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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #divers histoire tag

Ainsi parlait Maximilien de Robespierre

16 Décembre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Une citation de Robespierre qui garde toute son actualité :

" La déclaration des droits n'est point la lumière du soleil qui
éclaire au même instant tous les hommes ; ce n'est point la foudre qui frappe en
même temps tous les trônes.
La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d'un
politique, est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez un
peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne
n'aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature
et la prudence, c'est de les repousser comme des ennemis "
  
http://zebrastationpolaire.over-blog.com
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Les USA des Pères fondateurs

7 Décembre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

""As the Government of the United States of America is not, in any sense, founded on the Christian religion; as it has in itself no character of enmity against the laws, religion, or tranquillity, of Musselmen; and as the said States never have entered into any war or act of hostility against any Mehomitan nation, it is declared by the parties that no pretext arising from religious opinions shall ever produce an interruption of the harmony existing between the two countries." (Extrait d'un traité signé entre Washinton et Tripoli en 1796 cité sur http://nobeliefs.com/Tripoli.htm)
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Napoléon, les esclaves noirs... et les serfs russes

5 Novembre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je voudrais citer aujourd'hui deux textes, de deux époques différentes, qui en disent autant sur l'histoire de notre continent que sur le monde actuel.

Le premier est extrait de La démence coloniale sous Napoléon d'Yves Benot (Paris, La Découverte Poche, 2006, p. 7-9) - un livre que je vous recommande :

""Le brutal retour au système d'avant 1789 imposé par le premier consul (Napoléon), la réapparition officielle de l'esclavage et de la traite ne soulignent-ils pas, par contrecoup, que des avancées avaient été accomplies par la Convention (...) La politique impériale - et impérialiste - s'apparente dans ce court espace de temps à une sorte de démence, dans la mesure même où on ne peut qu'être frappé par l'incapacité permanente à mesurer le rapport des forces, sur mer comme sur terre, à mesurer les obstacles et les résistances prévisibles des peuples".

Le second est extrait des Mémoires du dirigeant communiste Jacques Duclos (tome 1, 1896-1934, "Le chemin que j'ai choisi", Paris, Fayard, 1969 p. 266) où il raconte une réunion en Corse en 1927 :

"Mes auditeurs étaient visiblement d'accord avec moi lorsque je rappelai que dans les Cours d'Europe on traitait Napoléon "d'Empereur républicain" . Mais cet "Empereur républicain" prisonnier d'intérêts de classe en était arrivé à se méfier davantage du peuple que des monarques représentant la vieille Europe féodale.
Cela explique pourquoi Napoléon se garda bien de proclamer l'affranchissement des serfs lors de la campagne de Russie, ce qui pourtant aurait servi ses objectifs militaires"


Un des arguments du livre de Benot est que, si Napoléon avait aboli définitivement l'esclavage dans ses colonies plutôt que de le restaurer, il aurait suscité une insurrection des Noirs dans les colonies anglaises et provoqué ainsi l'affaiblissement maritime durable du pays qui lui imposait le blocus.

L'argument de Duclos est que, en libérant les serfs, Napoléon aurait pu gagner la campagne de Russie.

Ces remarques me paraissent tout-à-fait judicieuses. Ce qui m'étonne c'est qu'aujourd'hui on entende surtout l'argument de Benot, et non celui de Duclos. Je veux dire que le travail mémoriel sur le colonialisme a très justement fait connaître récemment aux Français l'histoire de l'esclavage, mais le servage en Europe de l'Est, sa place dans l'économie mondiale jusqu'au 19 ème siècle (car elle en avait une, ce n'était pas un phénomène purement local), le rôle de la révolution française, et de Bonaparte à son égard demeurent pour leur part un point aveugle de notre conscience collective - alors que la révolution russe de 1917 avait contribué à les rendre plus présents dans l'opinion publique des années 1920.

C'est peut-être à cause de cette amnésie que nous peinons à établir un rapport entre les aspirations patriotiques des Russes (ou des Biélorusses) et les revendications anti-impérialistes du Tiers-Monde. Et c'est peut-être pour cela aussi que certaines associations sensibles à la cause du tiers-monde, à Paris notamment, ont refusé la démarche de l'Atlas alternatif qui faisait le lien entre Europe de l'Est et pays du Sud.  Je ne sais si la visite de Kadhafi chez Loukachenko cette semaine peut les aider à réfléchir à cela...

FD
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"Where have all the Romans gone ?"

25 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

"Si la justice est embarrassée avec le «délit d’offense au chef de l’Etat» c’est justement parce qu’il renvoie directement à l’ancien «crime de lèse majesté». Cette incrimination est très ancienne puisqu’elle remonte à l’antiquité romaine. Les empereurs Auguste et Pompée l’utilisèrent notamment pour réprimer des opinions insolentes ou critiques à leur égard."  écrit le sénateur Mélenchon sur son blog (http://www.jean-luc-melenchon.fr/?p=633).

Comme je l'ai écrit en réponse à son texte : "Pompée n’a jamais été empereur. Cneius Pompeius fut général du temps de la République finissante, grand vainqueur des batailles d’Orient il fut finalement surclassé par le jeune Caius Iulius Caesar (Jules César) au terme d’une douloureuse guerre civile durant laquelle Pompée était étrangement devenu la dernière chance du parti conservateur (républicain). Je suis étonné qu’un vieux républicain comme le sénateur Mélenchon ignore à ce point l’histoire de la République romaine. Tout fout le camp."

Le sénateur Mélenchon est pourtant un défenseur des manières classiques d'enseigner, de raisonner, de faire de la politique. Il fut un temps où les Républicains s'étrillaient sur la question de savoir si, autour de 60-50 av. JC, Pompée jouait un rôle progressiste au service de la République romaine, ou si le progrès était du côté de César (rappelez vous aussi les écrit de Louis Napoléon Bonaparte au soutien de César, et l'admiration de Montaigne pour les pompéiens). Aucun élève de l'école d'antan n'aurait commis la bévue de placer Pompée dans le lignage d'Auguste dans la liste des empereurs romains... Voilà qui fait penser aux écrits de Sloterdijk sur la fin de l'humanisme (et des humanités) en politique et ailleurs.

On objectera que la République romaine  n'a plus rien à apprendre à notre époque. Or précisément tel n'est pas du tout mon avis. Il faut relire Aristophane et La vie de Périclès de Plutarque pour comprendre Athènes, et les textes de Lucain (un pompéien repenti) sur les guerres civiles romaines, et aussi, comme l'a fait il y a peu un auteur qui n'est pas parmi mes favoris, les essais républicains des protestants anglais, français, américains. Il faut s'intéresser à ce qu'ont été les républiques aristocratiques et les républiques plus démocratiques pour mieux comprendre ce qu'on peut ou non attendre d'un peuple et des institutions. Plutôt que de passer son temps à guêter sur Internet les sottises de Sarkozy ou de tel ou tel de ses ministres, il faut retrouver l'épaisseur de l'histoire humaine sur la longue durée.

FD

ps : A ceux de mes lecteurs qui blâmeraient la faute grammaticale dans le titre de ce billet, je signale juste qu'il imite un titre de Paula Cole, qui lui-même comportait cette tournure semble-t-il populaire aux USA... et adaptée, je trouve, au propos de notre sénateur...

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Souvenez vous

17 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Un film de Vesna Bejic que j'ai vu en 2000 ou 2001 (je ne sais plus). Je me suis toujours demandé quelle était la musique de ce film - important la musique, comme je l'ai déjà écrit, pour moi, les bombardements sont plus associés à la musique de Blondie, mais c'est parce que mes amis yougos avaient  une oreille musicale très "occidentale" (l'opposition jouait Forgive and forget dans les manifs)... Pour mémoire donc...
 

