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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #1910 a 1935 - auteurs et personnalites tag

Interview de Philippe Soupault, et un mot sur Eisenstein

6 Octobre 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Dans la série "mieux vaut le contact avec les grands auteurs qu'avec d'obscurs commentateurs", je vous recommande cette interview ci-dessous de Soupault en 1982 sur les surréalistes. Je viens de la découvrir. J'avais aimé ce que Maurice Nadeau m'avait fait voir de leurs provocations et de leurs combats politiques. Dans le témoignage de Soupault cela sonne plus vrai et plus subtil. Il est difficile de ne pas se laisser convaincre par sa haine de Cocteau et de Dali (que personnellement je détestais déjà pour sa complicité avec Franco, comme je déteste Sollers et Kristeva pour avoir béni nos bombes en 1999). Ses anecdotes sont délicieuses aussi. On notera que selon mon habitude je suis plus sensible à l'enjeu éthique du surréalisme qu'à son esthétique (ce qui ne m'empêche pas d'apprécier des poêmes de Michaux ou des tableaux de Ernst), mais je tiens à maintenir l'éthique, le Bien, au centre de ma philosophie, tout en soutenant qu'il est indissociable du Vrai et du Beau. En vertu de cette échelle de valeurs, je reste très réservé sur ce que Soupault décrit comme le coeur du surréalisme, qui est l'écriture automatique, qui ouvre la porte à des dérives sectaires comme tout pari excessif sur l'inconscient (et le mouvement lui-même ne fut pas exempt de ces dérives), mais le geste de révolte au coeur du surréalisme, dans sa visée poétique autant que politique, doit rester une source d'inspiration pour nous tous.
 
 
 
Je vous renvoie à part cela à ce que j'ai dit sur ce blog à propos de Bunuel (vous pouvez le retrouver dans la rubrique recherche par mot clé). Vendredi soir je suis allé voir "Octobre" d'Einsenstein, film magnifique. Le renversement de la statue d'Alexandre III semble avoir directement inspiré (par télépathie ?) la mise en scène américaine autour de la statue de Saddam Hussein en 2013. Le travail d'Eisenstein sur les détails est fascinant. Le film est un très bon boulot de pédagogie populaire (d'une clarté limpide) en même temps qu'une excellente recherche esthétique. Le sommet de l'art de la propagande, qui, en outre, montre quoi qu'il en soit quelque chose de très vrai sur la justice du combat bolchévique à l'époque (le cheval suspendu au pont de Petrograd dit très bien l'injustice que le bolchévisme devait réparer). D'un bout à l'autre je n'ai pas perdu de vue la phrase de Russell (qui avait rencontré le gouvernement communiste à Moscou) sur l'intolérance des léninistes comparable à celle "des chrétiens après la répression de Dioclétien" Mais "Octobre" fait ressentir la nécessité presque au sens stoïcien de la révolution bolchévique, à l'époque, dans ce pays. J'ai aussi songé à ce que Deleuze disait dans l'abécédaire sur la glaciation du cinéma soviétique après Eisenstein, et enfin on peut penser ce matin au mot de Breton repris par Soupault ci-dessus sur la révolution russe "simple changement de conseil des ministres", mais ça c'est une autre affaire...
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La revue Europe du 15 février 1932

25 Juillet 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Je vous propose un petit voyage dans la revue Europe, fondée par Romain Rolland en 1923, du 15 février 1932. Vous venez avec moi ?

 

D'abord une petite vidéo, pour que vous puissiez visionner l'objet, jauni par les ans. Il est ici. Avantage (par rapport à une version scannée par Google) de voir l'objet, de le toucher, de pouvoir se demander quelle personne, aujourd'hui squelette enterré dans on ne sait quel cimetière, l'a touché, parcouru, en février 1932).

 

 

Bien, maintenant que vous avez visionné la chose, plongeons-nous dans cet univers. Couverture : numéro 110, édité par les éditions Rieder, 7 place Saint-Sulpice et vendu à 6 francs (un livre coûtait 15 fr). Bon passons sur l'éditeur, on ne fera pas dans la vaine érudition, ça n'a guère d'importance. Vous voyez les noms sur la couverture ? Maxime Gorki, Philippe Soupault - le poète surréaliste -, Emmanuel Berl, Raymond Aron, André Spire (pour ceux qui ont des lacunes en histoire littéraire française, je vous laisse regarder sur Wikipedia les itinéraires de tous ces gens), que du lourd, comme on dit aujourd'hui.

 

Tournons la page. La deuxième de couv est amusante. On y lit que "les rédacteurs en chef reçoivent le jeudi de 4 heures à 6 heures" (à l'époque les gens se rencontraient physiquement et il était courtois d'ouvrir sa porte au visiteur, voyez les mémoires de Gide), que tous les droits de reproduction sont réservés "pour tous les Pays (avec majuscule), y compris la Russie" (sic - bizarre singularité russe mise en exergue par la formule qui ne dit même pas URSS).

 

Page 3 une pub pour les Confessions de Bakounine de 1857 publiées par le même éditeur, pour "MK Gandhi - Sa vie écrite par lui-même", préfacé par Rolland, un bouquin de Cortot sur la musique française de piano. un Gustave Doré par Tromp. le premier roman du prix Nobel norvégien de 1930 Knut Hamsun.

 

Avançons un peu. D'abord la nouvelle de Gorki, "Histoire d'un roman", qui nous parle d'une jeune femme un peu détachée de sa vie, de ces femmes qui passent leur vie à attendre. "Elles parlent peu et banalement, elles n'ont pas de goût pour les dissertations et traitent les drames inévitables de leur existence avec le tranquile dégoût de personnes propres. Elles ont des enfants sans entrain. Après chaque période importante de leur vie, leurs yeux ont l'air de demander muettement : - C'est tout ?" Une jolie nouvelle qui mêle le romanesque et le réel, et qui présente au fond toutes les caractéristiques de ce que Marcel Aymé dénonce dans "Le confort intellectuel" (la valorisation de l'informe, de l'inachevé, de l'imprécis). Je repense à Benda aussi, il ne devait pas aimer la revue Europe, lui était à la NRF, que Rolland n'aimait pas.

 

Ensuite "Les impatiences de l'armistices" de Jean Pruvost. un témoin de 14-18 qui crache merveilleusement bien sur les historiens, et parle de l'armistice en révolutionnaire socialiste qu'il est. Des remarques très justes sur le capitalisme étatiste en temps de guerre, l'erreur d'oublier le plébiscite en Alsace-Moselle (en violation des principes de Wilson), l'empressement de la CGT à accueillir Wilson en rade de Brest le 13 décembre 1918, tout ce mysticisme de la victoire qui empêche d'affronter posément les enjeux.

 

Vient ensuite un poème de Gabriel Audisio, une nouvelle de Camille Aymé, et une de José Eustasio Rivera, écrivain colombien.

 

p. 250 On sort de la fiction avec un "Courrier de l'Inde" signé par Romain Rolland. Moment sérieux. Malraux a écrit dans sa préface déjà citée ici que Rolland s'est épris de Gandhi pour se consoler un peu de la brutalité de Staline. Ce n'est peut-être pas faux. Rolland y évoque la visite de Gandhi à Londres, et en profite pour donner l'adresse de l'association Friends of India (46, Lancaster Gate, pout ceux qui veulent aller voir sur place si cela existe encore) et la liste des membres : Bertrand "Russel" (Romain Rolland l'écrit avec un seul "l" comme moi il y a dix ans, ça me rassure car Bricmont s'était fichu de moi à l'époque, j'ai cela en commun avec Romain Rolland), Laurence Housman, Fenner Brockway (inconnus de moi, mais je suis faible en lettres britanniques). Il y décrit l'échec de la conférence de la Table ronde (artificiellement remplie de princes et factions de minorités clientes des britanniques), la répression à Peshawar et dans d'autres régions de l'Inde en décembre 1931. Il rapporte fidèlement, amicalement, les propos de Gandhi, comme Zweig recopie les siens dans ses livres (à l'époque pas de lien hypertexte pour faire connaître les mots de ses compagnons)., son arrestation le 4 janvier, et les incarcérations massives des membres du Parti du Congrès. Il salue le soutien de Rabindranath Tagore (pas acquis d'avance, semble-t-il), bref il fait du bon journalisme engagé, honnête, sans doute utile à une époque où l'info circule lentement (est-ce que l'Humanité au même moment, ou la presse socialistte s'intéressent à l'inde ? je ne sais).

