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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #icd tag

Mon article dans "L'Arme et la Paix"

10 Janvier 2021 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Actualité de mes publications, #ICD, #George Soros, #Bill Gates, #coronavirus-vaccination-big pharma, #Colonialisme-impérialisme, #Débats chez les "résistants", #Billets divers de Delorca

J'y parle de la nécessité d'une politique étrangère "citoyenne" contre l'Etat profond et les grandes banques, en évoquant au passage Soros, le Covid, Julian Assange et quelques autres sujets sensibles - Voir "L'Arme et la Paix" n°42 (décembre 2020), revue de l'association Initiative Citoyenneté Défense en version gratuite ci-dessous (et sur Calameo), p. 2 à 5. Si  vous voulez le PDF pour le diffuser autour de vous, n'hésitez pas à me le demander dans la rubrique "contact".

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Interview-tour d'horizon fin 2018 de F. Delorca pour "L'Arme et la Paix"

28 Décembre 2018 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #ICD, #Le monde autour de nous, #Colonialisme-impérialisme, #Les régimes populistes

Voici l'interview en forme de tour d'horizon de l'actualité internationale que j'ai accordée le 12 novembre 2018 pour le prochain numéro de la revue L'Arme et la Paix de l'association Initiatives Citoyenneté Défense. Je vous renvoie aussi à mes précédentes interviews de 2011, 2013, 2016 ici.

  • Quels éléments vous paraissent les plus marquants concernant l’actualité internationale des derniers mois ?
  • Concernant l’actualité mondiale, il semble qu’il faille toujours commencer par le Proche-Orient qui, bien que le pétrole n’ait plus l’importance stratégique d’autrefois, reste une zone géostratégique fondamentale pour le contrôle de l’Asie, et le nœud d’enjeux symboliques qui comptent pour beaucoup de gens de confession monothéiste dans les pays moins sécularisés que la France. On a l’impression que l’équilibre stratégique dans cette région est plus que jamais marqué par le paradoxe et la précarité. La suite de l'interview est ICI
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Interview de F. Delorca pour la revue l'Arme et la Paix

12 Novembre 2018 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #ICD, #Le monde autour de nous, #Colonialisme-impérialisme

Voici l'interview en forme de tour d'horizon de l'actualité internationale que j'ai accordée le 12 novembre 2018 à la revue L'Arme et la Paix de l'association Initiatives Citoyenneté Défense. Je vous renvoie aussi à mes précédentes interviews de 2011, 2013, 2016 ici.

  • Quels éléments vous paraissent les plus marquants concernant l’actualité internationale des derniers mois ?
  • Concernant l’actualité mondiale, il semble qu’il faille toujours commencer par le Proche-Orient qui, bien que le pétrole n’ait plus l’importance stratégique d’autrefois, reste une zone géostratégique fondamentale pour le contrôle de l’Asie, et le nœud d’enjeux symboliques qui comptent pour beaucoup de gens de confession monothéiste dans les pays moins sécularisés que la France. On a l’impression que l’équilibre stratégique dans cette région est plus que jamais marqué par le paradoxe et la précarité. La résistance palestinienne face à l’occupation israélienne n’obtient pas de résultats tangibles face au gouvernement Netanyahou renforcé par le soutien de Trump, mais l’autre grande force armée de résistance, le Hezbollah au Liban, sort renforcé militairement par la guerre de Syrie et politiquement par le résultat des élections législatives. Le gouvernement syrien a reconquis son pays, mais sur Idleb il est tributaire de la bonne volonté d’Erdogan, et sur les territoires à l’Est de l’Euphrate d’un hypothétique retrait américain qui n’est pas à l’ordre du jour, tandis qu’on ne voit toujours comment peut émerger un pluralisme politique dans ce pays maintenant exsangue surtout occupé comme l’Irak à panser ses plaies. Le jeune prince Ben Salman d’Arabie saoudite après avoir joué les matamore au Yémen et contre le Qatar pourrait bien être sur le point de connaître le même sort que le Cheikh Hamad bin Khalifa al-Thani victime d’une révolution de palais à Doha en 2013, ce qui plongerait encore plus profondément la gérontocratie saoudienne dans une impasse. Autrement dit, tout est précaire : il n’y a jamais d’assurance que les gagnants d’aujourd’hui le seront aussi hier, tout semblant relever dans cette région du coup de poker permanent, au milieu du chaos considérable qu’a causé les destructions des villes en Syrie et en Irak et le déplacement massif des populations.

 

  • Comment analysez-vous le jeu de la Russie dans cette zone ?

 

  • Elle a été indubitablement plus efficace pour écraser l’Etat islamique que les Occidentaux. Au point qu’on peut se demander si ces derniers voulaient vraiment en finir avec ce groupe. On touche là à d’épineuses questions qui ont été déjà soulevées à l’occasion des attentats du 11 septembre 2001, mais aussi des attentats de Manchester, ou du Bataclan compte tenu de ce qu’on a appris des carences dans la prévention et dans la gestion de ces crises : certains secteurs du dispositif militaire et policier occidental, notamment dans les services secrets, n’ont-ils pas intérêt à « laisser faire » voire à commanditer les attaques des barbares. En tout cas, en Syrie le cœur du problème était la politique fabiusienne et celle d’Obama qui livrait à Al Qaida des armes en grande quantité en feignant de voir en eux de « bons islamistes », tout en sachant que leurs armes étaient ensuite exfiltrés vers Daech. Une politique moins candide que cynique en réalité, la preuve en est qu’elle se poursuit encore aujourd’hui quoi qu’à une moindre échelle, dans la zone kurde : début novembre 2018 le journal turc Yeni Shafak accusait les Américains, avec des éléments précis à l’appui, de continuer d’armer clandestinement Daech. Dans une logique d’ordo ab chaos, les Occidentaux gardent un intérêt à entretenir l’existence de l’Etat islamique ici ou là, en Syrie comme en Irak, comme une épine dans le pied, manipulable à loisir, contre les pouvoirs en place, y compris d’ailleurs contre le gouvernement kurde syrien protégé par l’US Army. Les Russes qui affrontaient un risque plus vital de voir les terroristes déstabiliser le Caucase et l’Asie centrale ont été plus cohérents en jouant la carte du gouvernement légal, celui de Bachar elAssad qui jouissait encore d’un large soutien dans son pays, et celle de la collaboration (mesurée) avec l’Iran, sans compromission avec aucun des groupes islamistes takfiristes de la région. Leur avantage militaire et diplomatique a été évidemment renforcé quand le président turc Erdogan a basculé dans leur camp, ce qui leur a permis d’imposer une pacification en douceur du district d’Idleb. La folie du régime saoudien qui boycotte le Qatar pourrait d’ailleurs leur faire obtenir la même alliance avec Doha.

 

  • Y a-t-il un risque que les Occidentaux renouvellent leur opération de bombardement comme le 14 avril 2018 ?

