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Le blog de Frédéric Delorca

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Stefan Zweig (suite) : la Belgique

30 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Nous voici enfin en juillet. Et, autre bonne nouvelle, je lis dans les dépêches que les puissances réunies à Genève sont prêtes à accepter pour la Syrie un gouvernement d'union nationale. Cela fait penser à la solution imposée par l'Afrique du Sud au Zimbabwe après que l'Occident eût échoué à imposer son "regime change" dans ce pays. Mais rien ne dit que l'issue sera aussi paisible en Syrie.

 

Mais je suis moins généreux avec le malheur des Syriens en ce moment que je ne l'étais avec celui des Serbes il y a 12 ans, même si une lettre ouverte de témoignage d'une franco-syrienne d'Alep, que vous trouverez sans doute sur le Net, m'a sincèrement ému avant hier. On ne peut pas vivre au rythme du sang versé à des milliers de kilomètres de chez soi. Et d'ailleurs cela ne sert à rien sauf à faire de vous un abruti sectaire.

 

Ambiorix.jpgJe suis les pérégrinations de Stefan Zweig. Je l'accompagne à Bruxelles. Avec lui je rencontre, en 1900, Van der Stappen et Verhaeren, des noms oubliés de notre culture mais qui comptaient à l'époque et que peut-être les Belges, eux, connaissent encore.

 

Cent ans plus tard jour pour jour moi je rencontrais dans cette ville Jean Bricmont. Je l'ai raconté en détail dans  12 ans chez les "résistants" (ce fichu livre que je ne parviens toujours pas à placer ailleurs que chez Ediivres), je n'y reviens pas. La France a toujours été injuste avec les Belges, n'a jamais su trop quoi penser d'eux voire les a toujours considérés comme des Français ratés. "Pour les Belges y en a plus, ce sont des tire-au-c*". Peut-être ne leur a-t-on pas pardonnés d'avoir failli être français à l'époque de la Révolution, d'avoir choisi la neutralité en 14 (notre "grande guerre patriotique"). Même dans l'empressement de certains de nos politiciens à accepter une éventuelle annexion de la Wallonie si la Flandre fait sécession, il y a le symptôme d'une incapacité de saisir la Belgique comme un centre autonome de production culturelle, le pays de Michaux et de Magritte, autant que de la BD et des moules frites. J'ai effleuré le génie belge en lisant Hugo Claus car lui montre son pays sans chercher à séduire la France, comme le font trop de ses compatriotes exilés à Paris. Je l'ai aussi humé directement dans les cafés de leur capitale où je me suis rendu quatre ou cinq fois et pas seulement pour y faire du tourisme.

 

J'ai des tas de souvenirs en rapport avec ce pays. Pas tous très gais, mais tous profonds, originaux. Mon fils a un huitième de sang belge. Et mes livres ? Bricmont en lisant mon "12 ans" disait de cet ouvrage qu'à chaque page j'y déclarais Horum omnium fortissimi sunt Belgae. Ce n'est pas tout à fait vrai. Mais il est exact que pendant quelques années j'ai beaucoup aimé l'anti-impérialisme belge (et celui de Bricmont), avant d'en venir à prendre résolument mes distances à son égard (à l'égard de ses coupables égarements).

 

Zweig à 19 ans (au moment-même où Rolland décrivait avec la lucidité stupéfiante que j'ai rapportée dans ce blog les réunions des socialistes français) visitait donc Bruxelles. En 1941 il n'hésistait pas à juger l'effervescence culturelle de la Belgique de cette époque supérieure à celle de la France. Verhaeren, nous disait-il, essayait de célébrer son époque, notamment sa modernité, la machine, dans ses poèmes, comme l'avait fait Whitman aux Etats-Unis. Il y a quelque chose du "continent noir" (pour reprendre le mot de Freud à propos des femmes), dans ce petit pays brumeux aux maisons de tuiles rouges, où les gens ne rient jamais exactement des mêmes choses que nous autres français, ni de la même manière, où rien n'a le même accent, où rien n'a la même teneur. Vous raconterai-je qu'un jour je me suis retrouvé dans une salle d'audience d'un tribunal de quartier de Bruxelles où l'on jugeait d'un droit au séjour d'une femme originaire de l'Est de la République démocratique du Congo ? C'était il y a moins de huit ans, et pourtant j'en ai très peu de souvenirs. Je revois les magistrats avec des tenues étranges, des grosses médiailles, comme les conseillers des Prud'hommes français qui faisaient sourire mes collègues du ministère des affaires étrangères. Et puis les enfants de la dame et de ses amies dans la salle d'attente le regard fixé dans le vague, inquiets. Enfants de Matonge. Une scène pour moi plus exotique qu'une partie de dominos sur les bords de la Mer noire en Abkhazie (alors pourtant que j'ai une certaine expérience des audiences de reconduite à la frontière en France). Peut-être à cause des personnes qui m'avaient conduit à faire le détour par ce lieu où je n'aurais jamais dû être. Quel dommage que je sois voué à ne jamais pouvoir écrire là-dessus...

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"Le monde d'hier" de Stefan Zweig (1ère partie)

29 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

zweig.jpg L’existence humaine étant longue – à maints égards trop longue d’ailleurs, car beaucoup de choses s’y répètent, et ce qui ne se répète pas change à l’excès – j’ai croisé Stefan Zweig à plusieurs reprises : durant l’adolescence à travers son roman Le Joueur d’échecs, qui ne m’a laissé aucun souvenir, à 22 ans quand j’écrivais mon mémoire de maîtrise sur Nietzsche, je ne pouvais éviter de lire les écrits de Zweig sur cet auteur, et puis, à 39 ans (ce blog en porte la trace), quand je me suis intéressé à Romain Rolland.

Mes premières lectures (avant 30 ans), ne furent pas très intéressantes. Parce que dans les années 1980-90, nous lisions tous beaucoup d’auteurs des années 1920 et 1930. Par conséquent leur style ne nous surprenait pas, leurs affinités (par exemple pour le freudisme) non plus . D’une certaine façon ils parlaient notre langage, le même que nous,  ou en tout cas un langage familier dans lequel nous baignions. Du coup, je pense que nous ne les lisions pas très sérieusement.

Le personnage de Zweig n’a commencé à m’interroger vraiment, à m’intriguer, qu’après la lecture de Romain Rolland, parce que, confronté à leur amitié, que certains disent déséquilibrée (car Zweig aima plus Rolland que celui-ci ne le lui rendît), devant leur rupture, dans les années 30, au moment de la lutte contre le fascisme, je ne pus me demander « lequel eût raison et lequel eût tort », ou au moins m’abstenir d’essayer de comprendre. J’étais prêt à prendre pour argent comptant la thèse de Rolland selon laquelle Zweig fut trop indulgent à l’égard du nazisme. Plus précisément je veux bien croire que son côté esthète l’ait dissuadé de s’engager efficacement dans une lutte collective (une lutte avec ses égarements inévitables, notamment dans l’aveuglement stalinien comme ce fut par moments le cas chez Rolland). Je reviendrai sur tout cela, car il y a là une question fondamentale concernant l’individualisme en politique à laquelle je ne puis être tout à fait indifférent, compte tenu de mon propre parcours.

Il y a peu un ami m’a confié à la terrasse d’une crêperie : « Je suis peut-être  un peu trop dans la mode, mais j’ai lu récemment Le Monde d’hier de Zweig, il dit des choses admirables sur l’Autriche-Hongrie, un pays de tolérance et de paix, et sur l’univers foisonnant de cette époque, tous les artistes qu’il a rencontrés ». Dans un premier temps, j’ai exprimé mon scepticisme en rappelant ce que Musil disait de désagréable sur la Cacanie (Keiserlig und Königlig, k&k) d’avant-guerre… Je me disais que décidément Zweig faible à l’égard du nazisme, l’avait aussi été à l’égard de la monarchie conservatrice dont les élites de Sciences Po formées à la chute du mur de Berlin sont toutes nostalgiques.

J’ai néanmoins acheté le livre de Zweig, et je ne le lis pas tout à fait comme le fait mon ami. Ce livre est tout sauf un livre nostalgique, et il est tout sauf indulgent avec l’empire austro-hongrois.

En réalité tout y est exprimé avec beaucoup de nuances, loin de tout manichéisme, et pourtant avec beaucoup de clarté, une clarté tranchante et des plus convaincantes. Il y a, c’est vrai, les bons côtés de l’Autriche-Hongrie : ce monde où tous les bourgeois souscrivent des assurances qui couvrent tous les aspects de leur vie, monde de sécurité, placé sous le culte de la raison, du progrès, et de la maturité (les détails abondent sous la plume de Zweig pour montrer combien on méprisait la jeunesse, combien il fallait toujours faire vieux pour être respectable dans ce monde là, y compris et surtout quand on était écrivain). Il y avait aussi cette religion de l’art dans la Vienne des années 1900, où même une bonne pouvait s’émouvoir de la mort d’une grande actrice de théâtre, quoiqu’elle n’eût jamais mis les pieds dans ce temple de la représentation bourgeoise. Zweig montre comment jusqu’aux faubourgs prolétariens on est touché par ce culte du beau, et comment sa propre classe de lycée (en vertu d’une spécificité aléatoire plus encore que du goût de la ville pour la création), s’est entichée des beaux arts, comme d’autres avant elle de la politique, des collections de timbres ou du football… Tout ceci est admirablement décrit. Zweig montre à quel point la passion pour l’art l’a entretenu dans le mépris pour son propre corps, et pour toutes les conversations ordinaires et les plaisirs du quotidien. Ce volet « positif » de l’Autriche-Hongrie, on le  retrouve aussi au niveau politique. Le vent des révoltes sociales souffle sur les années 1890-1900, mais d’une manière fort civilisée : les socialistes portent une fleur rouge à leur boutonnière, leurs adversaires chrétiens sociaux, une fleur d’une autre couleur (j’ai oublié laquelle), mais le goût de la répression sanglante n’existe pas comme ce sera le cas 30 ans plus tard, et le maire antisémite de Vienne ne menace pas le mode de vie des Juifs (fort bien intégrés dans la culture allemande locale au demeurant). La violence ne vient que des nationalistes allemands, qui ont eux aussi leur fleur (la violette, je crois), et usent de méthodes de terreur, mais ils ne sont représentés que dans des cantons alpins reculés (dont un où naquit Adolf Hitler) et aux marches de la Bohème (les Sudètes).