 

Les commentaires de lecture qui suivent sont signés par des plumes célèbres comme je l'indiquais plus haut. La première a été un peu oubliée, est celle de l'historien communiste Jean-Richard Bloch (dont la fille allait être décapitée en Allemagne pendant la guerre). Il commente "Dictateurs et Dictatures d'après-guerre" du comte Sforza (un libéral pourtant). Commentaire prétexte à l'expression de son dégoût des élites européennes actuelles : "En Allemagne, en France, en Italie, en Serbie, en Autriche... la majorité [des hommes qui dirigent] ont été, pendant la guerre, des embusqués ou des profiteurs" (notez au passage le beau mot "embusqués"), "nous ne vivons plus sur un continent civilisé mais dans l'île du Docteur Moreau, ou pour passer d'une comparaison à une autre, disons les andar Logs ont usurpé le gouvernement de la Jungle" (références intéressantes n'est-ce pas ?).

 

Jean-Richard Bloch n'hésite pas à ajouter en long post-scriptum à son commentaire l'article in extenso publié par l'Oeil de Paris relatif à une conférence donnée par le président du conseil roumain Iora sur "Venise au temps des croisades" à l'amphi Turgot de la Sorbonne à l'automne 1931 (au fait, ça arrive encore que des chefs de gouvernements donnent des conférences d'histoire à l'université française ?). Ce jour là (non daté précisément) huit étudiants "de gauche ou d'extrême gauche sans doute, jetèrent sur les gradins des tracts de protestation contre le caractère d'oppression du régime actuel en Roumanie", des types se précipitent sur ces étudiants, d'autres viennent en renfort, les premiers agresseurs s'enfuient, à l'extérieur téléphonent à la police (aux ordres du célèbre et fascisant Chiappe), qui intervient à la Sorbonne (l'entrée de la police dans les universités est sacrilège et illégale depuis le 13e siècle). Le doyen Delacroix exige le départ des forces de l'ordre, les flics saisissent Delacroix à la gorge, puis celui-ci fut libéré par les étudiants, et sa fermeté de ton, comme dans les récits de l'antiquité romaine, persuada la police de quitter l'enceinte sacrée.Chiappe et le commissaire du Ve viennent en personne faire leurs excuses au doyen et Chiappe crut humain de rappeler que lui-même avait "fait le coup de poing" quand il était jeune.

 

Les bourdieusiens ne manqueraient pas de voir dans ce récit, une réactivation des valeurs d'autonomie du champ intellectuel par ses serviteurs et protagonistes. Suit un commentaire d'un livre de Barrès par Guéhenno (à l'époque on ne se contentait pas d'ignorer l'adversaire, on le lisait et on en parlait). Louis Guilloux (futur compagnon de voyage de Gide en URSS) chronique "Banjo" de l'écrivain noir américain Claude Mc Kay traduit par Ida Treat (traductrice américaine de Lénine) et Paul Vaillant-Couturier (lui-meme à traduit d'autres écrits de Mc Kay). "Parmi les écrivains de couleur contemporains qui s'efforcent d'exprimer le monde des noirs et de défendre sa juste cause, Mc Kay est à coup sûr un des plus doués". (Hé oui, rappelons nous que ces compagnons de route du PC étaient déjà du côté des descendants d'esclaves aux USA, avant Angela Davis et les Black Panthers).

 

Soupault s'enthousiasme pour "Mort d'un héros" d'Aldington "meilleur roman de la littérature anglaise depuis la guerre, même si l'on n'oublie pas Contrepoint de Aldous Huxley". Berl s'intéresse à l'Amant de Lady Chatterley (j'y consacrerai peut etre un billet à part). Sur le théâtre une chronique de Judith de Giraudoux, sur le cinéma Eugène Dabit (auteur du roman Hotel du Nord) commente le premier film parlant soviétique, Le Chemin de la vie de Nicolas Ekk, hisatoire d'enfants abandonnés pendant la guerre civile qui sont remis sur le chemin de la vie en construisant un chemin de fer, avec in fine la mort du héros Mustapha (musulman d'URSS) dont le corps est transporté sur le rail. Dabit est dithyrambique. Pour une fois le Wikipedia français est plus complet sur ce film que celui en anglais, mais en dit beaucoup moins que la chronique de Dabit. L'occasion de se rappeler la tragédie du peuple russe, que les auteurs des années 30 connaissaient bien - ici les enfants orphelins, le danger qu'ils présentent pour la société. Bien des aspects du stalinisme étaient des réponses à ces problèmes plus adaptés que le libertarisme de Kollontaï ce dont l'époque était consciente (voir les textes de Malraux sur ce drame de voir le communisme triompher dans le pays le plus arriéré et le plus misérable d'Europe).

 

Ensuite dans la rubrique idée un délicieux article du célèbre dramaturge socialiste anglais George-Bernard Shaw (p. 289) : à propos des indignations des Occidentaux sur la dictature stalinienne : "Ces gens me font penser aux défenseurs enthousiastes des esclaves noirs qui réclamaient au siècle dernier l'abolition de la traite et ne savaient pas que dans les usines dont la fumée noircissait leurs fenêtres, des enfants blancs étaient exploités et frappés plus cruellement que les nègres adultes de l'Afrique dont la vie leur inspirait des récits tellement déchirants". Et Shaw d'évoquer le bagne de Cayenne et les peines de fouets pour les femmes du Delaware (USA), ce qui n'est pas tout à fait faux. Et puis l'éternel argument (particulièrement opportun en 1931 après le krach boursier américain) : "La Russie n'a pas de chomeurs. Le peuple est sain, confiant dans l'avenir". Ensuite ça s'emballe : "La politique de parti, le suffrage universel et toutes les autres duperies et folies qui servent soi-disant les fins de la démocratie et qui de fait en entravent la réalisation avec la plus grande certitude n'existent pas en Russie." Remarque intéressante issue du kollontaïsme : "il n'y a pas (en Russie) dans la vie privée de différence de rang", d'autres du même style sur les faibles salaires des dirigeants soviétiques et sur le fait qu'il y a plus d'insécurité de la situation sociale en Occident (avec la grande dépression) qu'en Russie, même pour les riches. Des arguments pas tout à fait vrais ni tout à fait faux mais instructifs sur les motifs de la soviétophilie à l'époque.

 

Raymond Aron, jeune auteur de 27 ans, membre de la SFIO (vous connaissez son itinéraire ultérieur), livre ensuite un tableau très complet de la situation de l'Allemagne, lucide sur les 40 % des nazis, sur la faiblesse des sociaux-dems, sur l'erreur des communistes à croire qu'ils pourront prendre le pouvoir après Hitler, même si des partisans du "front noir" et du "front national" peuvent à terme, par sympathie collectiviste rejoindre le PC. Ce pronostic intéressant : "Si Hitler est soutenu par létrager, comme le fascisme l'a été, il aura les moyens avec sa milice de 300 000 hommes de tenir longtemps le pays. Si l'étranger le combat, il est peu vraisemblable qu'il résiste". Et Aron poursuit ses scénarios : si Hitler prend le pouvoir, puis en est chassé par la pression étrangère, il peut y avoir une guerre civile entre communistes et fascistes, mais la résitance de la noblesse et la bourgeosie allemandes sont trop puissantes pour que les communistes l'emportent, même si la crise économique leur apporte de nouveaux partisans, et l'URSS ne se lancera pas dans une intervention militaire au soutien des rouges allemands. "On n'aperçoit qu'une certitude : le triomphe du nationalisme". Observant l'obsession antifrançaise des Allemands Aron propose une solution : "on pourrait, sans rire, reparler de Société des nations, de fédération européenne, de Super-Etat"... Sans rire... Et, à défaut, un autre espoir : "si nous désespérons de la raison, un espoir nous restera toujours : que la véritable révolution précède la guerre qu'on nous prépare". L'Union européenne comme choix prioritaire numéro 1, choix de la raison, la révolution comme "second best option", plus irrationnelle. C'est en gros aussi la position de Benda à la NRF, pour le coup, mais c'est très loin de la position des contributeurs communisants de la revue. Le choix européen procède d'un devoir d'espérance, un peu comme les Idées de la raison pure chez Kant. "Sans rire", mais en 1932 Aron n'y croit plus vraiment.

 

Monglong écrit sur la correspondance de Rousseau, un papier d'André Spire, poête socialiste, sur les Pensées de Goethe (au passage il fait un sort à la forrmule goethéenne employée à tort pendant l'Affaire Dreyfus "plutôt l'injustice qu'un désordre"), Sénéchal parle aussi de Goethe et, pour finir, un appel à donner au Comité français de secours des enfants chômeurs, 10 rue de l'Elysée, car, dit le communiqué, en ce début de 1932,0 selon le bureau international du travail il y a 20 millions de chômeurs dans le monde, ce qui fait 40 millions d'enfants qui ne mangent pas à leur faim.

