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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #divers histoire tag

Regards croisés

17 Février 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je n'aime pas connaître les grands hommes à travers les historiens, car ceux-ci ne sont la plupart du temps que des archivistes médiocres. Je préfère les découvrir à travers le regard qu'un autre grand homme, de préférence contemporain, porte sur eux. Par exemple j'aime découvrir Caton d'Utique à travers Cicéron, Napoléon à travers Châteaubriand, Gandhi ou Zweig à travers Romain Rolland. Parce que le grand auteur a toujours des raisons plus intéressantes que l'historien d'aimer ou détester un de ses contemporains, en outre il baigne plus dans l'ambiance de l'époque, et en connaît mieux les enjeux même inconscients, et puis, même si ce grand auteur se trompe, ses erreurs et les raisons de ses erreurs sont toujours plus intéressantes dans leur visée philosophique que celles de l'historien.

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Francisco Primero

13 Mars 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

L'Amérique latine pleure encore Hugo Rafael Chavez Frias. Mais peut-être trouvera-t-elle un semblant de réconfort dans le spectacle des gestes simples de ce nouveau pape argentin qui choisit le nom du saint qui parle aux oiseaux et, au balcon de la place Saint Pierre, commence son pontificat par un humble Pater Noster, la plus sobre des prières, celle de la modestie. Je ne connais rien de ce pape. Mais ces premiers gestes me plaisent.

 

Bon, au fait, pour les moins de 25 ans qui tombent sur ce blog et n'ont aucune formation religieuse (et pour la traductrice de TF1 qui visiblement n'a jamais récité aucune des grandes prières catholiques, cf ci dessous), voici un cours de rattrapage en images, qui résume en 15 mn les Evangiles, signé Olaf Encke et Claudia Romero... (après on dira que je ne fais pas d'efforts pour éduquer la jeunesse...). Bon on n'est pas obligé d'aimer cette histoire de l'agnus dei dont Marie de Magdala est la véritable héroïne, bien-pensance féministe oblige (un des auteurs allemands du court-métrage s'en explique ici)... Moi personnellement dans le genre romanesque je préfère les évangiles apocryphes, chacun son truc...

 

   
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Suite de la visite de l'histoire de France à travers les yeux de la droite

16 Décembre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Est-il vrai que, comme le soutient Bernanos sur la base d'une interview de Werlé, maire de Ferrières, dans Le Figaro Bismarck n'aurait pris à la France que 5 km le long du Rhin et Strasbourg si celle-ci avait accepté l'armistice plus tôt en 1870 ? Bernanos a en tout cas des mots intéressants - un peu les mêmes que Flaubert - quand il décrit cette fièvre révolutionnaire républicaine un peu théâtrale qui s'empare du peuple français après la chute de Napoléon III. Les raisons de la chute de l'empereur d'ailleurs sont d'ailleurs évoquées en des termes convainquants par l'auteur : cette idée que l'il entretenait à la France le rapport d'un amant illégitime à une maîtresse qu'il couvre de cadeaux et demande régulièrement "m'aimes-tu ?" à travers ses plébiscites, en sachant qu'il ne pourra jamais l'épouser. Un pouvoir illégitime, mal assuré.

 

fusiltab.jpgTout de même cet imaginaire de la levée en masse, cette conviction quasi-religieuse qu'elle aboutira à un Valmy miraculeux, à l'image de cet ouvrier français qui se jette avec une baïonette sur les flancs d'une soldats prussien. Bernanos (qui esquisse aussi une comparaison intéressante avec la résistance espagnole des années 1810) décrit magistralement cette superstition comme Flaubert le fait de la Commune (d'ailleurs saluons l'honnêteté avec laquelle Bernanos dénonce, comme Flaubert, la bassesse de la répression versaillaise). L'Histoire se répète sur le mode de la comédie comme l'avait noté Marx (un peu comme, si l'on veut, le hollandisme aujourd'hui est une répétition comique du mitterrandisme de 81, nous y reviendrons un jour), et il n'y eut pas de second Valmy. La fièvre de 1870, nos professeurs nous apprirent à la considérer comme une résurgence "normale" de l'instinct républicain de notre peuple, pourtant le phénomène n'a rien de normal, et il n'y a rien de normal dans le fait de voir un Gambetta, un homme fraîchement naturalisé comme le note Bernanos, envoyer des tas de pauvres bougres au casse-pipe avec des "fusils à tabatière"...

 

Etrange que la mystique révolutionnaire ait si bien fonctionné en France en 1870, alors que les Républicains étaient si minoritaires dans le pays. Tout le monde y a vu l'effet d'un fond chimérique de l'esprit français, en retard à maints égards sur le "positivisme" prussien. La création de Sciences Po est née de là, à l'époque, la volonté de remédier à la bêtise d'un peuple à travers la regénérescence de ses élites.

 

Etrange a contrario que cette mystique-là n'ait pas du tout marché en 1940, pas même dans les rangs des marxistes, alors qu'il y eut un appel dans ce sens lancé par le communiste Charles Tillon à Bordeaux le 17 juin. On peut pousser plus loin encore l'étonnement philosophique : pourquoi n'y eut-il pas de sursaut révolutionnaire à Bagdad à la chute de Saddam (qui était le Napoléon III de son pays) en 2003, face à l'invasion US ? Question faussement naïve, bien sûr, qui nous aide juste à mesurer le fossé entre le monde actuel et celui de 1870.

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Bernadette Chirac

3 Octobre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

"Bernadette Chirac" ce titre est aussi incongru en tête d'un de mes billets que "Jacques Derrida" dans le répertoire de Scritti Politi. Mais c'est peut-être l'époque qui veut ça. L'âge venant je suis enclin à avoir la plus grande indulgence, voire la plus grande mansuétude à l'égard de la vieille aristocratie française. Alors après Jean d'Ormesson, rendons hommage à l'ancienne première dame. Elle a représenté tout ce que je détestais en France. Et voilà que ce soir, en l'entendant parler à la TV, quelque chose en elle me surprend, m'intrigue, m'accroche. La sobriété du verbe, le stoïcisme, la force de la volonté. Elle parle de sa première année à Sciences Po (qu'on appelait à son époque et à la mienne "année préparatoire"), de ces tables en carré en conférence de méthode, de son futur mari qui agitait les jambes face à elle et dont elle se disait qu'il devait boire trop de café, du moment où elle s'est portée volontaire pour les exposés en histoire et en droit constitutionnel (en 1988 nous avions encore les mêmes matières). En arrière plan il y a une photo d'elle en noir et blanc à 18 ans. Je me demande si dans mon souvenir il y avait des "Bernadette Chodron de Courcel". Je trouve dans ma mémoire des femmes avec des noms à rallonge, mais pas de celles qui assumaient leur rang comme le faisait celle-là. De mon temps les filles aristos cherchaient déjà à faire "peuple".