 

  • C’est une option que les foudres de guerre irresponsables (notamment dans nos grands médias), ne cessent d’agiter à des fins de propagande. L’intoxication périodique de l’opinion publique à propos de la purement légendaire utilisation d’armes chimiques par le régime d’Assad va dans ce sens. Mais la réalité sur le terrain ne se prêtre plus du tout à ce genre d’opération. En avril dernier, l’opération militaire de Trump était surtout destinée à rassurer le parti des médias et des banques favorable à la guerre, sur le thème « mais oui les EtatsUnis existent et agissent ». Mais en coulisse les Etats-Unis ont prévenu en avance les Russes et négocié avec eux ce qui pouvait être bombardé et ce qui ne le pouvait pas, en échange de la préservation des vies des soldats américains stationnés au Kurdistan syrien. L’opération fut théâtrale et ne fit que peu de dégâts. D’autant que la plupart des missiles ont été interceptés par la DCA syrienne, ce qui coûte cher au contribuable américain. La France macronienne dans son rôle de caniche, digne du mandat précédent de François Hollande, s’est discréditée moralement en attaquant (une fois de plus) un pays souverain sans mandat de l’ONU mais aussi matériellement puisque, semble-t-il, il y a eu beaucoup d’avaries techniques… L’alternative à l’ingérence occidentale a semblé être l’intervention aérienne israélienne. Il y en a eu plusieurs sous le prétexte, apparemment fallacieux de liquider des installations iraniennes ou du Hezbollah (Damas a affirmé que ce sont ses casernes qui ont été ciblées), mais ils se sont tiré une sacrée balle dans le pied en plaçant, en septembre dernier, leur chasseur bombardier derrière un avion de transport de troupes russe pour se protéger d’un missile de la DCA syrienne. Tel Aviv n’avait pas eu l’intelligence qu’avait Washington de prévenir Moscou suffisamment en avance avant de frapper. Le résultat est que Moscou peut désormais livrer avec bonne conscience des missiles sophistiqués S-300 à Damas, ce que la Russie n’avait pu assumer jusque là à cause des risques vitaux  pour les intérêts d’Israël. Au passage tout cela fait une extraordinaire publicité pour les armes russes. L’Inde, l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Qatar se précipitent pour acheter des S400  à Moscou. Cet arme comme le nouveau missile hypersonique russe intercontinental Avangard que les Américains avouent être incapables d’intercepter sont en train de modifier sérieusement la donne stratégique planétaire.

 

  • En revanche il n’y a pas de S300 ou S-400 pour le Yémen…

 

- Non. On est frappé de voir avec quelle impunité le monde laisse la coalition saoudienne affamer et détruire sous ses bombes la partie Nord du pays autour de la capitale contrôlée par les Houthis. C’est une indifférence orchestrée, comme on l’a vu quand, en mars dernier, quand les sénateurs américain, 5 républicains, 37 démocrates et 2 indépendants, ont été traités de pro-iraniens ce qui les a empêchés d’emporter la majorité. Le rôle de l’American Israel Public Affairs Committee fut gros comme un éléphant dans un couloir dans cette campagne en faveur des atrocités saoudiennes, et c’est le même lobby qui dans nos médias fait passer cette guerre juste pour une malheureuse « tuerie » entre factions. C’est un des thèmes sur lesquels les citoyens français devraient se mobiliser plus et décrire à leurs députés car Macron est en première ligne pour fournir des armes aux agresseurs saoudiens et émiratis. L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul a fait reculer l’Allemagne et le Canada dans leur soutien à Riyad mais pas notre président. La guerre du Yémen s’insère dans le cadre d’une confrontation générale avec l’Iran, mais c’est une confrontation complètement absurde que les Américains ne peuvent même pas assumer jusqu’au bout : en Irak ils ont besoin de l’Iran qui y est en position de force. Et, récemment, on a vu que Donald Trump a dû lever la menace de sanctions contre certain pays qui achètent du pétrole à Téhéran : la Chine, l’Inde, l’Italie et la Grèce. Sans doute pour éviter une flambée des prix du pétrole. On arrive ainsi au paradoxe que les alliés des Etats-Unis pourront encourir des sanctions dont d’autres pays seront exemptés. On attend toujours de voir le président Macron « sauver » l’accord nucléaire signé par Obama avec Téhéran comme il l’avait promis, ou défendre les intérêts de Total, Renault, PSA etc en Iran…

 

  • La politique de sanction contre l’Iran ne ressemble-t-elle pas à celle contre la Russie ?

 

  • Oui, à ceci près qu’elle est visiblement destinée à plaire à Israël et uniquement à cela. On a le sentiment que Trump, pour réussir la politique économique qui est sa priorité, doit faire de la surenchère proNetanyahou à l’extérieur et ne peut  pas imposer le pragmatisme dont il voudrait faire preuve à l’égard de Poutine, même si à mon sens il a beaucoup contribué à adoucir la rhétorique guerrière dans les rapports avec Moscou. Trump est beaucoup plus malin que les médias ne veulent le faire croire. Il l’a montré à l’égard de la Corée du Nord en sachant aboutir à un processus de négociations après une montée aux extrêmes en 2017 (même si tout est loin d’être règlé dans cette affaire où on peut se demander qui va tromper l’autre en premier, sauf si, comme certains le laissent entendre Kim Jong Un dans cette affaire est employé par Trump pour liquider certains trafics de la CIA, et dans ce cas tout dépendra de l’issue de combats contre certaines mafias). La surenchère verbale avant l’apaisement est sa méthode ; il l’avait déjà annoncé pendant la campagne électorale ; et la stratégie de la tension à l’égard de la Chine relève sans doute de la même tactique. A l’égard de la Russie, le fauteur de tensions est moins Trump que les clients locaux des Etats-Unis. Il y a toutes sortes de potentats locaux, proches de l’Establishment démocrate, du financier Soros (le père des révolutions de couleur en Yougoslavie et dans l’ex URSS), des banquiers de Wallstreet, qui ont un intérêt à entretenir le bras de fer avec Poutine. Djukanovic au Monténégro a demandé le rattachement de son pays à l’OTAN visiblement sans que cela enchante Trump car cela coûtera plus aux Etats-Unis que ça ne leur rapportera, et le nouveau gouvernement de Macédoine prend le même chemin. La présidente de Croatie qui est une amie des Clinton ne manque jamais une occasion d’humilier la Serbie. Et il est probable que le régime nationaliste de Porochenko en Ukraine (encore un grand ami des Clinton)  ait été le 31 août dernier, derrière l’assassinat du président de la République populaire autoproclamée de Donetsk Alexandre Zakhartchenko, un acte visiblement destiné à raviver la guerre dans le Donbass. Notez que le président Macron (il faut bien que l’on parle de lui puisque nous sommes en France), a toujours l’art de récompenser ces criminels ou complices de crimes de guerre. En octobre il a fait nommer la ministre des affaires étrangères rwandaise  Louise Mushikiwabo comme secrétaire générale de l'Organisation internationale de la francophonie. Une américano-rwandaise qui travaille pour le régime du dictateur suppôt des Clinton, Paul Kagame qui a interdit l’usage du français dans les écoles de son pays, semé la guerre civile au Congo, et qui crache sur notre République dans chacun de ses discours. Aux cérémonies du centenaire du 11 novembre 1918, l’ex-leader de l’UCK kosovare était aux premières loges sur les Champs Elysée juste derrière Vladimir Poutine, alors que le président de la Serbie, pays allié dont le drapeau flottait sur la Maison blanche il y a cent ans et qui a perdu plus d’un quart de sa population dans le conflit était relégué loin derrière.

