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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #cinema tag

La province dans le cinéma français

5 Mai 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Quand un copain m'a fait le "pitch" comme on dit du nouveau film de Lucas Belvaux "Pas son genre", je me suis dit : "J'espère que ce n'est pas la Enième comédie pseudo sociologique française made in Canal+, du genre le Gout des autres...", ces petites choses de Bacri-Jaoui ou de Klapisch qui finissent par se plagier elles-mêmes à l'infini.

 

Puis j'ai regardé la bande annonce.

 

 

Et là c'est bien ce que je craignais. Des coiffeuses j'en ai connues dans diverses régions, mais hélas celle-là  l'entendre parler pendant 3 secondes suffit à faire comprendre qu'elle n'est pas coiffeuse... et encore moins coiffeuse à Arras (bon je sais qu'il est difficile pour un cinéaste parisien de concevoir cela, puisqu'à Paris les coiffeurs sont des monuments de culture, voire parfois de cuistrerie genre "capilliculteur" comme disait Desproges)

D'ailleurs une coiffeuse en province ne s'essaierait probablement pas à chanter "Live is life" comme dans la bande annonce car elle aurait trop peur d'essayer de dire des mots en anglais (le cinéaste aurait mieux fait de tenter "capitaine abandonné" de Gold, encore que l'actrice est peut-être un poil trop jeune pour cette chanson) - et c'est là juste un constat, je ne place aucun jugement de valeur là dedans.

Un prof de philo, quant à lui, même en province, n'oserait pas dire que la philo est un "sport de combat", d'une part parce que les philosophes détestent les sociologues (donc exit la référence à Bourdieu) et, d'autre part, parce qu'il aurait conscience d'avoir 12 ans de retard dans ses références...

 

Ce n'est donc apparemment pas du Stephan Frears ou du Ken Loach (qui a fini par se caricaturer lui meme il est vrai). Il est assez incroyable et triste qu'un cinéaste parisien ne puisse pas trouver une actrice acceptable dans le rôle d'une coiffeuse du Pas de Calais. Cela me rappelle "La vie rêvée des anges" où Elodie Bouchez non plus ne faisait pas du tout crédible en fille du Nord. Simptôme de notre centralisme, la province est inaudible dans le cinéma français, à moins de devenir cucul la praline comme dans les films de Guédiguian.

 

Je ne dis pas que les filles des milieux populaires de province doivent être figées dans des caricatures. Je dis juste que les actrices parisiennes (ou issues des grandes métropoles régionales et formées "à la parisienne") qui les incarnent devraient au moins tenter d'avoir quelques modes d'expression dans l'accent, le mouvement corporel, le visage, qui traduisent une "altérité sociale", au détour d'une phrase, d'un soupir... Nos cinéastes sont complètement incapables de trouver cela dans leur casting, ou de le susciter dans leur mise en scène, parce qu'il ne le perçoivent tout simplement même pas dans la réalité.

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"Le Mépris" de Jean-Luc Godard

8 Avril 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Arte diffusait hier soir "Le Mépris" de Godard (vous pouvez le voir en replay). J'avoue que je ne l'avais jamais vu, bien que Godard ait été une des idoles de mes 20 ans (aujourd'hui je le trouve un peu trop surévalué). J'ai poussé le côté dilettante jusqu'à le prendre en cours de route et rater une bonne partie de l'intrigue (mais je suis comme Deleuze, commencer un livre ou n'importe quelle oeuvre par le milieu, sans en comprendre la moitié, ou en devant la deviner, me plait bien).

 

Je vais pousser ici le côté dilettante jusqu'à m'autoriser à dire ici ce que je veux sur ce film, ce que je veux et n'importe quoi, c'est-à-dire ce qui m'intéresse moi. Je précise cela parce qu'hier encore quelqu'un a été surpris d'apprendre que j'étais quelqu'un de passionné. Apparemment beaucoup de gens qui lisent mes textes ne comprennent pas vraiment ma démarche et croient que j'accumule juste une érudition "pour le plaisir intellectuel", avec un détachement (voire un vain narcissisme) de collectionneur. En réalité, je n'ai jamais voulu acquérir une culture ni accumuler un savoir. J'ai toujours poursuivi une quête. Et, plus encore depuis les événements de cet hiver, je ne perçois cette quête d'abord et avant tout que comme une façon de tirer un fil d'Ariane. Je prends ce qui advient sur mon chemin, j'essaie de le comprendre, et j'en suis la direction jusqu'au prochain événement, jusqu'à la prochaine coquille d'escargot trouvée sur le talus. Sur mon chemin il y a eu la Bhagavad Gita, Vecchiali, Grémillon, Godard, une phrase de Finkielkraut entendue par hasard samedi dernier à la radio dans une discussion avec Pierre Manent qui disait que Montaigne voulait ménager les animaux en se fondant sur Plutarque et de beaux vers de Lucrèce sur la vache séparée de son veau. Je prends, je prends tout, je tire les fils d'Ariane.

