore sur les certificats obligatoires pour le bétail. Et avec chaque ordonnance, l’homme en tant qu’individu se voyait imposer plus de restrictions et de contraintes, alors que la vie collective des habitants de la ville et des villages se développait en se structurant et en s’organisant.

 

Mais dans les maisons, chez les Serbes comme chez les musulmans, rien ne changeait. On y vivait, on y travaillait, on s’y amusait à la manière d’autrefois. On pétrissait le pain dans la huche, on grillait le café dans la cheminée (…).

 

L’aspect extérieur de la ville, par contre, changeait rapidement et de façon visible. Et ces mêmes gens qui, dans leurs foyers, perpétuaient en toute chose l’ordre ancien, sans songer à le modifier, acceptaient plutôt bien ces changements dans la ville. »

 

On a là un exemple intéressant de colonisation « douce ». Plus douce sans doute que la réquisition de la main d’œuvre ou les confiscations brutales de terre dans les colonies africaines ou asiatiques des pays européens à la même époque. Mais on ne peut négliger le fait que cette dimension « indolore » existait aussi dans les pays du Sud et qu’elle produisit sans doute beaucoup plus d’effets déstabilisateurs encore que les actions violentes.

 

Le rapport des Balkans (et peut-être de tous les pays méditerranéens) à l'Europe suit ce schéma depuis plus de cent ans.

 

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L'hommage de Bertrand Russell à Robert Owen

4 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités


Bertrand Russell - Histoire des idées au 19e siècle, Gallimard 1951 (p. 140) - à propos de Robert Owen, qu’il considère comme « le fondateur du socialisme » (p. 134) qui « ne fut pas tout à fait un sage, mais (…) fut un saint » :

robert-owen.jpg« Il n’est guère aisé de porter un jugement exact sur l’œuvre et l’influence d’Owen. Jusqu’en 1815, il se révèle comme un homme essentiellement pratique, réussissant dans tout ce qu’il entreprend, et ne se laissant pas égarer par ses impulsions de réformateur dans des entreprises impossibles. A partir de ce moment, sa vision s’élargit, mais il perd sa sagacité de la pratique quotidienne. Dans ses essais pour transformer le monde, il échoua par impatience, parce qu’il n’accorda pas assez d’attention au point de vue financier, et parce qu’il croyait qu’on pouvait aisément et rapidement convaincre tout le monde de ce qui, pour lui, était une vérité évidente. Son succès à New Lanark (*) l’égara, comme au début il en égara d’autres. Il avait la compréhension des machines et savait se faire aimer ; ces qualités suffisaient à New Lanark, mais as dans ses tentatives ultérieures. Il n’avait pas les qualités qui assurent la réussite d’un chef ou d’un organisateur.

Mais pour ses idées, il mérite d’être placé très haut. Il souligne l’importance de problèmes concernant la production industrielle, problèmes qui furent reconnus importants par la suite, quoique dans la période qui suivit immédiatement celle de son activité, leur importance ait été masquée temporairement par le développement du chemin de fer. Il comprit que la production accrue due aux machines conduirait à une surproduction ou au chômage, à moins qu’on ne pût étendre le marché grâce à une forte augmentation des salaires. Il se rendit compte aussi qu’une augmentation de salaires ne serait pas déterminée par les forces économiques sous un régime de libre concurrence. Il en déduisit qu’il fallait une méthode de production et de distribution plus socialisée si on voulait que l’industrialisme engendrât la prospérité générale. Le XIXe siècle, en trouvant continuellement de nouveaux marchés et de nouveaux pays à exploiter, réussit à échapper à une logique de la surproduction ; mais de nos jours, la vérité de l’analyse d’Owen commence à être évidente.

De son temps, les objections les plus sérieuses à son projet furent le principe de peuplement et la nécessité de la concurrence comme stimulant de l’industrie (…).
russell.jpg
La réponse à l’argument du peuplement  a été donnée par la baisse de la natalité. Un destin ironique a voulu que la classe ouvrière apprît finalement le contrôle des naissances, qui est essentiel au succès du socialisme, alors que les socialistes y ont été pour la plupart hostiles ou indifférents. L’autre argument est devenu moins sérieux à cause de la capacité de production accrue du travail. Lorsque la journée normale de travail était de douze ou quinze heures, sans aucun doute la crainte du renvoi était un stimulant nécessaire. Mais avec les méthodes modernes, et une organisation convenable, très peu d’heures suffiraient, et on pourrait les obtenir par une discipline qu’il ne serait pas difficile d’imposer.»

(*) une usine de 2 000 ouvrier dont il fut le patron.

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"2 000 esclaves ont mordu la poussière"

1 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

anIILa lecture des lettres de soldats béarnais de l'an II à leur famille que publiait La revue de Pau et du Béarn de 1994 (n°21) est instructive car ces lettres portent dans leur phraséologie-même la marque des armées populaires révolutionnaires comme il y en eut au 20ème siècle en Russie, en Chine, en Espagne, en Corée, au Vietnam ou en Grèce par exemple. Un détail notamment : l'appellation "esclave" pour désigner le soldat ennemi.

 

"Nous avons etés (sic - orthographe d'origine) - le 26 du present mois, mais nous avons eté vainqueurs puisque 2 000 esclaves ont mordu la poussière" (Jacques Labruche, soldat orthézien de la 4ème compagnie du 6ème bataillon du Lot-et-Garonne, à la gorge de St Sebastien de la Muga, 29 thermidor an II p. 275).