 

  • Pour revenir à la Russie, que faut-il penser du récent retrait des Etats-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire signé en 1987 entre Gorbatchev et Reagan ?

 

  •  Le retrait des Etats-Unis de l’accord nucléaire ne paraît pas être un phénomène très significatif. Comme beaucoup l’ont remarqué, Washington avait déjà menacé de le faire en 2014 après avoir accusé la Russie de l’avoir violé, et il y avait aussi le problème de la Chine qui pouvait fabriquer ce genre de missile puisqu’elle n’était pas partie à ce traité. De toute façon le ver était dans le fruit avec la création du bouclier anti-missile en Europe de l’Est installé par Obama, dans lequel les vecteurs défensifs pouvaient être facilement transformés en armes offensives de moyenne portée. Sur ce point comme sur d’autres Trump ne fait qu’agir dans la lignée de logiques anciennes pour donner des gages aux faucons de l’Establishment américain. Il a besoin de cela pour qu’on le laisse gouverner par ailleurs sur ses programmes économiques et sociétaux : songez à la polarisation entretenue par les démocrates – avec les subsides de riches donnateurs – autour de la désignation du juge Kavanaugh à la Cour suprême, ou des « caravanes frontalières » amenées par le lobby de l’Open society de Soros au Mexique à huit jours des élections de mi-mandat, sans oublier, bien sûr, l’incitation permanente à la révocation du président sous prétexte visiblement bidon d’une soi-disant ingérence russe en 2016. Le 1er novembre dernier  une cinquantaine de très grandes multinationales, dont Apple, Google, Microsoft, Amazon, Facebook, ont écrit à Trump pour protester contre sa politique à l’égard des « transgenre » (transsexuels), ce qui eut été impensable il y a 15 ans quand le Big business se voulait apolitique pour ne pas perdre de clients. Trump doit affronter des pouvoirs très puissants face à lui qui veulent sa peau à longueur de semaines.

 

Ce qui m’inquiète plus c’est justement le pouvoir persistant de cet « Etat profond », du noyau de l’Empire américain, lié aux multinationales, qui se manifeste dans le fait que non seulement Donald Trump n’a pas pu liquider les bases militaires de son pays aux quatre coins du monde, comme il en avait plus ou moins l’intention (notamment quand il a menacé de retirer son armée du Japon) – des bases qui lui coûtent maintenant bien trop cher –, mais aussi dans le fait que les actions meurtrières des USA, notamment en Afrique et au Proche-orient, n’ont jamais été aussi nombreuses depuis 10 ans : loin des regards, les attaques de drones ont augmenté sous Trump en Somalie et au  Sud du Yémen, et les bombardements en Afghanistan battent des records avec son lot de victimes collatérales impossibles à chiffrer. Très inquiétante aussi est cette course à l’armement américaine totalement folle qui enrichit les capitalistes mais constitue une aberration économique complète au vu des inégalités entre pays riches et pauvres. On a vu en début d’année, au terme d’une incroyable surenchère entre la présidence et le congrès, le budget militaire américain atteindre les 700 milliards de dollars (autant que les 7 autres plus grands dépensiers réunis). Il entraîne dans ce sillage la Russie, la Chine, l’Inde, mais aussi la France et le Royaume Uni obligés d’augmenter leurs dépenses pour « rester dans la course ». On sent qu’il y a des enjeux nouveaux dans ce militarisme forcené. La conquête de l’espace (des compagnies américaines veulent contourner le traité de l’espace de 1967 pour exploiter les minerais des astéroïdes et de la Lune), la conquête de l’Arctique débarrassé de ses glaces à la faveur du réchauffement climatique, sans compter toutes les expérimentations scientifiques et le conditionnement psychologique qui vont avec, et qui profitent aux multinationales, lesquels capitalisent sur notre abrutissement collectif, nos peurs, notre enfermement dans des univers virtuels qui est le corollaire de la stratégie de la peur. Il y a bien peu de chances que cette course à la dépense sous la houlette des généraux et des banquiers ait pour but le bien-être et l’épanouissement des peuples.

 

- Que penser des pays européens ?

 

- Paradoxalement un des hommes les plus fiables du « Deep State » américain en ce moment, c'est-à-dire de la structure économique et militaire qui veut garder un contrôle impérial sur le monde, c’est Emmanuel Macron. Voyez quel soutien tous les grands médias planétaires lui accordent en permanence. Les 25 et 26 septembre derniers à New York il a reçu des mains du Secrétaire général des Nations unies Erik Solheim le titre de « champion de la Terre », puis il est allé se pavaner à la cérémonie des Goalkeepers de Bill Gates (tout cela est lié, Erik Solheim ex ministre écologiste a fait son chemin à l’international en travaillant pour un think tank libéral largement co-financé par la Fondation Bill Gates). Macron est le partenaire idéal des banquiers de Wallstreet pour la mise en œuvre de la « gouvernance mondiale » chère à Jacques Attali, pas seulement sur le volet écologique. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si le groupe de Bilderberg l’avait coopté en 2014 quand il n’était que secrétaire général adjoint de François Hollande. Si aujourd’hui il défend une Europe militaire de défense, c’est parce qu’il a peur que Trump ne finisse par casser l’OTAN en provoquant paradoxalement une sorte de sécession des Etats-Unis à l’égard de l’empire qu’eux-mêmes ont fondé, un peu comme, en 1992, la Russie avait fait sécession de l’URSS dont elle était alors que l’Asie centrale lui serait bien volontiers restée fidèle… Mais Trump a raison d’ironiser sur le fait qu’il est peu probable que la France ou l’Allemagne investissent sérieusement dans une politique militaire vu l’état de leurs finances et leurs divergences politiques. Un système militaire comme celui des Etats-Unis qui s’est construit pendant la seconde guerre mondiale ne peut pas sortir ex nihilo du sol européen dans un contexte de paix.

 

- Vous parliez de la caravane des migrants hondurienne, que faut-il penser de l’évolution de l’Amérique latine ?

 

- C’est un continent malade des inégalités et  de la violence, où la gauche est clairement en recul, malgré la petite victoire d’Andrés Manuel López Obrador à la présidentielle mexicaine, un homme de gauche, mais allié à des évangéliques de droite, dans un pays livré à la guerre des gangs…  On dit souvent que si les Etats-unis eu Bernie Sanders comme candidat à la présidence (d’ailleurs ils ont élu trois députées de sa mouvance, ouvertement socialistes, à leur chambre basse en novembre), Trump n’aurait pas été élu mais au Brésil ils on eu Lula et maintenant… ils ont Jair Bolsonaro, un souverainiste néo-libéral adepte des méthodes répressives musclées (son point commun avec Duterte, aux Philippines, à l’autre bout du Pacifique). On a souligné que Bolsanaro doit son élection non seulement au sentiment d’insécurité, mais aussi à la progression des cultes évangéliques chez les plus pauvres. Le vote évangélique fut aussi déterminant aux Etats-Unis en 2016 en faveur du candidat républicain. Cela marque un échec de la gauche latino-américaine à assumer certaines valeurs traditionnelles qui sont des valeurs refuge pour les plus défavorisés.