Ces remarques me rappellent l’omniprésence des fleurs dans l’œuvre (contemporaine) de Gide et son témoignage sur le jour où Barrès lui fit livrer un bouquet (si je me souviens bien). Les fleurs sont-elles le signe d’un haut degré de civilisation ? Mao Zedong aimait la fleur de prunus particulièrement résistante au froid  expliquait une chaîne de télévision chinoise en français il y a peu.  Je vous laisse juges…

Le positif est exprimé, chez Zweig, avec nuances, sans illusions, souvent avec un brin d’ironie, mais le négatif n’est pas dissimulé non plus,  à commencer par l’éducation disciplinaire dans les lycées. Il y a quelque chose de surprenant dans les propos de cet auteur. Ecrivant en 1941, il fait comme si le temps des  cours du haut de l’estrade, du mépris et de la bêtise des enseignants, de l’enfermement carcéral des jeunes corps à l’école et au lycée, qui avait marqué sa jeunesse, était définitivement révolu. C’est pourtant celui que connurent encore mes parents, et même moi dans les années 1980. Je ne crois d’ailleurs pas que les élèves en soient sortis. Aujourd’hui l’enseignement prend des côtés plus conviviaux, mais seulement en surface, par derrière on flique les enfants dès l’âge de 4 ans : l’institutrice de maternelle m’envoie hier un fiche d’évaluation de mon fils, pourvue d’au moins 35 rubriques… et se terminant par une conclusion de trois lignes… avec une grosse faute d’orthographe (deux « r » à « intéresser », pour ma part j’évalue l’évaluatrice et l’envoie bosser dans une usine à Guangdong illico).

Je n’ai pas d’opinions tranchées sur l’enseignement. Pour moi toutes les méthodes d’éducation (autoritaires ou libérales) se valent, il n’y a pas de façon idéale d’apprendre. Mais on voit Zweig touché par la psychologie de son temps et le portait qu’il fait de ses professeurs sonne assez juste de ce point de vue. Ses propos sur la sexualité, influencés par le freudisme, sont aussi d’une grande exactitude. C’est le tableau du revers de l’idéalisme. Sous les roses du culte de la pureté et de la grandeur d’âme, le limon de la prostitution de masse, de l’incarcération morale des femmes de la bourgeoisie, d’une sexualité qui au fond n’est jamais très agréable. Car au fond à part l’espace conjugal (dans lequel la bourgeoisie viennoise n’entre que très tard), les jeunes privilégiés ne peuvent trouver leur bonheur qu’auprès des danseuses s’ils sont riches et plus souvent des petites servantes, des ouvrières en manque de supplément de revenus (et qui sont donc elles aussi dans la quasi-prostitution, quoique moins sordide que celle des « quartiers réservés » où s’entassent les professionnelles infortunées). Mais avec ces filles de peu fatiguées par une journée de travail ce ne sont que des passes courtes et frappées du sceau de la culpabilité. Si je m’attarde un peu sur cet détail c’est parce l’an dernier (je ne sais plus si j’en ai parlé dans ce blog) j’étais tombé sur un numéro de la Vie Parisienne des années 50 qui célébrait le souvenir du Montmartre des années 1910 à travers une petite histoire d’amour avec une secrétaire dactylographe. Le récit se voulait léger et cependant bien involontairement y transpirait sous des dehors toute la misère sociale et morale de la fille. Zweig ne dissimule pas ce côté sordide qui empêchait Eros de « s’envoler » – pour emprunter ici les mots de l’admirable Alexandra Kollontaï.

Très honnêtement je ne sais pas si les choses allaient mieux (au moins dans la bourgeoisie) du temps où Zweig écrivait ce texte. Ni non plus dans les années 70 (la libération des mœurs a produit aussi beaucoup de misère, notamment chez les femmes). Le retour des MST dont Zweig  célébrait la quasi-disparition dans les années 40 et le déplacement du sexe vers le virtuel, tandis que l’égalité des sexes vouent ceux-ci à une forme d’apartheid ont ramené dans nos villes les cohortes de prostituées que Zweig décrit à propos de la Vienne de son époque, et avec elles, probablement, la même sexualité bâclée et sans charme. On peut regretter qu’il n’y ait plus aujourd’hui sur ce sujet la même franchise, la même lucidité. J’attends toujours qu’un écrivain s’empare du sujet des salons de massage chinois qui fleurissent aux quatre coins de Paris, ou qu’un sociologue m’explique pourquoi les étudiantes qui offrent de la relaxation à domicile pour moins de deux cents euros sont presque toutes des blacks…  Mais il est vrai qu’au moins à a différence de l’Autriche des années 1900 la société occidentale actuelle ne prétend pas aller bien et donc tout le sordide qu’on peut repérer dans son fonctionnement n’a même plus à être dévoilé.  Chacun l’admet et reconnaît comme une évidence que plus on avance, plus tout se détraque : nous sommes une espèce animale qui a échoué.

Venons en maintenant aux rencontres qu’évoque Zweig, car il eût le privilège d’être précocement reconnu, et donc de croiser des célébrités sur sa route. Théodore Herzl, tout d’abord, « directeur du feuilleton » de la Neue Freie Presse. Zweig en fait un personnage sympathique. D’apparence royale (on le surnommait avec ironie le « roi de Sion » - peut-être est-ce Karl Kraus, l’idole actuelle de l’Acrimed, qui inventa l’expression), comme Empédocle (si je me souviens bien), il avait vocation à diriger les hommes et avait employé ce talent au départ à pousser des milliers de Juifs à se convertir au catholicisme en la cathédrale Saint Etienne, sur un mode très théâtral que décrit fort bien Zweig.  Puis, choqué par la dégradation de Dreyfus dont il fut témoin comme reporter de son journal à Paris, il épousa avec la même passion la cause de la séparation des Juifs, qui lui valut beaucoup de critiques parmi ses coreligionnaires à Vienne. Il allait trouver un écho inattendu dans le prolétariat juif de Russie et de Galicie, mais sans jamais parvenir à unifier les israélites disséminés en tant de différences culturelles et d’incompatibilités de classe.

A l’heure où sur Internet circulent beaucoup d’écrits antisionistes (et antisémites) contre Herzl, il est bon de relire le portrait impartial, subtil et finalement assez favorable que Zweig propose de lui. (A suivre...)


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Anatole France et l'idéal esthétique

7 Avril 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

 

035--1995--14.1.95-6.9.95--083.jpgAnatole France fait partie de ces auteurs qu'il est difficile de lire aujourd'hui parce qu'ils ont baigné dans un idéal littéraire qui n'est plus le nôtre. De ce point de vue il ressemble à Romain Rolland. Sauf que Romain Rolland fut plus à gauche toute sa vie durant. France, lui, ne devint socialiste que progressivement, et finit à proximité du Parti communiste mais sans se rendre en Russie ni aller trop loin dans le soutien à Moscou (au Congrès de Tours il n'avait pas voulu choisir entre SFIO et SFIC).

 

Il existe un vieux bouquin de Nicolas Ségur, "Dernières conversations avec Anatole France" qui fut publié chez Eugène Fasquelle éditeurs en 1927.

 

Difficile de savoir dans quelle mesure Nicolas Ségur, qui prétend avoir pris en note les propos du maître le soir-même après chaque conversation est fidèle au mot près à la pensée qu'il reconstitue, et ce que valent les propos oraux. Mais il est possible que certaines phrases comme celle-ci soit authentique : "Un idéal et une religion, la réalisation d'une vraie république et d'un vrai christianisme - voilà ce que sera, ce que sera le socialisme" (p. 80). Une phrase qui fait penser aux sandinistes et à Chavez aujourd'hui même s'ils n'eussent pas parlé de République (*).Ou encore celle-ci : "Notre [science] physique agonisait, commençait à sentir le cadavre. On prévoyait, on avait besoin d'Einstein. Et le Mesise est venu" (p. 103). Mélange de scientisme, de catholicime, de marxisme et de spinozisme spiritualisé qu'on trouvait aussi chez Romain Rolland.

 

Mais je suis surtout intrigué par le chapitre intitulé "Le cinéma et les Américains" (deux thèmes très liés entre eux à l'époque, les USA venant d'introduire en Europe la société de spectacle de masse) et particulièrement un phassage (p. 136) : "Les Américains sont des fils éloignés de l'Angleterre, de l'Espagne et de la France. Ils ont des atavismes et ce ne sont pas les grands hommes que je leur marchande, en ce moment. Quant à l'idéal qu'à juste titre vous leur accordez, il est d'ordre moral et psychique. Mais il ne s'agit ici que de l'idéal esthétique, et de cette beauté que crée et façonne lentement la culture. Je crois qu'ils en manquent."