 

"Deroute complette de l'armée espagnole par notre armée. Nous les avons pris tous leurs camps, tous leurs magasains à vivres et de munitions, plus de deux cents pieces de cannon. Nous les avons fait, le 12 florea, 2 500 prisonniers avec quatre-vingt officiers et plusieurs commandans et autant de tué. Le 30 du mois floreal, nous avons eu une ataque par les fanatiques tirans et esclaves d'Espagnols ; nous les avons cy bien travailler qu'il s'en souviendront toute leur vie" (Pierre Lacase, forgeron de Corbère incorporé au 2e bataillon des Basses-Pyrénées, à la fonderie de St Laurent de Moga, 14 prairial an II p. 276).

 

Le mot "esclave" vient sûrement de l'endoctrinement politique subi par ces soldats. Mais il est révèle leur prétention claire à représenter la première armée libre du monde, celle du peuple insurgé.

 

 

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Une intervention de M. Chevènement le 13 juillet dernier

30 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

J'invite les lecteurs amateurs de réflexions sérieuses à regarder cette vidéo du sénateur Jean-Pierre Chevènement. Celui-ci, à la différence des députés communistes, du député socialiste M. Emmanuelli, de M. Dupont-Aignan et de quelques autres courageux à l'Assemblée nationale (je n'ai pas regardé le scrutin du Sénat), n'a pas voté "contre" l'opération française en Libye, mais s'est abstenu. Je le désapprouve sur ce point. Mais je dois reconnaître qu'en l'écoutant j'ai mieux saisi la nuance entre "droit d'ingérence" et "droit de protection", qui explique aussi, sans doute, que M. Mélenchon au Parlement européen ait voté au printemps en faveur du la "zone d'exclusion aérienne" au principe de la résolution 1973.

 

Il faut reconnaître que, du point de vue du droit - et le droit doit rester au fondement de nos réflexions, ce n'est pas, comme le disent les marxistes, un simple instrument de légitimation des puissants, que l'on devrait mépriser comme MM. Sarkozy, Cameron et Obama viennent eux-mêmes de le mépriser à Tripoli -, il y a effectivement cette résolution de l'Assemblée générale des Nations Unies de 2005 qui fournit au principe de protection une assise incontestable. On peut se demander quelle mouche a piqué cette assemblée en le gravant ainsi dans le marbre, et il faut voir là, une fois de plus, la marque d'une faiblesse des Etats de ce monde face à l'idéologie occidentale dominante. Mais il faut reconnaître que, dès lors que cette résolution existait, elle donnait à l'intervention en Libye une légitimité que n'avait pas, par exemple, l'opération Licorne en Côte d'Ivoire (qui lui fut simultanée).

 

Toute action conséquente pour lutter contre l'esprit de prédation de nos Etats et de nos multinationales devrait aujourd'hui oeuvrer à faire remettre en cause la résolution de 2005 par un vote contraire, ce qui ne peut être acquis que si l'on parvient à imaginer une option alternative, "non impériale" au droit de protection tel qu'il a été défini.

 

ps du 1er septembre : Toujours pas de commentaire d'actualité de ma part - mon billet sur Chevènement étant plutôt une réflexion sur les fondements du droit international contemporain. Je mentionne juste une curieuse interview d'hier selon laquelle M. Kadhafi n'avait pas de mercenaires- je n'y crois guère mais je la signale -.  Une meilleure interprétation des faits me semble se trouver ici (sous toute réserve bien sûr) Je relève aussi une déclaration assez stupéfiante du président de la République française ce matin. Beaucoup de médias étrangers la rapportent, mais aucun en France... Je laisse mes lecteurs fouiller pour deviner à quoi je fais allusion. Il va sans aucun doute se passer des choses très préoccupantes autour de l'Algérie, de la Syrie, de l'Egypte et du golfe persique dans les mois qui viennent. Ceux qui veulent faire preuve d'indépendance d'esprit trouveront probablement là matière à exercer leurs neurones sur ces sujets.
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Romain Rolland et Nietzsche

28 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

"Je ne veux pas aller plus loin sans règler mon compte avec Zarathustrâ. Il ne faudrait pas croire que je l'eusse lu (*). Je ne connaissais, à cette date, rien de Nietzsche, que quelques mots de Malwida (**), qui n'avaient point retenu mon attention. L' "idéaliste" avait pourtant été son amie, et Nietzsche lui avait montré plus de clairvoyante affection et de respect que l'égoïste Wagner, qui jugeait des gens d'après le degré d'admiration aveugle et les services que lui et son art pouvaient attendre. Et cependant, Malwida tenait plus de compte de celui des deux qui tenait d'elle le moins de compte ; et docilement, selon la consigne de Bayreuth, elle appréciait Nietzsche en fonction de servant du temple : dès l'instant qu'il en était écarté, elle l'écartait de sa pensée. Il la gênait. Elle admirait L'Origine de la Tragédie, mais elle jetait le manteau sur les écrits qui avaient suivi ; elle attribuait à la maladie tout le génie du Dionysos déchaîné. - Et c'est pourquoi je n'en connus rien, avant que, rentré de Rome à Paris, deux ans plus tard, j'aie reçu, par un article décoloré de la Revue des Deux Mondes, le reflet Zarathustrâ, - le rugissant écho du "lion qui rit"..