 

Quand le vénézuélien Maduro défend un christianisme « hindouiste » (lui-même est ou a été membre de la secte du gourou indien Saï Baba) et demande à la constituante de débattre du mariage homosexuel, tout comme les FARC colombiennes avant leur retour dans le jeu politique ont défendu les droits des LGBTE, ces militants révolutionnaires ne sont pas en phase avec le besoin de sécurité des plus pauvres, qui passe aussi par la défense des structures familiales alors que les Etats ont été très affaiblis par le consensus de Washington.

 

Il en va de même d’ailleurs quand le président uruguayen ancien marxiste Pepe Mujica après avoir dépénalisé l’avortement, légalisait en 2013 le commerce de la Marijuana en partenariat avec le financier George Soros (qu’il a rencontré en compagnie du patron de l’empire Rockefeller) en ouvrant le marché de son pays à la marijuana transgénique de Monsanto dont Soros est le principal actionnaire. Au même moment, d’ailleurs, le gouvernement uruguayen donnait des garanties aux investisseurs étrangers et entrait dans un bras de fer avec l’Argentine de Cristina Kirchner pour se rapprocher des démocrates américains, signant la fin de la politique d’intégration du continent sud-américain. Le successeur Tabaré Vázquez a suivi la ligne de Mujica, c’est-à-dire un programme libéral-libertaire sur le plan des mœurs, très compatible avec les intérêts financiers internationaux, et qui coupe la gauche de sa base populaire ensuite récupérée par des groupes religieux de droite.

 

En Europe le parti communiste tchèque me paraît plus avisé de s’être rallié au millionnaire centriste anti-européiste Andrej Babis qui a au moins le mérite d’entraver l’idéal libre-échangiste de Wall Street, tout comme, au Royaume Uni, Jeremy Corbyn quand il soutient la ligne du Brexit malgré toutes les immondices que la grande presse balance sur son compte sur le thème de l’antisémitisme.

 

Cuba a bien réussi le passage de témoin à  Miguel Diaz-Canel, et la Bolivie, ainsi que le Nicaragua (malgré une quasi-insurrection de l’extrême droite sur la réforme des pensions) résistent bien, mais l’Equateur a basculé dans le camp américain ce qui pourrait coûter la vie à Julian Assange, et le péronisme de gauche soumis à une forte pression judiciaire paraît peu à même de reprendre la main en Argentine malgré la crise économique qui secoue le pays. Il semble que, dans cette partie du globe, le capitalisme pourra de nouveau avoir les coudées franches.

 

  • Qu’en est-il de l’Afrique ?

 

  • On a eu un sentiment de pacification relative cette année, même si la bande sahélienne reste soumise aux attaques djihadistes. La réconciliation entre l’Erythrée et l’Ethiopie (deux pays aussi peu démocratique l’un que l’autre) mais aussi l’accord de paix au Soudan dans la guerre la plus meurtrière des années 2010 sont deux bonnes nouvelles. Le Zimbabwe, et l’Angola dont l’existence même comme Etats indépendant était très liée à la figure tutélaire d’un seul homme ont su, cette année, se doter d’un nouveau « leadership » comme disent les commentateurs à la mode, sans verser dans la guerre civile, et, à côté de la grande pauvreté persistante il y a des progrès ponctuels grâce à des innovations technologiques : recours à l’énergie solaire, téléphone portable etc. Ca c’est pour le côté positif des choses. Mais les rivalités économiques et géopolitiques autour du continent africain sont très inquiétantes pour l’avenir alors que le continent voit ses mines, sa faune et ses forêts toujours plus soumis au pillage le plus cynique ; ses terres sont accaparés par des intérêts européens, chinois, américains, indiens quand les fils de ses paysans appauvris vont s’entasser dans les villes. Voilà encore une folie dont on voit mal comment elle pourrait s’inverser.

L’emprise de la France sur ses anciennes colonies reste considérable, à l’exception de la Centrafrique qui semble jouer la carte de Moscou. Bolloré contrôle les ports de la région, Dominique Strauss-Kahn conseille discrètement ses dirigeants. Le jeu est plus ouvert du côté de l’Afrique centrale autrefois belge et orientale autrefois anglaise. L’intégrité territoriale du Congo reste incertaine quand on voit, à un mois et demi des élections présidentielles dans ce pays, Peter Pham, auteur dans le New york Times en 2012 de l'article "To save Congo, let it fall apart" (en Français : "Pour sauver le Congo, laisse-le désintégrer") au poste de nouvel envoyé spécial pour la Région des Grands Lacs…

 

Il existe en réalité un gros enjeu autour de la construction d’un chemin de fer entre la région des Grands Lacs et Dar es Salam. Si le président évangélique hutu Pierre Nkurunziza – qui avait été le premier chef d’Etat africain a féliciter Trump pour son élection après la kabbale menée contre lui par les démocrates américains et le rwandais tutsi Paul Kagame –  a renforcé son pouvoir en interne à l’occasion du référendum constitutionnel du printemps dernier, la Tanzanie méritera qu’on suive son évolution. Ce pays gouverné depuis l’indépendance par un parti en principe dépositaire d’un certain héritage socialiste commence à s’écarter de la political correctness dominante, depuis l’élection  à la présidence, en 2015, de John Magufuli, un relatif outsider du système politique, ancien ministre des infrastructures à la réputation d’incorruptible. L’homme n’hésite pas cette année à faire incarcérer, sur la base du code pénal national, des stars tanzaniennes du show biz protégées par les sociétés californiennes et new-yorkaises lorsqu’elles étalent leurs sex tapes sur Internet ; il place en garde à vue des activistes étrangers de la mouvance Soros venus enquêter sur la liberté des journalistes, et contre les lois du marché en obligeant l’armée à acheter aux petits planteurs de noix de cajou au double de leur prix réel, dans un contexte de chute des cours des matières premières. Tout cela lui vaut une grande popularité dans son pays et d’hostilité chez les financiers internationaux et dans la grande presse. Il faudra voir quel sort ces derniers lui réservent. Et il ne faut pas perdre de vue non plus le sort pénible de minorités qui ne font pas la « une » de nos journaux comme les chrétiens biafrais au Nigéria dont le sort, sans égaler en Asie celui des Rohingyas musulmans en Birmanie, est comparable à celui des Karens chrétiens dans ce pays, ou celui des papous sous la férule indonésienne. Pour les intérêts de la France il faut surtout se préoccuper du Maghreb qui est le verrou de la sécurité de la Méditerranée méridionnale. Dans la Libye livrée au règne des milices (et qui est un verrou important des migrations africaines), le soutien de Paris au général Haftar, ami des Egyptiens, des Russes, et des Emiratis est plus que contestable car il affaiblit le gouvernement reconnu par l’ONU et nous met en porte à faux avec l’Italie. En Tunisie, on voit une riche amie d’Emmanuel Macron et des réseaux de Soros,  annoncer qu’elle sera peut-être candidate à la présidentielle de 2019… L’évolution du régime du FLN en Algérie reste aussi à suivre de très près.