 

On peut comprendre que Chirac ait été attiré. Elle avait du tempéramment, en plus du prestige de sa noblesse. Ils ont vécu une belle aventure personnelle tous les deux (quoiqu'il ne soit pas sûr que notre pays en soit sorti grandi). Elle a une belle façon de l'évoquer, avec beaucoup de retenue, comme quand Mitterrand parlait. Certains vieux sont immenses quand ils racontent ou jugent le passé. En même temps elle a toujours le même regard que la sciencepoteuse de 18 ans. Sans doute les mêmes qualités et les mêmes défauts aussi.

 

Elle s'indigne qu'on ait pu vouloir traduire en justice "comme un citoyen ordinaire" son mari, juste à la sortie de ses fonctions, comme un malpropre, sans égard pour tout ce qu'il avait fait pour l'Etat (et c'est vrai que le procès des emplois fictifs était absurde). Je pense à la démocratie athénienne. Elle a passé son temps à faire ça : porter au pinacle ses chefs, et les traduire en justice. Mais il est vrai que Bernadette n'eût pas été "première dame" dans ce sytème-là. Je pense au Père C qui se pignole en rêvant au Parthénon (vous savez, le prof d'économie qui donnait un cours à Annecy le 23 septembre...). Je pense surtout à Périclès et Alcibiade... Mon esprit vagadonde sur ces rivages là. Mince. Il a perdu en cours de route Bernadette Chodron de Courcel. Zut, que disions-nous d'elle déjà ? Je ne sais plus. Elle glisse déjà vers le passé, comme son mari, avec son lot de possibilités non réalisés, de choses ui auraient pu se faire ou ne pas se faire. C'est un instantané poignant. Tous ces gens du XXe siècle, qui se sont maintenus dans le XXIe un peu par hasard. Ils sont dans leurs vieux meubles et dans leurs souvenirs. Ils ne sont plus là que par erreur. On se sent un peu comme eux parfois. Savez-vous qu'il y a une belle citation de Chateaubriand sur le fait de survivre au passé alors qu'on aurait dû mourir avec lui. Ce grand homme se sentait comme ça, étranger au nouveau siècle qu'il avait vu naître. L'actuel siècle me fait un peu peur. Avec toutes ses lumières. De la lumière artificielle, des effets spéciaux, un grand soin accordé à des enveloppes vides.

 

Mais bon, rassurez-vous, je ne vais pas chanter "I love you Bernadette" comme Scritti Politti entonnait "I'm in love with you Jacques Derrida". Il y a des limites quand même.

 

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Les Grands Hommes

29 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je vous recommande la revue Books de juillet-août qui propose des articles de grande revues intellectuelles anglosaxonnes sur de moments emblématiques de l'histoire de France du règne de Charlemagne à la seconde guerre mondiale. Le regard d'outre-Manche ou d'outre-Atantique sur notre pays a toujours quelque chose de décapant, pas forcément juste, mais jamais compètement faux.

 

En l'occurrence sur nos grands moments historiques, il a le mérite de souligner l'importance des hommes qui critallisent les antagonismes sociaux et/ou permettent de les dépasser, et de poser la question "pourquoi eux ?"

 

Pourquoi Mirabeau comme champion du Tiers-Etat au début de la révolution ? Pourquoi Robespierre au moment de la Terreur ? Que se serait-il passé si Mirabeau n'était pas mort prématurément ? quid de cet "empereur démocrate" voie plébéien, Napoléon, malgré sa manière risible de singer la noblesse, qui fait rois des garçons de café ou l'équivalent de l'époque...

 

Un homme avec ses défauts, sa médiocrité, joue des cartes, parfois dangereuses (Robespierre qui joue la carte des milices sans-culottes), et parvient à faire adhérer les gens au mythe qu'il construit autour de lui-même. Ma formation de sociologue m'a un peu fait perdre de vue le mystère qu'il y a dans ces fortunes et infortunes des individus.

 

Concernant la Révolution force est de constater aussi que les gens de ma génération ont été déformés par l'orientation marxisante de leur enseignement. Pour nous il est évident que sous la pression populaire la Révolution ne pouvait aller qu'en "s'approfondissant" (alors qu'elle fit l'inverse en 1848), et que la violence n'était qu'une réplique d'autodéfense aux agressions des monarchies européennes. Mais à y regarder de plus près (et le regard anglo-saxon est utile pour comprendre cela), le scénario était loin d'être écrit d'avance, et le choix fait de laisser peser la violence populaire sur les assemblées à chaque étape du processus avait quelque chose de véritablement vertigineux...

 

180px-Robespierre.jpgDonc oui, les hommes, leurs forces, leurs faiblesses. Oui, Robespierre a sans doute lui-même choisi Thermidor en s'enfermant dans sa déprime dans les derniers mois de son "règne" sur le Comité de Salut public, comme Mélenchon a choisi le suicide à partir du discours du Prado (et aujourd'hui il n'est plus qu'un marionnette, le "Mélenchon la grosse gueule que critiquaient ses adversaires, qui ose dire à la minute 10'34 du la vidéo ici qu'il s'abstiendra sur l'austérité plutôt que de voter contre, parce qu'il ne veut pas "faire tomber le gouvernement", alors que Bourdin lui fait remarquer à juste titre qu'il n'en a pas les moyens de toute façon !).

 

Car vous voyez où je veux en venir. Les hommes, quel est leur pouvoir aujourd'hui ? Y en a-t-il encore pour nous sortir de l'enlisement "systémique" dans lequel nous nous enlisons depuis 30 ans. La rouille a gagné tous les mécanismes de la société avec la bénédiction des médias. L'Allemagne a obtenu le contrôle des budgets des pays européens et la destruction de toute souveraineté populaire, PSA Aulnay va fermer ses portes tandis que le gouvernement se contente d' "attendre les propositions du groupe" (vous allez me dire, bien fait pour la population d'Aulnay qui a voté massivement socialiste dès le premier tour des deux élections, ils n'ont qu'à s'en prendre qu'à eux-mêmes...)...

 

A un moment donné les gens étaient presque 18 % à vouloir voter Front de Gauche  (FdG) - si l'on en croit les sondages -, puis plus que 6.... Un homme neuf (ou un Mélenchon rénové s'il daigne prendre quelques vacances d'ici là) va-t-il redonner du souffle à un mouvement vraiment alternatif pour les élections européennes ? Les plus optimistes du FdG veulent voir dans le signe que le courant "anti-capitaliste" du NPA (40 % à leur dernier congrès) va rejoindre le FdG. Allez savoir...

