Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Le blog de Frédéric Delorca

Articles récents

République française

24 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Je comprends ceux qui ne veulent pas s'engager politiquement. Notre monde est si compliqué, les individus qui le composent y sont si complexes, gérant des héritages, des sentiments et des aspirations si contradictoires. Il faut pour s'engager aujourd'hui soit une bonne dose d'aveuglement, soit avoir une position de repli - un statut privilégié - qui permette périodiquement d'oublier tous les affects, toutes les impasses, auxquels la tentative d'agir sur le monde vous a exposés.

 

Il y a quelques jours je parlais avec une édile (de gauche) de Seine-Saint-Denis originaire du sud de la France, une femme qui se démène chaque jour pour sa commune. La veille un jeune black trentenaire lui avait donné un coup de bouteille en plastique sur la tête en lui disant "tu ne comprends pas ce que je veux, je vais te le dire en français". Le jour même où elle m'avait parlé, elle l'avait croisé devant sa mairie. Il adoptait encore un ton arrogant à son encontre, mais il avait un gamin avec lui car il était papa. L'édile lui a dit, sur ce putain de ton de défi qui est une spécialité des gens de ma région (ça ressemble à l' "inat" des Serbes) : "Je n'oublierai jamais votre geste d'hier avec votre bouteille. C'est ça l'éducation que vous donnez à votre enfant ? hé bien bravo". Elle me racontait ça, visiblement fatiguée par cette altercation. "Je les ai aidés, disait-elle, je les ai accompagnés parfois comme une mère. Et voilà comment ils me remercient. Et que vont-ils apprendre à leurs enfants ? ils vont en faire des délinquants". Son "comme une mère" m'a frappé, douloureusement frappé. C'était la vérité de son propos, et la vérité de son sacerdoce d'édile. On ne pouvait rien faire contre ça. Il fallait qu'elle fût une mater mundi, la mère de ces jeunes des quartiers comme on dit. Une mère amère et déçue, une mère effrayée. Ce n'était pas la bonne manière d'aborder le problème, mais c'était celle que lui dictaient ses veines.

 

defile14juillet.jpg

En 1993, le hasard des affectations administratives m'a fait faire mon service militaire dans le bureau d'information des troupes de marine (ex-troupes coloniales) à Versailles. Je n'étais pas sensibilisé à la question coloniale comme je le suis aujourd'hui, et heureusement, car je n'aurais jamais supporté l'ambiance de cette caserne (je n'aurais même pas supporté les clichés nostalgiques de l'Indochine et de l'Afrique placardés aux murs), mais je l'étais assez pour me rendre compte que j'étais dans une ambiance très à droite. On m'y faisait écrire des notes sur le Rwanda qui vantaient la grandeur d'Habyarimana.

 

L'officier supérieur pour lequel j'avais le plus d'estime était le Lieutenant-colonel Paille (pseudonyme), un type originaire du sud de la France comme l'édile que je citais plus haut. C'était un mec immense, très musclé, très rugueux dans le verbe, mais au regard franc. L'image de la bête de guerre par excellence, le baroudeur, qui tranchait avec les officiers intellos sortis de l'école de guerre ou de Saint Cyr qu'il méprisait. Lui était issu de la base. Parfois on recevait des soldats africains, des amis de la revue "Frère d'armes". Paille avait une drôle de façon de leur taper dans le dos en les appelant "mon ami !". Il avait des considérations très stéréotypées sur les Africains : "Delorca, tu sais, les Noirs, ils sont très sympas, ils font la fête avec toi, ils rigolent. Et puis un jour tu sais pas pourquoi ils deviennent dingues, et ils massacrent tout le monde." Lui, Paille, il en avait tué des Noirs, au Tchad. Toujours sur ordre, bien sûr. Et il avait vu un ambassadeur de France ramper sous son bureau pendant que lui tirait à la fenêtre. Paille avait risqué sa peau pour les mecs des bureaux qu'il méprisait. Je ne sais pas pourquoi, mais à nos yeux, les appelés du contingent, qui étions pourtant des bobos de gauche, ça rendait ses blagues racistes presque plus convenables que la langue de bois des officiers diplômés. Il était passionné de l'Afrique, et je ne peux pas m'empêcher de songer qu'il aimait sincèrement les Noirs... à sa manière.

 

Moi-même j'ai, parmi mes oncles du côté maternel, des lieutenant-colonels Paille. Pas aussi caricaturaux que Paille, pas aussi courageux ni hauts en couleur - aucun n'est devenu officier d'ailleurs - mais qui ont été militaires de carrière oui, qui ont fait la guerre en Indochine, en Algérie, et qui vibrent devant les images du défilé du 14 juillet à la télé.

 

L'édile de Seine-Saint-Denis, et le lieutenant-colonel Paille sont les vrais piliers de notre république. Ceux qu'on n'invite pas sur les plateaux télé, ceux qui ne sont pas politiquement corrects, et qui sont aux premières loges des conséquences de notre histoire sociale et de notre histoire coloniale. Ils n'ont pas les mots pour dire ce qu'ils vivent. Ils n'ont pas de lobbies universitaires pour en faire des héros ou des victimes. Ils existent juste à l'endroit où leur destin les a placés. Et notre histoire les oubliera.

Lire la suite

Grève et manif

24 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La droite

Bien sûr il faut faire grève aujourd'hui, et manifester (le gouvernement a dit qu'il ne se sentirait inquiété que si 2 millions de gens descendaient dans les rues), et dénoncer la malhonnêteté de nos gouvernants (épluchez les dernières affaires parues ces dernières semaines dans la presse, et qui, comme par hasard, touchent les plus libéraux de nos ministres). Il faut dénoncer cette réforme des retraite envisagée seulement pour rassurer les marchés financiers, et, ainsi, combattre à travers elle la dictature des banques et des traders sur nos sociétés.

 

Journaux-3-2.jpg

Je suis juste étonné de voir qu'après avoir expliqué à tout le monde combien cette réforme des retraites était inéluctable (refrain connu, seriné à propos de chaque réforme néo-libérale depuis 30 ans) la grande presse en viendrait presque à appeler les gens à manifester (voir par exemple les gros titres de lemonde.fr ce matin, qui fait comme s'il allait de soi qu'il y aura beaucoup de monde dans la rue aujourd'hui). Il est rare que des grands journaux cautionnent des manifs. J'ai vu cela en 2003 pour les manifs anti-guerre en Irak soutenues par Chirac, en 2006 avec les manifs anti-CPE (quand la presse jouait contre Villepin avec les applaudissements de Sarkozy), et aujourd'hui. Pourquoi ? est-ce juste par anti-sarkozysme primaire ? Quand je vois Le Point faire sa "une" sur une photo du président de la République avec pour sous-titre "Est-il nul ?" je me dis que les journalistes et lecteurs du Parti de la Presse et de l'Argent (comme disaient nos amis) se cherchent en effet un nouveau fondé de pouvoir pour garantir leurs placements en actions (qui dans le rôle du prochain fondé de pouvoir ? Villepin ? Strauss-Kahn ? Aubry ? qui sera leur Obama français ?).

Lire la suite

La décolonisation de l'Afrique noire

24 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

A Sciences Po (et au lycée) on apprenait dans les anées 80 que la décolonisation de l'Afrique noire s'était faite "en douceur" grâce à Gaston Defferre puis à De Gaulle, ce qu'on n'avait hélas pas su faire en Algérie. Un peu comme si les responsables français avaient été particulièrement lucides, sages et altruistes sur le dossier africain.

p1000036.jpg

 

Quand on lit l'ouvrage de Modibo Diagouraga sur Keita par exemple qu'apprend-on ? Qu'en 1945 les Français ont leur poulin : Fily Dabo Sissoko, instituteur, soutenu par l'administration et les chefs traditionnels (p. 22et sv). Aux élections du 21 octobre 1945 il devance de loin ses rivaux (10 406 voix contre 2 905 au candidat qui le suit, Keïta, lui, n'aura que 937 voix). Le 13 février 1946 Sissoko fonde le Parti soudanais progressite (PSP) soutenu par l'administration coloniale. Il gagne les élections. C'est grâce à une action de rassemblement d'Houphouët Boigny (l'ivoirien) que le PSP commence à être affaibli. Keïta dans le cadre du parti USRDA fait un travail de mobilisation des tirailleurs sénégalais en liaison avec le RDA (encadrée par le parti communiste). Le 11 février 1947 il est condamné à 6 mois de prison pour outrage écrit à un magistrat administratif par un tribunal colonial de Bamako. L'administration coloniale, qui n'a pu briser la grève des cheminots du Dakar-Niger fin 47, multiplie les brimades et les mutations pour les fonctionnaires membres de l'USRDA, une répression qui s'accroît en 1950. Elle persuade Houphouët-Boigny de se rapprocher de Mitterrand et Pleven en désaffiliant le RDA du PCF contre l'avis de la base (p. 32). Ce n'est qu'en 1956 que l'USRDA s'impose face au PSP au Mali. On ne peut pas nier il est vrai que dans la seconde moitié des années 1950, les socialistes et le centre-gauche, ayant arraché le RDA à l'orbite du PCF s'est engagée d'une façon pragmatique dans une collaboration avec ses élites pour mettre en place une sorte de self-government en Afrique de l'Ouest (et ce d'autant plus qu'ils avaient dans le pied l'épine de la rébellion algérienne) mais on sera quand même loin d'un respect sincère de l'indépendance africaine, comme l'a montré par la suite le maintien de la Françafrique sous De Gaulle, Giscard et Mitterrand.