 

 

 

 

 

 

 

Souvenez vous aussi de la musique dans le film ELEKTRIČNI ORGAZAM- Igra rokenrol cela Jugoslavija
 
 
PS : un lecteur (trop indulgent à mon égard, et que je ne connais pas) d'un forum serbe a écrit aujourd'hui ceci à propos de mon bouquin (je trouve que ça fera une belle épitaphe) :

"DELORCA, quelqu'un de TRES bien qui a beaucoup servi l'intérêt des peuples contre la barbarie de l'OTAN, comme Michel COLLON, c'est quelqu'un que je porte TRES HAUT dans mon estime !

Un rassembleur, un éclairé, un Homme Debout.

Donc , son livre est un must."

 

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Plutarque, Vie de Dion (extrait)

5 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

"C’est ainsi que Platon, comme il le dit , alla pour la troisième fois dans le détroit de Scylla  :

 

XIX. Son arrivée remplit Denys d’une grande joie, et la Sicile d’une grande espérance. Elle faisait des voeux ardents pour que Platon l’emportât sur Philiste, et la philosophie sur la tyrannie. Il y avait un grand empressement des femmes autour de lui, et il trouvait chez Denys une confiance exceptionnelle, qu’aucun autre n’avait ; on ne le fouillait pas quand il approchait le tyran. Comme Denys lui offrait souvent des dons considérables en argent, qu’il n’acceptait pas, Aristippe de Cyrène, qui se trouvait là, dit que Denys était magnifique à bon compte ; car aux gens comme lui, il donnait de petites sommes, quand il leur fallait davantage, et de grosses à Platon, qui ne prenait rien. Après les premières congratulations, Platon commença ses entretiens avec Denys. Il y eut d’abord des atermoiements au sujet de Dion, puis des reproches et des querelles qui restèrent cachés aux gens du dehors ; car Denys les dissimulait et s’efforçait, en prodiguant, par ailleurs, les attentions et les égards à Platon, de le détourner de son attachement à Dion. Cependant le philosophe, dans les premiers temps du moins, ne démasquait point la mauvaise foi et la fourberie du tyran ; il tenait ferme et faisait bonne contenance. Comme ils étaient ainsi disposés l’un envers l’autre, sans qu’à leur avis personne le sût, Hélicon de Cyzique, un des familiers de Platon, annonça une éclipse de soleil. Elle se produisit selon ses prévisions, et excita l’admiration du tyran, dont il reçut en récompense un talent d’argent. Aristippe dit alors en riant aux autres philosophes, qu’il avait aussi à prédire un phénomène extraordinaire. Et comme ils lui demandaient de s’expliquer « Eh bien ! dit-il, j’annonce que, dans peu de temps, Platon et Denys seront ennemis ! » A la fin Denys vendit les biens de Dion et en garda le produit. Quant à Platon, qui occupait jusque-là un appartement donnant sur les jardins du palais, il le logea chez les mercenaires, qui le haïssaient depuis longtemps et désiraient le tuer ; car, à leurs yeux, il voulait persuader Denys d’abdiquer la tyrannie et de vivre sans gardes du corps.

XX. Devant le péril de Platon, Archytas informé envoya promptement une ambassade et une galère à trois rangs de rameurs à Denys, pour réclamer le grand homme, qui n’était venu à Syracuse que sur sa garantie personnelle. Denys, pour démentir son hostilité envers le philosophe, lui offrit des banquets et le combla d’attentions au moment du départ. Il lui dit seulement en se séparant de lui : « Sans doute, Platon, tu porteras beaucoup de terribles accusations contre nous devant tes confrères en philosophie ? » Platon répondit alors en souriant : « Puisse-t-on ne jamais manquer, à l’Académie, de sujets de conversation, au point d’avoir à parler de toi !» "


La suite est sur http://ugo.bratelli.free.fr/Plutarque/PlutarqueDion.htm (mais les versions bilingues aux Belles lettres sont plus savoureuses).

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"Une femme à Berlin - Journal 20 avril-22 juin 1945"

2 Septembre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Il est des livres qui vous posent une foule de questions, du fait même de leur existence, et du fait de leur contenu. Tel est le cas de «  Une femme à Berlin », journal anonyme tenu entre avril et juin 1945, publié en poche en France en 2006.

Des questions du fait de l’existence même du livre : parce qu’on ne peut pas être à l’aise avec un livre écrit dans une cave, un livre qui n’est pas de la fiction, une femme qui a fait le choix de s’isoler des angoisses qui l’entouraient pour jeter son point de vue sur des pages. Le geste même pose des questions à son lecteur, placé en position de complice de ce « splendide isolement » (même s’il n’est que sporadique, l’auteur étant aussi investie dans des processus d’entraide à divers moments), de son égoïsme peut-être (mais est-ce de l’égoïsme, ou une suprême générosité à l’égard de l’humanité ?). De complice, et de voyeur. Pas seulement voyeur de la souffrance (ne versons pas dans le misérabilisme) mais voyeur de l’existence des autres, tout simplement, sans le « filtre » de la fiction. L’existence du livre pose des questions au regard de ses conditions d’écriture. Au regard de ses conditions de réception aussi. Il tombe à la mauvaise époque, peut-être la pire d’ailleurs. Celle, où, pour des raisons idéologiques, le sacrifice de l’Armée rouge soviétique est en permanence sous évalué en Europe, voire dénigré, tandis que les pays baltes dressent des statues aux divisions SS. Comment justifier alors la lecture d’un livre sur la chute de Berlin, écrit par une femme, qui évoquera donc nécessairement les exactions de cette même armée ? 

Je pense que l’auteur anonyme du livre, même si elle n’avait pas l’intention de publier ses pages, était consciente des obstacles moraux et idéologiques qui pourraient pervertir son intention profonde, et délégitimer, à différentes époques et pour des raisons différentes, les raisons-mêmes de son existence (même si son cercle de lecteurs devait se limiter à trois ou quatre personnes). Elle savait nécessairement qu’elle devait relever ce défi, et qu’elle ne pourrait le faire que par un surplus d’intelligence (ce qui toujours sauvera l’humanité de l’abjection).

Ce qui fait la grandeur de ce livre, c’est qu’il gagne son pari, sur toute la ligne. Il affronte la situation la pire, avec la finesse la plus grande, avec une froideur de ton, une sobriété, une force, qui fait honneur à notre espèce, et, disons le, qui fait honneur à la féminité (bien que fort peu de femmes seraient capables d’écrire un tel livre). L’ouvrage est si juste, si implacable, si intense, qu’on ne peut manquer de s’interroger sur la source profonde de tant de pertinence. Une expérience singulière, une heureuse disposition d’un corps (puisque tout passe par là dans l’écriture), peut-être aussi la richesse d’une culture allemande qui, même enivrée de nazisme, et même au seuil de sa plus grande catastrophe, jette ses derniers cris, les plus sublimes, à travers le poignet de cette femme dans une cave.

J’ai songé à « Nord » de Céline, à cause du cataclysme qu’il décrit. Exactement le même. Et pourtant cela n’a rien à voir. C’est plus concret, peut-être parce que plus féminin, et donc plus juste. Il y est toujours question d’achat de pommes-de-terre, de salles bains qu’on nettoie. Ce ne sont pas les propos d’un écrivain qui défend une posture, qui met un style, déjà bien rôdé, à l’épreuve d’une réalité, comme le fait Céline. C’est une écriture qui n’a pas le temps de chercher sa posture. Une écriture sous l’empire des faits, une écriture qui leur reste attachée sans pour autant en être esclave. Car d’un bout à l’autre il s’agit d’une écriture contre la servitude, sous toutes ses formes, y compris la servitude à l’égard des émotions et des passions.