 

Voilà, nous avons lu ensemble cette revue de 1932. Ce tour d'horizon vous a-t-il plu ? J'en suis bien aise. Hé bien je vous propose maintenant le "making of", comme dans les DVD. En lisant la correspondance Rolland-Guéhenno, on voit combien l'article sur l'Inde tenait à coeur à Romain Rolland depuis décembre et spécialement après l'arrestation de Gandhi le 4 janvier. Rolland l'écrit à Villeneuve dans le canton suisse de Vaud, et c'est pour lui un acte de résistance contre la censure. Sur un ton un peu sec il écrit à Guéhenno le 23 janvier 1932 : "Réservez moi la place dans le n° de février (...) Si vous ne le pouvez, je tâcherai de le faire paraître ailleurs : car l'actualité n'attend pas, - surtout quand c'est, comme je le veux ici, une action de protestation et d'aide effective". Rolland regrette aussi qu'il n' y ait rien sur la Chine dans la revue, car il s'intéresse au mouvement intellectuel autour de l'université de Pékin depuis 10 ans. Il remarque qu'il aurait dû profiter du départ pour Shanghaï en décembre 31 de Ouang Te Yio, après sa thèse de doctorat ès-sciences "en Sorbonne" (sic) pour lui demander un article.

 

On apprend aussi dans la correspondance que la nouvelle de Gorki avait été postée de Sorrente où la police de Mussolini aimait à retenir les lettres de l'écrivain soviétique pendant plusieurs mois.

 

Début février 32, Rolland se plaint de ce que beaucoup de ses supporters en Allemagne et même un professeur de l'université de Copenhague ignorent l'existence de la revue Europe : "la propagande officielle française s'arrange pour nous étouffer au-dehors" dit-il, de sorte que les étrangers ne peuvent trouver d'espoir en une France qui ne soit "ni égoïstement esthète, ni durement impérialiste". Aujourd'hui, même si la revue Europe existe encore semble-t-il (mais avec le même esprit combattif que dans les années 30 ? j'en doute), une autre forme de propagande nous fait ignorer ces revues qui au siècle dernier se battaient courageusement (au milieu de mille embûches) pour l'universalisme, le progrès, la paix et le socialisme, et les auteurs qui y contribuaient. Ce petit billet avait juste pour objet de tailler une petite brèche dans la muraille de l'oubli. Merci d'avoir eu la patience de le lire.

 

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La correspondance de Rolland

16 Juillet 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

J'ai dit sur ce blog du bien à la fois de Romain Rolland et de Julien Benda, sans me priver de citer une vacherie de Benda contre Rolland. Aujourd'hui je tombe sur une lettre de Rolland à Guéhenno du 14 avril 193à qui reproche à Benda d'avoir une lecture de mauvaise foi de son "Au dessus de la mêlée" et d'avoir fait partie de ceux qui en 14 avaient dénigré à tort le glorieux exil de Rolland. Je suis évidemment preneur de ce qui peut me dissuader d'idéaliser Benda de même que de ce qui remet en perspective Rolland.

 

Dans la correspondance de Rolland des années 30 (assez mal préfacée par Malraux, c'est décevant, mais c'était un an avant la mort dece dernier) je trouve des remarques sur Gandhi excitantes (Malraux dit que Rolland y a trouvé un exutoire à la dureté de Staline).

 

Et puis certaines phrases très justes comme celle-ci (le 31 décembre 1936) : "Un continent est transformé : la terre, l'air, le soleil et le climat. - Et les hommes de lettres, notre triste espèce, s'entredisputent, s'entredévorent, en remuant une poussière de menus faits, de petits cancans, qui égratignent à peine la rude peau de la vie réelle des millions d'êtres et de leurs combats herculéens ! ... J'ai honte d'appartenir aux bêtes à plume -"   Bien sûr on peut regretter que ce passage se réfère au livre de Charles Steber La Sibérie et l'Extrême-Nord soviétique chez Payot qui vante l'oeuvre soviétique dans le Grand Nord et comportaitsans doute quelques morceaux de propagande stalinienne (encore que certains grands travaux de Staline aient été utile, et tous les éloges à ce sujet ne relèvent pas du mensonge), mais les derniers sont très appropriés, même à notre époque (quand je vois l'inanité des polémiques politiques en France, chez des gens qui ne sont même plus des "animaux à plumes" - ceux-là n'osent même plus polémiquer, ni émettre la moindre idée - mais de simples petits internautes anonymes).

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La problématique de l'enracinement chez Benda

20 Mai 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

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extrait de "La trahison des clercs"

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"Mémoires d'Infra-tombe" de Julien Benda

15 Mai 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

memoires.jpgDepuis un siècle et demi à chaque génération on rencontre dans le champ intellectuel une personnalité-phare qui accepte d'occuper le rôle du vieux rationaliste grincheux. Il y eut en Angleterre Bertrand Russell, en France Julien Benda (l'auteur de la célèbre "Trahison des clercs"), aujourd'hui il y a Noam Chomsky. Ces intellectuels ont été souvent isolés parce que la "mode" était la défense des passions. Chomsky l'est encore mais peut-être moins parce que l'état des sciences et de la technique aujourd'hui est de nature à susciter plus d'intérêt pour le rationnalisme et parce que les excès de l'irrationalisme a fini par épuiser la politique à la fin du XXe siècle.

Je lis Benda qui, lui, fut particulièrement isolé à l'époque des grands mouvements de masse - fascisme, communisme, mais aussi développement de la société de consommation à l'américaine.

Divers points de son petit livre, Mémoires d'infra-tombes paru chez Julliard (collection "La nef" en 1952 pour la modique somme de 360 F), un petit livre court qui renvoie à beaucoup de points déjà développés dans l'oeuvre antérieure de Benda. Plutôt que de longs discours, voici des citations de son ouvrage :

"Je n'attaque nullement l'irrationalisme. J'attaque ceux qui, sous prétexte d' 'élargir le rationalisme', Bergson avec son 'transrationalisme', Bachelard avec son 'surréalisme', Maublanc avec son rationalisme 'moderne' en prêchent la stricte négation, dont ils ne veulent convenir" p. 142

"Comment la société française, si profondément rationaliste aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui l'est encore éminemment dans les trois premiers quarts du XIXe siècle avec son admiration pour Taine, Renan, Claude Bernard, Michelet, devient-elle soudain ivre de mysticité avec Barrès, Bergson, Péguy, Mauriac ?

L'influence allemande n'explique rien. La mysticité de l'âme d'outre-Rhin a toujours existé et les Français le savaient. La question est : pourquoi les conquiert-elle aujourd'hui ? Les romantiques de 1830 y avaient complètement échappé" p. 132

Sur Heidegger (dont Beaufret était le prophète) "M. Jean Beaufret exalte une philosophie qui, riche, dit-il de sa propre inquiétude, ne confond pas le besoin de certitude avec le souci de la vérité.

Je demande au promoteur de ces arrêts si une inquiétude qui consiste à s'agiter dans des problèmes insolubles, sur lesquels l'humanité n'a pas avancé d'un pas depuis trente siècles qu'elle s'y applique, constitue pour elle un enrichissement " p. 83

"Un de mes exégètes, M. André Thérive, a dit que j'avais la haine de la vie. Cela est vrai et elle ne me passe pas avec l'âge" p.18

"Ces publications qui procèdent par affirmation purement gratuite, au service d'une action morale - c'est le cas d'à peu près toutes aujourd'hui - ne me sont, en tant que je ne m'intéresse qu'à la pensée désintéressée, d'aucune valeur" p. 37

"Le fameux mot de Mussolini : 'Méfions-nous du piège mortel de la cohérence' pourrait être signé de tous ceux qui entendent poursuivre une oeuvre au sein de courants qu'ils ne peuvent pas prévoir. L'action n'a que faire de la vérité, et j'approuve ceux qui se moquent d'elle quand l'objet auquel ils aspirent - et c'est le cas des communistes - m'est sympathique" p. 62

benda.jpg"Je n'ai que mépris pour ceux qui, comme un Barrès ou un Valéry, trouvent bon que les trois quarts de l'humanité tournent la meule pour qu'ils puissent écrire une belle phrase - qui n'est même pas toujours belle" p. 64

"Pacifisme : désir de relations juridiques entre les nations" p. 69

"La croyance en un nouvel esprit humain [à venir] est un pur acte de foi - d'ailleurs pathétique" p. 91