 

Aujourd'hui, dans ma mairie, une petite dame, black, est venue voir les élus. C'était une ouvrière, une vraie, qui construisait de ses mains des petites pièces à ressort dans une usine du coin pour la fabrication d'avions de guerre (cela ne s'invente pas). Je ne croyais plus qu'on exerçât encore ce genre de métier en France... La dame venait demander un travail dans une école (à la cantine, ou pour la surveillance des enfants) parce que le boulot à l'usine c'est "physiquement épuisant". Bah oui, quand on voit que sa voisine de pallier à qualification égale gagne autant en glandant dans l'animation scolaire... Commentaire d'un ami : "on peut tout délocaliser vers la Chine, plus personne en France ne veut se fatiguer au boulot"... Bon, on va me trouver un tantinet réac sur ce coup là. Disons c'est juste une de mes objections aux gens qui nous sortent du "c'est la faute à l'euro". Refermons cette parenthèse.

 

Alors quels grands hommes dans le marécage actuel ?

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Le patriotisme du temps de Casanova

20 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais gardé du XVIIIe siècle le souvenir d'une époque où les patries comptaient peu et où toutes les aristocraties d'Europe parlaient français, le "réveil des nations" datant à mes yeux du romantisme puis de 1848. La lecture de Casanova me révèle une réalité plus complexe. Quand Voltaire veut faire plaisir à deux Anglais qu'il reçoit en leur disant (probablement en toute sincérité compte tenu de ce qu'on sait du personnage) qu'il aimerait avoir le privilège d'être du même pays qu'eux, Casanova juge le compliment maladroit parce qu'il oblige ces deux invités à dire en retour qu'ils aimeraient être Français, et le libertin juge que nul ne doit être obligé de faire passer la patrie d'un autre avant la sienne.

 

Un peu plus loin on découvre un Voltaire heureux d'avoir appris l'italien et même prêt à tenter d'en apprécier les divers dialectes (ce qui prouve que le français n'est pas si hégémonique), tandis que Casanova s'indigne que sa langue maternelle se charge de plus en plus de gallicisme chez certains auteurs, ce qu'il trouve aussi laid que si le français absorbait des italianismes, et Voltaire l'approuve sur ce point en critiquant les "padavanités" de Tite-Live (qui était de Padoue) et tout ce qui gâche la pureté des langues (aucun éloge des mélanges ici). Dans un autre chapitre on rencontre un officier hongrois qui, en Italie, ne parle qu'allemand, hongrois et latin (pas le français) et qui est flanqué d'une française qui ne parle que sa propre langue (et même pas le latin) de sorte que les deux ne se comprennent que par la langue des gestes, et un peu partout dans les récits du mémorialiste, tout un chacun est fier de son pays, des moeurs et de la langue qu'il porte, de sorte que l'Europe, malgré les apparentements des familles princières, n'apparaît pas spécialement plus unifiée sur le plan culturel qu'au siècle suivant.

 

Encore un mot à ce propos. Je dois à l'orientaliste néo-conservateur Bernard Lewis de m'avoir fait prendre conscience du fait que le morcellement linguistique de l'Europe est une singularité de notre continent, singularité qui se révèle dans le fait qu'elle paraissait parfaitement incongrue (et symptômatique d'une barbarie) aux intellectuels arabes depuis le Moyen-Age. Le monde musulman en effet pratiquait partout l'arabe, plus, par la suite, le persan et le turc comme grandes langues de culture, les dialectes n'étant réservés qu'au petit peuple. La classe dominante arabe puis turque a compris que le latin jouait en Europe un rôle analogue à l'arabe, mais ne comprenait pas que les gouvernements (de même que les commerçants) des différentes nations européennes parlent des langues de leur pays et ne puissent dialoguer entre eux sans le truchement d'interprètes. J'ignore si ce morcellement fut ensuite un facteur d'ouverture culturelle plus grande après la Renaissance au moment où le monde musulman, pour sa part, encerclé par le nord (les voies terrestres) et par le sud (les voies maritimes) se repliait sur lui-même.

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Lili Marleen, Marlene Dietrich, Kusturica, la Yougoslavie, le XXe siècle, les lucioles

1 Avril 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Comme tous les gens de ma génération, j'ai connu l'existence de cette chanson depuis ma plus tendre enfance, sans trop y prêter attention... Et puis, un beau jour de l'année 2000, ou 2001, après avoir partagé les tourments de certaines personnes sous les bombes de l'OTAN du côté de Belgrade, j'ai regardé Underground de Kusturica, un film ponctué par cette chanson à divers moments clés... Film inspiré, profond, émouvant, qui vous promène entre rire et pleurs à chaque instant, surtout quand on connaît un peu certaines injustices des Balkans.

 

Dans "L'insoutenable légèreté de l'Etre" de Philip Kaufman la scène la plus forte est peut-être celle de l'entrée des chars russes à Prague. Dans Underground il y a aussi une scène d'entrée de chars... Les chars nazis en Yougoslavie... On ne s'attend pas à voir ces images sur fond de Lili Marleen (et c'est après avoir vu le film que j'ai appris que cette chanson avait été "le" tube de la seconde guerre mondiale, chez les Allemands comme chez les Alliés). Il est très fort de la part de Kusturica de montrer la grande tragédie nationale de son pays sur fond de cette chanson pour midinette. Très fort aussi bien sûr de juxtaposer ces images de foules enthousiastes pour la svastika à Ljubjiana, Zagreb, et des rues vides à Belgrade (à un moment, 1995, où on traitait les Serbes de nazis). Le cinéaste reprend cette chanson à la mort de Tito, comme pour montrer que cette mort est encore un épisode de la seconde guerre mondiale... avec un cercueil qui parcourt exactement le même chemin que les nazis.

 

Aujourd'hui j'apprends en lisant l'excellente revue Books de ce mois-ci que sosu l'occupation "Lili Marleen" était diffusé chaque soir sur Radio Belgrade aux ordres des nazis comme signal du couvre-feu...

 

Naturellement si cette mise en scène de "Lili Marleen" dans Underground m'a beaucoup touché (ce qui fait que je n'ai plus pu ensuite entendre cette chanson comme avant), c'est parce que Kusturica a concentré en elle toute la seconde moitié du XXe siècle, un siècle à l'égard je n'ai pas fini de payer ma dette. Regardez bien qui est aux funérailles du maréchal... Ca en dit long sur ce que la Yougoslavie a été pour le monde en ce temps là... Et voyez le visage d'Helmut Schmidt comme antithèse du regard carnassier de l'officier nazi juste avant qu'on voie le panneau "Belgrade". Rappelez vous que l'ex-chancelier allemand fut un des rares politiciens occidentaux à condamner l'agression contre Belgrade en 1999. Un homme honnête. Le XXIe siècle pressé d'oublier Lili Marlene a enterré tout cela sous son arrogance imbécile et ses bombes. Mais chaque second de ces morceaux de vidéos me parlent. Moins sans doute que si j'avais eu des origines yougoslaves (car je suppose que beaucoup d'ex-Yougoslaves ne peuvent même pas les supporter). Même les quelques secondes de ces jeunes "pionniers" aux foulards rouges qui vont poser des fleurs sur les rails... J'ai connu des gens, des gens de mon âge ou un peu plus âgés, qui ont eu ces foulards rouges en Yougoslavie. Ils savent bien sûr combien ce foulard les trompait. Mais ils savent aussi ce que les autres ont fait en prétendant les "détromper".