 

A la page précédente France avait évoqué l'absence d'idéal des Américains. Ségur avait objecté Poe, Hawthorne et Whitman, puis France tout en admettant qu'il connaissait mal le sujet (sic) avait corrigé le tir en se plaçant sur le terrain de l'esthétique pure. Aujourd'hui on s'agacerait sans doute d'une telle prétention à parler d'une culture quelconque sans même en connaître les principaux écrivains, et cette façon ensuite de se replier derrière des considérations vagues sur l'esthétique, thème qui, par excellence interdit toute discussion (puisque "des goûts et des couleurs..."). Il y a sans doute chez France un anti-américanisme très sommaire que partageaient la plupart de ses contemporains (sauf bizarrement certains esprits comme Georges Clemenceau qui avaient fait l'effort de franchir l'Atlantique plus d'une fois). Mais peut-être à un autre niveau y a-t-il quand même quelque chose de juste dans le propos de France qui décrit un peu plus loin le côté enfantin des soldats américains qu'il a vu débarquer en France en 1917 ou encore quand remarque ceci à propos des Etats-Unis (p. 137) : "Ils jugent digne d'apothéose des acteurs de cinéma les acteurs de cinéma et il les traitent comme jamais, hélas ! on n'a traité Homère, Michel-Ange, Shakespeare, ou même Talma. C'est naïf mais c'est charmant. Les peuple crédules et qu'on berne par les images tiennent l'avenir."

 

Surtout je trouve quelque chose de potentiellement puissant dans cette manière de détacher l'idéal moral de l'idéal esthétique (ce qui ne signifie pas forcément pour autant que l'on verse dans l'art pour l'art, même si dans sa jeunesse France avait été sur cette ligne là). Qu'il n'y ait pas d'éthique viable sans esthétique est une idée que notre époque a beaucoup de mal à concevoir et qui allait davantage de soi dans l'élite du début du XXe siècle.

 

France, comme Max Weber ou Musil, est le témoin d'une époque désenchantée. "Nous avons appris que l'Amour, au point de vue philosophique est une ruse de la nature qui veut nous forcer à procréer (...) Nous avons découvert que tout est mensonge, tout et illusion, et, dès lors, la vie est devenue mortellement ennuyeuse" (p. 149). Il dénonce l'emprise des médias, le règne de l'argent et de people : "Autrefois (...) c'étaient la vertu, la gloire, qui excitaient l'envie, la jalousie. Aujourd'hui, modistes et ménagères sont empêchées de dormir par les lauriers de boursiers heureux et des courtisanes qui se marient avec des princes. Tant l'auréole louche de la célébrité, créée par les journaux, magnétise tous les yeux" (p. 164) "Tandis que Pathé détrône Racine, le Petit Parisien ou les Lectures pour tous tiennent lieu de Montaigne et de Voltaire, et, si nous n'avons pas encore une femme électrique fabriquée par Edisson comme l'avait imaginé Villiers de l'Isle Adam, nous avons substitué aux Neuf Muses divines des muses mécaniques" (p. 167) (il faudrait faire un historique de cet idéal de femme-machine-virtuelle que nous avons réalisée avec Lara Croft et qui naîtra peut-être dans le réel sous forme d'androïde un jour).

 

Cette crainte du pouvoir des médias, pousse même France à trouver plus libre l'époque du Second Empire : "L'époque de Renan était différente de la nôtre. on pouvait encore écrire, penser, on pouvait aimer son pays comme on voulait**. C'était l'Empire, mais comparativement, c'était la liberté quand même. Il y avait surtout un niveau intellectuel moins corrompu par les journaux, et on sentait encore la présence de grands hommes" (p. 18).

 

C'est donc sous ce ciel mélancolique que France cultive une sorte de nostalgie pour l'élégance esthétique d'antan, tout en misant politiquement sur le socialisme pour ne pas s'enliser dans le passéisme. Mais ce faisant, c'est quand même un grand basculement dans l'inconnu qu'il propose, comme si la réconciliation avec l'avenir n'était possible qu'au prix d'une sorte de saut dans un brasier ou dans un précipice.

 

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(*) Vidéo : sermon de Chavez messe dominicale avril 2012

 

 

(**) France fait référence au fait qu'on lui avait reproché pendant la guerre de prôner une attitude clémente de l'Allemagne en cas de victoire. Il rapproche sa situation face à la nouvelle bêtise collective nationaliste d'une anecdote survenue à Leibnitz où celui-ci, sur un bâteau pris dans la tempête sur l'Adriatique ,dut sortir un chapelet et "l'égrener , tout en répétant liturgiquement des calculs en guise de prière" pour apaiser les passagers italiens, lesquels soupçonnaient le philosophe taciturne vêtu de noir d'être un hérétique qui avait attiré la bourrasque et complotaient dans leur langue de le balancer par dessus bord.

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Alexandra Kollontaï dans la presse française

8 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Mes amis, je ne le dirai jamais assez : il ne faut pas se fier aux historiens, à tous ces universitaires qui lisent les archives "pour nous", et nous les livrent à travers leurs préjugés et leurs biais personnels. Allons "aux choses mêmes" pour parler comme Husserl. Bravons la mauvaise humeur des bibliothécaires et les horaires d'ouvertures impossibles qu'ils nous imposent et allons chercher les documents d'origine ! Je vous ai parlé récemment de cette bibliothèque des années 70 mentionnée dans un livre sur Alexandra Kollontaï. Hé bien elle existe toujours bien qu'elle ait déménagé, et le dossier de presse d'il y a 40 ans sur cette communiste russe, théoricienne de la liberté sexuelle, première femme ambassadrice y est toujours, avec les coupures de la presse sur sa carrière diplomatique.

 

Alors amusons nous un peu. Examinons ces archives dans le détail (car bien sûr c'est là que se trouve le diable, et nous savons que les universitaires ont souvent une manière bien à eux de les glisser sous le tapis - ce qui est particulièrement vrai pour Mme Kollontaï puisque ne s'y intéressent que les féministes de gauche).

 

Lisons.

 

K1.JPGTout d'abord quelques informations sur sa jeunesse. On les trouve dans un article de pleine page du 29 janvier 1938, lorsque Henri de Val et Roger Vaillant dans Paris-Soir Dimanche se demande si Kollontaï ne va pas être nommée en Chine.

 

Les auteurs effectuent une retour très romanesque sur la jeunesse de Kollontaï. Ils racontent que pour éviter qu'elle ne se fourvoie trop longtemps avec l'extrême gauche, son père, le général Tomantovitch l'avait mariée à un colonel (Kollontaï). Mais celui-ci ne put la dompter. "On parla beaucoup, ces années-là, à Pétersbourg, écrivent-ils, d'une jeune femme très belle et très élégante qui surgissait à l'improviste dans les réunions clandestine. Sa parole passionnée enflammait les ouvriers (...) Quand la police surgissait, elle disparaissait toujours à temps pour ne pas être prise. On fouillait en vain tous les garnis de la capitale pour trouver son repaire. La police ne pensait évidemment pas à aller perquisitionner chez le colonel Kollontaï, cet officier d'un loyalisme à toute épreuve. Aussitôt arrivée chez elle, l'oeil encore enfiévré par les discours qu'elle venait de prononcer, encore haletante des dangers qu'elle venait de courir, Alexandra se plongeait dans un bain parfumé puis elle dévorait un roman français ou anglais (elle parlait couramment les deux langues et quelques autres) ou accompagnait son mari au Palais Impérial ou au Théâtre Michel"". Ca a un côté "Bain de la femme du monde", film coquin des années 1900 que Godard glisse dans "Les carabiniers".

 

Dans la presse on trouve aussi mention de sa participation à la grève des ménagères en France en 1911 où elle aurait été arrêtée (cela ressort d'un document sans titre non daté mais semble-t-il écrit en 1926 car il signale la prochaine affectation de Kollontaï au Mexique signé par Andrée Viollier, journaliste mi-admirative mi-sceptique qui se demande si la liberté accordée aux femmes aux USA et en URSS leur apporte du bonheur).

 

Dans l'Illustration du 20 septembre 1924 un certain "S. de C.", sous une photo du carrosse de l'ambassadrice à Christiania (Oslo), annonce que Mme Kollontaï qui avait été envoyée par Moscou en 1922 comme chargée d'affaire auprès du palais royal norvégien vient d'être promue au grade d'ambassadrice, première femme au monde à porter ce titre. S. de C. rappelle que jusque là il n'y avait eu que deux diplomates femmes dans le monde : Mme Kollontaï et Mlle Stanciof, fille de l'ancien ambassadeur de Bulgarie, nommée secrétaire de légation. On peut se demander si tout cela est vrai puisque six mois plus tard le Petit Journal (Jean Lecocq) du 25 février 1925 précise que Mme Rorzika Chwirmer fut nommée en 1918 "au lendemain de la déchécance des Habsbourg" ambassadrice de Hongrie à Berne  mais qu'elle en fut rappelé à cause de ses "dépenses chez les couturiers et chez les modistes" (sic).

 

S. de C.insiste sur le fait que la nomination de Kollontaï est moins due à la fibre féministe du ministre des affaires étrangères soviétique Tchitcherine qu'à la volonté des dirigeants de se "décapiter" la tendance de gauche dite "opposition ouvrière", puisque son autre dirigeant Valérien Ossinsky (qui n'intéresse Wikipedia qu'en russe et en allemand) est nommé ambassadeur à Stockholm. L'Illustration s'amuse beaucoup de voir Ossinsky "en habit et cravate blanche".