 

- Que peuvent faire les Français progressistes sur l’international ?

 

- Toujours garder un regard sceptique sur les journaux contrôlés par les capitalistes internationaux. Refuser de voir dans les ennemis officiels - la Russie, la Chine ou l’Iran – des menaces effectives. Se rendre compte que tout cela procède d’une théâtralisation et d’une manipulation (souvent de bonne fois d’ailleurs car ceux qui relayent la désinformation n’ont pas de recul par rapport à la société dans laquelle ils vivent). Ensuite il faut refuser le discours dominant selon lequel les retours conservateurs au cadre national ou aux politiques familiales classiques sont nécessairement négatifs. En ce moment, la gouvernance mondiale par les banquiers et leur bras armé de l’OTAN (ou quel que soit le nom qu’on lui donnera à l’avenir) constitue le vrai danger, pas les Etats-nations qui ont une vocation protectrice dans un pareil contexte. Ensuite il faut agir pour sortir des fausses alternatives Macron/Le Pen, Clinton/Trump. Les partis politiques sont des structures très fragiles qui peinent à résister. On  l’a vu avec la perquisition dans les locaux de la France Insoumise. A leur fragilité face à la justice, face à l’espionnage policier, face à la manipulation médiatique, s’ajoutent les auto-censures qui pèsent sur eux par peur du fantôme de l’extrême-droite. Voyez justement la difficulté qu’a eu la France Insoumise à accepter l’idée d’une sortie de l’euro (tout comme Mélenchon avait peiné à prendre des positions claires au début du conflit libyen, ou sur la Syrie). Or, justement cette hésitation des partis politiques même anti-système à adapter leurs logiciels nourrit le terreau de l’extrême-droite et fait déboucher le système électoral sur les mêmes sempiternelles apories entre le candidat des banquiers et des opposants peu crédibles. Pour le citoyen, l’action de transformation politique passe peut-être encore par les partis traditionnels, mais aussi par l’action directe, dans les associations, dans les syndicats. Pas sur les réseaux sociaux qui sont des pièges qui enferment les gens dans la drogue du virtuel. Dans la rue, dans le porte à porte chez les gens. Il faut trouver des armes nouvelles contre chaque désinformation des médias, disqualifier la légitimité de la Cinquième République qui, sur des sujets très graves comme la guerre du Yémen, la politique de santé au service des grands laboratoires internationaux ou les trafics d’êtres humains dissimulés par la politique d’aide aux migrants, restent trop concentrés entre les mains de la présidence de la République. Il y a beaucoup à faire et il reste à trouver à chaque fois les angles d’attaque qui permettraient de rentabiliser au maximum l’énergie investie dans l’action.

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Le livre de Delorca sur le populisme mentionné dans la revue "L'Arme et la Paix"

21 Janvier 2018 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #ICD, #Actualité de mes publications, #Les régimes populistes

La revue L'Arme et la Paix de l'association Initiatives citoyenneté défense publie en page 1 un encart consacré à mon livre paru récemment "Les régimes populistes face au mondialisme" (eds du Cygne).

Une occasion pour moi de redire tout le bien que je pense de cette association grenobloise dans la diffusion d'informations alternatives pour aider à la compréhension des enjeux de notre époque.

La revue est en ligne ici.

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"Enlisement des euratlantistes et déclin du non-alignement : un bref tour d’horizon"

12 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Actualité de mes publications, #Colonialisme-impérialisme, #ICD

Ci-joint mon article paru dans L'Arme et la Paix, revue de l'association Initiative Citoyenneté Défense (ICD), n° 34 d'octobre 2016, en ligne ici.

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 Enlisement des euratlantistes et déclin du non-alignement : un bref tour d’horizon

 

L’équilibre géostratégique mondial en cette rentrée 2016 semble caractérisé par deux éléments contradictoires : à la fois un enlisement de l’hégémonisme euratlantiste qui en fragilise les bases, et un affaiblissement des résistances « non-alignées », notamment de l’association qu’on a appelé les BRICS…

 

L’agressivité du système occidental reste intacte même si sans doute la présidence d’Obama aura été moins belliqueuse que celle de M. Bush (encore  a-t-elle quand même débouché sur un conflit ouvert en Libye dans le sillage des « printemps arabes », une très sale guerre des drones menée à vaste échelle d’une façon tout à fait assumée par la Maison blanche et à une horrible guerre par procuration en Syrie qui aurait sans doute dégénéré en guerre ouverte si la Russie n’avait pas montré ses muscles). Au moins Obama aura-t-il eu la sagesse de normaliser avec l’Iran malgré les pressions israéliennes et avec Cuba (un apaisement intéressé et en grande partie hypocrite, mais il n’est pas sûr que son successeur fasse aussi bien).

 

La logique de guerre froide notamment a été dangereusement relancée après l’annexion de la Crimée par la Russie (annexion qui est pourtant beaucoup moins choquante pourtant que la reconnaissance du Kosovo par Washington en 2008  puisqu’à la fois elle répond au souhait des populations locales en réplique au coup d’Etat d’ « Euromaidan » de février 2014 et ne fait que rétablir un statu quo ante d’avant 1950). Les sanctions économiques contre la Russie, la construction d’un système anti-missile en Roumanie et en Pologne marquent un durcissement de la stratégie d’intimidation à l’encontre de Vladimir Poutine.

 

En Extrême-Orient on voit bien que la surenchère des adversaires de Pékin, de Hanoi à Séoul,  oblige Washington à un bras de fer absurde, alors que les prétentions de la Chine sur les îlots qui l’entourent ne menacent en rien les intérêts nationaux des Occidentaux.

 

Mais l’obstination des euro-américains à affirmer leur leadership militaire mondial est minée par les effets boomerangs de cette politique agressive.