 

Il y a un très beau texte de Pasolini sur le moment où les lucioles ont disparu des marécages italiens et où tout le système politique occidental a changé de sens sans que les gens n'en aient conscience. C'est ce jour là aussi, bien avant la mort de Tito en vérité, que l'acte de décès de la Yougoslavie, et de tout ce qui avait fait le XXe siècle, a été signé.

 

 

 

 

 

 

 

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Ces musulmans qui crurent en Henri III de Navarre et aux protestants

4 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

moros.jpgLes Morisques (de l'espagnol Morisco, littéralement « petit maure ») étaient des musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme après l'abrogation par les Rois Catholiques des accords qui leur permettaient, bien que vaincus, de conserver sur le sol espagnol leur foi et leurs coutumes islamiques. Ils organisèrent quelques révoltes vite réprimées en Espagne, dans les années 1570.

 

Je lis ce matin un article étonnant à leur sujet dans un numéro de la Revue de Pau et du Béarn (*)

 

"Dès 1570, des relations s'étaient nouées entre le gouverneur calviniste du Béarn et des Morisques ; le baron d'Arros promettait d'armer les musulmans s'ils favorisaient la reconquête de la Navarre [sa partie méridionale annexée par l'Espagne] ; l'Inquisition dénonce alors quelques conversions de Moriques au "luthéranisme" : "Moro y luterano". Ces premiers contacts, "alliances de convenances" ont toutefois laissé peu de traces. Les registres du Saint Office de Saragosse révèlent toutefois que les Béarnais se trouvent mêlés, entre 1561 et 1570, à la fuite de quelques dizaines de Morisques au nord des Pyrénées. Deux bergers de la vallée d'Aspe et un habitant de Sauveterre paraissent avoir été de véritables "passeurs".

 

A partir de 1576, Henri de Navarre, bientôt Henri IV, a été le principal bénéficiaire d'une intense contrebande d'armes, de poudre et surtout de chevaux, en liaison avec ses promesses d'aide aux Morisques et sa politique ottomane. Dès 1568 le gouvernement espagnol avait chargé l'Inquisition de surveiller ce trafic ; entre 1596 et 1626, alors que la tension diplomatique s'était apaisée, la contrebande se poursuivait. Le Saint-Office jugea vingt contrebandiers français qui venaient chercher des chevaux, du salpêtre, sur les foires de Barbastro, Sarineno et Huesca, en provenance de Valence. Dans les années 80, la fraude avait connu une extension maximale,  orchestrée par Henri IV. Le Béarnais, qui n'avait en réalité aucune visée sérieuse sur la Navarre et encore moins l'intention d'intervenir directement au profit des Morisques, sut en revanche tirer parti de leur désarroi pour obtenir les chevaux et les armes dont il avait le plus grand besoin. J. Contreras a fort bien résumé le "malentendu" entre les deux parties de ce négoce frauduleux : "Les Morisques du royaume d'Aragon et leurs frères de Valence ne participèrent pas seulement au trafic des chevaux pour des raisons de lucre, mais mus par d'autres raisons : foi et liberté".

 

henri-IV.jpg

En 1595, l'Inquisiteur de Saragose recueillait à Alcala de Ebro les propos d'un vieux morisque, tenus à un "vieux chrétien", né en Béarn : "Ce roitelet (Philippe II) nous fait vivre dans une soumission telle que si Vendôme (sic) [Henri IV] venait en Navarre nous y irions tous, à coup sûr, car il laisse vivre chacun selon sa loi et ses sujets ne sont pas aussi soumis que ceux de ce roitelet" ! Ces rumeurs s'amplifièrent lorsqu'on apprit qu'Henri IV négociait avec la Porte [Constantinople] ; dans les Cinca Villas, Francisca Uceda, une Morisque, fut accusée d'avoir déclaré : "Si Vendôme arrive avec les Luthériens, je préfère que ceux-là me fassent du mal, plutôt que les Castillans du bien." En même temps qu'ils s'armaient, les Morisques armaient "Vendôme" [Henri IV] ; même après Lépante, cette contebande continua. Impossible à évaluer, elle semble avoir été très conséquente ; à Daroca, deux Morisques étaient interceptés avec deux charrettes : "Où ils transportaient plus de 80 arrobes de plomb et d'étain" ; deux jours plus tard, cinq mules chargée de fûts d'arbalètes et de caisses de fusils étaient saisies. Bielsa était la plaque tournante de la contebande des chevaux. Entre 1576 et 1580, les forges de Biescas, où travaillaient des métallurgistes béarnais, fabriquaient des plaques de fer : "Qu'on fait ensuite passer en Gascogne et dont on fait des plastrons d'armes et des cuirasses qui résistent aux arquebuses et que l'on paie là-bas à des prix exorbitants". "

 

J'arrête ici ma citation de ce passionnant article qui évoque aussi les "trafics d'idées" (notamment la circulation de livres calvinistes) entre le Béarn et l'Aragon. Il est troublant de songer que, si Henri III de Navarre, avant qu'il ne devienne roi de France sous le nom d'Henri IV ou après, s'était lancé dans une reconquête de la Navarre du Sud, celle-ci aurait bénéficié sans doute d'un régime religieux comparable à l'édit de Nantes en France et qu'alors, comme l'évoque le vieux Morisque dont les propos sont cités en 1595, les Musulmans d'Aragon et de Valence y auraient trouvé refuge, de sorte que la Navarre du Sud serait devenue une sorte de Bosnie-Herzégovine en Europe occidentale dès la fin du XVIe siècle.

 

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(*) Christian Desplat, La contrebande dans les Pyrénées occidentales à l'époque moderne, Revue de Pau et du Béarn , n°27, 2000 p. 164-165

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En 1996 les communistes russes remportaient les élections

4 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

l_nine.jpgCher lecteurs,

Comme vous le savez je ne suis pas un chaud partisan du communisme russe. Mais je prie ceux d'entre vous qui ont encore la naïveté de croire en l'honnêteté des Occidentaux et de leurs alliés de bien vouloir lire attentivement cette nouvelle.