On s’étonne parfois de voir mobilisées au service de cette entreprise des considérations sur la nature humaine chargées d’analogies avec le règne animal. Des considérations qui auraient été diabolisées en France aux grandes heures du structuralisme (de ce point de vue là, il est heureux que l’auteur du livre, qui eut trop d’ennuis lors de sa première publication en 1957, ait exigé qu’on attende son décès, en 2001, pour sa réédition). Il s’agit là sans doute des bienfaits de la première vulgarisation des études darwiniennes et de l’éthologie animale (Lorenz est le contemporain de ces textes), vulgarisation pervertie par l’hitlérisme, mais qui déjà permettait au regard d’une femme lucide de ne pas polluer son témoignage avec des considérations spiritualistes ou chrétiennes qui, en diminuant sa pertinence, auraient nui à sa liberté.

Aujourd’hui on parle de froideur, de cynisme dans ce récit. C’est une erreur. Il ne s’agit que d’exactitude. Et l’exactitude se paie d’une mise à distance permanente, laquelle fait justement ressentir, par son mouvement-même, l’atroce proximité de tout ce qui est décrit, tout  en le rendant supportable.

Ainsi donc c’est une histoire de caves sous les bombardements, comme à Belgrade en 1999, comme à Bilbao en 1937, au Vietnam en 1967, comme en tant de villes depuis un siècle, surtout pendant la seconde guerre mondiale. C’est une histoire bien connue de survie d’une humanité dans des situations extrêmes. Humanité réduite à sa plus simple expression, à son animalité égoïste. Et qui pourtant même là reste marquée par ses caractéristiques sociales, sa culture – la discipline germanique par exemple.

C’est une histoire de confrontation avec l’Autre, le « Grand Autre » pourrait-on dire dans un ricanement antilacanien, car l’Autre est grand, c’est un moujik russe, qui pue l’alcool et le cheval. Il mesure souvent une tête de plus que ces femmes allemandes qu’il viole, et il pèse un quintal. Un moujik pluriel et pourtant toujours un peu le même à l’heure de se frayer un passage dans les sous-vêtements déchirés. Néanmoins, l’Autre n’est pas celui avec lequel nul dialogue n’est possible, au contraire. En partie parce que l’auteur a des connaissances rudimentaires de russe qui vont bien vite faire d'elle l'interprète du quartier, la passeuse. On peut envisager des stratégies de séduction avec lui, pour l’égarer, ou pour le mettre à son service contre d’ « autres Autres », si l’on peut dire. Chez lui aussi au cœur de son animalité transparaissent les traces de son vécu social, avec diverses nuances : celui-ci est un paysan directeur d’une coopérative de lait, celui-là un instituteur subtil avec qui on peut parler de marxisme. A mesure d’ailleurs que se noue l’échange au fil des étreintes forcées, la narratrice parvient à esquisser une psychologie fine de cette armée populaire, ces paysans imprévisibles, plus divers qu’il n’y paraît, qui n’aiment pas monter les escaliers parce que leurs maisons en Russie sont de plain-pied (les femmes allemandes ne découvrent que trop tard que celles qui habitaient aux étages sont épargnées par les viols à répétition), qui s’extasient devant les bébés et les petits enfants (alors que les SS, en Russie, les massacraient).

A travers ce témoignage, le lecteur masculin ne peut manquer de retrouver quelque chose d’un éternel féminin qu’il n’aime jamais voir : un instinct de manipulation lorsque la survie est en jeu, ainsi même qu’un certain mépris pour le genre masculin (lorsque l’auteur avoue par exemple que déjà au collège les filles ne parlaient des garçons qu’avec condescendance), qui transcendent peut-être le contexte très particulier de la guerre.

Ce livre est aussi une contribution importante à l’histoire du viol comme on l’étudie dans les UFR de gender studies… Il aborde le sujet dans toutes ses dimensions les plus universelles : la peur, le sentiment de souillure, la négation de la subjectivité, la crainte de la grossesse et des maladies vénériennes ; mais aussi dans toutes ses particularités historiques : notamment le fait que, dans un contexte où aussi bien les allemands que les russes hiérarchisent les civilisations (entre les « vieilles », raffinées mais « décadentes » d’Europe, et les « jeunes » comme la Russie), les femmes allemandes, élégantes, parfumées, sont toujours « supérieures » à leurs nouveaux maîtres.  Parmi ces caractéristiques, le fait que le viol soit devenu à cette époque un fait social majoritaire au milieu des autres crimes, et donc presque une norme. L’auteur aborde cet aspect avec beaucoup de nuances quand elle évoque le viol des vierges (p. 226-227): « Je regarde la fille de seize ans, la seule jusqu’ici dont je sais qu’elle a perdu sa virginité avec des Russes. Elle a toujours le même visage stupide et content de soi. J’essaie de me représenter ce que ce serait si j’avais vécu ça pour la première fois de cette manière-là. Je me freine dans mes pensées, car, pour moi, c’est impensable. Une chose est claire : si un tel viol avait été perpétré sur la fille en temps de paix, par un quelconque maraudeur, on aurait eu droit à tout le saint tremblement habituel, des annonces, les procès-verbaux, les auditions, et même les arrestations et les confrontations, les articles de journaux et tout le tralala chez les voisins… et la fille aurait réagi différemment, et aurait subi un tout autre choc. Mais ici, il s’agit d’une expérience collective, connue d’avance, tellement redoutée d’avance…. De quelque chose qui frappait les femmes à gauche, à droite et à côté, et qui, d’une certaine manière, faisait partie de tout un contexte. Cette forme collective de viol massif est aussi surmontée de manière collective. Chaque femme aide l’autre en en parlant, dit ce qu’elle a sur le cœur, donne à l’autre l’occasion de dire à son tour ce qu’elle a sur le cœur, de cracher le sale morceau. Ce qui n’empêche évidemment pas certaines natures, plus fines que cette vraie petite chipie berlinoise, puissent s’en trouver brisées à tout jamais ou garder des séquelles pour la vie. »

En réfléchissant à ce livre, j’ai pensé à la RDA. Il y a 6 mois, je parlais avec des gens de la génération antérieure (des intellectuels connus dans les milieux résistants : un communiste et une progressiste « chomskyenne »). Tous les deux disaient de l’Allemagne de l’Est : « C’était une construction politique authentique, exactement comme la Yougoslavie. C’était un projet politique ex nihilo. Une utopie. Cette nouveauté éliminait beaucoup de facteurs de conservatisme qu’on trouvait en Pologne ou en Hongrie. C’est pourquoi, outre des Allemands de l’Ouest communistes, des étrangers venaient en RDA par conviction, des blackpanthers américains par exemple. ». Il y a d’ailleurs chez de nombreux anti-impérialistes une nostalgie pour la RDA qu’ils décrivent comme le pays le mieux organisé du bloc soviétique de l’époque (à cause de la discipline prussienne).

Je veux bien accorder à ce pays toutes les vertus qu’ils lui prêtent et d’autres encore – notamment celle d’avoir tenté de laver les crimes du nazisme par la création d’une société réellement juste. Mais on peut se demander comment on peut construire un projet politique noble, égalitaire, résistant, avec des femmes violées, et des pères, des maris, des enfants, tous forcés au silence. Je crois que cette question mérite d’être posée, même si j’entends toutes les nuances sur les « circonstances particulières » de cette affaire, la misère et la mort, omniprésentes chez les Berlinois comme chez les soldats russes, le crime érigé en norme sociale etc, et le fait que ces viols « compensaient » dans l’esprit des Russes des abominations commises par le IIIème Reich à l’Est. La question de ce silence, de l’interdiction de la vérité, me paraît importante. On répondra en haussant les épaules : « hé, oui ça prouve bien qu’on ne pouvait pas construire le socialisme sous la botte des envahisseurs ». Et pourtant un certain socialisme a été construit en République démocratique allemande, un socialisme que les Allemands de l’Est ont ensuite regretté, du reste.