 

Le premier effet est bien sûr le cancer de Daech que les Etats-Unis, la France et la Grande Bretagne ont laissé se développer en Irak et en Syrie. A Bagdad par faiblesse à l’égard du régime de Maliki, à Damas en soutenant Al Nosra/Al Qaida contre le régime légal, alors qu’une totale porosité existait entre  Al Qaida et Daech Et surtout, bien sûr, en laissant la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite armer les djihadistes (le coup d’Etat organisé contre l’émir du Qatar et l’acceptation de la liquidation des Frères musulmans en Egypte par Al-Sissi  n’est venue inverser la tendance que tardivement et de manière incomplète car  Riyad a finalement pris le relais de Doha dans le rôle du pyromane au Proche-Orient). Le cancer djihadiste au Proche-Orient et en Afrique (AQMI, Boko Haram, les Shebab), qui épuise nos ressources militaires déjà affaiblies par les coupes budgétaires néo-libérales, frappe maintenant en Europe presque tous les mois à petite ou moyenne échelle, et menace d’augmenter à mesure que les volontaires embrigadés par Daech reviendront sur notre continent dans les pays dont ils ont déjà la nationalité, ou s’y infiltreront à travers les cohortes de migrants dont on ne sait plus s’ils sont des réfugiés politiques ou pas. Et n’oublions pas que les effets collatéraux des frappes aériennes, menées avec l’aval du gouvernement local en Irak été Libye, mais sans celui du gouvernement syrien dans la province de Raqqa fabrique de nouveaux soutiens potentiels aux djihadistes chaque jour. Il y a la les effets d’une politique de gribouille dictée par un mélange d’intérêts économiques (les intérêts des classes dirigeantes à s’allier aux pétromonarchies, et à faire baisser le coût du travail par une politique migratoire laxiste comme on l’a vu en Allemagne), d’aveuglement idéologique devant la mythologie des « printemps arabes », de l’islamisme « modéré » d’Erdogan etc, sans oublier bien sûr le secret espoir de faire éclater deux pays (l'Irak et la Syrie) dont le nationalisme arabe gênait Israël, comme le mélange de panarabisme et de panafricanisme de Kadhafi gênait le néo-colonialisme en Afrique.  On ne rappellera jamais assez que tous ces égarements sont largement dûs au totalitarisme intellectuel qui conditionne nos sociétés, et à l’absence de contrepouvoirs réels. Par exemple, si après la mort de Kadhafi, nos médias avaient, comme le faisaient les Russes, dénoncé les crimes de guerre terrible commis par les milices portées au pouvoir place par MM. Sarkozy, Cameron et Mme Clinton alors secrétaire d’Etat américaine à Syrte l’ancien fief du dictateur libyen, ce fief n’aurait pas été laissé  son désespoir et à sa ruine, et ne serait pas devenu, comme aujourd’hui, un fief de Daech. Pour lutter contre l’extrémisme djihadiste il faut une culture du débat et de la recherche sincère de la vérité que nos soi-disant démocraties n’ont pas. Mais il est vrai que tout cela ne nuit pas à la carrière de nos politiciens peu scrupuleux qui se bornent ensuite à nous infliger des états d’urgences illimités.

 

Le deuxième effet boomerang est la fatigue des opinions publiques devant les politiques bellicistes. Cette fatigue a « boosté » de façon inattendue (quoique semble-t-il d'une façon assez éphémère) des personnalités politiques de gauche comme Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, ou Bernie Sanders aux Etats-Unis. Mais elle a aussi favorisé des mouvements politiques de droite isolationnistes, en France (le Front national), en Autriche, au Royaume-Uni.  Dans le cas britannique, je crois, à la différence de Chomsky, que la sortie de l’Union européenne portée par Ukip, et suivie par une partie du Parti conservateur et de l’électorat travailliste ne faisait pas spécialement le jeu des Etats-Unis, sans quoi Obama, l’establishment washingtonien, et tout l’establishment atlantiste qui gouverne le monde ne se seraient pas si lourdement mobilisés contre le Brexit. Ne serait-ce qu’à cause de l’effet domino possible sur  les Pays-Bas, la Tchéquie, la France etc, le Brexit est dangereux pour le système économique et de défense atlantique, en plein milieu notamment de la négociation du traité de libre-échange transatlantique. D’ailleurs au dernier sommet de l’OTAN à Varsovie Londres a refusé d’augmenter sa contribution à l’effort militaire de l’OTAN. Mais il est vrai que le système n’est pas à court de ressources pour neutraliser les effets de la sécession britannique, comme ils vont maintenant l’imposer à Londres en conditionnant la poursuite des échanges trans-Manche à l’application par Londres des « quatre libertés », c'est-à-dire la prorogation de facto de la validité des règlements européens. Le Brexit ne peut vraiment déstabiliser le système que si d’autres peuples comme la France prennent très vite le relais des Britanniques.

 

Le boomerang populiste fonctionne aussi aux Etats-Unis avec l'étonnant Donald Trump. Beaucoup d’aspects de son discours peuvent déplaire – quoiqu’on puisse aussi n’y voir que des répliques provocatrices à la dictature morale du « politiquement correct » – et sa volonté de ne pas dire ce que sera sa politique étrangère a de quoi inquiéter. Mais son indépendance financière (notamment à l’égard du lobby pro-israélien), sa condamnation de la politique de Clinton et Bush en Irak, sa modération à l’égard de Poutine, sa critique de la technostructure de l’OTAN sont interprétées à juste titre par beaucoup d’Américains comme autant de signes qu’avec Donald Trump au pouvoir la « pensée unique » de l’establishment américain en matière de politique étrangère depuis 60 ans pourrait être sensiblement remise en cause, d’autant qu’il a très bien compris que la politique interventionniste à l’étranger, qui est solidaire de la politique « globalisatrice » de libre-échange, ruine les Etats-Unis. Les Nord-Coréens qui ont fait l’éloge de Trump ont bien compris son apport potentiel à la paix mondiale. Bien sûr on sait que les candidats américains peuvent difficilement tenir leurs promesses : George W Bush avant d’être élu voulait fermer de nombreuses bases américaines (très coûteuses), notamment dans les Balkans, pour mettre en œuvre un système de frappes aériennes aux quatre coins du monde au départ des Etats-Unis. Il a dû y renoncer après le 11 septembre. Et Obama n’est toujours pas arrivé à fermer le camp de Guantanamo près de huit ans près sa première élection… Il n’est pas sûr qu’un Donald Trump, qui a rencontré Henry Kissinger il y a peu, tiendrait le cap d’une politique anti-Establishment en accédant à la présidence. Mais au moins il aura donné quelques sueurs froides aux gestionnaires du système et suscité le sentiment qu’au cœur même de l’Empire américain certains dogmes peuvent être ébranlés.

 

Mais la grande chance des Occidentaux ce sont les faiblesses de leurs adversaires. La dépendance structurelle de la Russie et du Venezuela à l’égard du cours de pétrole a permis à l’Arabie saoudite d’affaiblir leur capacité d’action sur la scène internationale. Et la Chine, malgré de spectaculaires progrès dans les industries de pointe et dans l’équipement militaire (comme la Russie) est empêtrée dans les difficultés internes auxquelles sa croissance économique l’expose. Les élites des pays « non alignés » ne sont pas toujours à la hauteur de leur mission historique. Maduro n’a pas l’envergure de Chavez, et il laisse se développer la corruption, ce qui permet en réplique à l’oligarchie de lancer une contre-offensive. Dilma Rousseff a perdu beaucoup de soutien de gauche en lançant un tournant libéral dans sa politique économique, ce qui la prive de ressources politiques face au coup d’Etat judiciaire résultant de l’affaire Petrobras. Les péronistes argentins n’ont pas vu la montée en puissance des libéraux à la fin du mandat de Cristina Kirchner. Morales en Bolivie s’est aveuglé sur ses chances de réformer la constitution. L’Afrique du Sud est un système authentiquement corrompu, qui, en même temps, n’a peut-être pas suffisamment fait face au fossé qui oppose la pauvreté des classes populaires noires à la mainmise persistante des grands trusts gouvernés par les blancs sur l’économie du pays.