 

Le rapport clientéliste aux "indigènes" profondément enraciné dans la colonisation - et qui en est même structurant, n'a jamais été remis en cause. François Ruffin (hey Ruffin, t'as vu je parle de ton petit livre, quand est-ce que tu parles de l'Atlas alternatif que je t'ai envoyé en 2006 ?) dans Quartier nord montre même combien il reste omniprésent dans les quartiers populaires des banlieues aujourd'hui.

 

Petite histoire. Hier nous recevions à Brosseville un conseiller de la présidence malienne. Au Buffalo Grill du coin nous discutions de choses et d'autres - j'ai par exemple appris que, dans le code foncier mlien, le principe selon lequel les terres appartiennent à l'Etat n'a jamais été remis en cause, même si des exceptions lui ont été ajoutées -. A un moment quelqu'un a prononcé le nom de la petite serveuse noire. Le conseiller malien s'est tourné vers elle et lui a dit : "Ah, tu es d'origine malienne ? tu sais que ton nom sigifie "la grande tente" en soninké ?" Elle ne le savait pas. Elle a répondu : "Oh, moi, je suis loin de tout ça vous savez ". Les tentes du désert, le Mali n'étaient pas dans son horizon.

Lire la suite

Bigeard, la gégène, notre histoire coloniale

23 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Bigeard est mort avant-hier. Les Indigènes de la République ont raison de dire que les indulgences à l'égard de ce "brave" général centriste qui avait les honneurs de la TV quand j'étais gosse sont parfaitement déplacées. Encore un symptôme en effet de la colonisation des imaginaires.

 

goya.jpg

Aujourd'hui je parlais avec Malika, l'adjointe au maire de Brosseville avec qui je travaille souvent.

 

Pas besoin de la pousser à parler de la guerre d'Algérie. Ca lui vient tout seul quand on est en tête à tête : "Frédéric je t'emmènerai dans mon village près de Tlemcen. Je te montrerai la maison de mon grand père : les soldats français l'avaient réquisitionné. Ils y faisaient des tortures. Quand ils sont partis on a retrouvé les chaines qui pendaient aux murs. Mon oncle y a été passé à la gégène." Dans ce coin-là où il y a eu beaucoup de résistance armée, les postes militaires français où l'on torturait sont nombreux. La plupart ont été rasés, remplacés par des maisons. Une volonté peut-être d'évacuer ces souvenirs douloureux. Ils sont nombreux les Algériens ou fils d'Algériens de Brosseville qui ont eu un oncle, un père, un grand père torturé, ou fusillé. Mais ils ne le disent pas, pour ne pas gêner les "Français". Moi je mets un point d'honneur à leur demander de le dire, de l'écrire. Il faut que ça se sache. Pourquoi les résistants français de 40-45 ont-ils droit au souvenir, et pas les moudjahidines algériens ?

 

Et pour ceux qui croient que l'extrême gauche a les mains plus propres que les autres dans ces histoires coloniales, jetez un oeil au texte ci-dessous. Il recèle certains détails que je ne connaissais pas. Les anecdotes les plus connues sont celles concernant les massacres de Sétif (où le PCF accusait les manifestants d'être des "doriotistes").

 

D'une manière générale le slogan du PCF pendant la guerre d'Algérie ("la Paix", sans oser soutenir ouvertement le FLN) fait penser aux positions qu'il a eues récemment encore sur la Yougoslavie, l'Irak, sur l'Afghanistan, sur la Palestine : devant tous ces conflits un parti qui essaie d'être un peu moins cynique que les autres partis de gouvernement, mais qui s'arrête à mi-chemin de peur d'être trop audacieux et qui, du coup, s'enlise dans des déclarations de principe hypocrites qui n'aident personne. Or c'est très grave : vouloir défendre des principes nobles et les trahir en empêchant ses partisans d'agir efficacement est une faute plus grave que d'être un parti cynique assumé comme tel. Voilà ce qui arrive à des partis enfermés dans l'idéologie, qui ne collent pas au réel, qui ne s'informent pas suffisamment sur lui, et qui ne mettent pas une certaine éthique au dessus de l'efficacité pragmatique.

 

Cela dit il est vrai quand même que c'est à l'extrême gauche qu'on a trouvé le plus de militants de base ouverts à l'anticolonialisme, notamment prêts à devenir des porteurs de valises. N'oublions pas leur action qui sauva (un peu) l'honneur de la France comme le rappelle le texte ci dessous à la fin.

 

-----------------------------

 

L'Histoire cachée du Pcf
 
CONTRIBUTION AU CONGRES DU PCF

Ici la relation de quelques évènements déterminants dans l’histoire du Pcf que de nombreux militants de ce Parti ne connaissent pas.

« Rien ne fait plus de mal aux travailleurs que la collaboration de classes. Elle les désarme dans la défense de leurs intérêts et provoque la division. La lutte de classes, au contraire, est la base de l'unité, son motif le plus puissant. C'est pour la mener avec succès en rassemblant l'ensemble des travailleurs que fut fondée la CGT. Or la lutte de classes n'est pas une invention, c'est un fait. Il ne suffit pas de la nier pour qu'elle cesse : renoncer à la mener équivaut pour la classe ouvrière à se livrer pieds et poings liés à l'exploitation et à l'écrasement. » H. Krasucki

Par Suzannah Horowitz* et Djamal Benmerad**

 

Dans un souci de rectification historique et par esprit internationaliste, nous avons décidé d’apporter, à notre manière, notre contribution au succès du prochain congrès du Pcf qui se tiendra dans quelques jours malgré les appels de nombreux militants à en différer la tenue. Loin de nous l’intention, ici, de donner un coup de pioche supplémentaire au processus de démolition du Pcf entamée de l’intérieur depuis plusieurs décennies.

Comme toute histoire a un début, nous allons commencer, par hasard et/ou par perfidie, par la création du Pcf, parti, rappelons-le, co-fondé par Ho Chi Minh - en vietnamien « Celui qui éclaire » - en éludant, au passage l’histoire de la colonisation française de régions telles que les Antilles ou la Provence puisque leurs populations se sont accommodées du colonialisme.

Il semblerait, à la lecture de ce qui suit, que Hô Chi Minh ait emporté dans son baluchon l’idéal communiste.

En 1920 au congrès à Tours, une majorité des militants socialistes de la SFIO décident de s'affilier à la Troisième Internationale, fondée à la suite de la Révolution d'octobre. Le Parti communiste français, qu'on appelle alors Section française de l'Internationale communiste (SFIC) est ainsi créé : il se proclame bolchevique et révolutionnaire,mais il ne vote pas les conditions formulées par la troisième internationale, dirigée par Lénine. Nous constatons, par là, l’attitude national-chauvine de ce Parti qui ne s'est jamais résolu à l'internationalisme . La SFIC s'engageait vaguement à construire un parti "révolutionnaire" ,. Le parti constitué devait être discipliné, suivant les règles étroites du centralisme démocratique : les minoritaires doivent suivre la ligne décidée majoritairement, et n'ont pas le droit de s'organiser pour défendre leur tendance. Internationaliste, enfin, un parti national, comme le Particommuniste français (PCF) est d'abord une section de la Troisième Internationale, d'où le nom de SFIC. On estime à 120 000 le nombre d'adhérents
qui avaient rejoint le nouveau parti, alors que la vieille SFIO n'en comptait plus que 40 000, tout en conservant néanmoins la majorité de ses députés et de ses élus locaux. La scission au sein de la SFIO devait entraîner un an plus tard une scission du syndicat CGT, mais cette fois, les partisans de l'Internationale communiste qui fondèrent la CGTU étaient minoritaires.