 nietzsche.jpg

Et cependant, je l'avais, longtemps avant de le connaître, entendu rugir en moi. Nous avons été ainsi nombre de jeunes hommes, qui respirions l'atmosphère nietzschéenne, avant de savoir même que Nietzsche existât. Cela ne surprendra que ceux qui croient que ce sont les grands hommes qui créent l'atmoshère de leur temps. Les grands hommes son ceux qui traduisent avec le plus d'éclat l'âme du temps qui va naître et ses effluves. Mais ces effluves nous baignent, sans que nous eussions besoin qu'un de nos aînés nous les révélât. Nietzsche a été le major de notre promotion ; mais notre promotion s'était formée sans lui ; et j'en sais même, parmi nous, qu'il a gêné, comme Suarès(***), qui s'est longtemps refusé à le lire, par dépit de retrouver dans ses écrits ce que son propre instinct lui faisait découvrir N'ayons de crainte pour l'Amérique ! Faute d'un Christophe Colomb, il s'en trouvera toujours d'autres, pour découvrir le Nouveau Monde. Le vent mène la barque. Gloire au vent !"

 

Romain Rolland - Mémoires (p. 106-107)

 

Note personnelle

*en 1890. Rolland a alors 24 ans

** Malwida von Meysenbug qui a 74 ans à l'époque vit à Rome où l'a rencontrée Rolland l'année précédente

*** André Suarès, camarade de promotion de Rolland à Normale Sup'

 

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Penser à 40 ans

25 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

diderot.jpgPour être un grand intellectuel il vaut mieux être un professeur. Non seulement parce que les professeurs ont plus de temps que les autres, mais aussi, parce qu'ils ont l'habitude d'avoir affaire à des publics crétins, ils savent répéter la même chose tous les ans et maîtrisent les techniques pour faire entrer leurs théories dans les cerveaux des autres (c'est une habitude de la violence symbolique). Car le triste sort du grand intellectuel est effectivement de passer sa vie à essayer de faire comprendre aux autres ce qu'en quelques années il a réussi à entrevoir. Bien que n'étant pas, en ce qui me concerne, un "grand intellectuel" je constate à mon humble niveau combien de patience et d'obstination il faut pour réellement faire comprendre ce qu'on a à dire : ainsi auprès des rares personnes qui ont lu "10 ans sur la planète" par exemple, je me rends compte que la plupart du temps elle me font des remarques comme si elles ne l'avaient pas lu dutout. C'est simplement que ce que j'y ai écrit (noir sur blanc et souvent en de longs paragraphes) a glissé sur elles comme l'eau sur les plumes d'un canard. Le plus dur étant de voir que même les disciples chevronnés qui connaissent par coeur des phrases de leur maître la plupart du temps en trahissent la pensée et le style, preuve qu'on ne peut guère transmettre sa vision des choses au delà de quelques formules qui deviennent très vite stéréotypées et réductrices.

 

Mais pour cette raison qu'ils ne sont "que" des professeurs beaucoup d'intellectuels se trouvent rapidement limités et stérilisés dans leurs facultés les plus prometteuses. Parce qu'ils butent en permanence sur la médiocrité de leur auditoire et de leurs collègues-rivaux (eux-mêmes diminués par la médiocrité de leur propre auditoire) et sur le caractère répétitif de leur travail, ces professeurs deviennent rapidement des caricatures d'eux-mêmes.

 

Ont échappé à cette fatalité les prophètes au désert, les artistes etc, mais au prix souvent d'une plus grande opacité de leur message, même à leurs propres yeux.

 

Qu'on soit un grand intellectuel ou un tout petit comme moi, il me semble qu'en tout état de cause la solution est de ne travailler que pour soi, sans dutout espérer être compris. Il faut aimer la vérité, je veux dire aimer savoir, se détromper, accéder à des stades supérieurs de lucidité, simplement pour être soi-même dans le vrai, et tant pis si l'on vous suit ou pas, si l'on est utile ou pas.

 

A 40 ans on a la chance de pouvoir contempler 30 ans de sa propre vie intellectuelle qui correspondent souvent, au moins partiellement, à 30 ans d'échanges avec les idées de son temps auxquelles on adhérait avec plus ou moins de ferveur, ou dont on a toujours voulu se distancier, avec plus ou moins de pertinence. On peut mesurer tout ce qui a changé, et évaluer le bien-fondé de ces changements. Par exemple, pour notre époque, le fait que la religion du verbe et de la psychanalyse ait laissé place à la religion du corps et des traitements neuroleptiques. Après s'être trompé en suivant telle croyance (par exemple dans mon cas, toute la logomachie freudienne voire parfois lacanienne), on est moins enclin à suivre les nouvelles (si j'ai beaucoup écrit en anthropologie du corps, c'était pour démystifier le logocentrisme des philosophies des années 70-80, mais je ne souscrit nullement à la nouvelle thématique de notre "animalité" par exemple, il faudra qu'un jour je m'explique à moi-même en détail - peut-être dans un livre - pourquoi )...

 

A 40 ans beaucoup de choses, de situations personnelles, d'événements de l'actualité etc, revêtent des airs de déjà vu. On repère des mécanismes identiques. On s'amuse à remarquer les petites différences, mais les similitudes font naître des catégories, qu'on peut, si l'on aime ordonner les idées, articuler entre elles. Par exemple la catégorie des "prises de villes par des puissances impériales" où l'on peut rapprocher Bagdad de Tripoli, et même de Barcelone en 1939, faire des comparaisons, et jouir de cette supériorité existentielle que l'expérience accumulée (c'est-à-dire  pour un intellectuel la mise en connexion des idées et des faits) vous fait ressentir par rapport à la nudité de l'événement, dont la nouveauté est toujours bien moins virginale que celle de ceux qui surgissaient dans votre quotidien à 20 ans...