 

Les pays animés par un fort consensus de long terme pour le non-alignement aussi bien au niveau du peuple que des dirigeants comme Cuba (pour autant qu’on puisse en juger) ou l’Algérie, ne sont pas si nombreux. Et l’opportunisme est souvent la règle, comme on le voit avec la Biélorussie qui, après avoir souvent uni son vote au Zimbabwe et à la Corée du Nord à l’assemblée générale des Nations Unies, s’est empressée de se rapprocher des occidentaux dans l’affaire ukrainienne.

 

Heureusement il y a quand même de bonnes surprises.

 

En juin dernier les Philippines ont élu à la présidence un populiste  Rodrigo Duterte , homme  à poigne mais qui n’a pas hésité à heurter l’oligarchie locale en proposant une réforme agraire, en lançant un processus de paix avec la guérilla marxiste du Front démocratique national des Philippines, en condamnant le rôle funeste de l’Eglise catholique romaine dans la démographie galopante du pays, et surtout en dialoguant avec la Chine sur la question de la souveraineté maritime, là où on ne constate par ailleurs que des crispations.

 

Et la résistance du petit peuple yéménite face aux attaques barbares de la coalition saoudienne et de ses mercenaires dont nos médias parlent trop peu force notre respect, même si c’est sans grand effet sur l’échiquier mondial.

 

Au milieu de cette dialectique étrange entre une agressivité de l’Occident limitée par ses propres contradictions internes, et les contradictions des non alignés eux-mêmes, les opérations de gouvernements aventuriers ou de groupes corsaires, sous de vrais ou de faux drapeaux, souvent manipulés par des intérêts économiques occultes bien introduits auprès de Wall Street et du Pentagone, sont toujours susceptibles de déstabiliser la paix ici ou là.

 

En Ukraine où la guerre a fait 10 000 morts en 16 mois (loin des 300 000 de Syrie, mais tout de même...), le nouveau régime de Porochenko et son club d’oligarques, malgré ses difficultés économiques le chemin des armes en lançant une offensive sur la mer d’Azov contre les séparatistes du Donbass alors que les réformes politiques prévues par les accords de Minsk ne sont pas mises en œuvre. Cela rappelle les folies du géorgien Saakachvili (qui s’est d’ailleurs recyclé dans la classe politique ukrainienne) à la grande époque de son idylle avec George W.Bush.

 

Les dirigeants croates se répandent en propos-anti-serbes, et continuent à s’autocongratuler du bilan de l’opération Tempête (qui a éradiqué par la force en 1995, avec la complicité de Bill Clinton, en quelques jours la présence serbe de Krajina ancienne de plusieurs siècles, jetant 200 000 réfugiés sur les routes). Le 5 août dernier Kolinda Grabar-Kitarović (issue des rangs  du parti nationaliste HDZ et proche des néo-cons américains, ancienne secrétaire générale adjoint de l’OTAN qui a grandi en Amérique), a parlé à ce sujet d’une opération « éthiquement propre » ce qui évoque le pire vocabulaire oustachi des années 1940, et fait craindre de nouvelles initiatives anti-serbes du gouvernement croate déjà soupçonné d’opérer discrètement avec les médias du groupe Soros en Voïvodine serbe. 

 

Evidemment l’Union européenne ne condamne pas l’attitude de ce nouveau membre qu’elle a accepté à sa table à la suite du lobbying de ce qu’il reste des Habsbourg… Cela rappelle l’infinie complaisance de François Hollande à l’égard du révisionnisme pro-SS des Baltes (on attend toujours que la France se désolidarise du refus américain de voter la résolution que la Russie fait adopter chaque année à l’ONU pour condamner la nostalgie du nazisme). On a l’impression d’un feu vert donné à toutes les surenchères anti-russes et anti-serbes en Europe de l’Est.

 

Il en va de même pour les crispations anti-chinoises en Asie : Shinzo Abe au Japon (dont le gouvernement tient le même discours révisionniste que les Baltes sur le fascisme, notamment à propos des massacres de Nankin en Chine en 1937) veut inclure dans la constitution la possibilité d’une action de l’armée hors des frontières, la Corée du Sud se dote d’un système anti-missile High Altitude Area Defence (THAAD) qui inquiète plus Pékin que Pyongyang, à Taiwan l’indépendantiste Tsai Ing-wen évince le Kuomintang interlocuteur habituel de Pékin, et Hongkong menace de constituer un foyer sécessionniste comme au Tibet si la République populaire perd le contrôle de son gouvernement local. 

 

L’offensive azerbaïdjanaise contre l’Arménie au printemps dernier (du temps où Bakou se sentait soutenu par Erdogan), les menaces de l’Ethiopie (alliée des Etats-Unis) contre l’Erythrée, les manœuvres rwandaises au Burundi, le coup de pouce de la chaine anglaise Sky News (propriété du magnat  Rupert Murdoch, le patron de Fox News qui avait monté en 2010 une chaine de TV d’ingérence en Iran avec les fonds d’USAID)  cet été au pasteur-homme d’affaire opposant à Mugabe Evan Mawarire, ou l’alliance Museveni-Netanyahu (et toujours USAID…) au service de la sanglante dictature de Kiir au Sud-Soudan (où le bilan des morts pourrait être plus proche de celui de la Syrie que de celui de l'Ukraine) peuvent aussi être citées comme exemples d’aventurismes que les déséquilibres actuels favorisent.

 

Au milieu de tout cela la démocratie, elle, est de plus en plus bradée : en Europe et en Amérique du Nord avec l’opacité de nos gouvernements et la démagogie médiatique, en Asie avec le projet de réforme constitutionnelle au Japon ou avec la politique de fer du gouvernement sud-coréen. La presse occidentale et les intellectuels médiatiques qui étaient si pugnaces contre la junte birmane (mais sont beaucoup plus indifférents devant la politique de répression des ethnies musulmanes que mène Aung San Suu Kyi, qui est maintenant le leader de facto du pays), restent muets devant la réforme constitutionnelle proposée en Thaïlande pour y renforcer le pouvoir des militaires. Jacques Attali lui-même, qui n’est pourtant pas souvent pertinent, en 2014 s’était inquiété de voir la banalisation des putsch contre des gouvernements élus de Kiev au Caire (il aurait aussi pu citer le Honduras). Pour la paix en Asie du Sud-Est-ce n’est en tout cas pas forcément une bonne nouvelle quand on se souvient des accrochages survenus à la frontière du thaïlando-cambodgienne. Par démocratie, il faut bien sûr entendre aussi la démocratie sociale sans laquelle les gens ne peuvent pas accéder à une véritable citoyenneté. L’adoption de la loi travail en juillet dernier en France qui fragilise la place du code du travail dans la hiérarchie des normes, le vote en Inde au même moment d’une loi qui va légaliser les trois quarts du travail actuellement illégal des enfants de moins de quatorze ans, sont deux indicateurs entre mille de la tendance mondiale actuelle.