 

Sur mon chemin il y a donc ce film de Godard, pris en son milieu. Je m'ennuie un peu devant les scènes d'intérieur, le face à face Bardot-Piccoli... Mais quand même ce hiatus entre Piccoli (pardon je n'ai pas retenu le nom du personnage) qui veut absolument que Bardot (qui s'appelle Camille, comme Shenandoha Camille) lui dise qu'elle ne l'aime plus, m'intrigue. Et elle qui est dans le déni. Cette insistance de Piccoli qui "ne lâche pas", qui veut la Vérité. Et puis ce moment où la Vérité éclate (veritas index sui), et Bardot laisse effectivement tomber qu'elle ne l'aime plus. C'est très beau parce que cela vient à l'improviste, et sans fiuriture. C'est une vérité radicale, terrifiante, et cependant discrète dans sa forme, banale, livrée de façon anodine comme on dirait "passe moi le sel". Piccoli a enfin sa vérité (une vérité qui d'ailleurs le renvoie à toute sa crainte antérieure de la vérité, la crainte de la catastrophe). Maintenant il veut savoir pourquoi. Pourquoi. Mais il n'y a pas de "parce que". Bardot est dans le "c'est ainsi", "admettons que ce soit à cause de ceci ou de cela", "c'est parce que c'est toi, à cause de toi" (pensez au "parce que c'était lui parce que c'était moi" à propos de La Boétie), "peu importe après tout". Bardot est elle-même surprise par son désamour, triste d'en arriver à ce point "je t'en veux, je t'aimais tant". La victime du désamour (Piccoli) est en plus victime du reproche : c'est de sa faute.

 

Je repense à l'autre victime de la trahison, Gabin dans "Gueule d'amour". Gabin se féminise, s'adoucit, se replie sur son échec. Piccoli, lui, veut encore se battre, giffle Bardot, se promet de "reconquérir" son amour. Il est toujours en action.

 

"Le mépris" est un beau film sur le désamour, surtout sur le désamour féminin (je ne sais pas si le désamour masculin est du même ordre). Du coup il fait apparaître la féminité sous son jour le plus mystérieux (et bien sûr cela allait bien à Bardot). Sous son côté lunaire. Artémis-Séléné. D'ailleurs je pense que Godard aurait pu faire un film moins solaire, plus nocturne, mais il aurait fallu une autre actrice, peut-être la Liz Taylor de "Suddenly last summer". Bardot ne pouvait inspirer que de l'apollinien. J'ai pensé à "Et Dieu créa la femme", et je découvre ce matin sur Wikipedia que Jean-Louis Bory a écrit que "Le Mépris" était le véritable "Et Dieu créa la femme" de Bardot. Nos intuitions se rejoignent.

 

Alors il y a ces scènes tournées à Capri, l'île de la solitude de l'empereur Tibère. L'île de la mélancolie solaire. Il y a celle que je trouve magnifique, tournée en plan fixe, où Piccoli s'endort contre un rocher tandis que Bardot plonge nue dans la mer. Elle s'éloigne comme un poisson, indépendante et libre, dans l'élément aquatique féminin, quand l'homme rivé à son rocher fuit dans son sommeil.

 

Piccoli est toujours dans le parallèle avec Ulysse sur lequel un film se tourne. Il est Ulysse lâché par Pénélope qui va devoir tuer les amants de celle-ci. Il s'interroge : Ulysse est-il délaissé par Pénélope, ou bien a-t-il été faire la guerre de Troie parce qu'il n'aimait plus sa femme ? A travers Pénélope c'est son propre amour qu'il interroge : aurait-il cessé d'être aimé par Bardot/Camille parce qu'au fond c'est lui qui ne l'aimait plus ? Le scandale et la violence du désamour inexplicable soulignent le mystère de l'amour lui-même. On ne sait plus qui aimait qui.

 

Mais on voit bien qu'au fond les interrogations de Piccoli ne servent à rien. A rien d'autre qu'à le maintenir dans l'action, à ne pas le laisser se reposer et sombrer dans le désespoir. Parce qu'en réalité, le désamour soudain de la femme, la volte-face impromptue, obéit à une injonction métaphysique. Tout est métaphysique de part en part. On le voit bien quand, après avoir quitté Piccoli pour partir avec son metteur en scène, Bardot/Camille meurt dans un accident de voiture. C'est au fond "karmique" comme diraient nos médiums new-age : la rencontre Piccoli-Bardot, leur amour et leur désamour, comme la mort de Bardot à la fin obéissent à une nécessité qu'aucun des personnages ne maîtrise.

 

Piccoli trouve-t-il une forme de sérénité dans l'accomplissement de ce "karma" à travers la figure d'Ulysse retrouvant sa "patrie" à la fin ? On ne le sait pas. Godard n'est pas Brisseau. Godard est un joueur, souvent même un fou du roi, un hystrion. Il s'arrête à la frontière de la métaphysique, toujours. Il y avait une sorte d'injonction dans la philosophie des années 60, notamment dans le structuralisme je trouve, à toujours rester à la frontière du chamanisme. Même chez un non-structuraliste comme Deleuze, mais dont la théorie des agencements a quelque chose de structural, il y a une fascination pour la métaphysique et le chamanisme (je pense à son interview dans l'abécédaire où il parle de l'écrivain à la limite du cri animal) qui reste à la frontière ("Fools rush in where angels fear to tread" comme dirait Alexander Pope).

 

Tout le regard de Godard sur la féminité est dans ce film. Je trouvais hier soir chez Bardot/Camille mille échos au personnage central de "Je vous salue Marie" que Godard écrivit vingt ans plus tard : notamment à cette scène où Marie à plusieurs reprises rabroue Joseph parce que la caresse n'est jamais la bonne, la façon de caresser n'est jamais adéquate ("Vous faites l'amour très bien, mais en somme comme un professionnel, il n'y a pas de quoi se vanter" comme dit Hélène Surgère dans "Corps à coeur" de Vecchiali). Il y a, dans "Le Mépris", toute l'énigme métaphysique du rapport homme-femme, je trouve.