"Le mépris des livres au nom de la vie est une ânerie du romantisme" p. 130

"Reste la satisfaction d'avoir fait une belle oeuvre. Mais alors j'aurais dû la garder dans mes tiroirs. Publier implique qu'on cherche des suffrages. L'homme qui publie un livre dont personne ne parle est toujours un peu ridicule" p. 141

"Je dois spécifier toutefois ma position en face du mystérieux. Le mystérieux ne m'importe que dans la mesure où j'ai des chances de le voir cesser de l'être, devenir explicable" p. 142

 

Passage extraordinaire contre Barrès p. 18-19, Jankélévitch p. 85, Breton p.95, Gide p. 145, sur mathématiques et liberté (p. 23 - avec la citation du nazi Haupt "à bas la vérité juive d'Einstein". P. 26 sur le refus de signer une pétition pour des ouvriers condamnés. Sur le caractère nécessairement terne et ennuyeux (qui plait au philosophe mais pas à l'esprit littéraire) de la démocratie p. 30 Benda favorable à Piaget p. 147

A propos de Descartes et des tentatives de récupération par Bergson, l'existentialisme, et les marxistes : "On peut se demander si la gloire d'une philosophie n'a pas pour mesure la déformation que lui assènent tous les partis pour se réclamer d'elle". p. 139

 

Les phrases de Benda que je condamne : "Ils hurlent contre le colonialisme, avec raison, au nom des Droits de l’Homme, mais accepteront-ils que la France devienne une nation de troisième ordre quand elle n’aura plus de colonies ?" p.70 ou "Les femmes ne perdent pas leur temps, elles perdent le temps des hommes. La femme est chronophage" p. 58 ou encore "On se demande parfois si les Tolstoï, les Romain Rolland, les Mauriac, avec leur abaissement du juridique au nom de l'amour, n'ont pas fait plus contre la paix que l'hystérie des Nietzsche et des Hitler" p. 32.

 

 

 

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Habitus de classe et diplomatie révolutionnaire

18 Avril 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Il y a quelque chose d'étrange, je l'admets, dans le fait qu'aux deux premières ambassadrices de l'histoire on ait reproché leurs dépenses somptuaires (pourtant habituelles dans ce milieu), et spécialement leur investissement dans les robes. Ce fut le cas pour Alexandra Kollontai, la Russe, en 1926, et pour Rosika Schwimmer, la Hongroise, en 1918. C'est du moins ce qui ressort de publications occidentales des années 1920. Il se peut que j'accorde trop de crédit à ces publications mais je ne leur trouve pour l'instant pas de démenti circonstancié dans le camp opposé.

 

La question m'intéresse, parce que je trouve étrange que l'historiographie récente la dissimule. Pour moi il n'est pas anormal que des diplomates (femmes ou hommes) des années 1910-1920 aient gardé des éléments de leur "habitus de classe" (so to speak). Et il est possible que, à la base de cet habitus (qui peut ensuite évoluer vers d'autres imaginaires), des détermations génétiques aient poussé les femmes à aimer un peu trop les robes et les hommes un peu trop les chevaux, ce qui pourrait se discuter sur le terrain des sciences sociales et des sciences naturelles. Je ne vois pas pourquoi l'idéologie conduirait à occulter ce fait (si ce fait est vraiment confirmé, car je ne le trouve pas non plus dans les fiches biographiques de Rosika Schwimmer sur Internet).

 

Elle m'intéresse aussi parce qu'il y a là tout le problème de rapport de femmes aux révolutions menées dans des imaginaires patriarcaux, un peu comme celui que pose le livre de Roudinesco sur l'histoire de Théroigne de Méricourt en 1789-1793. La difficulté est flagrante pour Alexandra Kollontaï. C'est moins clair pour Rosika Schwimmer, qui n'était pas révolutionnaire (quoiqu'indubitablement pacifiste, suffragette et pacifiste). A-t-elle été suspendue de ses fonctions par la révolution soviétique de Bela Kun à Budapest ? Pas de réponse claire sur Wikipedia. Il faudrait reconstituer le puzzle.

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"La France byzantine" de Julien Benda

21 Mars 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Il y a quelques semaines j'ai attiré l'attention des lecteurs sur ce petit livre de Marcel Aymé "Le confort intellectuel" qui condamne le tournant de la pensée romantique vague et nébuleuse pris par l'Europe au XIXe siècle (et jusqu'aux années 50).

 

Je retrouve ce trait chez un auteur dont je suis politiquement plus proche, Julien Benda, et dont il faut lire "La France byzantine" paru chez Gallimard en 1945 puis réédité post-mortem l'année de ma naissance en 1970 chez 10-18. Il y dénonce le culte de l'évanescent, de l'abcons, de l'ineffable, de l'instable. De très belles formules chez Benda. Par exemple sur le principe de la disponibilité des idées : "Le dogme de la disponibilité apprécie l'idée, non pas selon leur justesse, mais selon la jouissance - la 'fruition' (p. 32) - qu'elles semblent promettre à qui s'y livre" (et combien ce principe fut employé ! surtout dans le sillage de la pensée 68). Au nom du principe de disponibilité, note Benda, il faut que toutes les idées soient disponibles tout le temps, ce qui implique une volonté de ne rien choisir, d'être dans la totalité tout le temps, le refus de l'analyse et de la distance à l'objet, le goût de l'ésotérisme avec un fort esprit de caste pour le défendre.

 

Benda note que ces fantasmes funestes de la littérature de la première moitié du XXe siècle, de Gide, Valéry, Mallarmé (qui allaient devenir ceux de la philosophie dominante de 1960 à 90) sont glacés et dépourvus d'émotion ou de générosité humaine. Il y voit le fruit d'un divorce entre littérature et intellectualisme que le classicisme français avaient réconciliés.

 

Il est toujours bon de revenir à la critique de l'évolution de l'histoire littéraire de notre pays et de l'Europe (que notre pays influença beaucoup, tout en étant influencé par elle). Car la littérature a forgé notre philosophie, et l'ensemble s'est infiltré dans divers aspects de la vie sociale (les valeurs politiques, les rapports sentimentaux etc).

 

p1000207.jpgJe ne suis pas sûr que les contre-révolutions rationalistes façon Bouveresse ou Chomsky puissent contrebalancer un jour cette dérive de deux siècles.

 

Ce serait pourtant nécessaire dans divers domaines comme la politique. Je lisais récemment des billets, sur les meurtres de chefs d'Etat commandités en Occident, ou sur l'hostilité des Français aux livraisons d'armes à la Syrie, qui heurtent le romantisme politique pro-occidentaliste (celui d'un Cohn-Bendit si l'on veut), tout en pouvant favoriser à l'excès le romantisme anti-occidental (et ses délires complotistes). Voilà des domaines où l'auto-discipline rationaliste doit fonctionner à plein rendement. Et dans ce domaine l'héritage de Benda est précieux.

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"Le confort intellectuel" de Marcel Aymé

27 Février 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

On trouvera cela surprenant de la part d'un admirateur de George Sand comme moi (du moins de l'autobiographie de George Sand à défaut d'aimer ses romans), mais je n'ai pas peur de rechercher la vérité à travers lalecture d'auteurs opposés et incompatibles entre eux.

Je lis donc ce soir "Le confort intellectuel" de Marcel Aymé. Il y a une thèse très forte dans son ouvrage : le romantisme du XIXème siècle (jusque dans ses déclinaisons dans Baudelaire) et le culte de la poésie ont perverti la bourgeoisie au point non seulement de nourrir en elle une sympathie pour les idéologies qui veulent sa destruction comme le communisme, mais encore de lui faire perdre le sens du réel.P1000086-copie-1.JPG

Vous savez que dans "Eloge de la liberté" je me confronte à la question du romantisme et de ses formes les plus populaires présentes dans la culture de masse des années 1980, sur le rôle qu'il a joué dans mon engagement en Yougoslavie.

Je ne suis pas du tout du genre à rechercher le statu quo, et j'ai souvent salué notamment ce que le romantismefidel-castro.jpg révolutionnaire (mâtiné il est vrai de beaucoup de réalisme bureaucratique) a pu apporter à un petit pays comme Cuba en terme de dignité humaine et de progrès social.

chomskynotebook.pngMais en bon chomskyen adepte du cartésianisme (et contributeur du Cahier de l'Herne sur Chomsky, je me dois de le rappeler ici pour que mes nouveaux lecteurs aient une vision un peu complète de mes travaux), je me défie aussi de toutes les facilités intellectuelles, et de tous les "fashionable nonsenses" qui font stagner l'humanité dans des rêveries stériles. Je ne sais pas trop si aujourd'hui le romantisme travaille encore notre monde, si, par exemple, on le trouve dans l'islamisme ou dans le chavisme (je suppose que oui). Mais nul n'ignore qu'il apporta à l'humanité du bien (la révolution de 1848), comme du mal (le nationalisme allemand).