Les conservateurs verront dans cet exemple la preuve que les utopies se construisent toujours dans le déni des crimes. Les résistants réalistes, au contraire, diront qu’il fallait que le silence fût fait sur ses viols-là, pour que la RDA puisse, dans le monde, contribuer à lutter contre d’autres viols : le viol de la Palestine par le sionisme (la RDA aida les marxistes palestiniens), le viol de l’Afrique par les colonisateurs, le viol du Chili par la Junte militaire (Honecker après sa destitution a été hébergé par des communistes chiliens reconnaissants), le viol des consciences mondiales par la publicité, les supermarchés, l’abrutissement médiatique. C’est un sujet des plus complexes.

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Un crime colonial en Asie peu connu

2 Septembre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Voici une lettre de Victor Hugo, que publie aujourd'hui un blog consacré à l'Asie (un blog qui pourtant soutient l'ingérence impérialiste contemporaine, au soutien des nationalistes tibétains http://www.agathejolybois.net/article-22438184.html), et qui peut aider à comprendre le souvenir que nous avons laissé à la Chine... Evidemment comme on le notera, V. Hugo ici développe le point de vue occidentalocentré qui était celui de son époque. Mais, comme Octave Mirbeau 40 ans plus tard, il sait au moins appeler un pillage, un crime, un viol, par leur nom. Et ils n'étaient pas très nombreux à le faire dans l'intelligentsia française à ce moment-là ... Ce texte est lu en ce moment aux touristes par les guides chinois qui font visiter Pékin.

Le 6 octobre 1860, alors que l'empereur chinois Xianfeng  est en fuite, en pleine guerre de l'Opium, les troupes franco-britanniques envahissent sa résidence d'été, d'une beauté exceptionnelle, la saccagent, la dévastent. La guerre de l'opium, guerre de la mondialisation coloniale de l'époque, avait pour finalité de permettre aux Occidentaux d'innonder la Chine de leurs produits, notamment de l'opium de la Compagnie des Indes anglaise qui fonctionnait comme un cartel de la drogue. Mike Davis dans Génocides tropicaux (Editions La Découverte) a détaillé les méfaits de ces guerres coloniales en termes de destruction des structures étatiques asiatiques et des réseaux d'approvisionnement en blé, causant la mort de dizaines de millions de personnes et la désorganisation durable de ces sociétés.

FD

Hauteville House, 25 novembre 1861

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l'expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l'expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l'empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l'Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d'approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.

Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :

ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s'appelait le Palais d'été. L'art a deux principes, l'Idée qui produit l'art européen, et la Chimère qui produit l'art oriental.
Le Palais d'été était à l'art chimérique ce que le Parthénon est à l'art idéal.
Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple presque extra-humain était là.
Ce n'était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c'était une sorte d'énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle.

Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d'été.
Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d'eau et d'écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d'éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c'était là ce monument.

Il avait fallu, pour le créer, le lent travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l'énormité d'une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples.
Car ce que fait le temps appartient à l'homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d'été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Egypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d'été en Orient.
Si on ne le voyait pas, on le rêvait.

C'était une sorte d'effrayant chef-d'œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d'Asie sur l'horizon de la civilisation d'Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d'été. L'un a pillé, l'autre a incendié.
La victoire peut être une voleuse, à ce qu'il paraît.
Une dévastation en grand du Palais d'été s'est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs.
On voit mêlé à tout cela le nom d'Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon.
Ce qu'on avait fait au Parthénon, on l'a fait au Palais d'été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser.
Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n'égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l'orient. Il n'y avait pas seulement là des chefs-d'œuvre d'art, il y avait un entassement d'orfèvreries.

Grand exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l'autre a empli ses coffres ; et l'on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant.
Telle est l'histoire des deux bandits.

Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares.
Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie.

Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France, l'autre s'appellera l'Angleterre.
Mais je proteste, et je vous remercie de m'en donner l'occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L'empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd'hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d'été.

J'espère qu'un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantité d'approbation que je donne à l'expédition de Chine

Victor Hugo

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Ce que le PC pouvait faire, jadis...

14 Août 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Selon des témoins de premier plan, De Gaulle quitta Paris pour Baden Baden en mai 68 (au départ pour Sainte Odile) parce qu'il redoutait que l'Elysée soit encerclée par le Parti communiste.

Je ne suis pas historien et ma vue, comme celle de nos contemporains, est encore plus partielle et inadéquate que celles de ceux qui ont vécu les événements. On voit bien que le Parti communiste français a eu deux occasions de prendre le pouvoir : fin 1944 alors que ses soldats (les résistants) tenaient l'essentiel du territoire libéré, et en mai 68.

En mai 68 deux forces pouvaient représenter l'alternance : le centre-gauche, soutenu par les courants modérés de toute l'Europe (et les Etats-Unis), récupéré par Mitterrand à Charlety, et le parti communiste, fort de la grève générale lancée dans le pays. Deux forces seulement car évidemment les étudiants bourgeois rêvant de Wilhem Reich, eux ne pouvaient prétendre à rien.

Le PC n'a pas voulu "encercler l"Elysée". Peut-être même n'y a-t-il même pas songé. Quelqu'un l'en a-t-il dissuadé ? à Moscou ? Samir Amin dit quelque part à juste titre que l'Internationale communiste a beaucoup pâti d'avoir voulu défendre en priorité l'URSS. Si telle n'avait pas été son obsession, elle aurait pu conquérir la Grèce, France et l'Italie en 1945, et installer une forte guérilla en Aragon qui aurait affaibli le franquisme. Est-ce un bien pour l'Europe ? ces "démocraties populaires" installées à Paris et à Rome auraient-elles été de plates copies du modèle russe comme partiut ailleurs ? Je me souviens de Bourdieu écrivant en 1981 à propos de la Pologne que l'avis du Parti communiste français compte plus que les autres parce qu'il est "la fille ainée" du mouvement communiste (comme la France "fille ainée de l'Eglise" depuis Clovis), à cause de l'héritage de la Révolution française, de la Commune, de la place des intellectuels français dans le monde de l'époque. Le PCF au pouvoir aurait-il imposé un "socialisme à la Française" en 1968 comme c'était son ambition officielle ?

Ou bien le refus de prendre le pouvoir avait-il des causes intérieures ? La déstalinisation n'avait-elle pas affaibli la religiosité communiste, et donc son aptitude à se saisir du pouvoir ? N'y avait-il pas un mouvement de crainte devant la réaction prévisible des forces conservatrices, et notamment de l'état-major militaire, et donc le bain de sang possible, inutile, pour la classe ouvrière ? Au lieu de cela le PCF et la CGT se contentèrent d'une augmentation du pouvoir d'achat.

Le PCF avait une chance au "rattrappage" : en récupérant la jeunesse, en la soviétisant. Les gaullistes en avaient peur. Dans un film sur Vincennes qui sortira l'an prochain, on voit un député UDR demander à Edgar Faure, ministre de l'enseignement supérieur, ce qu'il fera si toutes les universités deviennent communistes. Edgar Faure lui répond que si toute la jeunesse française devient communiste et le reste, la France de 1980 sera République populaire et personne ne pourra rien y faire. Le PC s'est fait griller la priorité par les maoïstes. Et par les gaullistes aussi, qui, en créant Vincennes, placée sous la direction d'un de ses membres, a circonscrit le "péril rouge"...

Un mien ami chomskyen me disait il y a un an ou deux après une de ces "Fêtes de l'Humanité" où les rues portent des noms moralisateurs et cathos ("rue de la paix", "rue de la fraternité") : "Le PC a enfin aligné son discours sur ses actes. Car ses actes, depuis 1945, vont dans constamment le sens du refus du pouvoir, et du refus de la révolution. Il est piquant de voir qu'ils célèbrent 1936, le Front populaire, la Guerre d'Espagne, qui était le seul où ils agissaient réellement pour la révolution, à l'heure même où ils en font leur deuil". Pas si étonnant, on célèbre toujours ce qui ne menace plus nos nuits présentes et à venir.