A partir de là, prenons un raccourci pour démontrer le caractère national-chauvin du Pcf qui, estimant l’Algérie trop éloignée de Paris, créa son avatar, le Parti Communiste Algérien (PCA), structuré de noyaux (cellules) composés surtout d'ouvriers expatriés, européens dont de nombreux français "indésirables" en métropole et autres repris de justice. Ce clone du Pcf s’alignait, bien entendu, sur les positions de son concepteur.

Le 8 mai 1945, alors que l’Europe célébrait dans la liesse la victoire sur le fascisme, acquise majoritairement grâce à la glorieuse Armée rouge et aux soldats Nord-Africains et sénégalais, les patriotes algériens sortaient dans les rues de Sétif, Guelma et Kherrata en des manifestations pacifiques, brandissant pour la première fois le drapeau algérien, pour réclamer l’indépendance de leur pays. Les généraux français, outrés par la vue du drapeau algérien et par cette revendication d’indépendance impensable dans leur esprit, donnèrent à leurs soldats l’ordre de tirer sur les foules. Nous nous permettons la longue citation de ce texte du Courant Communiste International : « (…) Mais surtout, la bourgeoisie se garde bien aujourd'hui encore de rappeler le fait que cette sanglante répression a été assumée par l'ensemble des forces politiques françaises au sein d'un gouvernement d'union nationale et en particulier par les
partis de gauche ; comme le "libérateur" de Gaulle, le parti socialiste (à l'époque SFIO) devait pleinement assumer, plus tard, la guerre d'Algérie.

 

D'ailleurs, le gouverneur général de l'Algérie en 1947, Chataigneau qui commandait sur place l'armée de tueurs était présenté comme un socialiste.Mais c'est le PCF qui a joué un rôle de premier plan dans les massacres. Dès le début, dans les colonnes de L'Humanité, le PCF déclarait, au même titre que Chataigneau, que "les auteurs des troubles étaient d'inspiration et de méthodes hitlériennes. " Il parlera aussi "de provocation fomentée par les grands trusts et par les fonctionnaires vichystes encore en place". Le porte-parole du PCF, Etienne Fajon, déclarait encore à la tribune de l'assemblée nationale le 11 juillet : "les tueries de Guelma et de Sétif sont la manifestation d'un complot fasciste qui a trouvé des agents dans les milieux nationalistes." Alors que de Gaulle avait demandé "de prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer les agissements d'une minorité d'agitateurs" , le bureau politique du PCF publiait un communiqué le 12 mai déclarant : "Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l'émeute" au nom de la défense "de la république française, métropole et territoires d'outre-mer, une et indivisible. "

 

Dans un tract signé par cinq membres du comité central et distribué sur le sol algérien, il appelle à une chasse aux sorcières et lance de véritables appels au meurtre et aux pogroms en exigeant de "passer par les armes les instigateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l'émeute. Il ne s'agit pas de vengeance ni de représailles. Il s'agit de mesures de justice. Il s'agit de mesures de sécurité pour le pays". Ainsi une milice mise sur pied par le PCF et la CGT servit d'auxiliaire à la police et à l'armée. Ces appels au meurtre furent, bien entendu, relayés par le PCA, succursale du PCF. Et pour couronner le tout, c'est le ministre communiste de l'aviation Charles Tillon qui a directement ordonné le bombardement des régions "émeutières".

Mais cette répression à laquelle appelait le Pcf avait commencé plus tôt. La conquête de l’Algérie, à partir de 1830, est menée au moyen de pillages et de viols, de razzia et autres destructions systématiques pour contraindre les tribus à la soumission. Une cruauté à peine imaginable. Un officier, le colonel de Montagnac, décrit ces méthodes en 1843 :« Il faut anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens. » En 1845, le général Pélissier enfume un millier d’Algériens dans une grotte de Dahra (1). Quant aux « gens qui n’étaient pas massacrés », ils « mouraient de faim, de malnutrition et de maladies » (2).

 

Le Pcf avait donné le La quelques années auparavant : « Si quelques fous songeaient à dépouiller la France de son domaine colonial, toutes les énergies françaises et toutes les consciences droites dans le monde se révolteraient contre pareille tentative » (3), épousant ainsi ce credo de Léon Blum qui affirme, dans une déclaration à la Chambre des députés en 1925 : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture ».Le PCF devait d'ailleurs continuer à jouer ce rôle au début de la guerre d'Algérie, notamment lorsqu'il vota le 12 mars 1956 les "pouvoirs spéciaux" au gouvernement socialiste Guy Mollet qui allait donner les moyens financiers et humains (à travers l’envoi de contingents de jeunes appelés) à l'Etat
français d'intensifier la guerre sur le sol algérien.

 

Sur le plan idéologique, le Pcf eut « La Révélation » : il prônait, après les massacres que l’on vient de décrire, « l’union des classes ouvrières française et algérienne ». L’union dans la domination ! Par ailleurs, hormis quelques paysans expropriés par le colonialisme, et qui se prolétarisa à travers l’exode interne vers les villes, la classe ouvrière algérienne n’existait pas. Si les Pcf était un parti réellement communiste, il l’aurait tout de suite analysé grâce la grille marxiste.

 

Nous rappellerons, au passage, aux imbéciles qui encensent Mitterrand, l’homme qui a le plus dénationalisé d’entreprises dans toute l’histoire de France, qui n’a presque pas cessé d’être ministre sous la IVème République, en particulier pendant la guerre d’Algérie. En 1954, il interdit la manifestation du 14 juillet : chaque année, le 1er mai et le 14 juillet, des ouvriers algériens membres du MTLD (le Mouvementdes travailleurs pour les libertés démocratiques) manifestaient aux côtés des ouvriers français ; le 14 juillet 1953, la police avait tué six manifestants,ouvriers algériens. Lorsque commence la guerre d’indépendance algérienne, en novembre 1954, Mitterrand utilise, le 5 puis le 7 novembre, des formules devenues célèbres :« La seule négociation, c’est la guerre » ;« l’Algérie c’est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne ». Garde des Sceaux, il signe en mars 1956 un décret qui dessaisit considérablement la justice civile au profit des tribunaux militaires, pour faciliter la répression sommaire.

 

Malgré les premières révélations sur la torture pratiquée par l’armée française, Mitterrand reste jusqu’au bout dans le gouvernement Mollet. Les ignares sortent un argument pour idolâtrer Mitterrand : il a « aboli la peine de mort ». Ils feignent d’oublier qu’entant que Garde des Sceaux pendant la guerre d’Algérie, il avait fait guillotiner nombre de patriotes algériens ainsi qu'un jeune communiste français, Fernand Yveton, qui avait à peine 20 ans. Il a aboli la peine de mort en France parce que c’était une exigence de l’Histoire et il l’a fait sur proposition insistante de Robert Badinter. Mitterrand ne pouvait se permettre le luxe d’ignorer Badinter : il avait trop besoin de la réputation et du prestige de ce dernier. Il a fait mieux en matière d’infamie: dès 1966, il propose au Parlement une loi pour la « réintégration de plein droit dans les fonctions, emplois publics ou ministériels ainsi que les divers droits à pension » des membres de l’Organisation de l’armée secrète (OAS, groupe d’extrême droite dont les membres luttaient pour la préservation de « l’Algérie française »). En 1981, avant l’élection présidentielle, Mitterrand promet l’amnistie et la réhabilitation pour les membres de l’OAS et pour les généraux putschistes. Il s’agit de gagner des voix de rapatriés aux dépens de la droite. Les associations de pieds-noirs, et en particulier Jacques Roseau, négocient avec le candidat socialiste à la présidentielle de 1981 : en échange d’une promesse d’amnistie totale, elles ont appelé les rapatriés de voter pour lui. Le projet de loi accordant une amnistie générale est adopté le 23 novembre 1982, après que le gouvernement Mauroy eut engagé sa responsabilité sur cette question.

Mais revenons au Pcf qui n’en resta pas là dans son alliance, à priori contre-nature, avec ses compatriotes colonialistes. Nous allons emmener nos lecteurs à l’autre bout de l’Afrique : Madagascar.


Lors de la révolte anticoloniale des Malgaches en mars 1947, le Pcf qui participait au pouvoir en France participa également à la répression de ce peuple. Selon http://www.matierevolution.fr/ , « En juin 1947, au onzième congrès du Pcf à Strasbourg, Maurice Thorez conclut : « A Madagascar, comme dans d’autres parties de l’Union Française, certaines puissances étrangères ne se privent pas d’intriguer contre notre pays. » L’empire colonial français, hypocritement appelé « Union française », est défendu par le Pcf. Dans les « Cahiers du communisme » d’avril 1945, on peut lire : « A l’heure présente, la séparation des peuples coloniaux avec la France irait à l’encontre des intérêts de ces populations. » (!) Quant à François Mitterrand, il déclarait le 6 avril 1951, alors que des milliers de Malgaches pourrissaient dans les geôles de la France : « Les statistiques manquent de précision mais il semble que le nombre de victimes n’ait pas dépassé 15.000 (!). Mais à qui la faute si ce n’est aux instigateurs et aux chefs de la rébellion ».  