 

"La révélation du TIME, à quelques jours du scrutin présidentiel en Russie, ne fait que confirmer les soupçons qui pesaient sur l’élection présidentielle de 1996 et nourrir les critiques d’une contre-révolution anti-démocratique, au fondement du régime actuel des oligarques, du système autoritaire géré par Russie Unie.

Selon le périodique américain, le président russe Dmitry Medvedev aurait livré cette révélation lors d’une réunion à huis clos avec plusieurs représentants de l’opposition non-communiste, avec lequel il s’est senti en confiance pour lâcher ce secret de polichinelle.

Face aux allégations de fraude sur le scrutin législatif de 2011, Medvedev aurait alors contre-attaqué de façon inattendue, justifiant la fraude par le barrage aux communistes, une tentative de se rallier ces opposants libéraux et farouchement anti-communistes : « Nous savons tous qui a gagné les élections présidentielles de 1996, et ce n’est pas Boris Eltsine ».

Une version confirmée par quatre des personnes présentes et que n’a pas démenti le Kremlin, qui cherche depuis à étouffer l’affaire


Il faut rappeler le contexte des élections de 1996. Cinq ans après la restauration du capitalisme en Russie, les russes avaient subi de plein fouet la « thérapie de choc » imposée par le FMI et la nouvelle bourgeoisie russe : chute de la production, privatisation massive, austérité budgétaire et ses conséquences sociales dramatiques, hausse exponentielle du chômage, développement de la pauvreté, la menace de la faim et de la mort brutale redevenant une réalité pour une part croissante de la population (cf l’étude de la revue médicale britannique Lancet sur la mortalité post-URSS : 1 million de morts imputables directement aux politiques de privatisation en Europe de l’Est après 1989).

S’ajoutant à la campagne désastreuse menée par la Russie en Tchétchénie et aux méthodes anti-démocratiques d’un Eltsine qui n’avait pas hésité à bombarder la Douma en 1993 pour se débarrasser de ses opposants, la légitimité du président des oligarques était plus faible que jamais en 1996.

Face à lui, son principal rival était le candidat du Parti communiste Guennadi Ziouganov, partisan d’un retour au système social soviétique non sans réformes sérieuses sur le plan politique.

Alors que les sondages concrétisaient une irrésistible ascension du candidat communiste, se déclenchait une vaste campagne de propagande médiatique, alimentée à la fois par des capitaux et des « spin doctors » américains. Cette campagne, alimentée à l’époque par des fraudes qui restaient à l’état de forts soupçons, permit à Eltsine de passer d’un rien en tête au premier tour avec 35% contre 32% à Ziouganov et de remporter de justesse le deuxième tour avec 53%.

Mais, les révélations de Medvedev viendraient confirmer les doutes sur un scrutin qui aurait pu faire basculer l’histoire de la Russie post-soviétique. A deux jours d’un autre scrutin présidentiel décisif, elles révèlent tout le cynisme d’un régime au service d’une poignée d’oligarques, un système reposant sur la fraude et l’arbitraire."

 

Il faudrait vérifier un peu plus la véracité de cette nouvelle livrée au conditionnel. En voici la source. On peut se demander ce qu'il serait advenu si M. Ziouganov était devenu le président de la Fédération de Russie en 1996. La face de la "mondialisation libérale triomphante" en eût été changée. Nul doute que l'OTAN eût hésité à bombarder Belgrade en 1996 et le FMI à vouer l'Europe centrale à l'ultralibéralisme. Peut-être le PC de la Fédération de Russie n'aurait pas eu la force de restaurer le système soviétique, et sans doute les milieux d'affair dans ce pays auraient-ils eu les moyens de le plonger la pauvre Russie dans le chaos, avec l'aide de quelques "spin doctors" occidentaux. Mais au moins ces nouvelles sources de difficultés auraient-elles ralenti l'ardeur des milieux d'affaire de Wall Street et de la City en Europe de l'Est, et, par voie de conséquence dans le reste du monde. Le clintonisme et le blairisme triomphants auraient rencontré des obstacles géopolitiques un peu plus solides que l'altermondialisme. Et qui sait si cela n'eut pas donné des ailes à de nouveaux courants de gauche, y compris en Europe occidentale, à ce moment là. Car qu'un grand pays comme la Russie choisisse librement par les urnes de refaire confiance aux communistes, comme le fit la petite Moldavie un peu plus tard, n'aurait pu laisser personne indifférent.

 

Aujourd'hui encore le PC de la Fédération de Russie est la principale force d'opposition, et la seule à même de prendre le pouvoir en Russie face à Poutine. Nos médias n'en parlent guère et préfèrent s'intéresser aux petits partis de la mouvance libérale et aux blogueurs... Nous devions nous intéresser davantage à cet envers du décor car il est important pour l'histoire actuelle de notre continent et du monde.

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Histoire des Terres du Sud-Ouest T1 de Patrice Fréchou

15 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Frechou-1.jpgParlons un peu de Bande-dessinée pour changer, juste pour dire un mot de la BD Histoire des terres du Sud-Ouest  (tome 1) de Patrice Fréchou, un petit livre dans lequel on apprend beaucoup de choses et qui a le mérite de vulgariser beaucoup de découvertes archéologiques des 30 dernières années, et de rompre avec une certain "racisme anti-aquitain" de la République française centralisatrice pour faire droit à la diversité ethnique de cette région (notamment sa composante ibérique et protobasque) avant la conquête césarienne, région que l'on pourrait qualifier d' "Aquitaine des nations" comme on parle de "Galilée des nations dans la Bible".

 

On pourrait pinailler sur la qualité pas toujours très heureuse des dessins (des jambres un peu courtes, des problèmes ici et là qui font penser aux tableaux des peintres du dimanche), certaines surcharges, des textes pas toujours très lisibles. Mais le problème qui me préoccupe dans cette bande dessinée est tout autre. Il touche à un certain "racisme inversé", un racisme anti-français qui n'est sans doute pas le fait de l'auteur mais plutôt du climat intellectuel dans lequel baignent beaucoup de textes de la région ces dernières années.

 

Pendant longtemps on nous a appris à penser la Gaule sans les Aquitains, mais maintenant on tombe dans l'excès inverse : une Aquitaine sans les Gaulois. Fréchou explique doctement cartes à l'appui que la première vague d'invasion celte (du moins ce que nous croyons être les "celtes", pas tout à fait ce qu'en dit Jean-Louis Brunaux) s'est déplacée du Bassin parisien au Nord-Ouest de l'Espagne en évitant soigneusement les territoires gascons (p. 15). Il veut bien ensuite admettre que dans une seconde vague, des celtes ont fondé Bordeaux et Toulouse, mais selon lui ils ne se sont pas aventurés plus au Sud. Il insiste sur le fait que le druidisme (ferment de l'unité des Gaules) était absent de Gascogne et qu'aucun peuple "aquitain" n'était représenté à Alesia. Plus loin d'ailleurs (p. 29) il blâme presque Auguste d'avoir créé une "grande Aquitaine" (qui déborde au nord de la Garonne) et de n'avoir pas respecté ainsi l'identité "ethnique" de la région, en y incluant des Celtes.