 

Il faudra bien qu'un jour je vous en dise/ je M'en dise plus sur tout cela...

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Deux échecs historiques : la Réforme protestante et la Révolution française en Béarn

22 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn

drapeau-b-arn.pngDepuis quelques années sur ce blog nous avons périodiquement l'occasion de nous intéresser aux réformes politiques ou religieuses. Malheureusement nous ne disposons pas de données très précises sur les réformes anciennes comme celles d’Akhénaton, de Zaratoustra, la révolution bouddhiste, l’apparition du monothéisme chez les Isréaélites ou le développement du christianisme dans l’empire romain.

Nous possédons en revanche des éléments plus détaillés sur de réformes plus récentes : l’essor du protestantisme au 16ème siècle, et la révolution française de 1789-1794. La lecture de la Revue de Pau et du Béarn de 1994 (numéro 21), me donne l’occasion de mieux saisir la réalité sociologique de ces réformes qu’on peut considérer, s’agissant du Béarn, comme des réformes « par en haut », dans la mesure où dans cette province la base sociale qui leur était favorable fut à l’origine des plus réduites.

Commençons par dire un mot de la conversion du Béarn au protestantisme.

Je partirai ici de l’article du professeur britannique Mark Greengrass (Revue de Pau et du Béarn n°21 p. 37). On a au début du 16ème siècle, un royaume de Navarre (capitale Pau – population du royaume 150 000 habitants, comparable à certain Etats princiers allemands) avec des institutions (fors) revitalisée par Henri II d’Albret (cour d’appel, chambre des comptes), ce qui permit un bon état financier, le maintien de la monnaie, l’organisation de milices, la fortification « à l’italienne » de Navarrenx, renforcement du caractère électif de la royauté et du rôle de son conseil.

Selon une légende les Béarnais étaient originaires de Berne en Suisse. L’indulgence des Albret à l’égard du protestantisme serait à l’origine de la reconnaissance papale de l’annexion de la Navarre du sud par l’Espagne en 1512. Le premier groupe protestant apparut à Pau en 1545 grâce à la tolérance des institutions, à l’époque où la république de Genève dirigée par Calvin est à son apogée. Les fors n'accordaie,t qu’un pouvoir limité aux magistrats civils en matière d’hérésie, et les évêques d’Oloron et Lescar étaient des clients des Albret. Gérard Roussel de Meaux (membre d’un cercle « pré-protestant ») avait été nommé évêque à Oloron par l’entremise de Marguerite de Navarre (Marguerite d’Angoulême, femme d’Henri II et sœur de Françoi Ier qui vient de mourir). Selon Florimond de Raemond, Roussel à Nérac et Oloron supprima dans ses messes l’élévation de l’hostie et référence aux Saints et à la Vierge, mais le point est contesté.

Le protestantisme en Béarn est d’emblée une religion de l’élite francophone, « dont l’horizon dépassait les limites du pays » et qui habitait à Pau. Gentilshommes et dames de la cour des Albret, étudiants de Bordeaux et Toulouse, commerçants, médecins, quelques artisans.

Jeanne d’Albret née à St Germain en Laye en 1528, et reine de Navarre depuis la mort de son père en 1555 proclame sa foi protestante calviniste à noël 1560 à Pau. Mais des résistances perdurent : aussi bien le Conseil souverain que les Etats de Béarn sont loin d’être entièrement protestants (et son mari Antoine de Bourbon resté catholique). Les barons de Béarn, qui ont des attaches familiales en Navarre espagnole, s’opposent aussi à la Réforme (et notamment à la suppression du défilé de la fête du Corpus Christi), ainsi que les bergers des vallées (qui craignaient de ne plus pouvoir faire paître leurs troupeaux en Espagne).

Avec l’aide du pasteur Merlin formé à Genève et du théologien Pierre Viret envoyé par Calvin, Jeanne fait avancer la Réforme en envoyant des commissaires protestants dans les villages, puis en interdisant par des ordonnances de 1566 à l’Eglise catholique de recevoir des dons et legs. Toutefois la résistance populaire demeura très forte, contre les prédicateurs calvinistes allant même jusqu’à une tentative d’insurrection (Pentecôte 1567) déjouée seulement par la défection de certains de ses membres.

En 1569, profitant d’un voyage de Jeanne d’Albret à la Rochelle pour soutenir Condé et Coligny, Charles IX saisit les terres de la maison de Navarre et envahit le Béarn. L’armée catholique du baron de Terride occupe le Béarn pendant 2 mois, mais la forteresse de Navarrenx où se sont réfugiés l’armée et les protestants résistent. L’armée protestante du comte normand de Montgomery libère les assiégés et écrase l’armée catholique française. Jeanne d’Albret victorieuse, s'appuyant sur la soif de revanche des calvinistes, édicte alors en novembre 1571 des ordonnances inspirées par Pierre Viret (qui est premier ministre mais mourra peu avant la promulgation des ordonnances) pour « bannir toute fausse religion, idolâtrie et superstition » du Béarn. Elles prohibent la magie, la sorcellerie, la danse, les chansons grivoises, les jeux de hasard, l’usure, le blasphème et un grand nombre de délits sexuels. Tous les revenus ecclésiastiques sont transférés à l’église calviniste (ce qui n’eut pas d’équivalent ailleurs en France).