 

S. de C. explique que Mme Kollontaï a déjà obtenu la reconnaissance du Kremlin par la Cour royale, réglé le conflit territorial de l'archipel de Spitzberg et "reçu la garantie de l'Etat norvégien pour l'achat à crédit du hareng de bergen et de Trondhjem, très apprécié au pays des Soviets"... sans oublier de donner des "conférences sur l'amour libre devant la jeunesse universitaire norvégienne".

 

L'article insiste sur la nostalgie de Kollontaï pour ses origines aristocratiques (un sujet que Judith Stora-Sandor dans sa présentation des écrits de Kollontaï il y a quarante ans glissait un peu rapidement sous le tapis en disant que la théoricienne s'en était toujours défendue). L'Illustration parle d'un premier meeting au printemps 1917 après la chute de tsar, où Kollontaï prit la parole "sur la dunette d'un cuirassé, dans une toilette mauve tendre si impressionnante que les matelots, n'osant traiter de "camarade" une prolétaire aussi bien huppée, l'acclamèrent aux cris de "vive madame" " (sic). Dans beaucoup d'articles on parle de ses tenues en fourrure commandées rue de la Paix à Paris.

 

L'Illustration signale un bel immeuble acheté par l'URSS pour sa légation à Oslo, et une faucille et un marteau en rubis et diamants épinglés à la robe de la dame lors des soirées (le détail semble quand même trop pittoresque pour relever de la légende.

 

(Notez qu'un livre de 1937 partiellement en libre accès sur le Net,  "L'ambassadrice" (ed Fernand Sorlot) d'une certaine Nathalie de Raguse résume purement et simplement l'article de l'Illustration, y compris l'histoire des harengs de Bergen, pour son chapitre sur Kollontaï... pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?  Sauf qu'elle parle des manteaux en chinchilla de Kollontai et pas de sa robe mauve. La seule plus-value du chapitre de de Raguse est son passage sur la fanfare royale qui refuse de jouer l'Internationale, ce qui me rappelle la lettre de Clemenceau sur le frère du tsar obligé d'entendre la Marseillaise).

 

Pendant les années 20, la presse française évoque assez souvent les initiatives de Kollontai comme commissaire du peuple à l'assistance sociale, puis comme ambassadrice.

 

En 1926 le Petit journal annonce un risque de rappel de de Mme Kollontaï à Moscou du fait de ses dépenses vestimentaires excessives "On lui reproche d'avoir fait venir de Paris cinquante robes par an" (Le Petit Journal du 22.2.26). Elle menace alors de quitter la carrière diplomatique. L'Intransigeant du même jour dit simplement que le gouvernement d'URSS a décidé de réduire de 35 % son budget du fait de l'achat de ses 50 robes par an ce qui l'a poussée à démissionner. L'Esktrabladet de Copenhague de mai 1926 à l'occasion d'un de ses passages au Danemark fait aussi état d'un rapport Boukharine sur des purges qu'elle aurait imposées au PC norvégien scindant le PC en deux et provoquant la pagaille. Le 10 septembre 1926 Le Quotidien annonce sa nomination au Mexique,qu'un autre article sans titre qualifie de "terre promise des révolutions". L'année précédente (3 février 1925), ce journal avait aussi rendu compte de ses positions sur la loi sur le mariage en URSS. Quand donc en 1926 Andrée Viollier (cf plus haut) l'interviewe à Moscou avant sont départ pour Mexico, alors qu'elle s'attendait à entendre dans sa bouche une apologie choquante de l'amour physique comme dans son roman de 1922 "Abeilles diligentes", elle la trouve assagie. "L'âge et l'expérience l'ont-ils fait évoluer ? Elle ne nie plus l'importance de la famille" note-t-elle.

 

29 janvier 1938, Henri de Val et Roger Vaillant dans Paris-Soir Dimanche reviennent sur ses années passées en Norvège, et soulignent que "Le roi Hakon se plaisait à bavarder avec elle. On vanta  son charme, sa culture, son tact, ses manières irréprochables, sa correction politique.

 

Ils ont des mots amusants sur son nouveau mari le "grand blond" barbu Dybenko, matelot avec qui elle ne fut que quelque temps à Oslo avant qu'il ne fût nommé officier artilleur dans l'Oural.

 

Selon de Val et Vaillant, lors de l'adoption de 2ème plan quinquennal en 1932, elle se serait exclamée : "On peut rester bonne communiste tout en s'habillant avec élégance et en employant du rouge et de la poudre." Aussi la première usine de produits de beauté construite en URSS s'appela-t-elle l'usine Kollontaï...

 

La revue Française (Colette Muret) du 30 novembre 1938 explique que Kollontaï au nom de l'URSS a fait inscrire la question de "l'égalité des droits de la femme" à l'ordre du jour de l'assemblée de la Société des Nations (SDN), mais que le sujet fut renvoyé en commission et que la bataille sera rude.

 

Je trouve que ces sources des années 20 et 30 sont d'un apport précieux par rapport aux écrits plus récents. D'abord ils montrent une fois de plus que les gens de Wikipedia sont des abrutis, eux qui dans leurs discussions en sont encore à se demander si Kollontaï été ambassadrice à la SDN et dans le doute ne l'ont toujours pas mentionné dans leur article (alors qu'au moins cela figure sur le Wikipedia en anglais). Mais bon, la nullité de Wikipedia n'est plus à démontrer.

 

K2.JPGIl révèle aussi que Judith Stora-Sandor eût tort d'écarter d'un revers de main comme s'il ne s'agissait que de clichés machistes la polémique sur les achats de robes de Kollontaï du temps où elle était ambassadrice à Oslo(*), car cette polémique fut centrale tout au long de 1926 et elle faillit lui coûter son poste. Le fait que les féministes passent cela sous silence, comme elles oublient que la première ambassadrice de l'histoire ne fut pas Kollontaï, mais une ambassadrice hongroise à qui Budapest reprocha aussi ses excès d'achats de robe n'est pas anecdotique. Cela montre que la culture intellectuelle et intellectualiste féministe contemporaine a un vrai problème avec cette culture matérielle spécifique qui caractérisait les grandes dames des années 20-30, et qui a concerné beaucoup de femmes à beaucoup d'époques (et encore aujourd'hui) : ce rapport au beau textile, au beau vêtement dont il n'est pas du tout certain qu'il soit le fruit d'une simple aliénation patriarcale de la femme (n'y a t il pas plutôt une aliénation spécifique des intellectuelles qui écrivent l'histoire des femmes dans leur refus de voir ce qui se joue dans le rapport de leurs consoeurs aux belles robes ?).

 

Le rapport au vestimentaire, comme les bonnes manières décrites par la presse, étaient des caractéristiques de Kollontaï qui la rattachaient inconstestablement à l'aristocratie, et que les petites bourgeoises qui écrivent aujourd'hui sur elle n'aiment pas trop, alors que cela la rendait sympathique à la presse mondaine française (et cela humanisait à ses yeux la révolution soviétique).

 

Son aristocratisme mêlé de ferveur révolutionnaire sincère lui valut sans doute beaucoup de respect en URSS où la fascination pour le noble n'a jamais complètement disparu. Il explique peut-être son extrémisme gauchiste (je crois que Bourdieu a évoqué dans ses écrits sur mai 68, que les héritiers étaient plus volontiers portés vers la radicalité, une radicalité toujours très abstraite cependant, il le dit aussi des étudiants communistes de normale sup des années 50 dans son autoanayse posthume).

 

On trouve sur le Net en anglais un extrait du journal de Kollontaï de novembre 1939 qui relate une de ses discussions avec Staline. On y découvre une Kollontaï bouleversée par l'annonce par Staline de l'approche de la guerre mondiale. Elle laisse tomber son carnet de notes, est profondément émue. C'est une personne désemparée. Devant se témoignage on peut se demander si Alexandra Kollontaï n'était pas surtout une femme brillante pour la polémique révolutionnaire - dans ses écrits, et dans les débats à la tribune - ainsi qu'une fine diplomate et une bonne ministre des affaires sociales (qui remporta des succès uniques en leur temps dans la promotion des femmes, y compris dans les fonctions politiques), mais, à côté de cela, une piètre organisatrice et une femme très peu faite pour faire face aux grands enjeux que soulèvent les conflits armés (à la différence d'une Margaret Thatcher très à l'aise dans ce domaine). Ainsi ce qui est présenté comme une sorte d' "exil" que le gouvernement soviétique lui aurait imposé en la cantonant dans des fonctions diplomatiques n'aurait pas été tant que cela une sanction comme on le sous-entend aujourd'hui. Dans une URSS toujours menacée par l'Allemagne et les puissances capitalistes, Alexandra Kollontaï s'est peut-être trouvée affectée dans les fonctions où elle pouvait être réellement la plus utile.

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(*)JSS à propos de la période du communisme de guerre (p. 18) "Kollontaï de la réédition de "Marxisme et révolution sexuelle" chez La Découverte : "Kollontaï fut beaucoup critiquée pour son élégance, son goût pour les vêtements de bonne coupe. Elle en conçut une certaine amertume, surtout quand les critiques lui ont été adressées lors des périodes de dénuement où elle ne possédait qu'une seule robe qu'elle devait porter avec beaucoup de distinction" (sic - même sur cette période la presse disait que sa famille lui envoyait de l'argent de l'étranger). Et sur 1926 : "Les journaux parisiens de l'époque décrivent avec une complaisance ironique ses toilettes, avec photos à l'appui. On a insinué que le gouvernement soviétique lui avait adressé des blâmes et même des menaces de rappel à cause de ses 'frais de représentation' trop élevés" : en fait il s'agit plus que d'une insinuation - une thèse corroborée par le précédent hongrois - et il n'est pas question de blâmes ou de menace de rappel, mais bien d'une diminution de 35 % du budget qui aboutit à une menace de démission de l'intéressée (JSS a peut-être lu le "dossier de presse" en diagonale...)