 

Maintenant il me restera à lire le roman de Moravia qui a inspiré le film.

 

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Carta a Eva

3 Avril 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Il n'y a pas de grande politique sans grande humanité, et pas de grande humanité sans grands sentiments, c'est-à-dire sans grandes amours et sans grandes haines (mais "La grandeur effraie" comme dirait l'autre).

 

Si en ce moment rien de marquant ne sort de France, ni dans ses milieux dirigeants (le PS et l'UMP), ni dans son opposition (atomisée et asservie à des intérêts mesquins), c'est parce que l'humanité dans sa mesure et dans sa démesure n'y est plus assumée.

 

Le personnage d'Eva Peron se rappelle à mon souvenir de temps en temps, souvent quand je m'y attends le moins. C'est encore le cas à travers cette série télévisée diffusée récemment en français sur Arte "Carta a Eva" que vous pouvez voir en intégralité en espagnol ci-dessous. Le jeu de contrastes entre l'héroïne (fort brillamment interprétée, je trouve, par Julieta Cardinali) et le couple présidentiel madrilène ne pouvait pas ne pas parler à mon coeur de républicain espagnol, et surtout à ma sensibilité existentielle au delà de tout particularisme. Je ne verse pas dans l'angélisme : la compassion d'Evita ne peut pas être en soi une vertu politique si elle n'est pas secondée, par ailleurs, par une sorte de profondeur inspirée à la Bonaparte ou à la Epaminondas (mais qui sait, du reste, si cette profondeur Eva Peron ne l'avait pas elle aussi, sans hélas avoir la chance d'être à la tête ni d'un grand pays ni d'une grande armée pour pouvoir en faire la démonstration). C'est en tout cas par cette voie d'une intuition humaine poussée jusqu'à ses extrémités métaphysiques que la politique peut atteindre un dépassement, sans quoi on est condamné à rester le Pompidou d'un de Gaulle, ou le Nicolas Maduro d'un Hugo Chavez.

 

 

 

 

 
 
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"Gueule d'Amour" de Jean Grémillon (1937)

1 Avril 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Il y a quelques jours, je vous conseillais de jeter un oeil à "Corps à coeur" de Paul Vecchiali. Vecchiali est un fan du cinéma français des années 30 qu'il trouve sousévalué par les cinéphiles contemporains. Dans sa préface aux écrits de Grémillon parus chez L'Harmattan en 2010, il met en valeur les petites scènes qui portent les films de ce cinéaste à des niveaux sublimes.Dans "Gueule d'amour" notamment (1937), il retient le grand moment : lorsque Lucien Bourrache pleure.

Il est vrai que "Gueule d'amour" ressemble par bien des aspects à "Corps à coeur" à 40 ans de distance. Serge Daney (dont je critiquais il y a peu l'approche de "Céline" de Brisseau) verrait tout de suite les rapports de classe dans l'histoire amoureuse (qui étaient moins présents dans Corps à coeur), laquelle a un petit côté "Le rouge et le noir" de l'époque du Front populaire (mutatis mutandis bien sûr)... Mais ce n'est vraiment pas là l'essentiel.

Gabin a un joli jeu naïf et modeste (féminisé aussi diront certains). L'actrice Mireille Balin est convaincante. Le rythme, la façon de filmer, surprennent, et sont très en avance sur leur époque. Ils annoncent par certains côtés la Nouvelle Vague. Par exemple les plans sur les visages à la minute 16'45 de la 4ème partie sont très forts, ou encore la façon de filmer les ombres des spahis dans la 5 ème partie (on est dans du cinéma très subjectif comme chez Vecchiali et Brisseau justement). Et les 5 dernières minutes sont très vraies et très belles, tout en restant très sobres. C'est encore une façon très juste d'aborder la question du masculin et du féminin, face à face, dos à dos. De l'amour, de ses simagrées (une comédie poutrant sincère et finalement tragique), de ses impasses. Tout se joue par delà bien et mal. Ni Lucien Bourrache ni Madeleine Courtois ne mentent. Aucun ne renie ni ses sentiments ni ce qu'il est. L'amitié virile qui au final vient essuyer le sang et les larmes comme le linge de Sainte Véronique ne résout finalement rien, et le train qui emporte dans sa fumée le souvenir de la passion et du crime n'est autre que le temps. Mais tout restera finalement indécidable et irrésolu.

 

Le critique américain Dave Kehr disait de "Gueule d'amour" :

"It's amazing that a film of this quality should be so completely unknown. [...] Gremillon seems the master of every style he attempts, but his genius lies in the smooth linking of those various styles; the film seems to evolve as it unfolds, changing its form in imperceptible stages."

 

Le film est ici en 6 parties :

 

 


GUEUDAMO1  

GUEUDAMO2  

GUEUDAMO3  

GUEUDAMO4  


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A propos du film "Céline" de Brisseau

27 Mars 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Dès lors que mon état de santé m'empêche d'écrire un long billet sur le sujet, je poste ici un petit billet oral sur "Céline" de Brisseau, et plus bas les remarques de Serge Daney dans une conférence (à partir de la minute 1h54). Par ailleurs la préface vidéo du film est sous mon précédent billet "Un film important".