 

Frechou-2.jpg

On voit bien que ce refus de la présence celte en Aquitaine fonctionne comme un ferment idéologique de légitimation politique de son particularisme.

 

J'ai déjà indiqué sur ce blog que cette thèse était contestée, notamment par Goudineau professeur au collège de France. Il y avait au moins un grand peuple celte entre la Garonne et les Pyrénées, c'étaient les Tarbelles de Dax dont Rome fit une cité (mais on auait pu aussi évoquer leurs voisins les Tarusates). Lisons l'article de Jean-Pierre Bost "Dax et les Tarbelles", paru dans « L'Adour maritime de Dax à Bayonne » qu'Archéolandes a eu la bonne idée de mettre en ligne. "Le nom des Tarbelles désigne ces derniers comme un peuple celtique. Traditionnellement, on avance que ces "Taurillons" appartiennent à la couche de population du Second Âge du Fer, celle de la Tène ; ils étaient donc des Gaulois." Bost explique ensuite que certes cette thèse d'une migration celtique prête à caution, parce qu'il peut y avoir eu celtisation par simple "pénétration d'influences" et non par invasion (comme d'ailleurs le pense Brunaux, ce qui, non seulement invaliderait l'idée que les Tarbelles soient un peuple immigré, mais rendrait fausse toute la carte de Fréchou sur l' "invasion" qui évite la Gascogne). "Toutefois, j'ai le sentiment, ajoute l'historien, que, comme l'étaint aussi les Pimpedunni, établis non loin d'eux, vers la montagne, les Tarbelles, ceux en tout cas, même peu nombreux, qui ont imosé leur nom aux population indigènes, pas très nombreuses non plus, sans doute, étaient des immigrants", tout en reconnaissant que l'argument linguistique qui permet de trancher ce genre de problème est toujours fragile.

 

Bost reconnaît que Strabon à la fin du règne d'Auguste classe les Tarbelles parmi les Aquitains (ce qui explique sans doute le parti-pris de Fréchou sur la question) et ne reconnaît qu'aux Bituriges vivisque de Bordeaux le titre de "gaulois". "Aux yeux de ses contemporains, les Tarbelles étaient donc considérés comme des Aquitains. "Nous avons vu qu'ils ne l'étaient pas, mais avaient-ils pu le devenir ?" demande même Bost. Il répond à cette ultime interrogation en estimant que ce peuple incontestablement celte à l'origine avait fini par se fondre "dans l'ensemble ethno-culturel aquitain" puisqu'ils ont été les alliés loyaux de leurs voisins contre les Romains (argument un peu peu étrange : une alliance politique révèle-t-elle nécessairement une identité "ethno-culturelle" ?).

 

Retenons du propos de Bost trois éléments 1) l'argument linguistique et toponymique plaide pour le caractère celte des Tarbelles, 2) s'il y a eu invasion (ce qui n'est pas sûr dans les processus de celtisation), les Tarbelles faisaient bien partie de ces migrants (et donc il n'y a pas eu d' "évitement celtique" de la Gascogne, 3) ces éléments restent toujours assez complexes et ne devraient pas se prêter aux simplifications abusives.

 

Je crois que ces trois éléments montrent qu'une oeuvre de vulgarisation qui se voudrait objective n'aurait pas dû s'engager dans l'exposition à grands traits de cartes d'invasion (ou d'évitement) manifestement fausses qui ignorent l'identité celtique des Tarbelles (ou celle des Tarusates). Sur cette question je renvoie aussi aux discussions sur les forums spécialisés comme celui-ci.

 

Pour m'être intéressé pendant longtemps aux Balkans, je sais fort bien le mal politique que cause à notre époque la simplification, voire la réécriture de l'histoire. Je suis donc très inquiet devant la diffusion actuelle d'ouvrages de vulgarisation comme cette bande-dessinée et les schémas mentaux qu'elle crée. Evitons à tout prix une "kosovoïsation" de l'imaginaire aquitain.

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Des Aztèques, des civilisations, des singes et des homo sapiens

5 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

azteques.jpgEn 2001, Paul Hosotte a publié chez Economica L'Empire aztèque, impérialisme militaire et terrorisme d'Etat. Il y explique que le régime politique des Aztèques (du XIV ème au XVI ème siècle) était épouvantable. Entre autres coutumes sanglantes, ceux-ci imposaient notamment qu’au mois d’Ochapanitzli, le mois du « Balayage » (du 21 août au 9 septembre), dédié aux déesses chtoniennes, chaque quartier de Mexico offre une femme que l’on décapitait au préalable pour l’écorcher ensuite. Le prêtre revêtait ensuite la peau de la « déesse » (de la victime) et la fête se poursuivait, émaillée de nouveaux sacrifices, les membres des êtres livrés aux sacrifices étant ensuite mangés dans des repas collectifs. ce n'est qu'un exemple des horreurs qui s'égrainaient ainsi tout au long de l'année à dates fixes et qui tenaient la population dans une peur panique.

 

Paul Hosotte n'a pas écrit au XIXe siècle sur arrière-fond de préjugés raciaux. Il écrit en 2001. Ce n'est pas le premier zozo venu. Il est neuro-psychiatre de formation. "Outre son doctorat en médecine, il est titulaire de plusieurs diplômes dont un doctorat en anthropologie.", précise son éditeur. Je n'ai pas de raison de mettre en doute le contenu de son livre sur les Aztèques qui fait autorité et traîne dans de nombreuses bibliothèques publiques.

 

Sur la base de ce que Paul Hosotte dit, et jusqu'à ce que quelqu'un d'autre me démontre autre chose sur la civilisation aztèque, j'ai le droit de juger si cette civilisation dont l'équilibre reposait sur la terreur vaut "plus" ou moins, que la civilisation chinoise de la même époque, que la culture pygmée (j'emploie pour les pygmées le mot "culture" et non celui de civilisation, car civilisation vient de "civis" et suppose un réseau de villes) ou que la civilisation espagnole de la même époque (qui allait la détruire in fine).

 

J'ai le droit de juger de cette question non seulement de mon point de vue individuel occidental, mais aussi du point de vue universel des êtres humains, car j'affirme que, de iure, il existe une universalité du bien humain fondé sur l'universalité de la nature de notre espèce. Et je dis que quiconque me dénie ce droit est en fait un relativiste obscurantiste, nihiliste (car son relativisme se contredit lui-même et conduit au néant).