Cela me fait penser à une autre révolution soudain, celle du Vénézuela. Cette petite révolution qui avance pas à pas, effrayée de devoir s'attaquer aux capitaux privés. Il y a 10 jours Chavez est allé voir Juan Carlos, comme pour s'excuser des diatribes de l'an dernier. Un pas en avant un pas en arrière, le petit courant républivcain renaissant en Espagne lui en a voulu ouvertement. Tous les anti-impérialistes du monde lui en ont voulu secrètement. Mais on ne peut pas élever la voix contre des révolutions fragiles. Ce ne serait pas décent. On ne fera les comptes qu'après. Quand elles auront disparu, ou quand elles se seront définitivement installées (pour autant que l'expression de révolution "installée" ait un sens). Il faut que j'interviewe un jeune français qui revient du Vénézuela cet été.
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Révolution française

2 Juin 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Une amie me transmet une publicité pour un livre intitulé "Lire Jean Meslier, curé et athée révolutionnaire, Introduction au mesliérisme et extraits de son œuvre". Le livre est publié chez Aden. Comme j'ai un contentieux personnel avec Aden, je me garderai d'en faire une recension dans Parutions.com (il y a tant de mesquineries dans les milieux contestataires, il faut bien que j'ajoute ma petite dose... et puis j'ai déjà trois recensions en retard). 

J'ai été intrigué par le commentaire d'Annie Lacroix-Riz qui avait transmis la publicité à cette amie : "En cette époque d’obcurantisme et de cléricalisme qui font songer à l’accompagnement idéologique de la « réaction seigneuriale » d’avant 1789 *, il est indispensable de découvrir ou de redécouvrir les ancêtres de l’athéisme révolutionnaire./ * On fausse les perspectives en laissant entendre que la pensée révolutionnaire ou pré-révolutionnaire a caractérisé tout le 18e siècle, mais c’est un biais de perspective d’après Révolution : c’est comme si on croyait que les signataires du manifeste de Zimmerwald étaient majoritaires en septembre-octobre 1915."

Ce commentaire a un mérite : rappeler qu'à l'époque des Lumières, en effet, la pensée révolutionnaire était minoritaire même dans l'intelligentsia. Quand on lit les voyages en France de l'Anglais Young en 1789, on se rend compte que c'est lui qui est dans le sillage du courant mainstream des Lumières, et que ce courant est déjà en deçà de ce qui se passe dans le pays : cette effervescence qu'il perçoit comme une source d'anarchie dangereuse (ce qu'elle était en partie du reste). Young d'ailleurs à un moment rencontre un prêtre publiciste dont j'ai oublié le nom, un prêtre qu'il présente comme un des auteurs principaux du courant des Lumières, et qui est en réalité très éloigné du radicalisme de Meslier, puisqu'il s'entend avec Young qu'il conviendraient que les pouvoirs de l'Assemblée nationale fussent encadrés par une Chambre des Lords comme en Angleterre.

Tout cela me faisait songer qu'au fond, le courant révolutionnaire n'est précisément qu'un courant dans la société. En tant que tel ce courant ne gagne jamais, ni ne perd jamais définitivement. Il est voué, dans une logique héraclitéenne, au fil du devenir, à remporter des victoires, puis des revers, indéfiniment. Le jeu n'est pas à somme nulle, chaque victoire est une avancée que l'échec suivant ne réduira pas à néant ; on ne revient jamais à la case départ, mais tout est toujours fragile.

La Révolution française a connu le plus d'avancées qu'elle pouvait, avant Thermidor, puis la réaction bourgeoise - et son bras armé bonapartiste  après l'échec du Directoire. De nouvelles poussées en 1830, 1848, de nouveaux revers, parfois très rapides (en 1848 c'est au bout de quelques mois), pour que les beaux mots de Liberté, de République, soient rigidifiés, rendus compatibles avec de nouvelles oppressions, de nouveaux conformismes (mais peut-être certains diraient : rendus compatibles avec les contraintes du réel, allez savoir). Même dans les périodes de défaite, les révolutionnaires restent un aiguillon, ne serait-ce que parce qu'ils sont une menace à l'ordre public. Leur seule présence dissuade les conservateurs de trop tirer l'ordre social vers le statu quo ante.

Ce qui est sûr c'est qu'une révolution ne triomphe jamais, comme elle ne perd jamais tout à fait non plus. Elle marque des points, elle en perd au round suivant. C'est la règle. Il n'y a jamais de Fin de l'Histoire.

Hier je déjeunais avec des fonctionnaires territoriaux de 35 ans "cadres A" de province, bien formatés par le système actuel. Chacun faisait l'éloge de l'entreprise "ah vraiment eux ils ont compris, il sont plus modernes que nous, le service public, ils ont opté pour le zéro papiers" (l'abandon du papier, c'est à dire le fait que tout le monde va user ses yeux sur de petits écrans - car bien sûr peu d'administrations ont les moyens d'acheter des grands écrans à leurs agents -, passe pour le nec plus ultra du progrès en ce moment). Dans l'ensemble nous étions fort éloignés des idéaux de la Révolution française (et encore les fonctionnaires territoriaux ne sont-ils pas ce qu'il y a de plus "néolibéral" dans les professions françaises), et l'on se disait que, peut-être, au Vénézuéla ou en Equateurs les fonctionnaires locaux étaient plus proches pour leur part de 1793. Ce n'est pas sûr, mais si tel est le cas ce ne sera pas plus mal pour leurs administrés, à tout le moins pour les pauvres ...

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Un peu d'histoire

25 Mai 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Une correspondante me transmet ce matin avec enthousiasme la vidéo ci-dessous (il y en a d'autres de la même historienne sur dailymoion). Je ne suis pas un inconditionnel des thèses d'Annie Lacroix-Riz dont certaines analyses méritent au moins des nuances (par exemple sur la guerre d'Espagne lorsqu'elle laisse entendre que tout l'appareil productif était entre les mains de l'étranger, comme si le capital basque et catalan ne comptait pour rien). Son analyse courageuse et pénétrante du rôle du capital financier dans l'histoire des années 1930 mérite néanmoins qu'on lui accorde une attention certaine.


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Ainsi parlait Malraux... sur le Kosovo

6 Mars 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Voici un article de Zivorad Stojkovic paru en 1989, qui témoigne du point de vue d'André Malraux sur le Kosovo en 1975. Malraux est loin d'avoir toujours eu raison sur tout. Mais sur le Kosovo il pourrait donner bien des leçons aux actuels soi-disants spécialistes français de l'ex-Yougoslavie...

FD

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L’histoire a condamné la Yougoslavie à mort et c’est aux fils albanais du Kosovo que revient l’honneur de lui porter le coup de grâce”, a déclaré, il y a quatre ans déjà, un des accusés, au tribunal de Belgrade où se déroulait le procès d’un “groupe d’irrédentistes albanais” composé en majorité de jeunes gens. A ces paroles proférées devant l’opinion publique yougoslave, je voudrais ajouter comme témoignage mes notes sur deux rencontres avec André Malraux, non seulement à cause des prédictions de l’écrivain, “légende de ce siècle”, mais aussi à cause des questions qui surgissent sans cesse des deux côtés de la barre des tribunaux et dans les destins des deux peuples, Serbe et Albanais. On peut penser qu’au-delà de l’hostilité exprimée par l’étudiant Kurtesi, il y a une certaine honnêteté dans sa révolte. Son attitude face au tribunal est émouvante, elle témoigne de l’aveuglement dans La condition humaine d’un endroit trouble, de plus en plus sombre. malraux-copie-1.jpg