 


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Un film important

25 Mars 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Outre l'excellent film "Céline" de Brisseau dont je glisse une petite préface un peu plus bas, signalons un long métrage de 1979 : "Corps à coeur" de Paul Vecchiali (l'auteur de "En haut des marches", d'où Jeff avait extrait le fameux "la grandeur effraie" sous le billet "La statue de sel"). Merci à Jeff de m'avoir fait découvrir aussi ce film-là.

 

In ex extenso sur You Tube ci-dessous.

 

 

 
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"Mr Peabody and Sherman"

23 Février 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Vous pourriez être tenté d'amener vos enfants voir ce film pour les initier à l'histoire du monde....

 

Mais non n'y allez pas... Vocabulaire incompréhensible, esbroufe toutes les deux minutes, et surtout horrible impérialisme dans la logique : "le passé c'étaient des barbares sauf Léonard de Vinci, les valeurs de notre époque sont les seules intéressantes, surtout celles de la Côte Est des Etats-Unis". Ce n'est pas avec ce film que vos enfants apprendront à aimer la diversité humaine, ni à respecter le monde d'avant.

 

 

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Il nous faut des artistes

18 Décembre 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Il n'y a pratiquement plus d'artistes aujourd'hui. Juste quelques petits fonctionnaires de l'art, et plus souvent encore des agents publicitaires, qui tentent de captiver les regards pour extorquer du fric. Il y a encore moins évidemment des artistes révolutionnaires. Au mieux il y a des types énervés qui prennent un pinceau ou une guitare mais ce n'est pas être artiste.

 

Et c'est bien dommage. Car seul l'art peut saisir en profondeur le réel. Une réalité comme Vladimir Poutine, l'Ukraine, le régime castriste à Cuba ne peut être cernée que par un artiste. Mais sous la dictature des marchés cela a disparu. Par exemple les Pussy Riot ne sont pas des artistes, mais des agents publicitaires comme les Femen. Leur message comme leur style est compatible avec Coca Cola. Il y aurait peut-être plus d'artistes s'il y avait des philosophes pour les inspirer (car parfois l'art doit quelque chose aux idées, pas toujours certes). Mais la fac soumise au capitalisme a tué la philosophie.

 

Je lisais sous la plume de Daney une critique au vitriol d'un film de Barbet Schroeder sur Amin Dada (qu'il accuse de racisme) Je ne suis pas surpris car Schroeder a aussi pondu un documentaire lamentable sur Jacques Verges. Les chiens ne font pas des chats, et ceux qui nous font honte aujourd'hui étaient déjà lamentables il y a 40 ans. Il faudrait de vrais artistes pour faire de l'anti-Schroeder. Les vrais artistes aujourd'hui sont plus de côté de la photo.  J'ai parlé de Guillaume Poli en novembre par exemple. Parce que la photo doit moins aux mots que le cinéma, et même que la peinture. Veritas index sui. Le réel s'impose de lui-même, et il tyrannise le photographe pour l'empêcher de devenir un agent publicitaire. Aucune médiation des mots ne vient en atténuer la force. Mais qui sait faire quelque chose d'une exposition de photos ? qui utilise les impressions provoquées par les images pour changer sa vie ? Au mieux le spectateur se mettra lui-même à faire des photos dans l'esprit du petit copiste, du Bouvard et Pécuchet de l'image. On ne se fait pas artiste en versant dans cette facilité-là. Benjamin et l'infinie reproduction des images...

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Serge Daney, l'antifascisme, le cinéma bourgeois, la Chine

27 Novembre 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

daney2.jpgLes lecteurs de ce blog le savent, je ne suis pas un fan du gauchisme soixante-huitard (surtout de ce qu'il est devenu sous Mitterrand et après) ni de son intellectualisme (tout en n'étant pas fan non plus de l'anti-intellectualisme), mais je lui reconnais certaines vertus, une capacité de franchise et de rupture, dont mon "catonisme" se veut l'héritier. Je retrouve ces qualités dans les textes de Serge Daney, le chroniqueur de Libé dans "La Maison cinéma et le monde" t. 1 (ed. POL). J'ai accroché à Daney en écoutant ou lisant ses interviews peu de temps avant sa mort, quand il n'hésitait pas à s'avancer sur les pentes dangereuses de l'ontologie et du mysticisme. Tout ce qu'il disait alors me semblait fort intelligent et pertinent. D'ailleurs j'ai toujours aimé le monde des critiques de cinéma (les vrais, pas les publicitaires du cinéma que nous avons aujourd'hui) car le cinéma - le grand - fait avancer certaines interrogations mieux que les livres, c'est donc un domaine d'intelligence (et dans les années 90 on ne pouvait se dire cultivé si l'on n'était cinéphile, et pas cinéphile sur Youtube !).