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Alexandra Kollontaï

7 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Puisque demain c'est la journée internationale de la femme (une invention communiste), encore un mot sur Alexandra Kollontaï dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

 

Etonnante bonne femme. Fille d'un général de Saint-Petersbourg, éduquée de façon aristocratique avec précepteur à domicile, initiée au marxisme dès l'adolescence (à la fin du XIXe siècle), du côté des socialistes contre les populistes, puis oscillant entre mencheviks et bolcheviks. Dans la clandestinité, en exil en Finlande (où elle continua l'agitprop), ayant fréquenté en Europe, à Berlin, à Paris, le gratin des révolutionnaires (Lafargue, Luxembourg etc). Opposée au réformisme de Bernstein. Amie de Lénine. Théoricienne de la révolution sexuelle (sur un mode bien plus concret que Wilhelm Reich) - ce qu'elle allait ensuite dissimuler dans sa bio - avocate d'un modèle de femme célibataire libre (elle même a eu diverses liaisons, notamment avec des hommes plus jeunes qu'elle). Commissaire du peuple à la Sécurité sociale du gouvernement soviétique au tournant des années 20 et à ce titre, responsable de la légalisation de l'avortement, et de diverses politiques sociales dont celle qui pour les femmes tendait à "séparer la cuisine du mariage" (avec le développement de la restauration collective), ce qui à ses yeux était aussi important que la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Partisane de Staline contre Trotski (elle ressortit opportunément une vieille lettre que Lénine lui avait écrite critiquant les "hésitations" de Lev Bronstein), elle est plus ou moins exilée de Russie comme ambassadrice en Norvège et en Suède. Elle reviendra en URSS dans les années 1940 mais déjà vouée à une damnatio memoriae, interdite de publication, au point qu'elle mourut dans les années 50 sans même avoir droit à une notice biographique dans les journaux. Au moins ses fonctions diplomatiques lui auront évité d'être fusillée comme les autres compagnons de Lénine.

 

Parlant plusieurs langues, elle aura quand même été la première femme au monde ambassadrice. Merci l'URSS. Il paraît qu'il existait dans les années 1970 à la bibliothèque de documentation féminine Marguerite Durand, à la mairie du Ve à Paris un "dossier de presse" sur elle avec notamment les articles de la presse française sur cette ambassadrice dont les tenues défrayaient la chronique mondaine. J'irai y jeter un coup d'oeil un jour.

 

kollontai.jpgHier soir je parcourais à nouveau son recueil de textes sur le marxisme et la révolution sexuelle réunis dans les années 70 chez Maspéro par Judith Stora-Sandor (une universitaire d'origine hongroise qui se la fin sa carrière dans les années 2000 écrivait sur l'humour juif). Je trouve dans ce livre quelques idées intéressantes, et des anecdotes comme celle selon laquelle au 4ème congrès des femmes social démocrates d'Allemagne (je ne sais pas trop à quelle date ça a pu avoir lieu, avant 14 de toute façon), la déléguée de Magdebourg essaya de défendre l'idée qu'il serait meilleur pour l'émancipation des femmes que celles-ci se battent pour que leur mari ait un salaire assez élevé pour qu'elles puissent rester à la maison élever leurs enfants. Ce n'était pas tout à fait, c'est le moins qu'on puisse, dire l'option de Kollontaï qui défendait l'idée d'une camaraderie mixte à l'usine. Et d'ailleurs cette revendication resta minoritaire chez les socialistes allemands.

 

 

 

Ici une vidéo qui reflète la culture féministe anglo-saxonne moyenne de notre époque. Connaissez-vous toutes les femmes citées ici ? Moi pas toutes. J'aurais en revanche ajouté Hipparchie, Hypatie, Cléopâtre, Marguerite de Navarre, Marguerite Porette, Simon de Beauvoir of course, Danièle Casanova, Louise Michel, Georges Sand, Claire Lacombe, une ou deux reines franques que cite Nira Pancer dans son premier livre. On reviendra peut-être sur le cas de quelque unes.

 

 

-----> Voir aussi sur ce blog Alexandra Kollontaï dans la presse française

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Quand Georges Clemenceau médisait sur Albert Thomas

22 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Le 27 mai 1915, Clemenceau écrit à son petit frère du Sénat :

 

clemenceau.jpg

"C'est pour réparer tout le mal qu'on a pris M. Albert Thomas, "technicien" en matière de munitions, nous dit M. Millerand, parce qu'il est agrégé d'histoire et qu'il s'est occupé, on ne sait à quel titre, de la fabrication des obus de 75 qui ont donné les plus déplorables résultats. Il est vrai que 15 jours avant la guerre, il prêchait avec Jaurès la grève générale préventive en cas de guerre. Le plus beau, c'est que cela s'est fait sur la recommandation de Joffre dont notre révolutionnaire avait su capter la confiance par des flagorneries. Voilà ce qu'on appelle un gouvernement"

 

Le style ironique de Clemenceau démolit la statue d'Albert Thomas (un des plus patriotes de la SFIO de l'époque) érigée par un universitaire socialiste de 1919 que j'ai cité l'été dernier, mais aussi la naïveté de la stratégie socialiste d'avant-guerre (thème que je rumine beaucoup en ce moment).

 

A l'heure où l'UMP parle d'allégeance aux armes et où M. Nikonoff se rend sur BFM pour dire à M. Asselineau qu'il reste dans le "périmètre" de la gauche pour le moment, et que si sa stratégie auprès d'un Mélenchon autiste sur l'Europe échoue, il en examinera une autre, tout cela mérite d'être médité.

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Romain Rolland et Nietzsche

28 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

"Je ne veux pas aller plus loin sans règler mon compte avec Zarathustrâ. Il ne faudrait pas croire que je l'eusse lu (*). Je ne connaissais, à cette date, rien de Nietzsche, que quelques mots de Malwida (**), qui n'avaient point retenu mon attention. L' "idéaliste" avait pourtant été son amie, et Nietzsche lui avait montré plus de clairvoyante affection et de respect que l'égoïste Wagner, qui jugeait des gens d'après le degré d'admiration aveugle et les services que lui et son art pouvaient attendre. Et cependant, Malwida tenait plus de compte de celui des deux qui tenait d'elle le moins de compte ; et docilement, selon la consigne de Bayreuth, elle appréciait Nietzsche en fonction de servant du temple : dès l'instant qu'il en était écarté, elle l'écartait de sa pensée. Il la gênait. Elle admirait L'Origine de la Tragédie, mais elle jetait le manteau sur les écrits qui avaient suivi ; elle attribuait à la maladie tout le génie du Dionysos déchaîné. - Et c'est pourquoi je n'en connus rien, avant que, rentré de Rome à Paris, deux ans plus tard, j'aie reçu, par un article décoloré de la Revue des Deux Mondes, le reflet Zarathustrâ, - le rugissant écho du "lion qui rit"..

 nietzsche.jpg

Et cependant, je l'avais, longtemps avant de le connaître, entendu rugir en moi. Nous avons été ainsi nombre de jeunes hommes, qui respirions l'atmosphère nietzschéenne, avant de savoir même que Nietzsche existât. Cela ne surprendra que ceux qui croient que ce sont les grands hommes qui créent l'atmoshère de leur temps. Les grands hommes son ceux qui traduisent avec le plus d'éclat l'âme du temps qui va naître et ses effluves. Mais ces effluves nous baignent, sans que nous eussions besoin qu'un de nos aînés nous les révélât. Nietzsche a été le major de notre promotion ; mais notre promotion s'était formée sans lui ; et j'en sais même, parmi nous, qu'il a gêné, comme Suarès(***), qui s'est longtemps refusé à le lire, par dépit de retrouver dans ses écrits ce que son propre instinct lui faisait découvrir N'ayons de crainte pour l'Amérique ! Faute d'un Christophe Colomb, il s'en trouvera toujours d'autres, pour découvrir le Nouveau Monde. Le vent mène la barque. Gloire au vent !"

 

Romain Rolland - Mémoires (p. 106-107)

 

Note personnelle

*en 1890. Rolland a alors 24 ans

** Malwida von Meysenbug qui a 74 ans à l'époque vit à Rome où l'a rencontrée Rolland l'année précédente

*** André Suarès, camarade de promotion de Rolland à Normale Sup'

 

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Les yeux de Clara

30 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Clara-Zetkin.JPGExtrait des Cloches de Bâle (1934) d'Aragon (p. 423 Folio)

 

"Clara Zetkin à Bâle a déjà passé la cinquantaine. La longue vie, la longue histoire qu'elle a derrière elle, n'est rien au prix de celle qui s'ouvre à son avenir.

 

Elle n'est pas belle, mais il y a en elle quelque chose de fort, qui dépasse la femme. Plutôt petite, elle surprend par la largeur des traits. Ses cheveux sont blonds encore, et de cette espèce de cheveux lourds que ni peigne ni épingles ne peuvent jamais retenir. Le squelette du visage est marqué, puissant. On ne peut pas dans une foule faire autrement que de la voir. Elle est assez négligemment habillée, mais ce ne sont pas ses corsages rayés, ou la fourrure mal assise sur ses épaules, qui retiennent l'attention, qui l'attirent sur elle. Ce qu'il y a d'insolite, ce sont ses yeux.