André Malraux avait appris qu’Isidora Sekulic (1877-1958 - “une grande dame de la littérature serbe”) avait publié une critique de la Voie royale dans une revue de Belgrade en 1931, l’année même de la parution du roman. Et c’est avec enthousiasme qu’il parlait de ce texte dont il venait de recevoir la traduction : “C’est incroyable ! Ici ce roman était passé presque inaperçu et moi-même j’étais presque inconnu. Et voilà qu’une femme, à Belgrade, réfléchit à ce que je voulais dire par ce livre et sait le faire mieux que moi. J’aurais été heureux de lire cette critique, il y a une quarantaine d’années. C’est pour moi aujourd’hui une révélation a posteriori sur mon livre. Hélas, le temps me manque pour étudier votre littérature. Ce serait bien si j’arrivais à mieux connaître votre Moyen Age pour la Métamorphose des Dieux. La peinture murale en Serbie au XIIIe siècle est un grand moment de l’art médiéval européen. Il faudrait que j’aille dans votre pays. Byzance est un univers spirituel, mais ses styles, je n’aime pas ce mot, ses espaces plastiques sont divers”. Cependant, ce voyage posait un problème à Malraux. Il lui semblait impossible d’aller en Yougoslavie à titre d’écrivain et d’y être l’hôte de son éditeur de Zagreb ou de Belgrade, au nom duquel j’étais venu lui parler de la publication en serbo-croate de la Métamorphose. “Si je n’y vais que pour ce qui m’intéresse, on risque de mal comprendre que j’évite les rencontres. Et j’ai trop perdu de temps en réceptions protocolaires.”

Lorsque j’observais que Lamartine, traversant la Serbie à son retour d’Orient, avait refusé l’invitation du prince Milos, bien qu’il ait écrit par la suite des pages inspirées sur la Serbie et sa lutte de libération, Malraux, avec une étonnante rapidité, répliqua : “Lamartine a traversé la Serbie en poète, il n’est devenu ministre que beaucoup plus tard. Moi, j’ai été ministre d’État pendant dix ans.” Il me rappela que certaines obligations liées à la fonction ministérielle ne cessent pas avec elle et il ajouta quelques mots que je n’ai pas bien saisis. Soudain, l’homme d’État émergea de l’écrivain : “De toute manière, à ce qu’il me semble, les choses ne vont pas pour le mieux dans votre pays. Vous avez beaucoup de vaines dissensions, mais le vrai danger vient des Albanais. Prenez garde ! C’est de ce côté-là que peut venir le pire. Toutes les combinaisons associant l’Albanie sont possibles. Elle est contre tout et elle est isolée, mais elle est, actuellement, plus indépendante que les Grecs et que vous. Les deux blocs comptent sur elle, mais les Albanais, qui ont besoin de tout, survivent sans rien. A quel prix ? C’est une question que le communisme orthodoxe ne se pose pas. La tyrannie de Tirana n’est pas originale, mais elle est tout de même exceptionnelle. Il me semble que l’Albanie actuelle est une absurdité concertée et bien troublante ! Son orgueil forcené dans la pauvreté ne sera pas altéré par la condition que vous faites aux Albanais de chez vous. Je suis étonné que vous autres Yougoslaves ne compreniez rien de tout cela. Savez-vous que la seule frontière ouverte en Europe est la frontière albano-yougoslave ? Vous êtes fous ! Entre deux États qui ont les plus mauvais rapports du continent, on circule comme s’il n’y avait pas de frontière. Et ne me dites pas que c’est parce que là-bas vous êtes émancipés ! Non. Votre pays poursuit une politique nationale qui se joue de l’État. Les sentiments nationaux doivent se réduire à une appartenance simple et claire. Mais vous, vous prenez au sérieux, ce qui, chez les Soviétiques — hypercentralisés — n’est que de pure forme: “l’Union des Républiques”. Vous considérez votre État, ethniquement hétérogène, comme un État plurinational. Où cela mène-t-il ? Tous les État européens sont, en gros, centralisés, sauf la Yougoslavie. Ça ne vous dit donc rien ? La citoyenneté peut se substituer à la nationalité, sans menacer un sentiment humain aussi valable que le sentiment national. J’ai beaucoup de sympathie pour votre pays : j’ai admiré la Serbie durant la Grande Guerre ; j’ai été impressionné par l’organisation et la force de votre Résistance pendant la dernière guerre ; j’ai gardé le souvenir de la Yougoslavie d’avant-guerre, bien qu’elle fût une monarchie, pour son opposition au fascisme, pour avoir refusé de s’allier à L’Axe. Au prix d’une guerre ! Votre conflit avec Staline en 1948 est historique. Mais comment pouvez-vous relever le défi de votre indépendance, si vous n’êtes pas un pays fort et uni. Toutes ces divisions à bases nationales ne me disent rien de bon. Quel pays ne connaît pas de rivalités ni d’antagonismes régionaux, fût-ce au sein d’un même peuple ? S’ils ne le sont pas déjà, vos nationalismes peuvent être manipulés, pour vous affaiblir. La minuscule Albanie les exploite déjà et, je le crains, pour le pire. Qu’en sera-t-il des grandes puissances qui se mêlent partout de tout. J’entends parler de supputations liées aux accords de Yalta : on dit que toutes ces divisions administratives et les prérogatives données aux unités territoriales seraient une façon de jouer la carte du partage à fifty-fifty. Comme si Yalta avait été un partage, et non une tromperie de Staline à l’égard des deux autres “grands”. D’ailleurs, des trois “grands” d’alors, il ne reste plus que deux aujourd’hui. Voilà. Vous comprenez maintenant qu’en allant en Yougoslavie, je ne pourrais pas m’intéresser uniquement à votre Moyen-Age et à mes livres. Je regrette de souhaiter plutôt que de croire, pouvoir faire ce voyage. Pourtant, j’aimerais voir la Métamorphose publiée dans la langue d’une femme qui a si bien compris la Voie royale. “ Malraux parlait avec plus de difficulté apparente que dans la série télévisée, la Légende du siècle, projetée à l’époque ; mais sans énervement : il attendait que les mots se frayent une voie jusqu’à sa bouche, aiguisant, du coup, l’attention de son interlocuteur. La participation de son regard à son effort d’articulation donnait plus de force à ses opinions qu’à ses arguments. Dans un entretien précédent, il avait soutenu que la Chine et la Yougoslavie étaient indépendantes des Soviétiques parce que le guide de la Grande Marche et le chef du P.C. yougoslave n’avaient pas été des hommes de la Maison grise (le siège du Komintern à Moscou). “On m’a dit que je me trompais, mais, vous savez, l’exactitude et la vérité sont parfois deux choses différentes.” — Un biographe de Malraux a écrit à propos de sa manière de parler politique : “II y a là un mélange de vues pénétrantes et d’approximations aventureuses”. De nombreux historiens de l’art partagent, à peu près, la même opinion sur son Musée imaginaire ; mais d’autres considèrent que les improvisations de Malraux, voire même ses mystifications, sont plus intéressantes que certaines œuvres rédigées avec plus de compétences et de minutie.