 

Je ne suis pas déçu par la chronique de ses années 70. Daney ne mâchait pas ses mots. Je suis heureux de le voir écharper Chapier (qui a fat une belle carrière la TV ensuite), critiquer le pompidolisme et son deuil revendiqué de l'idéal de la résistance. Plus fort encore, Daney étripait l'odieux Semprun (voyez mon avis sur lui ici) bien avant qu'il ne devînt le chantre du ouiouisme, à propos d'un film-docu "Les deux Mémoires" où le cuistre espagnol semble renvoyer dos à dos jeunes et vieux, franquistes et antifranquistes dans un joyeux mépris pour les luttes sociales espagnoles de 1974. Daney fonce, avec audace et probité, il flingue Elia Kazan pour avoir laissé entendre dans "Les Visiteurs" qu'une pacifiste américaine peut jouir d'être violée par d'anciens du Vietnam (p. 127) à l'heure où tout le monde encensait le film faussement taxé de "progessiste". A "Lacombe Lucien"  (p. 327) de Louis Malle, Daney reproche d'être "humanitaire" et de ne voir le clivage de classe que comme une contradiction parmi d'autres dépassable dans la nature humaine. "La bourgeoisie peut très bien tenir un discours (bourgeois) sur ce qu'elle occultait encore hier : elle peut filmer des débauches sexuelles si elle garde le monopole d'un discours normatif (éducatif) sur le sexe."Mais surtout il reproche à Malle de concevoir un paysan français comme forcément dépourvu de repères politiques et forcément manipulé, comme aime à le dépeindre l'extrême-droite. Comme tout cela est d'actualité à l'heure où fleurit partout le mythe d'un peuple français innocent et angélique odieusement "manipulé" par ses élites...

 

Daney n'aime pas le mépris du PCF pour la classe ouvrière (sous couvert de l'incarner). Il est là-dessus sur la même ligne que Bourdieu, à qui il fait d'ailleurs un clin d'oeil en évoquant son intervention dans un colloque de cinéma en 1979, à l'heure où le sociologue n'était pas encore une star.

 

Surtout le critique de Libé, n'a pas son pareil pour débusquer toutes les astuces de l'image et du discours pour dépolitiser le regard, et légitimer partout l'ordre établi (des astuces qui ont enfanté le monde répressif et débile, pessimiste et terrorisé dans lequel nous vivons).

 

Je vous livre ici une page, une seule, début d'une critique politique au vitriol d'un film d'Antonioni sur la Chine (il ne lui épargne rien, de ses partis pris, de ses angles d'approche, de ses trucages). Je vous la donne parce que je sais que la Chine vous fait peur (vous craignez qu'elle réduise l'Europe à la famine), parce que vous ne l'aimez pas, et parce vous ne voulez pas, oui, vous, chers lecteurs, chercher des solidarités ni même des dialogues avec les Chinois (nombreux encore, notamment parmi les jeunes) qui restent attachés au maoïsme. Je vous la livre parce qu'elle monre que déjà en 1973 on parlait de "miracle chinois" parce que tous les Chinois désormais mangeaient à leur faim (la page suivante l'explicite non scannée ici encore plus) et surtout parce qu'elle démystifie parfaitement les deux biais d'une lecture conservatrice de l'évolution de ce pays : une qui joue sur la peur, l'autre sur la rêverie de la Chine éternelle.

 

Tout n'est pas politique dans le regard humain, et l'énervement gauchiste a produit beaucoup d'égarements et de désertions au final. Mais l'intransigeance des années 70 avait du bon, s'y ressourcer peut s'avérer utile - peut-être même salutaire.

 

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The Iron Lady, Almodovar, le Rwanda au Mali...

24 Juillet 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

DSCN0939Vu la "Dame de Fer" avec Meryl Streep, film raté sur Thatcher qui passe à côté de la personnalité du modèle historique. On sent les "astuces", comme celle de faire compatir les gens à la folie de la vieillarde mais c'est une façon de rabaisser le personnage, de le réduir eaux petits affects de Monsieur ou Madame Toute le Monde. "Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, non parce que le grand homme est petit, mais parce que le valet de chambre n'est qu'un valet de chambre" disait en subtsance Hegel. Tous les films actuels sont des films de valets de chambre, travail d'équipe, calibré pour plaire à tous, ne choquer personne, séduction médiocre à la petite semaine.

 

Même impression de médiocrité devant le "La piel que habito" d'Almodovar. Avec en plus cette fois le côté puant d'un maître à penser idéologique (car le cinéma d'Almodovar c'est de l'idéologie) qui a écrasé sous son gros cul les années 1990 mais qui n'a plus rien à apporter à personne. Je l'aimais à 20 ans, il me glace aujourd'hui. Il m'émeut encore quand il évoque les émotions familiales dans "Volver" (les plus faciles à traiter, il est vrai) il est nul, vulgaire, à vomir, dans dans sa façon de traiter des rapports hommes-femmes (et pour cause, c'est absolument étranger à sa sensibilité, mais alors qu'il s'abstienne de le faire, comme Pasolini, qui lui, n'utilisait l'amour hétéro que comme voie métaphorique de thématiques divines, Almodovar, lui, fait du vaudeville plus excécrable que le vaudeville, car ceui-ci au moins n'avait pas de prétention réaliste - alors que par exemple, la manière dont Almodovar filme la copulation entre le chirurgien et son objet d'expérience en a une). Almodovar a élevé Madrid dans "Atame", il humilie Tolède dans "La piel que habito", comme Oliveira dans ses derniers films a humilié le cinéma portugais. La nullité artistique détruit des villes, des pays, des possibilités de croire encore en une époque.