 

 Il faut signaler que celui qui ordonna la répression fut le communiste et non moins ministre de la Défense François Billoux.

Mais Pcf et le Pca eurent leurs "dissidents" , c'est-à-dire d'authentiques communistes, qui sauvèrent l'honneur du communisme français tels que notre camarade et ami Henri Alleg, Malika Amrane (de son vrai nom Daniel Minne), Maurice Audin, Henri Maillot, et d'autres héros qui furent plus tard connus sur le plan international comme "Les porteurs de valises".
 (...)
S. H. et Dj. B


*Suzannah Horowitz est journaliste
**Djamal Benmerad est journaliste et écrivain

1) Marc Ferro, « La conquête de l’Algérie », in Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme XVIe-XXIe siècle : de l’extermination à la repentance,
Paris, Robert Laffont, 2003, p. 492.
2) Catherine Coquery-Vidrovitch, « Évolution démographique de l’Afrique coloniale », in Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme, op. cit., p. 558.
3) Cité in Gilles Manceron, Marianne et les colonies, op. cit., p. 226

 

 
Lire la suite

Considérations asiatiques

22 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Un lecteur de Kumagaya, au Japon, a lu ce blog deux fois hier, à 19 h 15 et 20 h 58... quel mot clé l'y a conduit ? Deleuze ? Freud ? Je me souviens qu'une certaine intelligentsia japonaise des années 1990 était imbattable sur la philosophie française. Connaissez-vous L'Ecole de la chair de Mishima ? quel portrait extraordinaire de la jeunesse japonaise occidentalisée (sans être pour autant acculturée) ! C'était la génération des années 60, et cependant on ne peut s'empêcher d'y penser quand on songe à l'occidentalophilie japonaise contemporaine. Etrange pays qui aujourd'hui peut connaître des crises internes pour des affaires de bases miitaires étatsuniennes, et qui, cependant, ne secouera pas avant longtemps le joug washingtonien, en tout cas pas comme le font les Turcs aujourd'hui...

 

En parlant d'affaires asiatiques, avez-vous vu cette manifestation chinoise pour la sécurité à Belleville ? Moi qui m'intéresse au moyen de réinsérer les classes populaires immigrées dans le dispositif démocratique (une réinsertion sans laquelle la démocratie devient une coquille vide), je bute souvent sur ce rapport si différent aux institutions françaises qu'entretiennent Asiatiques et Africains (pour parler vite). Pour tout dire, cette différence est même ce que la droite nous envoie dans les dents pour culpabiliser les Africains. Il y a quelque chose d'attachant dans le "J'aime Belleville" des manifestants, et même dans leur geste de renverser une voiture de police du fait que la maraichaussée a refusé d'arrêter le voleur du sac d'une dame. Ces jeunes gens sont du bois dont on fait les reconstructeurs de l'Etat. Mais encore une fois au prix de combien de divisions et de récupérations ? Jouer la Chine contre l'Afrique à Paris pourrait être un jeu politique utile à nos dirigeants, comme on joue les Arabes laïques contre les Arabes religieux, les Kabyles contre les Arabes, le Slaves contre les Turcs etc. Un ami me faisait remarquer que le drapeau chinois flottait dans cette manifestation et que l'ambassade de Chine devait en contrôler certains aspects. Allez savoir.

 

Je vous parlerai bientôt d'Histoire et trauma de Davoine et Gaudillière, histoire de tempérer mon image antipsychanalytique. A vrai dire, je tempère mon propos à bon compte : le livre décrit des cas cliniques. On peut donc en faire son miel sans adhérer aux dogmes freudiens. Au fait, à propos de Freud, connaissez vous cette histoire de vautour qui inspira au père de la psychanalyse ses spéculations sur l'homosexualité de Léonard de Vinci ? Freud interpréta un rêve d'enfant de Léonard de Vinci sur la base de ce qu'il croyait savoir des vautours. Sauf que le rêve du génie de la Renaissance mettait en scène un milan. Une erreur de traduction du russe vers l'allemand fut à l'origine de la méprise. Freud en fut informé sur le tard, mais n'en tira jamais aucune conclusion pour remettre en cause son hypothèse. Le Livre noir de la psychanalyse fourmille de ce genre d'anecdotes sur la malhonnêteté intellectuelle des grands auteurs (Bettelheim par exemple). Mais soyons justes : ce n'est pas le seul fait de la psychanalyse. C'est tout une tournure de pensée de l'intelligentsia du 20ème siècle. Peut-être un corrélat de la bureaucratisation des universités. Un intellectuel capable de dire "j'ai eu tort" et de réorienter complètement ses théories ça n'existe pas. Ou alors, cela peut lui arriver une fois dans sa vie, comme à ces nombreux disciples du parti communiste tombés de cheval sur le chemin de Damas et convertis au conservatisme le plus agressif. Le grand mea culpa ostentatoire et radical, bien narcissique en somme, fait partie du bagage de tout intellectuel qui se respecte. Pas le sens de l'ajustement pragmatique. Mais je m'égare. Laissons ce sujet pour un autre billet.

 

 

Lire la suite

Performances artistiques, psychanalyse, sécessionnismes et autres créations de l'esprit

19 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

J'assistais hier soir en province à une performance artistique dans un petit théatre. Juste avant il y avait 40 personnes pour la projection vidéo, puis, quand la perfomance commença, nous n'étions plus que sept, aux premières loges si l'on peut dire, puisque le public était assis sur des chaises intallées sur la scène même.

 P1000651-copie-1.jpg

L'artiste participe à plusieurs festivals comme ça aux quatre coins de l'hexagone. Je l'ai interviewée il y a 3 jours. Une impression de sérieux et de modestie (ce qui est rare dans ce milieu) se dégageait de sa personnalité. J'ai un peu de mal à concevoir qu'on ne puisse travailler à chaque fois que pour six ou sept personnes. Cela me fait penser aux remarques de Paul Veyne sur les inscriptions de la colonne de Trajan à Rome, situées si haut dans l'édifice que personne de toute façon ne pouvait les lire. Bien sûr l'artiste fait des photos, des vidéos, ces images seront diffusées dans d'autres festivals, mais pour combien de personnes à chaque fois ?

 

Je me dis qu'aussi peu de gens connaissent les productions de cette artiste que les miennes (au fait : la bibliothèque de Sciences Po vient d'acheter mon bouquin sur l'Abkhazie - ils ont l'oeil les bougres !), mais que c'est elle qui a raison. Il faut avoir l'esprit d'un artisan dans tout ce que l'on fait.

 

Suivant les goût du temps, mais à contre-temps, j'ai acheté cette semaine le Livre noir de la psychanalyse, plutôt que le bouquin d'Onfray sur Freud. Je ne partage pas certains de ses plaidoyers pour les méthodes comportementalistes, mais le livre est utile. Je recommande notamment la contribution du psychiatre lyonnais Jean Cottraux qui a entre autre le mérite de montrer les effets des modes parisiennes en province (et les bienfaits relatifs du conservatisme de celle-ci à l'égard des délires de la capitale). L'ironie de Cottraux sur l'obséquiosité de Deleuze accueillant Lacan à la gare me touche évidemment. Ce sont les impostures de toute une époque dont il est fait le procès ici.

deleuze.jpg

 

Je suis encore frappé par l'arrogance avec laquelle les pontes de la psychanalyse ont répliqué à cet ouvrage, comme s'il s'agissait d'une sorte d'attaque "américaine" contre eux - les philosophes avaient usé du même argument contre le livre de Sokal et Bricmont dans les années 1990. Les ressorts du nationalisme fonctionnent toujours dans l'intelligentsia. Plus profondément, je ne comprends pas que des abus de pouvoir, dûment démystifiées, comme le cléricalisme  de la psychanalyse, ou l'aura de M. Kouchner, ou le système éditorial de Bernard-Henry Lévy, et tant d'autres tristes réalités de notre temps, survivent si facilement aux attaques dont ils font l'objet. Comme si au fond les critique n'avaient pas d'importance. Comme si l'opinion publique tenait à rester sous le joug de tant d'absurdité. On trouve toujours à ceux qui ont abusé de la confiance du monde des circonstances atténuantes et des raison de persister dans leur puissance. N'est-ce pas étrange quand même ? le peu de pouvoir qu'a l'intelligence en ce bas monde...