Quelques mois plus tard, en été 1975, Malraux téléphona au Grand Palais et demanda qu’on vînt chercher le manuscrit qu’il voulait offrir à la Bibliothèque nationale de Belgrade. J’arrivai à Verrières-le-Buisson où il habitait, le soir, après les cours, au moment où il s’apprêtait à sortir. J’avais apporté un ouvrage sur les Fresques byzantines en Yougoslavie, publié à Belgrade en cyrillique. Il apprécia la richesse et la qualité des reproductions. Il ouvrit le livre au hasard et tomba sur le portrait du roi Milutin, fondateur de Gracanica. Malraux dit, sur le champ, comme s’il pariait : “Quatorzième !” Il se sentait si sûr de lui qu’il lui paraissait normal d’avoir deviné juste. Lorsque je lui traduisis la légende, il me demanda où se trouvait Gracanica, car ce nom semblait lui dire quelque chose. Je lui montrai le lieu sur la carte jointe au livre en précisant que l’église est située au Kosovo, le Champ des Merles. Il me demanda de lui répéter le nom de la région en serbe, soudain, sursautant presque, il s’écria : “Mais c’est déjà l’Albanie… mais oui, je vous le dis et vous verrez bien”, poursuivit-il sans chercher d’explication à mon étonnement. “Vous êtes inconscients, vous avez permis à votre peuple et aux Albanais de créer un enfer. On vous a joué un mauvais tour, mais tout le mal ne vient pas de là. Vous devez regarder en face la tragédie qui s’annonce. La haine n’est pas seulement un aveuglement, elle peut aussi être un chantage. Le sens des réalités peut la refréner à condition de rester ferme et plus sûr de soi que de la répression. Je souhaite à votre pays beaucoup de bien, mais je n’en vois pas venir, car je ne vous comprends pas, je l’avoue. Une guerre d’Algérie ne profiterait à personne et il ne faut pas garder rancune aux Yougoslaves de n’avoir pas compris nos difficultés. Vous êtes dans une situation néfaste. Vous avez raison, votre Algérie n’est pas outre-mer, sur un autre continent, elle est dans votre Orléanais. Si le Kosovo n’était que le pays de votre histoire, ce ne serait pas l’essentiel, mais il est au cœur de votre culture, et la culture, puisque c’est le bien le plus précieux que l’on possède, n’appartient jamais au passé. Je pressens plus que je ne comprends l’ensemble de la question. En plus de la détermination, il faut avoir le courage d’aborder toutes les possibilités de solutions raisonnables, ce qui ne veut pas dire des solutions molles. C’est absurde, j’ai l’air de vous donner des conseils, alors que je ne fais que parler sincèrement, en ami…”

En raison de ses difficultés d’élocution, Malraux articulait ses phrases mot à mot, comme s’il dictait ses monologues. Lorsque je notais ces rencontres, il m’était plus aisé de transcrire ses paroles, qu’il me semble encore entendre, que de les interpréter.

Après m’avoir remis le manuscrit, Malraux s’avisa qu’il n’avait pas rédigé la lettre de donation. Il me promit de l’envoyer. Elle parvint à Belgrade, quelques jours plus tard.

Monsieur l’Administrateur
de la Bibliothèque Nationale
de Serbie à Belgrade

le 29 Juin 1975

« Monsieur l’Administrateur,

Pour répondre à l’appel du comité de liaison créé en Sorbonne, j’ai remis à Monsieur Zivorad Stojkovic, le manuscrit de La Tête d’Obsidienne, qui doit vous être déjà parvenu.

Je voudrais en quelques mots vous donner les raisons de ce don. Tandis qu’aux heures les plus sombres de la dernière guerre, après Varsovie, Rotterdam et Dunkerque, des nations encore épargnées remettaient aux puissances du Pacte à trois leur destin et leur territoire, Belgrade, un matin du printemps 1941, s’est soulevée. Avec tout son peuple, elle choisissait la liberté alors que le continent tout entier s’était soumis. Les représailles qui suivirent furent à la mesure de la rage que son insoumission avait suscitée. Dès les premières heures du bombardement de la ville, commencé sans déclaration de guerre, des dizaines de milliers de vies humaines étaient anéanties et, avec elles, la Bibliothèque, institution fondamentale de toute culture nationale.

C’est en mémoire de ces événements que j’ai décidé de confier mon manuscrit à la Bibliothèque nationale de Serbie, aujourd’hui reconstruite. Je vois dans le destin de votre Bibliothèque le destin d’un peuple pour qui culture et liberté ne font qu’un. La dignité humaine, qui a toujours coûté cher à votre pays, inspire encore son indépendance.

Je vous prie de croire, Monsieur l’Administrateur, à tous les vœux que je forme pour celle-ci, pour le développement de la Bibliothèque, et pour vous même,
André Malraux »

Au cours de son Assemblée annuelle qui eut lieu le 27 mars 1988 à Belgrade, l’Association des écrivains de Serbie adopta à l’unanimité, entre autres, la décision suivante :

“L’Assemblée des écrivains de Serbie adressera une pétition aux organes juridiques compétents et à l’opinion publique yougoslaves les invitant à réclamer la mise en liberté de tous les détenus coupables de ce qu’on appelle “délit d’opinion” sur le territoire du pays tout entier et, en particulier, de ceux du Kosovo, qui sont les plus nombreux en Yougoslavie et dont la majorité est constituée par des jeunes et des mineurs. ”

Ce sont les entretiens annoncés entre la Société des écrivains du Kosovo et l’Association des écrivains de Serbie qui ont motivé cette pétition. La mise en liberté de ceux qui ne sont
“coupables” que d’exprimer une opinion différente, fût-elle erronée, créerait des conditions préliminaires considérablement plus favorables à des entretiens ouverts, réfléchis et tolérants, les seuls qu’il soit prudent de mener aujourd’hui, dans cet instant plus que grave.

La rencontre des écrivains albanais du Kosovo avec leurs confrères serbes fut organisée à Belgrade fin avril 1988 : les différences y prédominèrent et cela pas seulement en matière d’opinions. Des discours qui n’étaient au fond que des monologues rendirent impossible tout échange et confirmèrent que, sur les bancs des accusés et dans les prisons du Kosovo et de la Metohija se trouvent de nombreux jeunes Albanais à la place des véritables ennemis. Ils s’imaginent lutter pour une libération, alors qu’ils achèvent l’élimination de compatriotes d’une autre ethnie. Les peines sévères qui leur sont infligées retombent sur leurs victimes : des Serbes qui, chaque jour, reçoivent au Kosovo “le coup de grâce”.

Il est de plus en plus tard pour espérer que les défenseurs d’une foi qu’on leur a inculquée fassent preuve d’un autre courage, celui d’affronter la vérité de leur haine dans toutes ses significations, jusque dans ses intentions.

La rencontre des écrivains serbes et albanais à Belgrade n’a pas apporté de réponse à la question de savoir si l’on verra se réaliser le défi que le jeune Kurtesi avait jeté à la face du tribunal et qui est cité au début de cet exposé. Mais, des deux côtés, les écrivains ne peuvent pas nier que dans les régions centrales des Balkans, dans le sud de la République de Serbie, ne soit déclenchée une “Troisième guerre balkanique pour la création d’un second Etat albanais en Europe”. La poursuite des entretiens prévue pour la mi-mai(l) de cette même année, est peut-être le seul résultat favorable de cette première rencontre. En effet, la franchise en matière de divergences, fussent-elles diamétralement opposées, peut s’avérer plus fructueuse que les efforts pour les passer sous silence. Les écrivains albanais et serbes ont au moins éclairé les vrais problèmes de leurs nations, et aplani en même temps les voies menant à la compréhension mutuelle qui ne sera pas facile à atteindre. Une première tentative a été faite et son échec est plutôt un défi qu’une perspective décourageante.

(1) Sur proposition des écrivains albanais, la rencontre avait été fixée au 23 mai 1988 à Pristina. Les Belgradois acceptèrent cette invitation, mais leurs hôtes la retirèrent par la suite, si bien que la poursuite des entretiens n’a pas eu lieu.

Le récit des deux rencontres avec A. Malraux a paru dans Revue des Etudes slaves, fascicule 1, Paris 1984.

Zivorad Stojkovic, “Si le Kosovo est au coeur de la culture serbe. Deux rencontres avec André Malraux”, L’aventure humaine, hivers, n° 10, 1989, pp. 50-52.

 

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Il y a un siècle, au Congo...