 

Copie de incendie albassadeBon, mes chers consommateurs de blogs, si nous parlions d'un sujet sérieux ? Le Congo, vous savez, le pays qui fournit le coltan de vos téléphones portables ? Mais si,souvenez vous, ce gros truc au milieu de la carte de l'Afrique. Bon cette guerre qui a tué plus de dix millions de gens en 18 ans , vous vous en foutez, hein ? OK. Vous savez qu'elle continue ? Non ? Bon, je vous l'apprend. Et vous savez qu'il y a un rapport de l'ONU quelque part qui dit qu'elle continue, dans la province du Kivu, à cause d'une milice soutenue et armée par le gouvernement rwandais ? Non ? OK, ça vous a échappé. Hé bien figurez vous qu'il se passe des choses étranges avec ce gouvernement rwandais. Bien que tout le monde sache qu'il entretient la guerre au Kivu, il est investi dans des tas d'opérations de maintien de la paix - oui oui, ses hommes sont dans les casques bleus un peu partout en Afrique. Un pays qui englue son voisin dans une guerre horrible, prétend maintenir la paix un peu partout. Bizarre non ? Autre bizarrerie, un des chefs du gang qui gouverne ce pays (un général) vient d'être nommé chef de la mission de maintien de la paix de l'ONU au Mali. Vous savez, le Mali, que nos soldats viennent de "sauver" de l'islamisme, et que notre président manipule un petit peu au gré de son agenda politique personnel... Ce général s'est battu contre nos officiers en 1994, et la France, qui non seulement contrôle militairement le Mali mais a aussi les moyens d'agir sur le secrétaire général adjoint de l’Onu chargé des opérations de la Paix est un français, Hervé Ladsous, aurait laissé Ban Ki-Moon charger ce brave garçon de maintenir la paix au Mali. Un peu étrange. Simple incapacité de M. Fabius à contrer l'influence du Rwanda à l'ONU, ou signe d'un "power sharing" dans la lignée de ce que M. Sarkozy avait lancé avec Kigali ? (il parait que beaucoup de neo-conservateurs dirigent encore le Quai d'Orsay en ce moment). Bon apparemment cette histoire n'a intéressé personne en France. Mais on se dit que si la France n'est pas capable de contrer le gang des fauteurs de guerre rwandais dans son nouveau pré-carré malien, elle le sera bien moins au Kivu. D'ailleurs qui fait le moindre effort en ce moment pour contraindre le Rwanda à abandonner la milice du M-23. Femmes du Kivu vous n'avez pas fini de vous faire violer et de voir vos fils et maris mourir et vice versa (il y a aussi des femmes tuées et des hommes violés) !

 

Bon voilà c'était juste pour finir cette journée sur un petit accent de vérité, car je suis sûr que beaucoup d'entre vous avaient regardé aujourd'hui leur ordinateur ou leur  téléphone portable sans penser au coltan du Congo qu'ils contenaient (ni à tout le sang, toutes l'injustice, la lâcheté et la bêtise dans lesquels ils baignent). Un homme averti en vaut deux...

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"L'ordre et la morale" de Mathieu Kassovitz

23 Février 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Vu ce soir en DVD "L'ordre et la morale", un bon film, très prenant, très bien fait, auquel je reconnais notamment la vertu de rendre hommage aux hommes de terrains, à ceux qui font l'histoire au péril de leur vie, alors que les politiciens et les intellectuels se contentent de commenter, ou de récupérer les fruits de leur action (félicitons notamment Mathieu Kassovitz de ne pas sombrer dans un antimilitarisme sommaire, trop répandu à l'extrême gauche, et d'avoir su rendre hommages aux valeurs du soldat, même s'il est plus dur à l'égard de l'armée de terre que de la gendarmerie, l'effort de réalisme et de respect de la chose militaire tranche notamment avec la bouffonnerie d'un film comme "Indigènes" hélas bien mieux récompensé par la profession). Qui plus est ce film a eu le mérite de me rappeler le temps (dans les années 84-88, mais ce temps n'a jamais vraiment cessé) où je débordais de sympathie pour la cause kanake et suivais très assidument les "événements de Nouvelle-Calédonie", comme on disait alors.

gazBien sûr comme beaucoup de contestataires (et vous savez que j'en ai connus quelques uns, et de très près) Kassovitz a le défaut de prendre un peu trop de libertés avec la complexité du réel, et de manipuler à son tour tout en prétendant dénoncer les manipulations des puissants, et ce souvent au mépris des faits authentiques. Sans doute idéalise-t-il un peu trop Legorjus (au point d'en travestir la personnalité), et les preneurs d'otage Kanak (au point de mentir d'ailleur sur des éléments humainement importants comme le mode d'exécution de quatre gendarmes tués). Mais ce sont là des licences artistiques qu'il faut accorder à un artiste passionné qui suit son chemin propre, et utilise l'histoire au service de ses interrogations personnelles. Mais il faut admettre une bonne fois pour toute que le cinéma en particulier, et l'audiovisuel en général, ne sont pas de bons vecteurs de vérité. La vérité ce sont toujours des dossiers, avec des pièces écrites à charge et à décharge (pour autant que le réel puisse trouver son chemin dans l'écriture), et des cerveaux qui tentent des synthèses plus ou moins justes. L'image véhicule un lyrisme qui lui est propre, elle a besoin de lyrisme. Il faut laisser les créateurs suivre une inspiration personnelle à travers le langage audiovisuel, aller voir leurs films (quel dommage que le public et les médias aient largement boycotté ce film) sans jamais confondre l'artiste avec l'historien, voilà tout.

Quant à Mathieu Kassovitz j'espère qu'il reprendra bientôt la voie de la fiction, qui, à mon sens, est la voie la plus noble pour faire entendre la vérité dans l'art.