Apparemment (et selon Greengrass ce fut aussi la règle ailleurs en Europe), le protestantisme eut du mal à gagner le cœur des paysans. La liturgie met du temps à être traduite en béarnais (ainsi que les Psaumes de David) et en basque (on traduit le Nouveau testament pour la Basse-Navarre). Le clergé protestant se complaît dans un registre savant. Le nombre de pasteurs décline de 80 à 60 en 25 ans. Une part du budget ecclésiastique va à l’effort de guerre, et les jeunes formés à l’université d’Orthez n’ont pas encore l’âge pour devenir pasteurs. Le Conseil souverain du Béarn résista une première fois en 1576 à la tentative d’Henri (futur Henri IV) d’imposer une restauration du catholicisme. En 1599 il limita autant que possible l’application de l’édit de Fontainebleau qui était pour le Béarn l’inverse de l’édit de Nantes en France. Dès 1603 le catholicisme renaît en Béarn. A Jurançon (près de Pau et qui était dans le périmètre de prédication d’un pasteur palois), d’après les baptêmes enregistrés, on estime la communauté catholique à 500 personnes (10 %) de la population. Ceux-ci obtiennent à nouveau de l’influencé au sein du Conseil souverain, rachètent leurs terres. Et quand Louis XIII annexe le Béarn en 1620, le protestantisme s’effondre comme un château de cartes.

valmy_.jpgVenons-en maintenant, deux siècles plus tard, à la Révolution française de 1789-1794. L’article du lieutenant-colonel Louis Cedelle (dans la même livraison de Revue de Pau et du Béarn p. 207 et suiv) nous propose une approche intéressante du phénomène à partir non de l’étude des villes, mais d’une chronique de cette révolution dans un petit village de 3 000 habitants, à une dizaine de kilomètres au sud de Pau sur la route des montagnes, Gan.

Qu’apprend-on sur la manière dont la révolution française s’est déployée dans ce microcosme ?

En 1789, la communauté de Gan était dirigée, comme ailleurs en France par un noble, De Peyre-Guilhempau, qui avait acheté l’office de mire, assisté de trois « jurats » et d’un conseil de onze représentants. La communauté, qui jouit de certains privilèges fiscaux depuis 1686, ne rédige son cahier des doléances qu’avec retard (le 16 mai, alors que les Etats-généraux à Versailles sont réunis depuis le 1er mai). Elle n’y demande que l’allègement de certains impôts et taxes.

La 4 août à Paris l’assemblée nationale a voté l’abolition des privilèges. Le 28 octobre une émeute a lieu à Pau, capitale du Béarn. L’avocat Mourot provoque une assemblée extraordinaire des députés de la région paloise qui proclament l’intégration à la France.

Le 12 novembre l’assemblée constituante crée les municipalités. Gan va devoir recenser ses habitants – et notamment ses « citoyens actifs », assez riches pour voter, environ 400 – ce qui donne lieu à des polémiques entre conservateurs et révolutionnaires (plusieurs décomptes seront publiés).

Le 12 février 1790, les citoyens actifs réunis à l’église élisent un maire, Sere, qui était déjà un des représentants dans l’ancienne communauté. Un autre ancien représentant fait parie des 12 « notables » membre de l’assemblée municipale. Ferran l’ancien greffier est nommé secrétaire-greffier et l’on jure fidélité « à la nation, à la loy et au roy ».

Des conflits apparaissent entre anciens jurats et nouveaux officiers municipaux. Sere saisit l’intendant d’un refus d’anciens jurats de lui verser des intérêts de son ancienne charge de lieutenant du maire. La remise des comptes et des archives est laborieuse.

Le 3 octobre 1790, Serre ayant été élu au directoire du district de Pau, c’est Jean-Pierre Rances qui est élu avec 8 voix d’avances. Mais l’élection est contestée car le curé Monségu a voté comme citoyen actif alors qu’il n’a pas prêté serment à la constitution civile du clergé. L’ancien maire Guillempau et les anciens jurats se plaignent de ne pas figurer dans la nouvelle liste des notables et officiers municipaux, ce qui laisse penser qu’un clivage important existe entre les esprits acquis au nouveau régime et les autres. Dès avril 1791 de affiches pro-ancien régime sont placardées. Des réunions secrètes ont lieu où, selon les délibérations du conseil il est décidé d’assassiner les chefs patriotes (cela se reproduira en 1792), il faut alors assurer la paix civile avec des gens « de confiance »

Autre signe de la difficulté de la révolution à impose sa loi, en 1791 beaucoup de Gantois refusent de porter la cocarde ou portent des cocardes fantaisistes

Le 11 juillet 1792 les Prussiens avançant vers Paris (juste avant Valmy), l’assemblée a proclamé « la patrie en danger ». Un décret national a été signé le 8 juillet qui décide que le conseil municipal sera permanent pour faire face aux dangers. Les officiers municipaux assurent leur tâche à tour de rôle et le conseil doit se réunir tous les dimanches. L’ordre est répercuté à Gan le 27 juillet 1792 mais les conseillers municipaux s’en acquitteront sans zèle. Il faudra de nouvelle mesures de la convention nationale, et un arrêté du représentant en mission montagnard d’Artigoyte à Auch le 11 novembre 1793 déclarant suspect tout notable ou officier municipal à deux réunions d’affiler (p. 211). La présence aux conseils reste des plus irrégulières et pourtant personne ne sera déclaré suspect pour ce motif.