Une des forces du livre de Marcel Aymé est de montrer le romantisme (et le goût de la poésie) à l'oeuvre dans l'évolution concrète d'une famille bourgeoise de province. Une autre est de rappeler que cette révolution littéraire aurait pu être tuée dans l'oeuf, comme celle des "Précieuses" et du "roman fleuve" au XVIIe siècle. Marcel Aymé ne fut pas le premier ni le dernier à instruire le procès de cette tendance de l'histoire occidentale. Il y apporte en tout cas une pièce très importante.

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Encore un pas sur le sentier de Bernanos

15 Décembre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

"L'activité bestiale dont l'Amérique nous fournit le modèle, et qui tend déjà si grossièrement à uniformiser les moeurs aura pour conséquence dernièr de tenir chaque génération en haleine au point de rendre impossible toute espèce de tradition. N'importe quel voyou, entre ses dynamos et ses piles, coiffé du casque écouteur, prétendra faussement être à lui-même son propre passé, et no arrière-petits-fils risquent d'y pedre jusqu'à leurs aïeux" (Bernanos, "La grande peur des bien-pensants", 1930 p. 50). C'est assez bien vu non ? Et ça ne vous rappelle rien ? Oui, le point de vue sur l'Amérique de ce vieux communiste d'Anatole France trois ans plus tôt que j'évoquais ici il y a 8 mois.

 

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Je ne devrais pas lire les auteurs d'il y a cent ou deux cents ans. Mon pote le blogueur Edgar me l'a sorti déjà il y a un mois à propos du côté XIXe siècle de Mélenchon, qu'il ne fallait pas vivre dans le vocabulaire de ces époques lointaines parce que "c'était avant Auschwitz"... Il aurait d'autant plus raison que là, dans Bernanos, il y a de l'antisémitisme ouvert (même s'il s'est "racheté une conduite" avec la guerre d'Espagne). Sauf que je ne peux pas m'arrêter à ça, parce que de l'antisémitisme il y en a tellement dans la première moitié du XXe siècle. J'en trouve des traces même dans la correspondance de Clemenceau... Il faut bien lire Platon malgré sa haine de la démocratie, et Bernanos malgré son antisémitisme de jeunesse, on ne peut pas faire autrement. Même Elie Wiese le dit dans "Le Mal et l'Exil" alors...

 

En fait je ne sais pas trop pourquoi je lis Georges Bernanos ou George Sand (tiens deux Georges...), ni pourquoi je suis content de retrouver chez l'un et l'autre le même surnom donné à Napoléon III : Badinguet. Si je suis Edgar, puisque tout ça se passait avant Auschwitz, ou, du point de vue de quelqu'un de plus jeune encore, avant les ordinateurs, il n'y aurait rien à en tirer. Mais précisément : ils sont nos aïeux, et nous sommes leurs arrières-petits-enfants (arrière-arrière-arrière-arrière pour George Sand) dont Bernanos craignait que nous les oubliions... Je les écoute donc sans les juger, en admettant leur droit à l'erreur et au délire. Je les écoute pour comprendre, pour saisir de quel monde on vient, de quelle France, sans le regard biaisé et fade des historiens.

 

J'écoute souvent sans comprendre, et souvent aussi sans retenir. Du précédent livre de Bernanos "Les enfants humiiés" je n'ai rien retenu du tout, et j'ai trouvé, sur le même sujet, Ernst Jünger plus juste, allez savoir pourquoi. Je ne sais pas ce que je retiendrai de "La grande peur des bien-pensants". Peut-être rien non plus. Pourtant là tout de suite, je retiens des formules saisissantes. Parfois il y en a trop, beaucoup trop, on s'y perd, et cela perd toute saveur. Parfois on rencontre un mot juste, des détails inattendus qui s'entrechoquent. Parfois on se demande pourquoi on prend un livre plutôt qu'un autre. Pourquoi je préfère acheter un Bernanos que finir de lire les mémoires du Cardinal de Retz, qui traînent dans ma bibilothèque, et dont Bernanos cite le nom (mais me replonger dans le XVIIe siècle me demanderait beaucoup d'effort). Pourquoi Bernanos me donne envie de relire Péguy. Sans doute parce qu'il a une drôle de façon de parler de Victor Hugo, comme c'était aussi le cas de Péguy. Pourtant jusqu'ici à chaque fois que j'ai rôdé autour de Péguy, je n'en ai rien tiré de plus que de Bernanos. Juste le souvenir d'une langue bizarre, d'odeurs d'un pays disparu. C'est peut-être cette odeur que je recherche. Mais pourquoi ? Pour en faire quoi ?Moi qui suis un progressiste, grand défenseur de la liberté du reggaeton, des innovations technologiques et des pays émergents... Allez, je vous en dirai plus quand j'aurai avancé davantage sur le sentier de Bernanos.

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Ernst Jünger, Bernanos et Barbusse

17 Novembre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

poilusJe parcours "La guerre comme expérience intérieure " Ernst Jünger dont un de mes contacts sur Facebook signalait la réédition (tout en critiquant la préface de Glucksmann qui il est vrai est digne d'un mauvais khâgneux en panne d'inspiration). Il faudrait faire une comparaison entre ce livre,  Les Enfants humiliés de Bernanos et Le Feu d'Henri Barbusse.

 

Pas trop de temps pour cela hélas. Je trouve chez Jünger une force, une intrépidité même : cette absence de gène dans l'évocation de la pourriture, des cadavres. Quand on dit que la guerre est une mise à nu du face-à-face avec la mort, on oublie que c'est aussi un face-à-face avec la pourriture des cadavres, celle que les convenances sociales habituellement enveloppent. Il y a des mots très forts et très éloquents sur la manière dont le cadavres se décomposent, sur la manière dont ils épousent la terre, mais aussi envahissent les vivants (Jünger raconte les journées vécues par les soldats entourés par les mouches qui assaillent lprussees chairs des trépassés). Toute guerre et bien sûr surtout les grandes guerres (14-18, 39-45, peut-être la guerre Iran-Irak il y a 30 ans), celle où le temps manque pour ensevelir les morts, est à la fois une expérience d'autrui comme cadavre-potentiel-à-tout-moment, mais aussi, de soi-même comme mêlé-indissociablement-à-la-pourriture des morts. Il y a ensuite des considérations vitalistes (très dans l'air du temps de l'Allemagne de l'époque) sur tous les renouveaux pulsionnels (sur le versant de l'Eros ou de la violence) que cette expérience-là entraîne, mais ce versant m'intéresse moins que l'étape en elle-même de l'immersion dans la puanteur de la mort, c'est-à-dire dans ce que d'habitude la civilisation garde caché (et je pense en écrivant cela à Antigone face au cadavre de son père).

 

On comprend très bien comment après cela l'Europe s'est investie dans une folle inversion des valeurs que décrit Zweig dans ses mémoires (mais on peut aussi songer à l' "âge du jazz de a philosophie" dont parle David Stove). Encore que Zweig n'a pas connue les tranchées, et donc ne peut comprendre la banalisation de la violence fasciste que préparait cette expérience. On peut s'étonner que Jünger ait pu dépasser ce traumatisme par l'écriture (et avec quels mots !) et que cette force de dépassement soit aussi ce qui l'a empêché de tomber dans le nazisme (voir "Les falaises de marbre").

 

Evidemment on ne peut plus entendre grand chose à tout cela aujourd'hui où l'abrutissement de l'espèce ne passe plus par la guerre (puisque le nationalisme a été - provisoirement ? - vaincu) mais par la consommation et les technologies (merci le libéralisme !). J'entendais des journalistes quadras sur France Culture il y a peu dire à peu près n'importe quoi sur la guerre d'Afghanistan. Et je trouve le pire témoignage de l'incapacité de notre époque à comprendre ce que furent nos aïeux dans ce film débile, La Chambre des Officiers, qui met en scène des soi-disant gueules cassées de 14-18, mais en fait de vrais pitres, avec des allures minables de petits maîtres de conf de fac actuels, et des idées minables de petits bourgeois que ni les idéaux (la patrie, le christianisme, le socialisme etc), ni le désarroi devant l'effondrement de ces idéaux n'a jamais touché (puisque le seul malaise de ces petits individiualistes postmodernes tient simplement au fait d'être moche, de ne plus plaire aux femmes et de faire peur à leurs enfants).