 

L'auteur de ce livre a vu vingt ans plus tard Clara Zetkin presque mourante. Alors encore, à Moscou, épuisée par la maladie et l'âge, décharnée et ne retrouvant plus son souffle au bout des phrases qui semblaient chacun venir comme une flèche du passé vivant qu'elle incarnait, alors encore elle avait ces yeux démesurés et magnifiques, les yeux de toute l'Allemagne ouvrière, bleus et mobiles, comme des eaux profondes traversées par des courants. Cela tenait des mers phosphorescentes, et de l'aïeul légendaire, du vieux Rhin allemand.

 

(...) s'il me plaît, je te parlerai sans fin des yeux de Clara... Quoi ? tu croyais que j'en avais tout dit ? De ces yeux qui devaient un jour, du haut de la tribune présidentielle du Reichstag, à la veille même de la tourmente hitlérienne, parcourir posément les bancs bondés d'ennemis, mesurant l'immense travail à faire... et c'est alors que la vieille combattante annonça de sa voix calme l'avènement à venir des Soviets d'Allemagne... tu croyais qu'avec deux ou trois comparaisons j'avais épuisé ce que j'ai à dire de ces yeux ? Quand ce sont vraiment les yeux de cette vieille femme, tous les yeux des femmes de demain, la jeunesse des yeux de demain ! Avant que j'aie épuisé les images du ciel et les métaphores marines, avant que dans les abîmes et dans les clartés j'aie pris tout ce que je puis utiliser pour te donner une petite idée de ce qui peut se dire de ces aurores qui s'ouvrent sur le XXe siècle, comme des fenêtres dans l'ignorance et dans la nuit, tu devras te rendre, lecteur. Mais j'ai pitié de ta patience, et puis, il y a grand besoin aussi de ta force, à toi, pour transformer le monde. A toi aussi."

 

Dans C'est là que tout a commencé, Aragon précisait (p. 37) :

 

"Je me souviens d'une remarque que fit Marcel Cachin : il parlait de Clara Zetkin avec un petit sourire, comme un contemporain, se souvenant d'elle plus jeune, à Amsterdam en 1903, probablement. Il lui paraissait curieux, un peu bizarre, qu'en fait le socialisme, dans mon réalisme, s'incarnât sous les traits de Clara. Il ajoutait cependant avec quelque finesse que voilà, c'était ainsi qu'avec le temps choses et gens changent de caractère, et que c'était sans doute naturel que pour un homme de mon âge elle ait pris ce relief, cette valeur de symbole, ce caractère lumineux."

 

Vous savez (mais je le répète pour les nouveaux lecteurs) que je suis étranger à la culture communiste, ce qui me permet d'autant plus aisément de poser un regard neuf sur ses monuments. 

 

Dans la ville où j'officie on fait dire chaque année pour la journée internationale de la femme au maire dans son discours que Clara Zetkin est à l'origine de cette manifestation. Ce n'est pas moi qui ai lancé cette habitude. Je pense que dans les mairies communistes beaucoup doivent faire de même sans connaître les pages d'Aragon à son sujet - ces pages qui mêlent bizarrement romantisme et matérialisme historique (ce point où les yeux de Zetkin rejoignent ceux des ouvriers allemands et ne trouvent leur force qu'à travers eux, les mots d'Aragon sur Zetkin ne sont pas totalement exempts de machisme, je suppose, mais au moins ils forcent à prendre au sérieux une femme que le "petit sourire" de Cachin, et sans doute des autres dirigeants communistes de l'époque, enterrait sous un phallocratisme impérial).

 

En lisant ces rêveries, je pensais à la République démocratique allemande, une fois de plus. Je me disais que, si elle n'était pas née de l'occupation soviétique, et du viol de ses femmes comme de sa souveraineté de cette République aurait pu être porteuse de tous les rêves cultivés par les communistes de l'Europe entière avant guerre autour d'une Allemagne rouge. Le malheur du mouvement communiste international de cette époque est d'avoir eu un Hitler à la tête de l'Etat allemand plutôt qu'une Luxembourg ou une Zetkin. Mais il faut bien reconnaître que l'Allemagne se sera vraiment donné tous les moyens, et même les plus sordides, de ne jamais être rouge : de la liquidation des Spartakistes et du Soviet de Bavière par les milices d'extrême droite et la police régulière aux ordres des sociauxdémocrates aux internements dans les camps nazis. C'est sans doute là que le communisme du XXe a scellé son échec historique définitif. Marx rêvait que le pays de Hegel (ou celui de John Locke de l'autre côté de la Mer du Nord) basculerait dans le communisme. Ses disciples auront dû se rabattre sur les latitudes quasi-esclavagistes de Russie et de Chine.

 

Ci-dessous le discours de Zetkin au Reichstag le 30 août 1932. Le KPD avait progressé aux élections du 31 juillet 1932. Le 1er août Joseph Goebbels notait dans son journal : "Résultats des élections : nous avons gagné un petit quelque chose. Le marxisme beaucoup.  (...) c'est maintenant que nous devons prendre le pouvoir et éradiquer le marxisme. D'une façon ou d'un autre !" Puis le 31 août à propos de la séance du Reichstag : "Salle des séances pleine à craquer. La Zetkin ahane un long sermon. Indigne et grotesque. On a l'impression d'un théâtre de marionnettes. Puis au vote; Göring président. Remplit bien son office."

 

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Les égarements de son propre camp : Romain Rolland

23 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

rolland-copie-1Romain Rolland écrit dans ses Mémoires que lui, pourtant si hostile à la violence, a risqué trois ou quatre fois sa carrière "et même sa vie" en ne pouvant pas s'empêcher de se jeter dans des batailles politiques importantes. Il inclut dans cette série l'Affaire Dreyfus dans laquelle il joua un rôle très majeur.

 

S'il fût à l'avant-garde des "dreyfusistes" (comme il dit - une expression plus juste que "dreyfusard"), cela ne l'empêche pas de faire preuve d'une très grande lucidité sur le camp qu'il défendait. Il écrit (p. 287) :

 

"On a livré aux sarcasmes et au mépris de l'histoire les criminelles et grotesques inventions de l'état-major, pour soutenir leur cause menteuse et exécrable. Mais qui a connu, comme moi, les absurdités délirantes et les forfaits de pensée, auxquels s'abandonnaient les esprits désorbités de l'autre camp ! (les dreyfusistes). J'ai vu les plus grands intellectuels, les plus officiels, du jour au lendemain cracher l'injure contre la France, traiter de bandits sans honneur tous les Français qui ne pensaient pas comme eux. Des femmes criaient qu'elles ne voulaient plus que leurs fils servissent la France. Des académiciens sexagénaires applaudissaient aux anarchistes qui, dans leurs réunions, arrachaient les couleurs blanc et bleu du drapeau, pour ne conserver que le rouge. Une sommité de l'Institut et de la science voulait enlever Picquart de sa prison, le placer à la tête d'une armée, en faire un Boulanger du Dreyfusisme ! Et d'autres offraient toute leur fortune, pour organiser le combat.

 

Les mêmes hommes, dix ans après, eussent nié sincèrement cette frénésie, ils en auraient perdu jusqu'au souvenir... Et je sais bien que ce n'était qu'une vague folie, et qu'en se retirant, elle a laissé les âmes honteuses de leur égarement passager et disposées à des excès de zèle, pour en effacer les traces. - je ne les accuse point. Je n'accuse personne. Je les plains tous. Et je ne suis pas rassuré pour le monde, quand je vois se lever des grandes tempêtes, où s'entreheurtent sauvagement les plus hautes idées, et les passions les plus basses. J'ai pris, dès lors, un avant-goût des guerres "pour le Droit et pour la Liberté". Que les uns soient pour, que les autres soient contre, - d'un côté, patrie, - d'autre côté, justice, - au bout du compte, les grandes victimes, ensanglantées, sont toujours la justice, et la patrie. Et sous les pieds des deux armées, gît, égorgée, la liberté."

 

Il est rare qu'un auteur ait l'honnêteté de savoir aussi critiquer son propre camp.

 

Par ailleurs ce qui est intéressant dans ce passage, si on laisse de côté l'antinomie patrie-justice liée à la problématique propre à l'Affaire Dreyfus (l'événement qui fit divorcer la gauche d'avec le patriotisme, au moins jusqu'à la Résistance de 1940-45), c'est que Rolland situe l'égarement dans le combat au niveau du besoin de violence, là où nous autres, sous l'influence de Chomsky, la placerions plutôt dans l'irrationnalité. Les contemporains de Rolland (Nietzsche, Freud) croyaient si peu au pouvoir de la raison qu'ils voyaient l'homme comme voué à la pulsion de meutre et de domination. Notre époque, qui a beaucoup mieux domestiqué l'humain dans la vie quotidienne (et notamment le mâle), sous l'effet conjugué de la technologie, de la consommation, et de la political correctness, peut plus aisément croire que seul le défaut de rationalité explique l'égarement d'une cause juste (parce que la raison peut tout), plutôt qu'au fatum de la soif de sang.

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Romain Rolland et la comédie bourgeoise

22 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

romain-rolland.jpgOn ne s'intéresse plus guère à Romain Rolland. Il y a des raisons à cela. Beaucoup de choses chez lui sont assez datées. Cependant on ne peut oublier les traces qu'il a laissées dans la culture progressiste internationaliste du XXe siècle. Quand on lit la préface de "Reportage sous la corde" ("Ecrit ous la potence"), on découvre que Fucik appréciait la culture française de son époque à travers l'engagement de Romain Rolland, et en 2000 j'ai rencontré un communiste péruvien qui vouait encore un culte au roman "Jean-Christophe" de Rolland qu'il avait lu dans sa jeunesse. Il est vrai que pendant la première moitié du siècle passé, ce roman avait eu un succès phénoménal et des tas de gens avaient écrit à Rolland pour lui dire "Je suis Jean-Christophe".