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Guerres humanitaires, Assange, Qatar, "Ma part du gâteau", le Nord, Tutti frutti

25 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Une association que je cite souvent ici a bien voulu  m'interviewer sur la Syrie. Ah la Syrie ! Les citoyens branchés sur Internet aiment à réfléchir sur les guerres "humanitaires", même si ensuite ils n'agissent guère pour les empêcher, et surtout sont tous bien incapables de définir un processus de sortie du monde des pôles militaires, qui est le monde qui nous attend, celui de demain, un monde où la démocratie logiquement ne pourrait avoir qu'une place des plus restreintes.

 

J'ai donc donné mon interview qui sera publiée bientôt. Et au passage, j'ai découvert les vidéos du collectif "Pas en notre nom" dont j'ai déjà signalé l'existence ici bien qu'il me laisse un peu sceptique, à propos de leur conférence de presse du 4 juin. En voici une, elles sont classées sur Youtube dans un ordre terriblement complexe. Ce collectif me semble un peu trop lié au POI.

 

 

Russia Today ne parle que de cela depuis hier : le renversement du président du Paraguay et le refuge trouvé par Julian Assange à l'ambassade d'Equateur à Londres. Je ne me suis pas fait d'opinion définitive sur Assange, faute d'avoir pu étudier sérieusement son dossier, donc je ne formule aucun jugement sur son compte. Mais je regrette que ces deux informations aient été tout simplement ignorées hier par des chaînes françaises spécialisées comme BFM TV et ITV qui préfèrent s'intéresser aux résultats désastreux de la France à l'Euro de foot 2012.

 

 

 

 

A noter aussi dans le Parisien de samedi 23 un bon double page sur le lobbying du Qatar auprès du gouvernement Hollande... Des articles qui oublient juste de dire que le Qatar finance les courants d'opinion les plus rétrogrades qui soient au Proche-Orient.

 

 

 

Voilà, mes amis, une fois de plus je suis conduit à parler de l'actualité internationale là où j'eusse préféré vous entretenir de mes projets littéraires (par exemple un "journal philosophique" de 1997 que l'Harmattan a refusé de publier) et du livre "Le monde d'hier" de Stefan Zweig sur lequel il y aurait tant à dire.

 

Tenez, et le cinéma, hein ? Le film "Le grand soir" que j'ai vu vendredi et que j'ai trouvé plutôt bien fait. "Ma part du gâteau" vu en DVD hier de Klapisch, qui eut été meilleur si le réalisateur n'avait choisi la très bourgeoise rouennaise Karin Viard pour jouer un rôle de prolote, et osé, comme Ken Loach, un vrai casting en milieu ouvrier. Le film montre bien la "force du collectif" des gens du Nord.

 

 

 

Des gens qui ont bossé dans ce coin m'ont dit que ce n'était pas un mythe. Pas un hasard si c'est le dernier département de France à compter 3 députés communistes. Je vous dirai aussi peut-être un mot du dernier film de Woody Allen sur Paris. Je ne suis pas fan de Woody Allen en général ni de ce film là en particulier (dont je n'ai regardé que le début pour le moment), mais il y aura peut-être quelque chose à en dire malgré tout.

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L'avent : Hail Mary, Godard

5 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Actualisation 2019 : Texte écrit avant mes découvertes sur le monde invisible au contact des médiums, largement renié depuis que je sais quelles forces sont à l'oeuvre dans tout cela

Nous sommes dans le temps de l'Avent. Les commerces se sont emparés de cette expression, je crois, comme le Père-Noêl-Coca-Cola s'est emparé de Noël.

Je n'ai rien à redire contre cette récupération de la fête dionysienne (plus que dionysiaque) occidentale (Dionysos l'enfant-roi, le Dieu-enfant qui aurait inspiré la légende). La société l'a voulu ainsi, vous l'avez voulu, vous y avez consenti vous tous qui passez sur ce blog sans laisser de commentaires. Dans un sens, c'est votre problème, pas le mien.

D'ailleurs je n'idéalise pas le temps où pour les Français de base dont j'étais l'Avent était le temps de l'attente de la naissance de l'enfant-Jésus, de l'enfant-Dionysos. Je me souviens du temps où j'allais tous les dimanches à la messe. Ca a duré 6 ans, entre mon 7 ème et mon 13ème anniversaire. Il y avait le temps de l'Avent et celui de Pâques. A chaque fois ça correspondait à des lectures de passages de l'Evangile différents. Ca revenait cycliquement comme tous les temps religieux dont parle Mircea Eliade, comme les saisons, avec les saisons.

A 21 ans (en 1991) j'ai vu Je vous salue Marie de Godard dans le Quartier Latin. J'ai adoré. Que dire ? Pour les plus jeunes il faut préciser que c'était un temps où il était bien de faire de la philo et de la psychanalyse autour des grands textes littéraires ou des grands textes religieux de diverses cultures. Ce n'était pas de la "déconstruction" à l'américaine. Il n'y avait rien de haineux dans ces créations-là. Le tournant des années 1990 fut une des périodes les moins haineuses de l'histoire (Mitterrand en 1990 disait que la France n'avait aucun ennemi), et c'est d'ailleurs pour ça qu'ensuite l'OTAN, l'Union européenne et l'OMC allaient en profiter pour bien nous niquer, en profondeur, au nom de l'idéal du "village-monde". Donc quand on "revisitait" l'Evangile, c'était constructif. Dolto avait fait ça dès les années 70, il y avait aussi un théologien allemand à la mode, Drewermann, qui publia vers 1992 une lecture psychanalytique de l'Evangile selon Saint Marc. Il y avait eu, bien sûr, 15 ans plus tôt, l'Evangile de Pasolini que l'Accatone rue Cujas diffusait toutes les semaines ou presque (en alternance avec Salo). Et donc, Je vous salue Marie avait déjà six ou sept ans, non ?