 

Je ne puis terminer ce billet sans dire un mot d'un reportage d'Arte ce soir sur la Papouasie. Le reportage déplore que l'Indonésie n'aide point les Papous qu'elle a colonisés et soutient leur indépendance. Issu d'une minorité gasconne méprisée, j'ai beaucoup de sympathie pour différents sécessionnismes (notamment celui des Sioux Lakota aux Etats-Unis), mais je suis allergique à l'ingérence du fort dans les affaires du faible. L'Occident étrangle l'Indonésie via le FMI, l'OMC. Comment ses journalistes peuvent-ils en prime soutenir les sécessionnismes en leur sein ? Si la Chine étranglait financièrement la France, accepterions nous qu'en prime un journaliste de Pékin explique que la région de Nice doit faire sécession parce que Paris ne l'aide pas ?

 

Je cite la région de Nice à dessein car elle a fêté cette semaine le 150ème anniversaire de son rattachement à la France. A ce propos un ami anarchiste m'écrit : "Le Comté de Nice a constitué pendant des siècles une confédération de communes librement associées entre-elle ; dont l’économie était essentiellement autosuffisante et localisée.
Malgré les dégradations (bétonnage de nos cotes et de nos montagnes, destruction d’écosystèmes importants); nous disposons encore d’atouts majeurs : Des terres peu polluées, de l’eau, une réserve de biomasse importante et un climat encore propice.Alors ! Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas faire valoir notre droit et reprendre nos libertés afin de construire un autre modèle de développement pendant qu’il en est encore temps.Le traité de Turin de 1860 est caduc ( devant l’ONU depuis le 24 Mars 2010) , le Comté de Nice et la Savoie sont en droit de recouvrer leurs libertés confisquées une premiére fois de Septembre 1792 à 1814 puis de 1860 à nos jours."

 

Je vous laisse juges....

Lire la suite

L' appel d'il y a 70 ans

18 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Nous commémorons aujourd hui les 70 ans de l'appel du grand Charles sur fond de sondage indiquant que le gaullisme (largement trahis par les-soi disant disciples du général, M. Sarkozy notamment) ne dit plus grand chose à personne.

 

Je suis étonné pour ma part du fait qu'on ait imposé aux maires, notamment ceux de gauche, pendant des décennies de faire l'éloge à chaque 10 juin du chef d un parti (l'UDR) qu'ils affrontaient (lui ou son héritier) à chaque élection et auquel ils reprochaient même d'être revenu au pouvoir par les armes.

 

P1000086-copie-1.JPG

On aurait pu tout aussi bien leur faire commémorer la création du conseil national de la résistance le 27 mai 1943 voire l'appel du 17 juin 1940 du communiste Charles Tillon qui commençait ainsi : « Les gouvernants bourgeois ont livré à Hitler et à Mussolini : l’Espagne, l’Autriche, l’Albanie et la Tchécoslovaquie... Et maintenant, ils livrent la France. Ils ont tout trahi. Après avoir livré les armées du Nord et de l’Est, après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers, ils jugent pouvoir, avec le concours de Hitler, livrer le pays tout entier au fascisme. Mais le peuple français ne veut pas de l’esclavage, de la misère, du fascisme ». Il se terminait par un appel à l’insurrection : « Peuple des usines, des champs, des magasins et des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, unissez vous dans l’action !».

 

Voici un regard africain sur notre histoire dans les années 40 et ses conséquences, regard largement caricatural (quoique pas seulement), mais sans doute révélateur d'un état d'esprit.

 

Lire la suite

L'Occident et le reste du monde

10 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Ce matin, je trouve un petit article sur la manière dont l'Occident fait du "lobbying" pour pousser des pays du Sud à reconnaître le Kosovo - lisez ici. Ce n'est pas très glorieux mais c'est quand même moins grossier que le chantage à l'aide économique qu'on a connu en d'autres temps (il est vrai qu'en ce moment, un pays que l'Occident n'aime pas peut se retourner vers la Chine).

 

Il y a décidément diverses choses que les pays riches ne peuvent pas comprendre. Sur les pirates au large de la Somalie par exemple : leur côté Robin des Bois. Vous n'y croyez pas ?

 

p1000118.jpg

Alors lisez ceci publié sur le site vénézuélien Aporrea le 21 janvier dernier :

 

"Des porte-parole de ceux qu'on appelle les « pirates somaliens » ont exprimé leur volonté de transférer une partie de ce qu'ils ont pris à des bateaux transnationaux et l'envoyer à Haïti. Les chefs de ces groupes ont déclaré avoir des liaisons dans divers endroits du monde qui les aideront à garantir l'envoi de l'aide, sans être détectés par les forces armées des gouvernements ennemis. Les « pirates » redistribuent normalement une partie considérable de leurs profits auprès des parents et de la population locale. Dans leur mode d'action, les « pirates » demandent aux entreprises transnationales propriétaires de la cargaison confisquée de payer son prix en liquide, puisque les banques ne peuvent pas opérer en Somalie. « L'aide humanitaire à Haïti ne peut pas être dirigée par les Etats-Unis et les pays européens, car ils n'ont pas d'autorité morale pour cela. Ce sont eux qui font de la piraterie sur le dos de l'humanité depuis de nombreuses années », a dit le porte-parole somalien."

 

A l'heure où l'on apprend que Monsanto veut faire main basse sur l'agriculture haïtienne, cette dépêche sur la Somalie, que vous ne lirez nulle part dans nos journaux, donne quand même à réfléchir.

Lire la suite

Le jeu des préférences idéologiques

9 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Il est un exercice auquel tout le monde devrait s'astreindre car c'est une bon test d'universalité de l'esprit, et de symbiose avec l'intérêt commun universel de l'humanité : il consiste à essayé de répérer dans les courants de pensée avec lesquels on n'est pas d'accord, la tendance qui nous semble la plus intéressante, ou la moins mauvaise, du point de vue de l'intérêt général de l'humanité. Dans les diverses idéologies que l'humanité a inventées, parfois sur les bases de croyances complètement fausses, quelle tendance était malgré tout la plus proche de l'intérêt universel de l'humanité.

 

Par exemple si vous me demandez dans les philosophies-religions asiatiques, laquelle me paraît la plus intéressante, je continuerais aujourd'hui à dire le bouddhisme (même si le taoïsme m'intrigue beaucoup et suscite de plus en plus mon intérêt). L'aptitude de cette doctrine (que pourtant sur le fond je n'approuve pas, pas plus d'ailleurs qu'aucune autre philosophie asiatique fondée sur des bases pré-scientifiques) à prendre en compte l'unité des espèces vivantes, à travailler sur une "sortie" de l'économie du plaisir et du déplaisir, et sa capacité de fonder des systèmes politiques durables à travers l'Extrême-Orient m'impressionne (même si je hais particulièrement celui des Tibétains).

 

Tunisie-132.jpg

Si vous me parlez des monothéismes, je continuerai à dire que le judaïsme est celui qui m'impressionne le plus. Parce qu'il fut le premier, parce qu'il est devenu d'une très grande intransigeance aussi bien sur l'éthique que sur les rituels. L'Islam me plaît beaucoup aussi par son pragmatisme, sa capacité d'organiser des systèmes politiques sous des latitudes culturelles très différentes, et sa fidélité à l'esprit du judaïsme, plus grande à mes yeux que celle du christianisme. Mais je continuerais à trouver au judaïsme le mérite d'avoir été pionnier et une impressionnante subtilité.

 

Dans la philosophie grecque ancienne le courant le meilleur, je l'ai déjà dit, selon moi est le stoïcisme, malgré certains de ses égarements (encore que je continue à réserver aussi une tendresse particulière à Platon qui est une sorte de Staline de la révolution philosophique, avec toutes les vertus et tous les travers qu'on peut reconnaître à ce genre de figure).

 

Dans l'école de pensée marxiste (à laquelle je n'adhère pas, pas plus qu'aux précédentes que j'ai citées), le courant le plus intéressant est sans doute le maoïsme. Parce qu'il a cru aux paysans autant qu'aux ouvriers, parce qu'il a pensé le colonialisme bien mieux que le marxisme classique (ce n'est pas un hasard si parmi les meilleurs anti-impérialistes en ce moment, parmi les plus sincères, on trouve beaucoup d'ex-maos), sa prise de distance à l'égard d'un certain mécanisme marxiste (il y a de la poésie chinoise dans le maoïsme), son courage à affronter la question du pouvoir (et des trahisons) des intellectuels (la révolution culturelle).