 

J'avoue ne pas avoir lu ce roman. Je préfère découvrir Rolland sous l'angle biographique. Pacifiste obstiné, adepte de la non-violence après la lecture de Tostoï, c'est lui qui a fait découvrir le Mahatma Gandhi en France dans les années 30. Sympathisant de l'URSS quoique n'étant pas communiste - même si à la différence de Russell il omit d'en voir certains défauts majeurs à l'origine - je suppose qu'il était sensible à la dimension pacifiste du projet soviétique - une dimension qu'il ne faut vraiment pas négliger : mettre la crosse en l'air en 1917 comme le décida Lénine n'avait rien de facile.

 

Je parcours en ce moment ses mémoires de jeunesse. Je suis frappé par le ressentiment précoce d'enfant valétudinaire qu'il éprouva à l'égard d'une culture petite-bourgeoise provinciale fondée sur la rivalité et l'esprit de compétition (dans le cadre scolaire notamment). Ceci explique qu'à la différence d'un Gide qui était schopenhauerien et nietzschéen, Rolland fût à Normale Sup spinoziste. Avant d'évoquer plus avant son oeuvre, ce que j'aurai sans doute le loisir de faire dans le courant de l'année, je voudrais juste ici citer un extrait de ses Mémoires (ed Albin Michel 1956 p. 266) qui relate un dîner bourgeois en janvier 1897 (il avait alors la trentaine) chez Mme Michelet, veuve joyeuse qui tenait salon à cette époque là.  Parmi les convives, un ministre des colonies, un gouverneur de Nouvelle-Calédonie, un grand financier, un général d'artillerie, un médecin, et le secrétaire général de l'Académie française Gaston Boissier. La teneur des propos retranscrits donne une idée de l'atmophère irrespirable au sein des élites de l'époque :

 

Boissier, raconte Rolland, "commença par raconter l'exécution que le Conseil supérieur de l'Instruction publique venait de faire, le matin, d'un professeur anarchisant. Il jouait son récit sur un ton guillere, sceptique, indifférent et esprit fort. Ma fourchette et mon verre se mirent à trembler, dans ma main. Boissier affectait de trouver que le professeur n'avait pas si grand tort !

- Je l'ai condamné tout de même ! - ajouta-t-il, en se tordant de rire. Et toute la table fit chorus.

  boissier.jpg

Comme le Conseil reprochait à l'inculpé d'enseigner à ses élèves qu'ils ne devaient pas le respect aux lois, il dit :

- Et qui est-ce qui vient me faire ce reproche ? Des hommes qui ont prêté serment à deux ou trois Constitutions, servi cinq ou six régimes, violé dix fois les lois qu'ils avaient juré de défendre !

- Hé! hé! faisait Boissier. Moi qui suis vieux et qui ai passé par tout cela, je me disais que ce n'était pas si faux! ... Nous l'avons mis à pied... Il nous a dit tranquillement : - "Je n'ai presque rien. Maintenant je n'aurai plus rien. Vous allez me priver du fruit de mon travail. Naturellement, je n'en serai que plus anarchiste..." - Oh! il n'est pas bête, et il est sincère... Mais c'est un fou!

 

Je passe sur l'énoncé des théories de cet anarchiste, de ses propos sur la patrie et sur l'armée, qui faisaient pousser des cris, lever les bras, rouler les yeux à l'assistance. Moi qui me sentais enchaîné par l'Etat, je me rongeais de ne pouvoir parler.

 

Suivit une conversation d'un ordre différent, sur le mélange des races, les croisements de sang. On dit d'énormes gauloiseries, des facéties graveleuses, que dégustait l'hôtesse, en avalant sa salive. Toute la soirée, elle garda son air un peu endormi, les paupières mi-closes, l'oeil voilé, le ton nasillard, lent et dolent, même dans les polissoneries.

 

L'entretien rebondit dans la politique, où Boissier attaqua le gouvernement, et le ministre de l'Université. Tous convenaient que l'on allait à un chambardement général.

- Dans dix ou quinze ans, disait le ministre, vous m'en direz des nouvelles, de la bourgeoisie ! Et ce sera bien fait !...

 

L'étonnant était le ton jovial et dégagé, dont ces hauts fonctionnaires de la République parlaient du cataclysme. Ils y marchaient, "d'un coeur léger". On était sûr qu'aux premiers craquements du bâtiment, ils décamperaient. Il n'y aurait bientôt plus en France que deux pouvoirs ennemis : le socialisme naissant et le cléricalisme renaissant." (...)

 

Puis Boissier parla de l'immortalité. Il dit qu'il espérait plus tard contempler les choses d'ici-bas d'un lieu là-haut (où sans doute il continuerait son bavardage et es cours d'archéologie mondaine). Au fond de la pièce, le financier et le politicien se tordaient. C'était une idée falote, en effet, dans le cercle de ces gros corps et de ces esprits de plomb : là-haut, planant dans l'Elysée, l'âme de Gaston Boissier, avec ses favoris et son sourire crispé... Ils ne s'en trcassaient pas, eux, de l'autre monde! Ce monde-ci leur suffisait, ils y calaient leurs larges pieds. Ils parlaient colonisation, exploitation, ils remuaient les millions à la pelle. Ces hommes d'affaires étaient aussi, pour une bonne prt, des "faiseurs", des comédiens à leur manière. au bout du compte, ils ne me paraissaient pas beaucoup plus sincères que les artistes de la Foire, où les uns et les autres paradaient. Les politiciens ramenaient le monde à leur politique, et les artistes à leur art. Ni les uns ni les autres n'avaient pourtant de convictions en art ou en politique. Les hommes d'Etat républicains ne croyaient pas à la République. Les artistes de "l'art pour l'art", ou du néo-mysticisme, ne croyaient pas au mysticisme ni à la réalité objective de l'art. Au fond, ils ne s'intéressaient, chacun, qu'à soi. Tout le reste ne comptait qu'à titre d'accessoire, de deux choses l'une, avantageux ou fastidieux."

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L'oeuvre de Julius Fucik

2 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

On croit qu'Internet peut fournir un regard sur toute la cuture contemporaine "utile". Or il suffit d'acheter un vieux livre chez un bouquiniste pour découvrir à quel point les documents dont on dispose sur des périodes aussi récentes que le 20ème siècle (par exemple les fiches wikipedia) sont lacunaires, quand ce n'est pas mensongères.

 

Julius_Fu-ik_2.gifJ'ai déjà mentionné ici le personnage de Julius Fucic en Bohème et le sort injuste que la mémoire tchéque lui a fait.

 

Je voudrais ici revenir sur sa vie et son oeuvre. Né à Smichov, le quartier industriel de Prague, fils d'un ouvrier métallurgiste passionné de théâtre et d'un oncle mélomane qui composa "La marche des gladiateurs" en Hongrie, Fucik fut un jeune prodige qui fit du théâtre de deux ans et demi à neuf ans. Lycéen à Plzen il fonde des journaux et une coopérative de jeunes. Employé à l'office des statistiques, inscrit aux cours du soir à la faculté de lettres, cet amoureux de la vie s'inscrit aux jeunesses communistes, ce qui lui vaudra quelques ennuis dans les années 20, notamment pour son service militaire comme à beaucoup de communistes en France.

 

Sa très bonne santé physique et morale le rendra particulièrement résistant aux tortures ce qui lui donna de l'énergie pour survivre à une quasi-agonie à la prison de Pankrac et de continuer à en décrire le quotidien en écrivant sur des feuilles de papier à cigarette jusqu'à son exécution. Le texte est très bien écrit et manifeste à la fois une accuité d'observation et une grande noblesse morale, une attention aux autres - il est vrai soutenue par la foi eschatologique marxiste qui l'anime. Les hispanisants peuvent le lire gratuitement en espagnol sur le Net.

 

Le préfacier de l'édition d'Ecrits sous la potence (traduits dès 1945 sous une introduction de son épouse Gusta incarcérée dans la même prison que lui) dans une version augmentée de 1957 (Éditions Bibliothèque mondiale), Ladislav Stoll (historien et ministre de la culture à l'époque stalinienne), mentionne quelques points sur son rapport à la France. Il précise qu'il a vécu quelques mois à Douarnenez et contribua à une grève des salariés de l'usine de sardines locales !

 

Stoll à propos du rapport à la culture française dessine une opposition intéressante entre ceux qu'il appelle les "petits bourgeois cosmopolites" et  les communistes comme Julius Fucik qui étaient à la fois patriotes - très proches du prolétariat très enraciné de leur pays - et internationalistes - puisque Fucik, non seulement vécut un peu en France mais aussi travailla comme correspondant Rude Pravo en Russie. "La grande pensée française, écrit Stoll (p. 14) après avoir cité Diderot, Gabriel Péri et Romain Rolland, aidait également les héros de notre mouvement national libérateur, Julius Fucik le fier patriote tchèque, aimant le pays soviétique, aimant et honorant le grand génie révolutionnaire de la France et le peuple français, savait que chaque vraie culture nationale doit croître de son propre peuple, quele doit être profondément enracinée en lui. Et pour cette raison-là, il cherchait avant tout dans la renaissance, l'arbre généalogique d'un nouvel écrivain tchèque. Comme patriote moderne il se distinguait ainsi des cosmopolites provinciaux tchèques, qui à la fin du siècle dernier et après la première guerre mondiale, pareils à des parvenus, importèrent de France chez nous, comme de nouveaux chapeaux ou de nouvelles robes, une conversation mondaine facile et cosmopolite, des bons mots nouveaux, de nouveaux commérage littéraires, et enfin des droits d'auteur pour les livres de Dekobra, de Morand,  de Montherlant, etc... / Julius Fucik n'a rien de commun avec ces admirateurs de la France. Il n'a rien de commun non plus avec ces esprits d'ailleurs différemment culturels qui compilèrent les idée pragmatiques avec le monde de la pensée bergsonienne. Fucik, connaisseur excellent de la littérature et de la poésie, détestait la petite bourgeoisie cosmopolite provinciale, l'égoïsme du "grand monde tchèque" singeant Paris, et ces mêmes bourgeois tchèques qui, habillés à Paris, se conduisaient avec insolence envers le peuple tchèque. / Il était clair pour Julius Fucik que ces cosmopolites étaient des petit provinciaux et qu'une véritable universalité, une vue internationale idéologique est propre au travailleur tchèque, à l'ouvrier tchèque auquel Julius Fucik a été attaché par un immense amour" .