Rance ayant été élu à son tour au directoire du district de Pau le 13 décembre 1792, le 6 janvier 1793 (la France est désormais une république) le chirurgien Fourticot, 64 ans, est élu maire. Cachou ancien représentant sous l’ancien régime fait partie des  sept nouveaux officiers municipaux, ce qui manifeste une certaine continuité. C’est que le scrutin tenu à l’issue des vêpres a subi la pression des royalistes menés par Guillempau qui avaient demandé de renvoi : précédemment ils avaient nommé une nouvelle municipalité entre eux alors que le président avait levé la séance, élection annulée par le district de Pau.

Guillempau continuera à répandre des rumeurs contre l’équipe de Fourticot et à tenir des assemblées nocturnes contre elle. Le nouveau conseil municipal républicain compte en majorité des cultivateurs, et des petits artisans, mais les étiquettes sont trompeuses. Rances ancien maire qui figure comme « cultivateur » en 1789 faisait partie des contribuables ayant versé la contribution patriotique, c’est un rentier.

La municipalité manque de personnel pour l’Etat civil (un temps confié au curé Antoine Simon Maluquer), et pour l’instruction publique.

En avril 1793, des réunions séditieuses se poursuivent (p. 218). Les nobles s’opposent à leur désarmement. Monestier du Puy de Dôme prend un arrêté pour éloigner les nobles des frontières et les déporte « en deçà du gave de Pau ». C’est notamment le cas d’Antoine Peyre-Guilhempau. Mais en fait ils sont placés en résidence à Pau et reviennent en « permission » à Gan où ils continuent d’organiser des incidents et des « attroupements contre-révolutionnaires »

Une société populaire de défense de la révolution liée au club de Pau des « Amis de la constitution » n’est crée que tardivement, le 11 août 1793 pour lire la presse républicaine dan une salle du presbytère.

Cette société est née dans la foulée d’une initiative des patriotes qui décidèrent la veille de faire brûler en place publique les chaises des aristocrates qui ne se rendaient pas à la messe (sic) – la municipalité ferma les yeux.

La loi du 17 septembre 1793 définit les suspects et ordonne leur arrestation, Bibe fin octobre comme « aristocrate et fanatique », Peyre-Guilhempau « cultivateur » pour propos inciviques au même moment.  Arrêtés juste pour une dizaine de jours. Fourticot lui-même et son ami Vignau seront classés suspect en janvier 1794 sur une dénonciation non fondée puis ils reprendront leurs fonctions.

Thermidor reconduira Fourticot comme maire, tout en réintroduisant le royaliste Bibe comme assesseur. En janvier 1795 Peyre-Guilhempau aura l’audace de se représenter à la mairie pour réclamer les armes qui lui furent confisquées et demander un certificat de civisme

Chaque village voulait sa garde nationale (pour Jurançon voir ici). Gan eut 6 compagnies de cent hommes (mais il n’y a qu’une centaine de fusils). On demandera en vain des gendarmes.

Quelques dizaines de soldats mobilisés en 1791 pour les guerres. Puis 200 hommes pour la levée des soldats de l’an II. Puis en août 1793 on ignore combien de soldats furent mobilisés par la « levée en masse ». Problème des réquisitions de bétail et de grain, de billes à jouer, de papier, des savetiers. En 1794 inondations et grêle.

Sur le plan religieux le curé Monségu était réfractaire. Il menaça de poignarder son vicaire Barat en juin 1791 qui donnait des messes à la maison des pauvres. Le curé à partir de 1790 refusa de lire les documents officiels. En octobre1791 l’abbé jureur Maluquer fut élu curé, mais Monségu refusa de céder et occupa le presbytère. Le maire dut envoyer un détachement de la garde nationale à la cure où il s’était enfermé. Le curé s’échappa à cheval par la route de Lasseube. Sa servante fut mise en prison, mais Monségu la fit libérer par le tribunal du district. Monségu mourut en janvier 1892. Après mars 1794 (déchristianisation) Maluquer et les prêtres jureurs du haut de Gan défroquent par amour de la constitution. Le maire Fourticot transforme l’église en Temple de la Raison et faisait détruire l’autel, les tapisseries et les statues. Mais en l’absence de Fourticot, Vignau fit une déclaration selon laquelle il fallait laisser les gens pratiquer la religion qu’ils voulaient. En 1795  l’ancien curé jureur (ils étaient de moins ne moins nombreux) d’Audejos Cuyeux allait reprendre les offices à l’église

En juillet 1800 le préfet désignait Peyre Guilhempau maire qui nommait ses amis au conseil. Certains gantois s’en émurent car il y avait parmi eux des déserteurs et des analphabètes. Le préfet demanda qu’on lui propose une liste. Fourticot sollicité refusa car il préférait s’occuper de ses malades. Il y eut des règlements de compte contre certains républicains (le vieux secrétaire Ferran, le juge de paix ex-maire Rances). La nouvelle équipe municipale est donc monarchiste. Dès l’Empire à Gan c’est comme si la Révolution n’avait pas eu lieu.