Oui, c'était une époque moins haineuse. Il ne serait venu à personne à l'époque l'idée d'accuser Godard d'antisémitisme. L'est-il Godard antisémite ? Il semble qu'il ait eu des propos un peu bizarres sur les Juifs, des "généralisations" suspectes. Je comprends les associations juives qui peuvent être ulcérées par ça. Moi même je tombe souvent sur des généralisations sur les Juifs, voire sur les "sionistes" qui souvent m'exaspèrent. Evidemment on peut s'interroger sur l'arrière plan de ces "dérapages" étranges, et bien sûr il faut les condamner. Mais c'est complètement sans intérêt quand on parle d'art. La question de savoir si un artiste est antisémite, pédophile, nécrophage, ennemi du genre humain etc est hors sujet. Ce qui compte, c'est ce qui se donne à voir dans l'oeuvre.

Je n'ai jamais trouvé d'extraits de Je vous salue Marie en français sur You Tube ou Dailymotion. Il y a juste ces "notes" sur le film ci-dessous. Les références à Freud ou les propos sur antimatière, toutes ces considérations irrationnelles m'indiffèrent; Ce qui m'intéresse dans le film, et dans ce que Godard fait en général, c'est cette façon de tenir ensemble des éléments hétérogènes : le corps de la femme, la promesse du Salut, la musique de Bach, par exemple. Nous avons tellement besoin aujourd'hui de continuer à souder entre eux des éléments qui n'ont pas de rapport, de créer des effets de système entre les choses, entre les idées, jusqu'à croire qu'elles ne vont pas l'une sans l'autre, les souder par nécessité. Le bombardement de Belgrade, Maria de Blondie et la tronche de Hollande dans les affiches électorales collées sur les murs de Paris en 1999 font système dans mon esprit, et ça devrait faire système aussi avec la conférence de presse de Chavez au Surinam cette année, avec Démocrite, avec "le cadastre de la Nouvelle Calédonie" dont parlait Deleuze jadis... Ressouder ce que l'époque contemporaine dissocie, éclate, disperse aux quatre vents comme les cadavres de Dionysos ou d'Osiris. Sortir de la fascination pour des objets isolés et partiels par laquelle l'abrutissement devient la règle, voilà aussi à quoi peuvent servir les films de Godard.

 

 

 

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Godard (suite) - le rire

17 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Il y a vingt ans, les enfants du babyboom (Sollers, Godard, et même Deleuze quoiqu'il fût d'avant le baby boom) ne faisaient déjà plus beaucoup de politique mais nous apprenaient à rigoler avec de la culture savante ou les beaux arts. C'était un sens de l'amusement qui n'était même pas aristocratique comme au 18ème siècle. C'était libérateur.

 

Mais ce rire m'est apparu décalé au regard des enjeux des "guerres de la globalisation" à partir de 1999.

 

Aujourd'hui on ne rigole plus avec la culture savante (qui n'a pas plus de valeur que des hobbies de bricoleurs du dimanche), et on ne rigole plus de grand chose à vrai dire : un journal de la côte d'azur me contacte cet après midi pour m'interviewer sur la nudité - en vérité ils veulent apprendre à traiter ce sujet sérieusement !

 

En écoutant Godard, je me dis que c'est lui qui a raison. Que moi aussi, au lieu de tenir ce blog très scolaire, je devrais m'amuser à faire de la libre-association d'idées et de références culturelles pour filer la métaphore, et que je devrais même introduire des vidéos X dans ce blog sur chaque sujet comme je l'ai fait sur la burqa jusqu'à ce qu'Overblog m'exclue de ses rangs pour manquements aux règles de la bienséance.

 

Je cotoie tous les jours dans ma banlieue des gens très sérieux qui se font énormément de mal les uns aux autres parce qu'ils ont des oeillères : des gens qui répètent le colonialisme, le déni de l'histoire, des gens qui taraudent le ressentiment, des gens qui, en toute innocence, pousseront ce pays à la guerre civile s'ils continuent comme ça. Pour rendre supportable toute cette irresponsabilité peut-être devrais-je revenir au rire. Mais on ne peut plus rigoler comme en 1990. Le rire est historique. Plutôt que de pondre un essai sur le stoïcisme, c'est peut-être un nouveau rire que je devrais inventer.

 

Pourquoi Aristophane consacra-t-il sa vie à la comédie ? Pourquoi cet homme contemporain de la révolution philosophique (une des révolutions les plus passionnantes de l'histoire humaine), a-t-il choisi le parti du rire plutôt que d'entrer dans les polémiques intellectuelles ? A-t-il eu le sentiment de pousser ainsi plus loin la philosophie ? Comment est née la comédie ? Questions sans réponse sans doute. Tout juste peut-on se féliciter d'avoir compris où mettre la ponctuation dans les textes qui sont parvenus jusqu'à nous.

 

N'avons nous pas besoin d'un grand rire politique aujourd'hui ? N'est-ce pas la porte ouverte pour sortir de la bêtise ambiante, et de toutes les catastrophes (économiques entre autres) qui nous guêtent ?

 

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