 

chreibenBon, nous pourrions encore parler longuement de cela (par exemple de l'Iran, qui, à mon sens, est, comme la Turquie, un pays plus intéressant que le monde arabe car moins obsédé par l'islamisme, vu la sécularisation croissante de la société, avec cette opposition intéressante entre ceux qui vivent avec les cadavres de la guerre, et ceux qui les ont enterrés - mais dont les menaces occidentales ouvrent hélas les tombres). On pourrait aussi parler de Gaza (où là Israël nous parle de frappes "ultra-précises" pour afficher le moins de cadavres et de pourriture possible, mais derrière il y a quand même l'outrage : le chef de guerre tué en pleine trève, le "sous-traitant de la sécurité" éliminé comme il disent dans Haaretz, l'opération politicienne lamentable en période électorale - Ernst Jünger dit quelque part que tuer les êtres est moins grave que de les nier). On pourrait aussi parler, pourquoi pas, de ces trois lettres de Bergson à Deleuze sur lesquelles je tombe par hasard cette nuit. Mais le moment ne s'y prête pas. Une autre fois peut-être.

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« Goliath – La marche du fascisme » de GA Borgese et la question de l’humour en résistance

21 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Il est un peu facile peut-être de lire des ouvrages des années 30 quand tant d’événements horriblement injustes sont suscités aux quatre coins du globe par nos gouvernants (et plus encore par des lobbys puissants et déterminés qui influencent des pouvoirs faibles façon Flamby)

Mais justement les temps actuels n’étant pas réjouissants, il est bon de retrouver ceux qui, en des temps  eux aussi déprimants, constituèrent leur camp retranché loin des folies de leur époque. Tel est le cas de Giuseppe Antonio Borgese.

Cela fait vingt ans que je connais l’existence de son livre Goliath – La marche du fascisme et j’ignore pourquoi je me décide seulement cette année à l’acheter et le lire.

A travers Etiemble qui l’a préfacé, je découvre un milieu d’écrivains en exil à l’université de Chicago, dont Etiemble, Borgese, la fille de Thomas Mann, tous soumis à la dictature d’un chef de département nazi et de sa secrétaire intrigante (j’aurais beaucoup à dire sur les pestes que sont la plupart des secrétaires de direction, monuments de bêtise arrogante et aigrie qui ont sans doute pourri tant d’occasions dans le fonctionnement de la société et dans l’ordre de la création). Tous ces gens là avaient leurs désaccord (pour ma part, je penche plus du côté d’Etiemble qui était presque aussi sévère à l’égard de la « ploutocratie » américaine qu’à l’égard du fascisme et reprochait à Mann son aveuglement sur ce point, il faudra que je reparle d’Etiemble un jour), mais au moins tous avaient la même lucidité à l’égard du mussolinisme, étrange calamité dont Borgese écrivit la genèse.

 

Avec Borgese donc on respire un air pur. L’air d’un humanisme qui aurait voulu que le patriotisme italien gardât quelque chose de l’inspiration universaliste de Mazzini plutôt que de se noyer dans l’abjection nationaliste, égoïste et impérialiste dès les années 1910. Borgese revient souvent sur une citation de Mommsen, grand spécialiste de l’antiquité, qui insistait sur le fait que la prétention des Italiens à prendre Rome comme capitale, c’est-à-dire à la soustraire au Pape, devait impliquer que ce peuple se dotât d’un projet politique ouvert à toute l’humanité (on aurait pratiquement envie de dire la même chose aujourd’hui de ceux qui prétendent faire de Jérusalem leur capitale politique).

Je repense vaguement aux impressions de Romain Rolland dans ses Mémoires qui séjourna longtemps à Rome dans les années 1870, peu de temps après l’unification italienne et la disparition des Etats pontificaux.
La peste brune européenne née en Italie, la folie du fascisme. Borgese en retrace l’origine dans cette expérience picaresque de d’Annunzio gouverneur de Fiume. Quelques mois au sortir de la grande guerre, au cours desquels tout fut inventé, tout le matériau que Mussolini et Hitler allaient utiliser : les slogans, le salut romain. C’est de l’anthropologie du fascisme que Borgese nous offre là, de l’anthropologie telle que nos universitaires l’affectionnent, mais plus pure que celle des universitaires, parce qu’elles procèdent d’un témoin direct, qui a mangé à la table de Mussolini en 1918 à la Scala de Milan, au grand dîner offert pour accueillir Wilson. Une fois de plus de profite de cette mention pour vanter les témoignages directs et plaider pour l’élimination des intermédiaires (les historiens, les sociologues).

 

Qu’on le veuille ou non l’histoire qu’on nous enseignait dans les années 80 dans les lycées valait vraiment quelque chose, avec ses accents marxisants et sa fidélité au républicanisme français elle avait beaucoup de clarté sur les « grands drames européens » comme l’histoire du fascisme, qu’elle ne réduisait  pas à une sorte de Mal théologique comme le fait la pensée droit-de-l’hommiste actuelle. Cet enseignement à l’époque nous apprit le nom de d’Annunzio, mais omit peut-être d’en  décrire la geste (au sens médiéval du terme). Les aventures individuelles comme celle-là sont toujours instructives, parce qu’elles produisent des symboles poignants, plus efficaces dans l’histoire de l’humanité que le jeu arithmétique des conflits d’intérêt et des rapports de classe. Sans ces moments étranges où un homme flanqué de dix acolytes, croient en leur bonne étoile et saisissent un drapeau, qu’ils se nomment d’Annunzio, Lénine, de Gaulle ou Castro, l’histoire des peuples demeurerait aussi plate qu’un morne cahier de comptabilité de grand trust financier.
D’Annunzio fut de ces aventuriers qui pouvaient casser en deux l’histoire d’un continent, pour le meilleur et pour le pire. Lui pour le pire assurément.

C’est bien sûr quand il parle de Mussolini que Borgese est le plus convaincant (et mérite probablement le plus le prix Nobel qu’Etiemble voulait lui décerner). Quand il dénigre ses entretiens avec Emil Ludwig, ses tentatives d’essais philosophiques, sa débilité littéraire. Il y a dans les remarques de Borgese des anecdotes qui nourrir une longue réflexion. Je pense à cette phrase de Mussolini (p. 60) « Les gens d’aujourd’hui n’ont pas le temps de penser. Il est incroyable comme l’homme moderne est disposé à croire » Zweig dans son « Monde d’hier » avait lui-même décrit l’accélération de la vie dans la première moitié du XXe siècle. Il est beau de constater que le fascisme des années 20 est le fruit de cette accélération, et moi qui me bats becs et ongles pour ralentir les rythmes de vie, j’aurais envie de dire que le fascisme médiatique et consumériste du XXIe siècle n’est pas moins l’enfant de la précipitation que le mussolinisme.

 

J’aime le refus de Borgese d’imputer le nihilisme de Mussolini à son enfance vécue dans la pauvreté comme le tyran lui-même fut enclin à le faire, et comme nos belles âmes contemporaines  paternalistes le feraient sûrement. Aucune condition sociale ne permet en soi d’expliquer les causes de chimères personnelles. J’apprécie aussi son refus d’accorder du crédit aux commérages des biographes de bas étage et de faire de la psychologie de comptoir. Il rapporte toujours Mussolini à sa soif de pouvoir dans ce qu’elle a de grotesque au regard de la médiocrité du personnage et cela suffit à faire de l’histoire du fascisme une farce grossière

Or c’est cela qui fait la très grande force de la prose de Borgese. Ce parti pris de l’humour méprisant. Celui dont nos contemporains n’ont plus le courage.  Car nous aussi devrions traiter avec le plus grand dédain, la stupidité puante de nos médias et de nos politiques – quand par exemple ils nous racontent comme le Wall street journal que la Syrie a « les plus grands stocks mondiaux » d’armes de destruction massive (et pourquoi pas aussi que Bachar el Assad mange les enfants tant qu’on y est ? Ca c’est pour la semaine prochaine !). Bien sûr c’est cela le ton juste : vous nous prenez pour des abrutis, mais les crétins c’est vous ! Il faut savoir renvoyer la violence à la violence. La violence de l’imbécilité politique dominante est toujours la même (celle du fascisme médiatique actuel équivaut à celle de Mussolini). Ne pas lui opposer la déploration indignée à la Zweig. L’humour corrosif à la Borgese vaut bien mieux. Mussolini était un pitre, porté par d’autres pitres, ne pas lui faire le cadeau de voir en lui un symptôme sérieux de quoi que ce soit. La crise dont il est le fruit était tragique, mais pas sérieuse.