 

Bien sûr le passage à un point de vue universel ne prolonge pas mon point de vue subjectif occidental. Mon jugement universel doit passer par une critique et une relativisation des valeurs occidentales.

 

En tant qu'occidental je peux vouloir dire que la civilisation espagnole du XVe siècle valait plus que celle de l'empire chinois et plus que la culture des Pygmées parce que la civilisation espagnole m'est plus familière que les autres (quoique moins que je ne le crois, rappelez vous comme Fumaroli nous a restituté l'extranéité de la culture française classique par rapport à la nôtre). Mais cet avis subjectif n'a aucun intérêt. Car un Chinois ou un Pygmée pas trop occidentalisés (s'il en reste) diraient autre chose.

 

Je suis bien incapable de dire si, du point de vue universel, la culture pygmée était meilleure. Je pense que de iure il serait possible de le dire, si l'on pouvait mettre en place une batterie d'indices de bien-être, de moralité, de développement etc. De iure, on pourrait dire s'il vaut mieux pour l'humanité vivre dans des maisons ou dans des forêts, avoir une forte natalité ou pas, avoir des structures hiérarchiques ou pas, rire beaucoup ou peu, avoir une écriture compliquée, une écriture simple, ou ne pas en avoir du tout, et jauger les cultures à l'aune de cette batterie de critères. Mais j'en suis incapable, et sans doute personne ne peut le faire de facto.

 

Mais ce qui est sûr, c'est que de iure, comme de facto, je puis dire, sans hésiter, d'un point de vue universel, que pratiquement toutes les civiisations et cultures humaines ayant existé sur cette terre (et notamment celles de Chine, d'Espagne, et celles des Pygmées au XVe siècle) valaient mieux que la civilisation aztèque. Au vu des travaux d'Hosotte je peux le dire, avec l'assurance de l'affirmer sans être victime du buais d'approche occidental. Parce qu'aucune espèce animale ou humaine (je devrais dire "animale y compris humaine) ne gagne quoi que ce soit à vivre douze mois sur douze dans la terreur de sacrifices rituels. Si on m'explique que l'orgie de sang élevait très sensiblement le niveau de spiritualité de ce peuple et lui permettait de se transcender, je ne le croirai tout simplement pas. Si quelqu'un venait me prouver (compte tenu des éléments perdus sur cette civilisation lointaine il ne le pourra pas) que grâce à cette terreur les gens par ailleurs riaient beaucoup plus, appréciaient mieux chaque instant qui passe ou étaient plus aimables avec leur prochain, ou plus courageux devant certaines épreuves, ou plus intelligents, plus doués pour les arts, ces avantages "collatéraux" ne me persuaderaient pas davantage de valider le meurtre de masse comme utile à l'élévation humaine. Bref, sauf à démontrer que la thèse de Paul Hosotte est factuellement fausse, nous avons là le cas d'une civilisation qu'on peut, sans hésiter, et d'un point de vue universel, juger parfaitement inférieure à toutes les autres.

 

Voilà ma contribution au débat un peu enflammé qui s'est développé aujourd'hui sur les hiérarchies des civilisations.

 

Pour finir signalons qu'un singe qu'on croyait éteint vient d'être aperçu, il y a 15 jours dans les forêts de Bornéo : le Presbytis hosei canicrus autrement appelé langur de Miller. Ce qui va donner sans doute beaucoup de travail à nos amis scientifique, et, peut-être, nous permettre d'en savoir encore plus sur la branche de primate cousine de la nôtre à laquelle il appartient, donc sur nous-mêmes aussi. Une bonne nouvelle en somme...

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"2 000 esclaves ont mordu la poussière"

1 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

anIILa lecture des lettres de soldats béarnais de l'an II à leur famille que publiait La revue de Pau et du Béarn de 1994 (n°21) est instructive car ces lettres portent dans leur phraséologie-même la marque des armées populaires révolutionnaires comme il y en eut au 20ème siècle en Russie, en Chine, en Espagne, en Corée, au Vietnam ou en Grèce par exemple. Un détail notamment : l'appellation "esclave" pour désigner le soldat ennemi.

 

"Nous avons etés (sic - orthographe d'origine) - le 26 du present mois, mais nous avons eté vainqueurs puisque 2 000 esclaves ont mordu la poussière" (Jacques Labruche, soldat orthézien de la 4ème compagnie du 6ème bataillon du Lot-et-Garonne, à la gorge de St Sebastien de la Muga, 29 thermidor an II p. 275).

 

"Deroute complette de l'armée espagnole par notre armée. Nous les avons pris tous leurs camps, tous leurs magasains à vivres et de munitions, plus de deux cents pieces de cannon. Nous les avons fait, le 12 florea, 2 500 prisonniers avec quatre-vingt officiers et plusieurs commandans et autant de tué. Le 30 du mois floreal, nous avons eu une ataque par les fanatiques tirans et esclaves d'Espagnols ; nous les avons cy bien travailler qu'il s'en souviendront toute leur vie" (Pierre Lacase, forgeron de Corbère incorporé au 2e bataillon des Basses-Pyrénées, à la fonderie de St Laurent de Moga, 14 prairial an II p. 276).

 

Le mot "esclave" vient sûrement de l'endoctrinement politique subi par ces soldats. Mais il est révèle leur prétention claire à représenter la première armée libre du monde, celle du peuple insurgé.

 

 

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Souvenirs d'une époque peu patriotique

25 Juillet 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

sncf.jpgExtrait de "La Promesse de l'aube" de Romain Gary (Folio p. 239, édition originale 1960) :

 

"Je fus incorporé à Salon-de-Provence le 4 novembre 1938. J'avais pris place dans le train des conscrits et une foule de parents et amis accompagnaient les jeunes gens à la gare, mais seule ma mère était armée d'un drapeau tricolore qu'elle ne cessait d'agiter, en criant parfois "Vive la France", ce qui me valait des regards hostiles ou goguenards. La "classe" qui était ainsi incorporée brillait par son manque d'enthousiasme et une profonde conviction, que les événements de 40 devaient justifier pleinement, qu'on la forçait à prendre part à un "jeu de cons". Je me souviens d'une jeune recrue, laquelle, irritée par les manifestations patriotardes et cocardières de ma mère, si contraires aux bonnes traditions antimiitaristes en vigueur, avait grommelé :

 

- Ca se voit qu'elle est pas française, celle-là.

 

Comme j'étais déjà moi-même excédé et exaspéré par l'exubérance sans retenue de la vieille dame au drapeau tricolore, je fus très heureux de pouvoir prendre prétexte de cette remarque pour me soulager un peu en portant à mon vis-à-vus un très joli coup de tête dans le nez. La bagarre devint ausitôt générale, les cris de "fasciste", "traître", "à bas l'armée" fusant de toutes parts, cependant que le train s'ébranlait, que le drapeau s'agitait désespérément sur le perron et que j'avais à peine le temps de paraître à la portière et de faire un signe de la main, avant de me replonger résolument dans la mêlée providentielle qui me permettait d'échapper au moment des adieux."