 

Dans le libéralisme, la version la plus intéressante est celle qui se tient à la limite de l'anarchisme. Principalement les libertariens, parce qu'ils ont une sainte horreur des oligopoles, des oligarchies, et du pouvoir militaire auquel elles s'associent.

 

Nous pourrions étendre ce petit jeu à des tas de domaines qui n'occupent pas une place centrale dans nos manuels scolaires (par exemple les cultures africaines ou amérindiennes, les religions païennes antiques etc). Je trouve cet exercice très salutaire pour les neurones.

Lire la suite

Noam Chomsky Chez Taddéï (31 Mai 2010 Ce Soir Ou Jamais)

9 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Je viens de trouver sur Facebook l'émission de Chomsky chez Taddei. Je ne vais pas faire mon malin : je suis d'accord à 80-90 % avec ce que dit Chomsky, et sa démarche intellectuelle qui m'inspire depuis 12 ans. Mais je n'iconise personne. J'avais épinglé des désaccords avec Chomsky sur la Serbie, et sur la Palestine dans 10 ans sur la Planète résistante. Cette fois c'est son idée selon laquelle le 11 septembre, s'il avait été provoqué par le gouvernement étatsunien (théorie de l' "inside job"), aurait été imputé à Saddam Hussein. Mais bon, who cares... De même je note que Chomsky recommande de critiquer en priorité le gouvernement de son propre pays. Autrement dit Bricmont (son porte parole en Europe) devrait consacrer davantage d'énergie à critiquer la Belgique et moi la France que les Etats-Unis. Or à l'époque de Chirac, Bricmont voyait dans la France le dernier rempart contre les néocons étatsuniens. A prendre Chomsky à la lettre, Bricmont visait la mauvaise cible.

 

http://www.youtube.com/watch?v=8jiWU4uwZa0&NR=1

Lire la suite

Etat moderne, Etat minable

9 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

L'Etat vend ses berlines, l'Etat vend son immobilier ! C'est l'ancien journaliste d'Europe 1 François Baroin qui orchestre la grande braderie. Normal : l'Etat, il faut que ce soit un truc pourri, un truc minable. Le PDG d'Areva et les actionnaires d'Elf peuvent afficher tous les signes extérieurs de richesse qu'ils veulent. L'Etat, lui, il faut qu'il soit pauvre, très pauvre. Et on peut faire confiance aux courageux enquêteurs du Canard enchaîné qui se réjouirent de la remilitarisation de la Rhénanie en 1936 (pas les mêmes, leurs parents, mais qu'importe, c'est une tradition de l'entreprise), et du bombardement de la Serbie en 1999, pour aller fliquer les derniers ministres bénéficiaires de logements de fonctions (plutôt que d'aller enquêter du côté des milliardaires de Neuilly-Auteuil-Passy)...

 

L'Etat à quoi ça sert ? A s'endetter pour soutenir les banques en faillite, à jouer les VRP pour vendre des avions de combat (comme notre sémillant ambassadeur en Irak), et bien sûr à taper sur les petits délinquants. Juste ça. Ca ne sert même plus à faire du "social" depuis qu'on en charge les collectivités locales (transfert du RSA aux départements, de la prise en charge des élèves l'après-midi aux communes etc.).

 

Au fait, vous avez vu que M. Baroin affiche un titre d' "avocat" sur Wikipedia ? M. de Villepin aussi, lui qui était diplomate. Diplomate, haut fonctionnaire, c'est tellement ringard ! Il vaut tellement mieux se dire avocat, beau parleur, spécialiste des mots creux, magicien des effets de manches, spécialiste de l'endormissement, ni vu ni connu j't'embrouille. Ca fait plus "privé". Surtout qu'on n'ait plus rien à voir avec le vieil Etat-garde-chiourme !

Lire la suite

Sur la nature humaine (réponse au commentaire de "Dustyboy")

8 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Un défi : en quelques minutes je vais essayer de donner mon avis sur les remarques du lecteur "Dustyboy). Je prends le pari qu'une réponse rapide, presque précipitée (dans tous les sens du mot) vaudra mieux qu'une longue réflexion (à mes risques et périls)

 

A titre préliminaire précisons qu'en bons chomskyens nous croyons tous ici en l'existence d'une nature humaine universelle, ce qui n'exclut pas bien sûr ensuite des modulations de cette nature suivant les contextes culturels.

 

Allez je me lance en reprenant le mots de Dustyboy (en italique). Mon commentaire est en police normale.

 

Sur Zinn tout d'abord, j'ai mal écrit. Je n'ai pas été au bout de mon idée. Il a bien écrit qu'il y avait bien plus d'exemples de violence et de domination dans l'histoire mais effectivement qu'il y avait aussi eu du progrès depuis plusieurs décennies. Dans mon élan j'ai omis de rajouter ça.

 

- Précision aussi : Chomsky estime que la nature humaine est aussi encline à la solidarité qu'à l'égoïsme

 

Pour appuyer un peu le cynisme dont je parlais, j'aimerais développer quelques petites choses. Pour en avoir pas beaucoup, beaucoup, beaucoup discuté depuis mon adolescence, je pense (et je m'y mettrais cet été, vacances oblige) qu'il est absolument crucial et  "rhétoriquement" structurant que les individus ayant une sensibilité de gauche développent des arguments et contre-arguments solides sur le présupposé de la nature humaine corruptible et méchante. Bon là dîtes moi ce que vous en pensez mais c'est surprenant comment ça ressort.

Deux illustrations : une connaissance à moi a fait un stage de trader à la Société Générale  et nous avons discuté pendant 2h et quelques sur la finance. Et le fossé était incroyable ! J'ai comparé les traders mais plus globalement les agents de la finance à des flibustiers. On scrute tel marché, tel prise de risque et on prend position : en Asie, en Afrique, en Europe etc etc. Bon la discussion s'est vite articulée autour des produits financiers techniques et puis inévitablement quant on parle sérieusement d'économie, c'est-à-dire quand on se pose la question la plus difficile en économie à savoir la satisfaction du bien-être du plus grand nombre, la question devient philosophique. Et c'est là que le fossé apparaît. Cette connaissance m'a clairement dit et répété plusieurs fois qu'elle ne croyait pas en l'Homme. Pour elle, il était trop tard pour faire machine arrière. La finance a été dérégulée : "mais tu te rends pas comptes ?! Mais c'est pas possible de revenir en arrière ! mon gars t'as pas idée de la force du truc". Pour lui la course à l'argent est plus forte que le reste. L'Homme voudra toujours de l'argent et fera toujours tout pour dominer les autres.

 

- Bon, là dessus je ne suis pas d'accord avec vous. Vous prenez un cas extrême : le point de vue d'un type qui a été formé pour devenir un carnassier de la finance. J'ai connu ce genre d'individu à Sciences Po. Mais si je vous emmène à Brosseville dans ma banlieue parisienne, vous trouverez au contraire des tas de gens qui n'ont envie que de créer des associations d'entr'aide, qui en ont un besoin viscéral alors qu'eux mêmes sont pauvres. Ca n'a pas de sens de penser que ceux qui ont grandi dans une culture d'égoïsme sont plus conformes aux universaux de la nature humaine que les généreux (voir ma remarque sur Chomsky plus haut).

 

Mais j'ai envie de dire, comme je l'ai écrit déjà plusieurs fois sur ce blog : attention ! Votre regard est biaisé par Bourdieu que vous citez souvent. Beaucoup d'anthropologues dans le groupe MAUSS et aussi un Américain comme David Graeber, tous ayant en commun d'avoir travaillé sur le don, reprochent A JUSTE TITRE à Bourdieu d'avoir une anthropologie proche de celle des libéraux (et Marx aussi d'ailleurs) en ce sens qu'elle ne conçoit la vie que comme une recherche d'accumulation égoïste de capital (symbolique ou matériel). dgraeber-copie-1.jpg

 

C'est une grave erreur. L'être humain a aussi un besoin de don qui n'est pas réductible à une stratégie de distinction. C'est pourquoi le caritatif fonctionne toujour très bien. Les anthropologues montrent que quand même dans la relation marchande - qui est un type d'échange très particulier dans les échanges humains, autrefois marginal et, par la grâce du libéralisme, hélas, érigé de plus en plus au rang de norme de l'échange - il y a du non marchand qui passe : le vendeur de bagnoles ou la pute au coin de la rue investissent autre chose que de la simple volonté d'accumulation dans leur boulot, même s'ils ne se l'avouent pas consciemment. Il y a, dans notre cerveau, un besoin du regard d'autrui, et un besoin de mouvement vers autrui qu'on repère déjà chez l'enfant qui vient à 18 mois vous donner un bonbon (ce même enfant, qui, c'est vrai, est aussi par ailleurs le petit glouton égoïste qu'on connaît - sans même parler du "pervers polymorphes" de la fichu psychanalyse que j'exècre).