Entre la Réforme du XVIème siècle et la Révolution de 1789 on a donc ainsi deux exemples de changements politiques et moraux imposés « par le haut » et très influencés par les événements parisiens qui dans une région reculée comme le Béarn ne laissent qu’une empreinte éphémère. Dans les deux cas les problèmes sont les mêmes : manque de personnel d'encadrement, décalage entre ceux-ci et les croyances du petit peuple, impossibilité de s'enraciner dans le temps, dans un contexte de guerre où les situations sont précaires. Tout cela faisait des transformations politiques et religieuses de la région des échecs programmés.
 

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Information Libye

22 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Comme toujours lorsque l'histoire s'accélère, des informations pleuvent de toute part. Et la demande d'information se fait plus vive, notamment d'information alternative. On a affaire alors, dans ce registre comme dans celui de l'information officielle, à des mélanges de réalité vraie et d'intox. C'est notamment le cas aujourd'hui avec la chute de Tripoli. Ayant fait voeu de tenir ce blog plus éloigné de l'actualité, je ne m'astreindrai point au travail de tenter de faire la part du bon grain et de l'ivraie (et d'ailleurs personne ne me le demande). Simplement à ceux qui se sentiraient un peu perdus sur la toile et qui chercheraient des informations pluralistes, je conseillerai simplement d'aller jeter un coup d'oeil sur Aporrea.org, Ria Novosti en français, Russia Today, et même du côté du Réseau Voltaire, même si tout n'est pas fiable dans ce qu'on peut y trouver (Meyssan qui est àTripoli a fait savoir ce matin sur le Net que les Etats-Unis ont donné ordre de l'exécuter, mais qu'il aurait trouvé une protection diplomatique - difficile de vérifier l'info, car Meyssan n'est pas toujours crédible, par exemple depuis quelques jours il répercutait beaucoup la propagande kadhafiste, ce qui empêchait ses lecteurs de prendre conscience des effets de l'avancée de l'OTAN et des troupes du CNT - mais il est bon de savoir que peut-être en effet un fatwa américaine pèse effectivement sur ce journaliste). On parle de "bombes sonores" employées par l'OTAN, de tirs aveugles, de plsu de mille civils tués... Vrai ou faux ? A l'époque de la prise de Bagdad on avait évoqué l'emploi d'une bombe "MAM", puis l'info n'a jamais plus été reprise. En tout cas le lecteur-citoyen est bien sûr invité à diversifier ses sources d'information, c'est même un devoir absolu par les temps qui courent... Quant à ceux qui voudraient peser sur le cours des événements, par exemple en prêtant secours aux fonctionnaires libyens exposés à la répression des nouveaux vainqueurs de la guerre civile, je ne dispose d'aucun élément pour les renseigner ou les orienter... Les "anti-impérialistes" n'arrivent même pas à former des sites Internet en commun, vous n'allez quand même pas leur demander de mettre en place des actions concrètes !

 

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Réorientation du blog

19 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

p1000121.jpgEn Libye l'étau se resserre sur Tripoli. Ces progrès seraient liés à des livraisons d'armes qataris via la Tunisie et au "soft power", notamment la corruption par l'argent des officiers loyalistes. Cela a marché avec Saddam Hussein, avec les Talibans, cela marche aujourd'hui en Libye. L'argent achète tout, c'est la vie...

 

On peut lire sur la toile un article d'un sociologue camerounais qui expose que la Libye de Kadhafi est bombardée parce qu'elle contribue à hauteur de 50 millions de dollar au projet de satellite africain Rascom 1 et pour sa participation au Fond Monetaire Africain, à la Banque Centrale Africaine, et à la Banque Africaine Des Investissements. Il estime que l'Algérie pourrait être une cible des Occidentaux au même titre que la Libye en raison de ses réserves en devise susceptibles de rendre service aux pays africains. Sans doute ce texte rationalise-t-il à l'excès les raisons de notre intervention militaire qui tiennent selon moi à trois facteurs beaucoup plus "impulsifs" : la pression des opinions publiques française, britannique et étatsuniennes travaillées depuis des années par l'antikadhafisme des médias (une antikadhafisme certes lié au passif de l'engagement du personnage dans des causes impopulaires en France comme le panarabisme et le panafricanisme) et une volonté de voloriser l'alliance militaire franco-britannique sur un terrain militaire concret. Mais les éléments informatifs sur les choix d'investissement de Kadhafi sont intéressants.

 