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"Le socialisme impérialiste dans l'Allemagne contemporaine" (1919)

20 Juillet 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

prusse.jpgEn 1919, la France épuisée par cinq années de guerre, essaie de comprendre son ennemie vaincue, l'Allemagne.

 

Dans son numéro 73 du 1e octobre 1919 (p. 811), la prestigieuse Nouvelle revue française (NRF) publie une recension sous la plume du germaniste Félix Bertaux. Elle commente le livre "Le Socialisme impérialiste dans l'Allemagne contemporaine, dossier d'une polémique avec Jean Jaurès (1912-1913)" de son maître alsacien (futur professeur au collège de France) Charles Andler, spécialiste du socialisme allemand, qui vient de paraître.

 

"Ce dossier d'une polémique avec Jaurès remet  sous les yeux du public des documents désormais historiques. On se souvient qu'en novembre 1912, Charles Andler avait publié dans l'Action nationale une étude approfondie du socialisme impérialiste dans l'Allemagne contemporaine. Il y dénonçait les tendances de l'aile droite du parti socialiste allemand. Gerhard Hildebrand, Atlanticus appuyé sur Kautsky, Max Schippel, Ludwig Quessel, Sudekum et l'Autrichien Karl Leuthner réclamaient une politique coloniale supposant l'appui socialiste donné à la diplomatie pangermaniste et au militarisme allemand. Hétérodoxie au sein de la Socialdémocratie, soit. Mais celle-ci n'avait acquis d'écrasantes majorités électorales qu'en allant au-devant des appétits germaniques. Gardant, par une imposture devenue éclatante en 1914, la façade internationale au-dedans, elle s'était faite nationale, de plus en plus étoitement. Au congrès d'Iéna, il avait échappé à Bebel : "Le mot d'ordre n'est pas de désarmer, mais d'augmenter les armements".

 

Cet esprit - faut-il dire nouveau ? - du socialisme allemand, Charles Andler nous le révéla en 1912. Sans se croire héroïque. Sans chercher le bruit.

 

Simplement il accomplissait un double devoir : devoir d'historien qui a jeté un nouveau coup de sonde dans des parages explorés par lui depuis vingt ans ; devoir de socialiste dont l'attachement à un idéal humain restera exemplaire.

 

Mais tandis qu'Andler épiait dans les livres et dans la vie l'évolution sociale, que de toute son âme et de toute sa conscience il recherchait la vérité, d'autres intellectuels du parti restaient politiciens, tacticiens purs. Ignorant les faits qui les eussent tirés d'un optimisme béat, ils e prétendaient assurés de mener un mouvement international et unifié. Rêvant généreusement de souder les églises nationales, ils repoussaient la probe information qui démentait leur rêve. Même Jaurès fut victime de l'illusion ; il voulut l'être. Mal entouré, circonvenu et trop faible un jour pour regarder les choses en face, il se laissa aller à reprocher à son ancien camarade de travailler "pour l'Europe bourgeoise et réactionnaire". Et à sa suite un "troupeau de buffles" piétina l'apôtre de la vérité, au printemps de 1913, alors que l'on discutait de la loi de trois ans (*).

 

La justification d'Andler est venue - combien vite ! - et la réparation. Jean Richard-Bloch, Charles Albert, les plus purs, les meilleurs ont compris et témoigné. Jaurès aussi fût venu à résipiscence, dit Andler dans une émouvante introduction.

 

Ainsi se clôt pour l'auteur un débat dont il sort grandi. Et les pièces qu'il rassemble éclaireront l'histoire d'hier. Elles serviront en outre d'introduction à la vie de demain. Un merveilleux remueur d'idées nous initie dans ce livre, comme dans sa collection du Pangermanisme et dans ses récents articles de l'Action nationale, aux détours d'une politique sociale restée agossante. Lui seul peut-être connaît l'ensemble des faits, lui seul les domine. Il est vraiment au dessus de la mêlée pour l'avoir traversée en y laissant un sang généreux, pour l'avoir dominée d'une intelligence souveraine. C'est sur cette intelligence qu'il faut insister : alors que la cervelle s'oblitère chez les maniaques dangereux, un homme a su allier à la ferveur de l'action la probité de l'étude, à l'enthousiasme la conscience, à la chaleur la lucidité. Seuls les esprits ainsi libres doivent nous guider dans l'élaboration d'une nouvelle civilisation intellectuelle et sociale. Avec des maîtres comme Andler, des annonciateurs comme Albert Thierry, des chercheurs comme Pierre Hamp, la France y peut apporter une assez belle inspiration"        ( *) sur le service militaire

 

Ce texte m'intéresse beaucoup, à plusieurs égards. L'idéologie européiste dans les années 1980-90 nous a conduitsà voir chez les socialistes français ralliés à l'Union nationale des cyniques opportunistes. Berteaux au contraire les considère comme des "purs" mais des purs lucides, en rappelant qu'ils ont eu le courage de ne pas s'aveugler sur l'internationalisme, c'est à dire aussi le courage de s'opposer à de logiques d'appareil qui s'aveuglaient pour présever une Internationale socialiste moribonde. Cela doit nous faire réfléchir : ceux qui condamnent le ralliement de certains socialistes français au patriotisme sont peut-etre aussi des gens qui méprisent par trop l'héritage républicain français et sousestiment le danger que fut pour l'Europe le pangermanisme.

 

En outre on retrouve dans ce texte un trait déjà rencontré dans les mémoires de Romain Rolland : l'image d'un Jaurès faible, qui contraste avec l'idéalisation du personnage dans notre mémoire collective.

 

Les considérations de Berteaux à ce moment-là sont d'autant plus importantes qu'elles ont gardé leur actualité. A l'heure où Berteaux écrit, la socialdémocratie nationaliste allemande assassine Rosa Luxembourg et magnigance pour créer un Etat "menchévik" en Géorgie contre le bolchéviks russes et contrôler de la sorte le prétrôle de Bakou, des aspects gommés de la mémoire européenne (et européiste) comme l'histoire de l'Abkhazie.

 

J'ajouterai que ces propos qu'on trouve dans la NRF ne sont nullement entâchée d'un nationalisme étroit. Ils sont introduit par un article très intéressant qui évalue les mérites des échanges intellectuels franco-allemands avant-guerre et ce les leçons qu'il faut tirer de la guerre pour redéfinir l'universalité intellectuelle française. Nous y reviendrons peut-être...

 

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