 

De grand mouvements d'argent ont été libérés, mais ne divinisons pas ce veau d'or. Il lui faut encore des Etats pour en fournir le socle. Même dans la très industrieuse Chine, les banques sont encore nationalisées, et le Parti communiste chinois n'a pas officiellement perdu l'espoir de pouvoir re-socialiser le capitalisme le jour où il lui aura apporté suffisamment de plus-value... Que seraient nos traders sans des Etats qui garantissent leur intégrité physique ?

 

Deuxième illustration : la discussion que j'évoquais avec mon cousin s'était terminée par son regard désabusé sur l'affluence de gens qui a eu lieu à Paris pour une distribution de billets et avait rameuté plus de 4000-5000 personnes. Et il a eu cette phrase illustrant à merveille sa position philosophique : "Et tu crois que tu peux les changer ces gens là ?" Alors il y a de tout dans cette question : la fatalité, le sous-entendu utopiste et bien sûr le mépris des autres. Parce que la spécialité de notre époque c'est de fabriquer toute une ordre de contestaires de salon. Chacun est plus lucide ou plus rebelle que l'autre en regardant la télé ou en écoutant son poste de radio. Heureusement que ça va se structurer tout ça (j'ai confiance en l'avenir...).

 

- "Le peuple ce sont ces habitants de Berlin minables à qui on donne quelques deutchmarks pour aller faire des achats dans les supermarchés de l'Ouest et qui y vont" disait avec mépris mon prof de sociologie dandy de droite à la Sorbonne en octobre 1989. Aujourd'hui on pourrait dire contre lui : le peuple ce sont aussi ces Amérindiens de Bolivie qui font une révolution pacifique en refusant le principe de délégation de pouvoir avec un chef à la tête. L'Amérique latine a fourni chaque année dans les années 2000 des exemples incroyables d'altruisme et de résistance aux sirènes du cynisme yankee.

 

anthropologique si je peux me permettre une telle pirouette. Je crois que nous nous fatiguons les uns les autres mais que désormais tellement différenciés alors nous avons peur les uns des autres. Or la position moyenne est la plus inconfortable. C'est comme les immigrés ou les enfants d'immigrés, c'est comme la position de gens comme Annie Hernaux : elle soumet à un nombre infini de paradoxes et de tensions. C'est terrible ça... 

 

- Oui, sur la situation vraiment critique des masses européennes (c'est à dire des classes moyennes qui sont devenues la majorité). Pas d'accord avec le fait que c'est lié à leur confort. Le confort a été atteint dans les années 1960 comme jamais auparavant, et pourtant l'opinion publique européenne (et nord américaine) fut alors beaucoup plus solidaire et progressiste qu'elle ne l'avait jamais été dans l'histoire.

 

La situation critique des européennes est liée à beaucoup de choses. Ce que vous dites sur le côté "différencié" de chacun, la pluralité des identitités, est juste, le desserrement des éthiques collectives traditionnelles (familiales, villageoises), l'isolement des gens, la virtualisation des affects avec Internet, le développement du côté velléitaire. Tout un processus de fragilisation qui donne à chacun le sentiment de ne plus pouvoir rien entreprendre de durable et de solide avec autrui, pas même un bon mariage (et donc encore moins une action politique). Peur d'autrui, peur de soi-même, une forme d'infantilisation.

 

comment surmonter ça ? Je suis pas désespéré loin de là. Comme à d'autres époques nous avons nos verrous mentaux et matériels mais ce n'est rien ou du moins peu. Je reviens d'une réunion de mobilisation sur les retraites et ça donne le peps. Je crois que nous devons travailler dur à court-circuiter les faux fondements. J'ai retenu une chose particulière chez Chomsky: nous avons besoin d'éducation populaire. Et je rêve de mettre ça en place : nous devrions connaître des pans entiers du code du travail, savoir ce qu'est la monnaie, comment elle circule, la formation des prix, des salaires, c'est quoi la science, à quoi ça sert ? quelle est l'histoire sociale de la France etc etc !

Outre la critique sociale "classique"  je crois que nous avons besoin d'une force de persuasion immense parce que comme je vous le disais plus haut, à mon sens, notre cynisme est aussi (et peut-être avant toute chose) une crise de scepticisme.

- L'éducation populaire oui. Mais attention. Des gens comme Onfray font de l'éducation populaire qui est de l'escroquerie. Et puis l'éducation populaire est un puits sans fond. Je connais un type (d'origine immigrée) qui veut créer une liste électorale aux municipales dans sa ville en 2014. Il ne sait même pas combien il y a de conseillers municipaux. Ce type - et tout un chacun - peut éprouver une peur panique devant la somme de connaissances qu'il faudrait avoir pour pouvoir entamer des projets dans la vie publique. La technicisation de tous les domaines (qui n'est souvent qu'un enfermement dans la logomachie) peut créer ce sentiment d'impuissance.

 

Il faudrait commencer par rassurer les gens sur leur aptitude à pouvoir mobiliser autour d'eux et construire des axes politiques même s'ils n'ont pas fait l'ENA. Leur faire comprendre que ce n'est pas un Strauss Kahn ni aucun soi disant spécialiste qui peut engendrer une économie réellement profitable à tous.

 

diderot.jpgIl faut aussi, c'est vrai, déshabituer les gens de la dépendance à la consommation, et là, Arnsperger a sans doute raison, cela suppose les aider à gérer leur rapport à la mort, à leur égo. De toute manière le rapport à l'égo doit être repensé, et une éthique du devoir doit se substituer à celle de la jouissance personnelle. Une éthique de la construction sur le long terme aussi, et de la confiance (sans naïveté et sans excès) en soi et aux autres. Pour les publics les plus fragiles cela n'ira pas sans une certaine dose de religiosité. Mais je préfère une théologie de la libération à un rationalisme cynique et étroit qui fait le lit de la domination capitaliste. Au fait je vous signale un billet des Indigènes de la République qui dénonce à juste titre le fait que le Parti de la Gauche a refusé de manifester aux côtés de représentants musulmans contre le crime israélien contre la flottille pacifiste. Ca ce n'est pas du rationalisme cynique, mais c'est sans aucun doute du rationalisme étroit qui divise les classes populaires alors qu'il les faut rassembler.

 

Bon voilà j'avais promis de m'en tenir à une réponse hyper rapide. Je m'arrête donc là. Mais le plus dur reste à faire maintenant. Décrire très longuement (dans un livre ? dans un autre espace ?) cette éthique anti-capitaliste dans laquelle chacun pourrait retouver la force de prendre le chemin de l'action collective.

 

 

 
Lire la suite

Les Normaliens

7 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je lis dans Le Monde aujourd'hui : "Rarement les murs de l'auguste établissement de la rue d'Ulm auront connu telle affluence. Plus de 1 800 personnes, selon les organisateurs, se sont pressées dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 juin au sein des locaux de l'école normale supérieure, à Paris, pour la première édition de la "nuit de la philosophie"."

 

Je parcours l'article en diagonale, rien que les noms cités m'attristent : soeur Monique Canto Sperber, l'abbé André Glucksmann, grands prêtres de la mondialisation libérale, de la religion du fric, de l'exploitation, de la guerre. Ca ne donne pas très envie de lire. Et les déclarations des intervenants du genre "Il s'agissait de montrer qu'il n'existe pas de clivage entre la philosophie médiatique et la philosophie académique "... aïe aïe aïe.

 

monastere-copie-1.jpg

La Normale Sup' austère et bourgeoise d'autrefois n'était sans doute pas agréable à vivre. L'ENS soumise à la dictature de la bonne humeur médiatique obligatoire a l'air de l'être bien moins encore. Quand je vous dis qu'il devient impossible en ce bas monde d'aimer la culture pour elle-même, sauf à être dans une logique de résistance armée. Tout est fait pour détourner les gens de la lecture et de l'écriture sérieuses.

 

En parlant de vieilleries, je visitais la cathédrale d'Abbeville samedi. Les vitraux dévastés par les bombardements de 45 jamais réparés. Et les bas-côtés de la nef ravagés par la propagande ecclésiastique contemporaine dans tout ce qu'elle a de mièvre, de pseudo-festif, et d'aussi peu convaincue de son propre bien-fondé que la propagande médiatique de Normale Sup. Des dessins d'enfants, des dessins d'enfants à tout va, comme si seule la foi des enfants pouvait encore attester d'un semblant de vérité dans toute cette histoire. L'enfance mobilisée (Dawkins serait scandalisé), mais maladroitement. On laisse des fautes énormes dans les titres des dessins : signes de l'inculture des catéchistes ? ou fautes volontaires pour faire croire que les enfants eux-mêmes ont trouvé et écrit librement les titres des dessins (ce que bien sûr nul ne peut croire une seule seconde) ?