D’ailleurs Borgese était aussi corrosif à l’égard du bolchévisme auquel Mussolini était censé s’opposer. Il montre que celui-ci avait échoué dès 1920 face aux armées franco-polonaises, et que donc c’est par pure imposture que le fascisme a pu se présenter comme un rempart contre lui (un peu comme le mythe du Bushisme « rempart » contre le terrorisme international de Ben Laden…).

En écrivant ces lignes, je suis d’ailleurs tenté de sauter aux conclusions extrêmes. Si le courage – et non seulement le courage, mais la seule attitude intellectuelle moralement juste à l’égard du fascisme - est dans le portrait littéraire ironique que Borgese fait du fascisme, toute analyse universitaire « rationnelle » et modeste, sociologisante (notamment marxisante) ou psychologisante n’est-elle pas entâchée du défaut inverse, celui de la lâcheté ? Dès lors ne faut-il pas soutenir avec force que notre époque vouée au culte des experts, médiateurs universitaires du réel, qu’ils soient sociologues, psychologues, politologues, cultive pour cette raison la lâcheté à tous les niveaux ? Le savoir objectivant frappé d’une insuffisance éthique… Mais alors, si nous plaçons le courage au fondement des savoirs, quelle garantie a-t-on que le savoir soit exact ? On ne peut placer se fier à l’éthique seule sans verser dans l’irrationalisme, et cependant c’est un fait que la raison objectivante sans l’éthique est faible, médiocre, visqueuse comme la pensée académique de notre époque et, pour cette raison, impuissante à contrer les fascismes contemporains. Je referme ici la parenthèse (que j’aurais d’ailleurs pu prolonger en parlant de la gauche, de Mélenchon, du socialisme néo-jacobin qu’il tenta d’inventer le temps d’une campagne, toutes choses qui se sont si vite périmées faute d’un sens réel des problèmes de notre temps, mais cette digression nous mènerait trop loin).

 

L'humour et l'ironie méprisante sont sans doute la seule arme éthiquement juste face à la bêtise oppressante. Cela Voltaire nous l’a enseigné. Mais cela suppose évidemment qu’on fasse preuve dans l’humour d’un talent littéraire éprouvé (ce dont Borgese disposait), et aussi, comme assiette ou point d’appui de ce talent, un système de valeur limpide, en tout supérieur au système qu’on dénigre. Remarquons ici que Borgese a l’intelligence d’adosser son combat à Platon, à Kant, bref à des philosophies de la transcendance. Je crois qu’il a raison. L’hégelianisme (comme celui de Croce) et toutes les pensées de l’immanence (y compris peut-être le nietzschéisme, sauf à trouver certaines formes de transcendances dans Nietzsche, au moins celle de l’art) s’accommodent nécessairement du fascisme (à commencer par le fascisme des émotions brutes). Certes le platonisme produit aussi des doses de violence (chez les néo-conservateurs straussiens), il est une condition nécessaire et non suffisante de la résistance éthique, mais nécessaire quand même. Hors d’une pensée de la transcendance, de la verticalité,  la résistance manque de cohérence.

Peut-être le mussolinisme se prête-t-il particulièrement à l’humour méprisant, plus que l’hitlérisme, parce que, bien qu’ils soient tout aussi médiocres l’un que l’autre, la version allemande du fascisme avait quelque chose de pathologique, et à ce titre fort inquiétant, que ne parvenait pas à égaler son original italien. Mussolini reste en effet avant tout un velléitaire, cynique certes – qui pendant la première guerre mondiale n’est bon qu’à jeter une grenade sur deux pauvres soldats autrichiens désœuvrés sur une portion du front où il ne se passe rien, comme d’attaquer la Grèce en 1923 sans même lui déclarer la guerre, puis l’Ethiopie et l’Espagne sans ultimatum (pour ne pas permettre à l’adversaire de capituler ce qui briserait l’élan de la victoire comme le note délicieusement Borgese) – mais tout en restant accessible à des formes de crainte devant les forces criminelles qu’il déchaîne (voir l’entretien du Duce avec l’auteur du livre juste avant l’assassinat de Matteotti), voire de repentir.

Si la médiocrité du mussolinisme mérite la plus mordante des ironies, ce n’est pas pour le fanatisme délirant qu’elle déchaîne à la manière du nazisme, mais parce qu’elle place la violence d’un abruti au dessus de la loi et de la raison, et, en ce sens, ouvre la voie à la folie nazie, et à tant d’autres formes de démence humaine.

 

En ce sens la nature de la condamnation qui doit peser sur Mussolini est de même nature que celle que Victor Hugo fit planer sur la tête de Napoléon III.

y avait juste un petit reproche à adresser à Borgese, c’est peut-être de n’avoir pas tenu jusqu’au bout le parti pris de la dérision. Après avoir obstinément refusé de créditer de quelque génie que ce soit le dictateur italien, il finit, quand il décrit l’ascension de son mode de gouvernement à partir de la capitulation de l’Eglise chrétienne, par lui accorder une certaine envergure. Peut-être est-ce là un avatar ultime et subtil du syndrome de Stockholm. En tant qu’exilé, et donc que victime, peut-être Borgese pour donner sens à son infortune ne pouvait-il pas s’abstenir quand même de trouver une certaine forme de grandeur à celui qui en était responsable.

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L'URSS selon Stefan Zweig

12 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Il y aurait beaucoup à dire encore sur "Le Monde d'Hier" de Stefan Zweig. J'ai encore cité ce livre par exemple sur le blog La Lettre volée à propos des causes immédiates de la guerre de 1914, car Zweig fait des récits très précis là dessus, et sur les occasions manquées d'avoir une paix négociée dès 1916 (qui eût épargné tant de souffrances ultérieures). Tous les souvenirs de Zweig sonnent admirablement juste. Par exemple sur les horreurs d'une société ravagée par l'inflation, comme l'Autriche en 1919 ou l'Allemagne des années 20.

 

l_nine.jpgJe ne pouvais que prêter une oreille attentive à son témoignage sur l'URSS, qu'il a  visitée entre la mort de Lénine et l'ascension de Staline, ès qualité d'écrivain reconnu et apprécié (préfacé par Gorki). Là comme ailleurs le regard est juste, sur cette société qui mêle des archaïsmes invraisemblables (une société "rouillée" dit-il), à des éléments d'ultra-modernité ("les soviets et l'électricité") qu'elle est impatiente d'incorporer à son fonctionnement. Ses pages sont touchantes sur ce peuple jeune - que Zweig perçoit beaucoup à travers ses lectures de Dostoïevsky et de Tolstoï, mais c'est un angle d'approche pas plus mauvais qu'un autre - un peuple presque enfantin, touchant dans sa fierté d'être devenu soudain un modèle pour l'Europe, ouvert à toutes les innovations culturelles et cependant si bien converti à l'égalitarisme par la révolution qu'il ne témoigne aux écrivains que de l'amour et jamais du respect...

 

Je glisse ici juste une page (parce qu'il fallait n'en choisir qu'une seule), sur Léningrad. Le propos sur les jeunes filles de 12 ans qui ont Hegel et Sorel sur leur pupitre me renvoie à celui sur les jeunes allemandes qui pendant la période d'hyper inflation prennent l'habitude de boire des alcools forts mais au fond auraient préféré des menthes à l'eau (je cite de mémoire). Ce genre de détail est parfait, plus juste que de longues thèses.

 

Lors de son séjour Zweig hésite entre l'envie sincère de partager l'enthousiasme collectif qui l'entoure en permanence et l'inquiétude que provoque chez lui cette lettre anonyme glissée dans sa poche qui lui explique que les gens autour de lui ne sont pas libres d'exprimer ce qu'ils pensent.

 

Ce malaise de Zweig m'a rappelé le sentiment mêlé que j'ai éprouvé moi-même lors de mon voyage en Abkhazie via Moscou devant cette espèce de "holisme" à la fois bonenfant et oppressant des Russes qui a tantôt séduit tantôt exaspéré les peuples qui leur étaient associés (et qui les exaspèrent eux-mêmes car c'est un holisme brouillon, souvent désinvolte qui vous oblige à supporter vos camarades en toute circonstance, y compris quand ils vous grillent la priorité dans les files d'attentes et autres "incivilité" habituelle dans cet univers).Zweig a eu le bon goût de s'imposer beaucoup de réserve sur l'URSS après son retour de Moscou. Ni pro-soviétique, ni-anti. Solution de facilité diront certains, et pourtant ô combien difficile à tenir à l'époque. Solution de sagesse selon moi et qui était cohérente avec la position profonde de Zweig à la fois ouverte aux mouvements populaires et soucieuse de préserver les libertés "formelles" bourgeoises.