Dans l'affaire syrienne c'est autour de Moscou que l'étau se resserre. On multiplie les appels à la démission de Bachar El Assad pour "compenser" l'impuissance du Conseil de sécurité imputée au véto russe. Pourtant la presse russe n'est pas très tendre avec Damas. Et à juste titre. On ne sait pas trop ce qu'il se passe en Syrie, du fait du black out gouvernemental. Il y a peut-être des ingérences saoudiennes(*), des bandes armées infiltrées de l'étranger. Mais il semble aussi y avoir un appareil répressif qui "se lâche" sans limite contre les civils. Et c'est cela que l'opinion publique occidentale à juste titre ne supporte plus. Il est sans doute un peu injuste d'imputer à Bachar-El-Assad l'intégralité de la répression, car déjà à l'époque de son père les services de sécurité n'étaient pas complètement contrôlés par le pouvoir civil. Mais à tout le moins il devrait démissionner. La perversion du système mondial actual tient au fait que les chefs d'Etat impliqués dans des répressions - réelles ou surestimées - sont dissuadés de démissionner par la menace d'un jugement devant la coup pénale internationale (menace qui plane même sur les pays non adhérents à la convention qui définit sa compétence comme on l'a vu en Libye). Cela dit tout cela est assez complexe : le président soudanais inculpé par cette même cour n'a pas l'air d'être trop inquiété. En tout cas l'impossibilité d'avoir une justice impartiale au niveau mondial est un facteur de déséquilibre supplémentaire. On le voit aussi avec toutes les suspicions qui entourent le tribunal spécial sur le Liban. Quant à la Syrie en tout cas, même si Moscou ploie, on se demande avec quels avions on attaquera Damas. Peut-être sollicitera-t-on à nouveau nos amis du Qatar (ceux qui achètent tant de choses en France avec les profits qu'ils tirent de la mondialisation) ? Et surtout quel régime mettre en place à la place du Baas ? C'est le même problème qu'en Libye (où on s'est rendu compte que l'opposition n'était pas si recommandable). Peut-être reprendra-t-on des cadres du Baas comme ce fut fait en Irak, en les repeignant aux couleurs de pseudo-démocrates pro-occidentaux, dans le cadre d'un régime parlementaire assez factice sur le modèle de Bagdad (un régime si "tendre" en Irak que Tarik Aziz demande à être exécuté plutôt que de continuer à croupir dans ses geôles, ce qui doit être le cas de bien d'autres opposants politiques moins connus). Honnêtement je ne crois pas qu'il faille défendre le régime baassiste, tous ces vestiges du nationalisme arabe comme Assad ou Kadhafi ne peuvent plus apporter grand chose à la jeunesse arabe, mais je ne comprends pourquoi l'Occident s'obstine à penser que c'est à lui de décider quel mode de gouvernement (ou de "gouvernance") doit s'y substituer... Si le régime d'Assad a perdu la confiance du peuple, il s'effondrera de lui-même, parce que son système de sécurité se fissurera de l'intérieur. Les Occidentaux n'ont rien à faire dans cette histoire.

 

En Asie, les tensions perdurent. La Corée du Nord menace celle du Sud à nouveau - mais cette année je n'ai pas eu le temps de regarder l'origine de ce nouveau contentieux (en général la responsabilité est un peu trop facilement imputée à Pyongyang). Les manoeuvres militaires étatsuniennes au large de la Chine et cet inquiétant conflit des Spartleys (mais pourquoi diable les Chinois revendiquent-ils un archipel aussi éloigné de leurs côtes ?) s'ajoutent au chaos politique qui commence à s'installer au Népal. Par ailleurs, il y a quinze jours des jets militaires étatsuniens ont violé l'espace aérien srilankais, une nouvelle qui n'a rien de sensationnel, mais qui participe d'un climat potentiellement belliqueux dont ce pays à peine sorti de la guerre civile pourrait à nouveau faire les frais prochainement.

 

En Afrique la sècheresse somalienne émeut les âmes charitables (on oublie juste de rappeler qu'elle résulte en grande partie de la guerre civile entretenue par l'occupation éthiopienne pour le compte des Etats-Unis, l'Ethiopie elle-même étant saignée à blanc par ses dépenses militaires), sans oublier les effets systémiques de la globalisation sur ce pays (par exemple la destruction de la pêche côtière par les multinationales, ce qui d'ailleurs nourrit la piraterie). Au Venezuela, Chavez est affaibli par son cancer. Il paraît qu'il aurait poussé son ami Villepin à jouer les intermédiaires en Libye.

 

On pourrait aussi parler de cette crise financière - les Etats s'endettent pour renflouer les banques, les banques les châtient en baissant leur notation -, de ces attentats d'Oslo (dont il est quand même peu probable qu'ils aient été perpétrés par un homme seul), et tant d'autres symptômes d'un dérèglement profond de ce monde. Mais j'avoue baisser un peu les bras en ce moment. Je laisse tomber l'engagement et m'enferme plutôt dans la lecture des vieux livres. Il y aurait trop à faire pour remettre en ordre ce monde. De toute façon, nous avons quelques politiciens courageux (déjà cités ici) qui tiennent des propos de bon sens (même si on peut regretter parfois qu'ils n'aillent pas assez loin, ou qu'ils manquent de sens stratégiques), il est inutile que j'ajoute à leur éloquence la petite voix de ce blog. J'orienterai donc celui-ci vers des sujets qui ne font pas la "une" de l'actualité, notamment des sujets historiques, ou littéraires. C'est plus reposant.

 

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(*) J'ai souri le 8 août à 12h30 en entendant la commentatrice du journal de France culture se réjouir, fort peu impartialement, du fait "qu'enfin" des pays arabes - c'est-à-dire en fait les monarchies du Golfe persique - élevaient la voix contre le régime syrien de Bachar-el-Assad. Voilà une belle neutralité journalistique. La journaliste aurait dû ajouter "enfin les grandes démocraties que sont les pétromonarchies vont pouvoir forger une Syrie  à leur image, alignée sur les intérêts occidentaux". 

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ps : Dans le Monde diplomatique d'aout Lordon défend une démondialisation au niveau national (pas européen comme Montebourg) et fustige les membres du comité scientifique d'Attac qui dans un opuscule de juin ont jugé cette idée réac. Si même Le Monde diplo se divise, c'est que le patriotisme économique n'est plus diabolisé à l'extrême gauche.Tous les espoirs sont permis. Ils finiront par être sur la même ligne que mon Programme pour une gauche française décomplexée... avec 5 ou 6 ans de retard. Le défaut d'anticipation... c'est leur problème depuis vingt ans au moins.

 

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