Lire la suite

A propos de la culture classique

3 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca

C'est un sujet important que le lecteur Gilles me signalait hier à travers un article d'un certain M. Merle,  que je ne connais pas. Un sujet important et complexe, que j'ai un peu abordé dans mon Incursion en classes lettrées mais pas assez.

 

Sujet difficile. Pour faire court : la culture classique s'est construite dans chaque Etat-nation, contre la culture romaine cléricale puis humaniste (j'aime beaucoup le livre semi-bourdieusien de Pascale Casanova, "La République mondiale des lettres" qui rappelle qu'encore dans les collèges jésuites de Louis XIV tout le monde était bilingue français-latin, et qu'il n'était pas encore évident que la littérature francophone puisse être à la hauteur de la litétrature latine). On sait que cette culture lettrée, très structurée et très raffinée, fut un outil de reproduction des classes bourgeoises, et un instrument de violence symbolique énorme (je suis un des rares fils d'ouvriers dans ma région à avoir eu un bac littéraire avec mention très bien, car à l'époque les rares fils de pauvres qui décrochaient une mention au bas le faisaient plutôt dans le monde des chiffres et du savoir positif, relativement protégé de la violence de la culture littéraire : celui du bac scientifique).

exc.jpg

 

Aujourd'hui la culture médiatique festive marginalise la culture lettrée classique. Et l'on n'y gagne pas. On bascule en effet dans des formes de néofascisme de masse dont Berlusconi n'est qu'un exemple. Merle a raison de se référer à Pasolini plutôt qu'à Finkielkraut ou Sloterdijk pour défendre la culture classique car Pasolini eut une façon de relire les classiques qui n'était pas tournée vers la défense de la classe bourgeoise. Il s'agissait au contraire de réconcilier la subversion avec la poésie des sociétés antiques (si possible d'ailleurs des sociétés les plus archaïques).

 

Personnellement je n'approuve pas complètement cette source d'inspiration, car elle est en réalité assez réactionnaire dans son défaut d'ouverture à la scientificité, or je ne crois pas que l'on rende service à son époque quand on cultive la nostalgie pour Médée.

 

Si  à l'occasion vous jetez un coup d'oeil à mon dernier livre sur l'Abkhazie (l'Abkhazie est l'ancienne Colchide, royaume de Médée), vous verrez que j'y interroge en conclusion l'espèce de pasolinisme spontané que beaucoup prêtent aux Abkhazes (beaucoup parmi les rares qui connaissent l'Abkhazie), tandis que, dans la structure même du livre, j'essaie d'user d'un style littéraire classique "décomplexé" (jusque dans l'emploi de l'imparfait du subjonctif), qui m'éloigne de ma formation de sociologue (et de technocrate), mais qui fonctionne pour moi comme un hâvre de sûreté face aux dérives de la pensée (y compris les dérives démago-gauchistes) que permettrait un style littéraire plus populaire.

 

Peut-on encore user d'un style classique (et payer sa dette à toute les constructions intellectuelles et politiques des nations européennes au fil des siècles passés), en utilisant ce style au service d'un projet progressiste, ouvert aux sciences, ouvert à l'altérité des autres cultures (y compris ce qui est anti-scientifique dans cette altérité) et des classes sociales étrangères au classicisme ? Voilà une question que je me pose en permanence, mais c'est un défi que je crois pouvoir relever parce que justement, comme le dit Merle, je crois que le classicisme peut nous protéger de l'hédonisme abrutissant néofasciste. Un exercice complexe. A chaque fois que ma collaboratrice kabyle à Brosseville me remet une note, je corrige les mésusages de la langue française. C'est une forme de respect à son endroit, de confiance en son aptitude à bien écrire notre langue compliquée. Cette confiance l'institutrice de n'importe quel village français dans les années 1930 l'avait en chaque petit paysan mal dégrossi, mes instituteurs l'avaient pour le petit hispano-béarnais patoisant que j'étais. Nous devons l'avoir à l'égard de tout le monde, malgré la capitulation généralisée. Mais je serais un vieux con embourgeoisé arrogant si je ne doublais pas cette exigence stylistique d'une intransigeance morale à l'égard du vieux système bourgeois qui instrumentalisa notre langue pour interdire au père de ma collaboratrice l'accès à notre système d'instruction en Algérie, et si je n'utilisais pas le style classique pour faire autre chose que du classicisme.

Lire la suite

Cynisme des classes moyennes et éthique anticapitaliste

2 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Dans un commentaire récent, un certain M. Dustyboy (ah le bonheur de l'anonymat sur le net) a décrit dans des termes précis et convaincants la résignation des classes moyennes devant le cynisme de notre monde (ce qu'il nomme "le bordel que je vois depuis la classe moyenne dont je viens"). N'étant pas masochiste, je ne souhaite pas épiloguer trop longtemps sur ce sujet, d'autant que ce qui m'intrigue plus en ce moment (pour mes projets politiques), ce sont les classes populaires (toujours susceptibles d'être conquises par l'idéologie des classes moyennes), et notamment celles qui sont issues de l'immigration postcoloniale.

 

Le témoignage de M. Dustyboy sur "un cynisme d'une puissance, et je dis bien puissance, qui a vraiment de quoi désespérer" qu'il a constaté dans divers milieux doit être pris au sérieux. Les gens sont "piégés par notre ignorance de l'histoire sociale, piégés par notre confort matériel (l'eau chaude, la télé, l'abondance de nourriture, la possibilité de s'habiller décemment)", écrit-il (en même temps s'ils n'avaient pas cela, ils seraient encore plus fragilisés et impuissants à devenir sujets d'une histoire collective). Il a raison aussi sur le rapport au temps, à l'éphémère, qu'a créé l'esprit de consommation.

 

Son mot sur Zinn qui aurait dit qu' "il y a bien plus d'exemples de violences et de domination que de bonté et d'altruisme général" m'étonne car, dans la mouvance chomskyenne à laquelle appartenait Zinn, on était plus sensible à l'altruisme et aux progrès moraux accomplis par l'humanité sur plusieurs siècles.

 

Le complément de Laurent dans son propre commentaire sur l'intellectualisme petit bourgeois de la gauche radicale est intéressant aussi. J'en ai fait les frais pendant quinze ans et cela continue.

 

Je suis d'accord avec tout ça, mais en ce moment, comme je le disais plus haut, je m'intéresse davantage à ce qui dans les classes moyennes et dans les classes populaires crée du dissensus par rapport à la doxa médiatique totalitaire.

 Chavez_reelu_dimanche_AFP_-2-copie-1.jpg

Dans les classes moyennes ce sont notammment les sujets historiques, le devoir de mémoire - ce n'est pas un hasard si Dustyboy évoque l'héritage de l'esclavage dans les Caraïbes, tout comme moi je pourrais mettre en avant en ce qui me concerne personnellement la colonisation de la culture occitane ou l'abandon des Républicains espagnols par la France. Dans les classes populaires (dans la partie intéressante des classes populaires), c'est une culture de l'entraide et de la bonté (souvent adossée à la religion) qui, sans toucher l'ensemble du peuple, fleurit dans ses secteurs les plus dynamiques, une culture qui se développe dans un praxis quotidienne qui en fonde la nécessité, une culture qui se combine beaucoup avec des convictions religieuses (Islam, catholicisme). Comme la politique est un art, plutôt que de prier pour que la catastrophe financière plonge les gens dans la tragédie, les adversaires de la dictature du cynisme devraient précisément travailler à faire entrer en symbiose tous ces facteurs de dissensus pour créer un projet commun fondé sur des valeurs de vérité, d'honnêteté, de réciprocité entre les gens (ce qui fut le projet altermondialiste mais qui était bien trop abstrait et pour tout  dire fumeux pour pouvoir entrainer les classes populaires et déboucher sur des réussites politiques).

 

Arnsperger dont un des visiteurs de ce blog m'avait conseillé la lecture (et qui est publié, ce n'est pas un hasard, par des éditeurs religieux) a raison de vouloir fonder l'anticapitalisme sur une éthique, sauf que son éthique du "yoga" est encore trop abstraite, philosophique, bourgeoise. Une éthique susceptible de changer politiquement le système ne peut être pensée qu'en fonction de la praxis concrète des classes les plus dominées et construite en interaction avec elles.

 

J'y reviendrai peut-être. En attendant je termine par cette vidéo amusante sur la difficulté de faire converger justement les éthiques des dominés :

 

Lire la suite