 

La question "que penser de la Russie ?" demeure pour moi d'actualité, ce pays étant resté à maints égard "post soviétique" et donc tributaire d'un héritage lourd. Hier je parlais avec un ancien contributeur de l'Atlas alternatif qui me disait à peu près ceci : "J'ai rencontré un vice ministre russe il y a peu, il m'a assuré que les Américains étaient fous et prêts à utiliser la bombe atomique". Cela m'a fait penser au bouquin de Sylvain Tesson qui raconte qu'en Sibérie il tombe sur un Russe qui lui explique que le monde est tenu par les Juifs (sic) sauf en France où ce sont le Arabes qui gouvernent (resic). Il y a beaucoup de paranoïa et de délires chez les Russes. Ca fait partie de l'héritage soviétique. Voyez par exemple ce faux discours de Mme Thatcher, cité par Anatoli Loukianov, ancien président du Soviet suprême (excusez du peu) à l'appui d'une démonstration selon laquelle l'effondrement de l'URSS serait dû seulement à un coplot occidental. Il ne faut pas trop entrer dans le mode de pensée du pouvoir russe (même si par contre je trouve que Poutine a raison dans ses dernières déclarations à propos de la démence de McCain).

 

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L'écriture et la politique, les révolutionnaires velléitaires (Zweig)

6 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Deux remarques intéressantes chez Zweig, sur le rapport entre la culture de l'écrit et les passions politiques tout d'abord :

 

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Sur les contestataires velléitaires ensuite (et il y en a de nos jours un paquet sur Internet qui occupent beaucoup trop de pages, ce sont les même qu'en 1917) :

 

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"Au dessus de la mêlée" de Romain Rolland et un mot sur le Mali

4 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Plus je lis Romain Rolland plus je comprends pourquoi les grandes autorités morales de notre pays (et de notre Europe) refusent de le rééditer aors qu'il fut un demi-dieu pour notre continent dans l'entre-deux guerres. Son tort est que, bien que germanophile comme je le suis (et même meilleur connaisseur de la culture allemande), il ne mit jamais (à la différence de Zweig par exemple), le patriotisme républicain français (qui se battait pour la liberté mondiale) sur le même plan que le pangermanisme.

 

prusseC'est très clair par exemple dans ses écrits de 1914-15 "Au dessus de la mêlée" (33e dedition, Librairie Paul Ollendorff) p. 32 "Mais qui a lancé sur les peuples ces fléaux (de la guerre) ? Qui, sinon leurs Etats, et d'abord (à mon sens), les trois grands coupables, les trois aigles rapaces, les trois Empires, la tortueuse politique de la maison d'Autriche, le tsarisme dévorant, et la Prusse brutale !" Plus loin dans le livre il justifiera même l'alliance franco-russe (toujours indigeste au goût des Républicains) en disant qu'il préfère l'esprit de rebellion du peuple Russe face au tsarisme, que l'unanimisme belliqueux allemand derrière le Keiser qu'il retrouve jusque chez les socialistes autrefois les plus pacifistes.

 

Des vérités désagréables à notre temps sans doute. Je remarque sa sensibilité à l'atteinte aux oeuvres d'art (cohérente avec sa foi dans la mission rédemptrice et pacificatrice du Beau. Il n'a pas de mot assez durs pour condamner la barbarie avec laquelle l'armée allemande s'en est prit à Louvain, berceau de la culture belge, et à la cathédrale de Reims (dans le silence complice de toute l'intelligentsia germanique ni n'a pas eu un mot pour condamner ces crimes). Il s'agissait d'une première dans l'histoire du XXe siècle qui allait en compter beaucoup. Ce geste inaugural fut l'oeuvre de la monarchie prussienne, et Rolland demandait un tribunal international de pays neutres pour juger ce forfait.

 

kosovo-copie-1.jpgCette atteinte à l'art me fait penser au Mali, et aux attaques contre les mausolées et les mosquées dans le nord du pays. Les Occidentaux toujours aussi écervelés et méprisants se demandent s'ils ne doivent pas jouer les gendarmes dans cette contrée comme ils ont voulu le faire partout. Cette fois au nom de la défense de l'art (entre autres), comme jadis avec les Bouddhas d'Afghanistan. Selon moi, vu le très faible degré d'anticipation dont la soi-disant "communauté internationale" a fait preuve quant aux effets secondaires de son intervention en Libye, les pires dangers seraient à redouter quant à son éventuel rôle au Mali. Et puis, nos bombardiers ne sont pas de très bons conservateurs de musées. N'est-il pas vrai que le 29 avril 2011, ils ont détruit à Tripoli (Libye) le Centre du Livre Vert, la plus grande bibliothèque du pays, un ancien palais turc classé au patrimoine mondial de l'UNESCO ? Les casques bleus occidentaux n'ont-ils pas montré un enthousiasme des plus modérés à défendre les monastères orthodoxes médiévaux au Kosovo en 1999, et les Etats-Unis n'ont-ils pas construit une piste aérienne sur l'ancienne voie sacrée de Babylone en Irak ? Pas sûr que nos soldats et ceux de nos alliés feraient quelque chose d'utile pour les monuments maliens... Le souci de la protection du patrimoine est louable, mais tout comme Rolland demandait que seules les nations neutres puissent en être les juges, je nierai aux pompiers pyromanes de l'OTAN, protagonistes directs ou indirects des destructions, le droit de se poser en gardiens des chefs d'oeuvres artistiques de ce monde.

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Paris de 1901 selon Zweig

3 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

798px-Eiffel_Tower_20051010.jpgJe poste ici deux pages de Zweig (Le monde d'Hier que je cite beaucoup depuis 8 jours) parce qu'elles révèlent un Paris très différent de celui d'aujourd'hui (avec des remarques qui rejoignent un témoignage d'Arletty relatif aux années 1915-1916 entendu à la radio il y a quelques années.

 

Zweig de manière très éloiquente relie un peu plus loin ce récit à l'image pathétique du Paris occupé par les nazis qui s'offrait à lui peu avant son suicide. Mais l'intérêt de son tableau tient au fait qu'il relie l'insouciance et la bonhommie parisiennes à l'égalitarisme introduit par la Révolution, une idée que je trouve intéressante d'autant que je réfléchis depuis longtemps aux effets anthropologiques du socialisme et des expériences révolutionnaires largo sensu.

 

La comparaison avec l'Allemagne est aussi éclairante (Zweig a visité des villes comme Berlin en Prusse, et New York aux Etats-Unis avant qu'elles ne deviennent les métropoles économiques de grandes puissances ce qui a développé en lui un sens très aigu de la comparaison spatiale aussi bien que temporelle).

 

J'ai progressé au delà de ces pages dans la lecture de l'autobiographie de Zweig et suis tombé, comme je le souhaitais sur sa rencontre avec Romain Rolland. J'ai ainsi mieux compris à quoi tenait sa fascination pour cet écrivain. Notez que lorsqu'il le vit pour la première fois, aux début des années 1910, Rolland était aussi négligé en France que Paul Valéry et Marcel Proust bien qu'ils fussent tous trois fort avancés dans leur carrière littéraire). A Romain Rolland il prête un engagement visionnaire au servir d'un art pacifiste qui unifierait l'Europe et le monde, contre la logique du capitalisme et des marchands de canons. Je reviendrai sur tout cela car il nous faudra examiner un jour ce que fut le projet de ces hommes, aujourd'hui largement dévoyé par l'européisme postmoderne de Largardère et de la finance internationale. Je mentionne d'un seul mot ici l'émotion de Zweig lorsque dans un cinéma de quartier de Tours (en 1912 ou 1913) il voit le public s'étouffer de haine à la vue d'une image de Guillaume II. J'ai déjà interrogé l'été dernier (avec un addendum en septembre) l'échec du socialisme pacifiste avant 1914, et je ne cesse de me demander depuis lors si l'équivalence relativiste France=Allemagne qu'il a véhiculée après guerre (ainsi que le bolchéviks), n'est pas une imposture. Zweig malgré tout son amour de la France adhère pleinement à cette équivalence (en comparant par exemple deux fois Krupp et "Schneider du Creusot" comme il dit, notamment dans leur façon de tester leurs armes sur le "matériel humain" des Balkans, comme les fascistes en Espagne en 1937). C'est peut-être une de ses faiblesses, qui portera en germe sa rupture ultérieure avec Rolland. Il y a peut-être quelque chose de trop "allemand" dans la lecture que Zweig fait de l'histoire dont il fut témoin. Je reviendrai sur tout cela ultérieurement.

 

Pour finir je prie le lecteur du blog d'excuser la différence de format entre les deux pages, due aux aléas du scanner.

 

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