25 Janvier 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

"La Traite des Noirs ayant été abolie, et les esclaves émancipés, le moyen le plus facile d'exploiter le travail des nègres était d'occuper les régions où ils vivaient ; or il se trouva qu'en outre, ces pays contenaient diverses matières premières précieuses. La cupidité ne fut qu'un des mobiles, le plus important d'ailleurs, de l'impérialisme africain ; mais il y eut un cas, celui de l'Etat "libre du Congo, où il semble avoir été le seul.(...) Les autorités ordonnaient à chaque village de récolter et apporter une certaine quantité de caoutchouc, autant que les indigènes pouvaient récolter et apporter, en négligeant tout travail pour leur propre subsistance. S'ils n'apportaient pas la quantité requise, on emmenait leurs femmes comme otages dans les habitations ou harems des employés du gouvernement. Si cette méthode échouait, on envoyait des troupes d'indigènes, dont beaucoup étaient cannibales, dans le village, pour répandre la terreur, en tuant quelques hommes s'il le fallait ; mais afin d'empêcher le gaspillage des cartouches, ils devaient ramener une main droite pour toute cartouche employée. S'ils visaient mal, ou employaient la cartouche pour du gros gibier, ils coupaient la main de personnes vivantes, pour arriver au chiffre nécessaire. La conséquence fut que, d'après l'estimation de Sir H. H. Johnston, confirmé par les autres sources impartiales, en quinze ans la population indigène fut réduite d'environ 20 millions à 9 millions à peine. Il est vrai que la maladie du sommeil contribua un peu à cette diminution ; mais la propagation de cette maladie fut fort accélérée par la façon dont le roi Léopold transportait les otages d'un bout à l'autre de la colonie.

On se donna énormément de peine pour garder secret le meurtre systématique, dont usait le royal capitaliste pour obtenir des bénéfices."


Bertand Russell, Histoire des idées au XIX ème siècle, Gallimard, Paris, 6 ème édition 1951 p. 347-350

N'oublions pas que le pillage des ressources du Congo au profit du système de consommation occidental continue de nos jours. La guerre encouragée par les Etats-Unis dans l'Est de ce pays depuis 1998 a fait plus de 4 millions de morts. Chiffre qui - comme les 1 millions de morts en Irak depuis 2003 - laisse de marbre les bonnes âmes prêtes à toutes les croisades contre les ennemis de l'Occident (au Darfour ou ailleurs).


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envoyé par caidland
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A propos de Jacques Duclos

22 Septembre 2007 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je lisais cet été dans la bibliothèque d'un ancien employé de la Mobil de Notre-Dame-de-Gravenchon (une raffinerie de la région hâvraise qui était un fief de la CGT et du PCF à la grande époque), les mémoires de Jacques Duclos. N'étant moi-même pas communiste (ni même marxiste, bien que je me considère comme marxien) je ne me sens pas une immense proximité à l'égard de ce personnage. Mais son histoire (comme celle du PC et de tous les mouvements qui ont lutté pour l'émancipation des dominés) fait partie d'un héritage que la gauche aujourd'hui doit faire vivre.  Duclos-Chambre.jpg

Il y a dans les mémoires de Duclos quelque chose d'un peu trop scolaire et littéraire, qui parfois fait manquer la "chair" de son vécu. Quand il parle d'un combat ou de la mort d'un ami, il emploie souvent des termes lyriques, un peu trop stéréotypés, qui sclérosent le récit.  Mais cela ne lui est pas propre. La majorité des lettrés écrivaient de la sorte en ce temps là, et l'on peut se demander aussi s'ils ne ressentaient pas aussi les chose de cette manière (précisément parce que l'école leur avait enseigner à "fondre" leurs émotions dans cette forme rigidifiée, ce qui peut-être contribua à rendre cette génération, moins émotive, plus dure, moins hystérique que la nôtre, mais je laisse ce débat de côté).

Mais il y a aussi une foule d'annotations qui aident à comprendre comment ce petit homme, fils d'un aubergiste de Bigorre, devint le numéro 2 du PC, sénateur de la République, et un des cadres les plus en vue de la III ème Internationale. A travers son récit rétrospectif, on voit fonctionner la machine à promouvoir les ouvriers méritants et combattifs que furent la SFIO puis le PCF, et comment un jeune homme issu d'un monde assez apolitique (à peine travaillé par le radical-socialisme) s'initie à la lutte des classes et à la vision marxiste du monde.

Je dois dire que cette histoire me touche, parce que Duclos avait seulement six ans de plus que mon grand-père maternel, qu'il est né seulement à 30 km du lieu de naissance de mon aïeul, dans un village où l'on parlait le même dialecte (où l'on entonnait les mêmes chants montagnards), et qu'il fut, comme lui, ouvrier boulanger. Sauf que mon grand père lui, resta ouvrier toute sa vie, et apolitique, et bloqué dans sa petite vie béarnaise (et ses drames familiaux). Les différences d'itinéraire entre les deux, tiennent à des différences de capacités intellectuelles, et de courage, sûrement, mais aussi à des nuances sociologiques. Les parents de mon aïeul, à la différence de ceux de Duclos, n'avaient point d'ami à Toulouse ou à Bordeaux susceptibles de l'initier au plaisir de lire des livres. Ce genre de détail est d'une importance cruciale dans les premières années de l'existence. Ils tracent la ligne entre ceux qui resteront prolétaires toute leur vie et ceux qui ont des chances d'en sortir.

Le récit de Duclos, comme les roman d'Aragon de la même période, rappelle tout ce qu'il y eut de fort, de dangereux même dans les combats sociaux, anti-colonialistes, et anti-fascistes des années 1920-1930.

Ce sont des souvenirs qu'il faut garder en tête, et dont il faut se nourrir. Et non point les transformer en clichés consommables par n'importe qui comme le fait Sarkozy par exemple avec la mémoire de Guy Môquet. Quelles que fussent les erreurs commises par ces hommes courageux, venus des couches les moins estimées de la société et dévoués au bien commun de l'humanité, il faut savoir leur rendre hommage et tirer le meilleur parti de ce qu'ils ont fait.

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Illustration extraite de http://edechambost.ifrance.com/Duclos-travail.htm "Jacques Duclos dicte son courrier à Gilberte"

Voir aussi la vidéo d'une interview de Duclos sur http://www.dailymotion.com/video/x18dw5_jacques-duclos-presidentielles-1969_politics
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Le Voyage au Congo de Gide

7 Août 2007 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je lisais la semaine dernière le Voyage au Congo d'André Gide. Ce texte confirme ce qu'écrit Hannah Arendt dans le premier tome des livres qu'elle a consacrés au "totalitarisme" (un concept que je désapprouve) : que les colonies furent le premier laboratoire de la barbarie européenne (qui allait ensuite se déchaîner sous le nazisme). Une barbarie qui d'ailleurs n'était pas planifiée par l'Etat, mais résultait le plus souvent de la faiblesse des Etats, qui devaient laisser s'exprimer le sadisme des intérêts privés.

Les remarques de Gide sur la violence des exploitants de caoutchouc dans l'Afrique équatoriale française rappelle ce que l'on sait par ailleurs de l'horreur qui régna dans les plantations de caoutchouc du Congo belge, où les pires sévices punissaient les hommes accusés de sous-productivité ou d'insoumission. Ses analyses sur l'exploitation des porteurs, la désorganisation de la production et du commerce par les colonisateurs, au Gabon, en Afrique centrale méritent le détour. Car tout cela a laissé des traces très profondes (encores aggravées aujourd'hui par le système capitaliste mondial : sait-on que l'Afrique aujourd'hui à cause du mécanisme de la dette exporte plus de capitaux vers le pays du Nord qu'elle n'en reçoit ?).

Il est incroyable de voir avec quelle incurie on a pillé l'Afrique pendant plusieurs générations. Il faut relire les rares consciences européennes qui ont osé écrire contre ça : André Gide, Octave Mirbeau. Tout comme il faut relire les anotations de Victor Hugo dans Choses Vues à propos des massacres d'indigènes en Algérie dans les années 1850.

On revient de très très loin. Et il faudra hélas encore probablement une ou deux générations avant que les peuples du nord à la fois regardent ce passé criminel en face (sans chercher à le banaliser ou à s'en disculper), et soient capables de se penser comme égaux (non pas supérieurs) aux peuples du Sud.

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