 

Cette réflexion me semble intéressante pour notre époque où divers secteurs de gauche comme le MPEP ou au PS Montebourg réfléchissent à réenracinement de la culture et du tissu économiques. Le lien patriotisme-internationalisme, et socialisme-question nationale (en l'occurrence question nationale tchèque, celle d'un petit pays régulièrement écrasé par les empires, comme tant d'autres en Europe centrale), mérite toute notre attention, et dans le texte de Stoll, si l'on remplace "petit bourgeois" par "bobo" et "Paris" par "NewYork", on ne sera pas très éloigné des problématiques de notre temps.

 

J'ai été fort content d'apprendre aussi dans la préface de Stoll que Fucik fouinait chez les bouquinistes pour ressusciter des écrivains progressistes "démocrates" comme il disait du 19ème siècle, injustement oubliés ou caricaturés par la culture bourgeoise de son temps. Il disait qu'il fallait faire cela pour la Bohème comme pour toute l'Europe.

 

Il le fit notamment pour Bozena Nemcova, auteure de beaux contes populaires tchèques au 19ème siècle à l'héritage passablement affadi par la culture bourgeoise praguoise et qui pourtant, comme le résume Stoll (p. 13) fut "une des rares personnalités tchèques qui dans ce pays tchèque à demi féodal des années 40 du siècle passé s'intéressait déjà aux idées de Saint-Simon et de Fourier et qui payait cela par sa destinée misérable".

 

On est très loin là de la Bohème métaphysique "austro-hongroise" de Kafka à Patocka dont les étudiants de Sciences po de ma génération ont été saturés (il faudrait aussi dire un mot, mais je ne veux pas faire trop long, de l'opposition radicale de Stoll aux interrogations existentielles et du Julius Fucik "anti-Hamlet" qu'il nous présente).

 

Le projet de remémoration que défendait Fucik doit sans cesse être recommencé à mesure qu'une culture futile et bourgeoise vient recouvrir d'un linceul les combats du passé et ceux qui le menèrent, dans l'ordre de la création intellectuelle comme dans tous les autres modèles. Une tâche immense à laquelle les apparatchiks payés par ce qu'il reste des partis communistes ou progressistes consacrent une énergie à mon sens insuffisante ou qu'ils ne savent pas faire connaître en dehors de leurs cénacles.

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La Bohème ne tourne pas rond

17 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Milan Paumer est né le 7 avril 1931 à Kolin, au centre de la Tchécoslovaquie. Il grandit près de Poděbrady station balnéaire à 50 km à l'Est de Prague. Là, il rencontre Ctirad et Josef Mašín les fils d'un général assassiné par les nazis pendant la seconde geurre mondiale (un général qui avait déjà tué beaucoup de Rouges dans la légion tchécoslovaque de Russie entre 1916 et 1921).

 

En 1948, le Parti communiste prend le pouvoir à Prague. Les trois jeunes gens montent un groupe de "résistance" qui se livre à divers actes de sabotage. En 1951 ils obtiennent des armes et attaquent deux postes de police, tuent deux policiers. puis volent beaucoup d'argent d'un camion qui transportait le salaire des ouvriers d'une usine. Les communistes disent aussi qu'ils ont brûlé des coopératives. Bref, ce jeunes garçons n'étaient pas spécialement des amis de la classe ouvrière.

 

Le 2 novembre1953 ce groupe s'est enfui à l'Ouest dans l'espoir de revenir un jour vainqueur dans les fourgons de l'armée étatsunienne après la troisième guerre mondiale. Milan Paumer s'engage dans l'armée américaine pour la Corée. Peut-être pour y casser du rouge encore. Pourtant l'armistice a été signé le 27 juillet (le Daily Telegraph se trompe donc quand il affirme que Paumer a "combattu" en Corée, mais passons...). En 2008 le groupe a été décoré à Prague et lors des funérailles de Paumer, le 16 août dernier le premier ministre de droite de la République tchèque Petr Necas a déclaré que celui-ci était un héros.

 

Julius Fučík, lui, est un journaliste communiste tchèque mort à 40 ans dans les geôles de la Gestapo après avoir mené une action héroïque contre les troupes d'occupation. Si on veut lui trouver un équivalent en France, on peut penser à Danielle Casanova, décédée à Auchwitz huit mois avant Fučík, et de quelques années plus jeune que lui (sauf qu'elle a quand même eu un rôle moins prestigieux dans la résistance que Fučík, et que son oeuvre d'écrivain est plus courte).

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Danielle Casanova a bénéficié d'une notoriété constante. Elle a une rue à son nom à Paris, et dans beaucoup de municipalités communistes et ex-communistes. Yves Duteil a chanté au Sénat français pour le centenaire de sa naissance il y a deux ans, sans que l'UMP ne cherche à l'étrangler (si j'en juge par les informations de Wikipédia à ce sujet).

 

Julius Fučík, lui, a connu un destin posthume assez différent. Icône du mouvement communiste dont les statues trônaient en Tchécoslovaquie, en RDA etc, traduit sous le patronage d'Aragon en France, chanté par le jeune Kundera dans ses premiers poèmes,il est devenu un saint de l'Eglise communiste... mais un saint au piédestal fragile à partir de 1989.

 

Après la "révolution de velours", les anti-communistes tchèques se sont lancés dans une campagne anti-Fučík expliquant que le journaliste - qui avait écrit en prison un "Reportage" ("Ecrits sous la potence" en français) sur la répression nazie en le communiquant clandestinement sous forme de petits papiers à un sympathisant déguisé en garde-chourme nazi - était en fait un indicateur, qu´il avait trahi ses camarades, (le même genre d'accusation révisionniste qu'on a retrouvé à propos de Jean Moulin), qu´il n´a pas été exécuté, que les nazis ont pris soin de lui après la guerre et qu´il vit peut-être avec quelques nazis en Amérique latine. En plus, ils ont annoncé que le "Reportage" n´était pas l'oeuvre de Fučík, mais un faux communiste.

 

C´est pourquoi un groupe d´historiens s´est mis à étudier tous les documents accessibles en rapport avec la vie de Fučík, surtout avec son activité dans la clandestinité, en prison et au cours des interrogatoires. Ils ont étudié environ trente mille documents, ils ont interviewé  ceux qui étaient en contact avec Fučík, même avec ses coprisonniers qui ont survécu au nazisme. Et ils ont remis le manuscrit du "Reportage“ au Ministère de l´intérieur pour vérifier l´authenticité de l´écriture de Fučík. Le ministère de l´intérieur d'après 1989 a pu ainsi vérifier que le manuscrit de la dernière oeuvre du journaliste avait bien été écrit de sa propre main. Ce groupe a aussi pu confirmer que Fučík n´avait trahi aucun de ses compatriotes. Bien au contraire, quelques-uns d´entre eux ont témoigné que les dépositions de Fučík au cours des interrogatoires étaient prononcées en faveur de ses coprisonniers. –

 

Evidemment, comme après la désinformation sur Timisoara ou sur le Kosovo, personne ne s'est excusé pour les calomnies répandues mais, entretemps, la statue de Fučík a été enlevée à Prague. Des gens de gauche ont alors créé la "Société Julius Fučík“ qui maintient la mémoire des combattants antifascistes, des penseurs et  des hommes politiques de la gauche tchécoslovaque. Cette société et quelques autres petits groupes ont lancé à l'occasion du 66ème anniversaire de l'écrasement du fascisme le 8 mai 1945 une pétition internationale pour la réhabilitation de cette statue.

 

Certains de ceux qui n'ont pas connu l'époque de Sartre et d'Aragon, ceux que les réhabilitations des divisions SS dans les pays baltes laissent de marbre, et ceux qui pensent que l'histoire du monde a commencé avec l'invention de Google ne comprendront peut-être pas bien de quoi il s'agit. Les autres peuvent écrire à M. Jan Jelinek, anatolsitov@seznam.cz, à Prague, pour signer la pétition.  (Voir aussi la suite de mes considérations sur Fucik ici)

 

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NB : un ami qui me transmet leur pétition ajoute dans son mail "La lutte pour la dignité et la souveraineté tchèque est la même lutte que celle pour la dignité palestinienne, irakienne, afghane, congolaise, grecque, irlandaise, islandaise, coréenne, ivoirienne, haïtienne, égyptienne, tunisienne, lakota, etc, etc. De tous ceux qui croient et tendent avant tout vers l'unité fondamentale de tous avec tous, contre les fabricants de haine, de mensonge, d'inégalité et de divisions" (je lui laisse la responsabilité de ce commentaire, que je n'aurais pas écrit dans ces termes, mais qui éclaire la thématique sous un angle intéressant).

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