 

Voilà qui devrait inciter chacun à toujours plus d’engagement et de vigilance s’il veut léguer à ses enfants un monde moins dangereux, plus juste et plus solidaire.

 

                                                                                              Frédéric Delorca

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Ma contribution au débat sur la défense lancé par ICD

29 Mars 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants", #ICD

gazLa très sympathique, très utile et très progressiste association "Initiative citoyenneté défense-ICD" (je vous invite chaudement à vous intéresser à ses travaux et même à y adhérer) a bien voulu me demander une contribution au débat qu'ils organisent sur la réforme de la défense nationale française. Vous trouverez ici l'article que  je leur ai adressé et qu'ils viennent de publier sous le titre "Pour une défense progressiste, populaire et non alignée". Il faudra suivre de près les discussions sur leur site et dans leur revue "L'Arme et la Paix".

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Encore un petit mot sur mon interview pour l'ICD

29 Janvier 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Actualité de mes publications, #ICD

Comme vous avez pu le constater sur le blog de l'Atlas alternatif et sur ce blog, j'ai un peu anticipé sur la sortie de L'Arme et la Paix pour publier (avec l'autorisation de l'ICD) l'interview que j'ai réalisée avec cette association il y a 15 jours. C'est que mon interview qui anticipait un peu sur ce qui avait des chances de se passer en Egypte pouvait devenir obsolète quand les événements en auraient confirmé ou infirmé le sens (or ces événements viennent de débuter).

 

L'idée de l'ICD de m'interviewer est venue à point nommé pour redonner un petit souffle au blog de l'Atlas alternatif cinq ans après la parution du livre, et pour synthétiser ma vision des choses après avoir rédigé des dizaines d'articles sur la géopolitique contemporaine.

 

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Je ne me fais aucune illusion. Les internautes pressés ne liront pas les 16 longues pages de ce texte (en format Word police 12), et les "chefs de réseaux" militants dans leur logique égotique ne le diffuseront pas parce qu'il n'émane pas d'eux-mêmes ou de leurs amis proches. Je connais la chanson. Seules peut-être deux ou trois personnes feront exception. Mes vrais lecteurs seront les abonnés de L'Arme et la Paix, ceux qui lisent cette revue en version papier (pdf imprimé). Et cela me suffit amplement. Pas besoin de toucher des centaines de gens. Je pense que sur certains points j'ajoute une petite plus-value à la "doxa résistante" qui circule sur le Net, mais l'indifférence à l'égard de cette plus-value ne me gène pas.

 

En tout cas je suis heureux de voir l'Egypte, le Yémen et la Jordanie se soulever. J'espère que la donne va bouger un peu au Proche-Orient, même si nous n'aurons sans doute pas de nouveau Nasser au bout de ce processus. Croisons les doigts.

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Interview de Frédéric Delorca dans la revue L'Arme et la Paix

28 Janvier 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Atlas alternatif, #ICD, #Colonialisme-impérialisme

 

On trouvera ci-dessous la version intégrale de l'interview de Frédéric Delorca réalisée le 23 janvier dernier pour le numéro de janvier de la revue "L'Arme et la Paix" de l'association Initiative citoyenneté défense (http://icd-citoyennetedefense.com/ ). Un tour d'horizon de la situation internationale dont les événements d'Egypte depuis 24 h semblent venir confirmer les orientations. http://atlasalternatif.over-blog.com/article-interview-de-frederic-delorca-dans-la-revue-l-arme-et-la-paix-65979383.html
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·    Frédéric Delorca, comment est né le projet "Atlas Alternatif" et en quoi consiste-t-il ?

 

J’ai lancé le projet d’Atlas alternatif juste avant la guerre d’Irak. A l’époque plusieurs sites Internet avaient commencé à publier des informations alternatives contre les interventions impériales de l'OTAN au Kosovo et en Afghanistan. J’ai voulu que le grand public (et pas seulement les jeunes Internautes) puisse avoir sous la main un outil qui lui explique sur un plan très factuel tous les méfaits du processus de mondialisation lancé par les grandes puissances occidentales pour dissiper tous les rideaux de fumée entretenus pas les grands médias. Avec le soutien des éditions Le Temps des Cerises et d’un réseau que j’avais constitué autour de mon premier site d’information alternative (sur l’ex-Yougoslavie) j’ai donc réuni, dans les deux années qui ont suivi, une quarantaine de contributeurs d’orientations politiques assez diverses (des trotskystes aux chevènementistes en ce qui concerne les Français),  mais aussi de divers horizons géographiques (ils venaient des cinq continents) et de diverses spécialités (il y avait des politistes, des économistes, des anthropologues, des universitaires aussi bien que des journalistes et des militants). Nous avons composé un livre qui, dans sa première partie, abordait sous un angle global les grands phénomènes de prédation mondiale (le développement des structures militaires, les structures financières, la propagande médiatique) contrôlés par les puissances occidentales, puis, dans une seconde partie, les effets des politiques d’ingérence dans les vingt zones du globe que nous avions dessinées, au cours de la période allant de 1990 à 2005. Le résultat fut un peu inégal comme souvent avec les ouvrages collectifs, mais au moins nous avions un outil informatif sans équivalent sur la place éditoriale, à la disposition des citoyens soucieux d’échapper à la doxa médiatique omniprésente. L’éditeur en 2006 l’a appelé « Atlas alternatif », même s’il s’agit plutôt d’un « état de la domination occidentale dans le monde ».

 

·    Quels ont été les différents échos rencontrés par votre ouvrage et par votre blog (http://atlasalternatif.over-blog.com/) ?

 

Le boycott médiatique (prévisible) autour du livre (à part des publications anti-libérales qui en ont parlé comme L’Humanité dimanche) et la configuration (plus complexe à anticiper) des milieux hostiles à la globalisation libérale en France n’ont pas permis de susciter des grandes mobilisations dans le sillage de la publication de l’ouvrage comme je l’aurais souhaité. Mais il y a quand même eu quelques initiatives militantes intéressantes comme sa distribution au Forum social mondial de Nairobi en janvier 2007, et puis aujourd’hui le livre est accessible dans beaucoup de bibliothèques universitaires et municipales et il existe même un groupe d’un millier de personnes sur Facebook qui demande qu’il soit acheté par toutes les bibliothèques publiques. Surtout nous avons mis en place, avec le soutien de quelques contributeurs, un blog - http://atlasalternatif.over-blog.com/  - qui actualise le livre deux fois par mois en moyenne (pour ne pas non plus saturer les boîtes emails des abonnés) en traitant des pays ou des zones qui nous paraissent intéressants du point de vue de l’équilibre géopolitique mondial ou simplement parce qu’ils révèlent des possibilités politiques sur lesquelles les grands médias cultivent le silence ou la désinformation. Le blog, qui existe depuis quatre ans, compte un peu plus de deux cents articles en libre accès, consultables gratuitement, dont beaucoup ont été repris sur des blogs et des sites amis (et aussi parfois malheureusement par des sites avec lesquels je ne suis pas d’accord, mais c’est la loi du genre sur le Net). L’approche du blog comme celle du livre vise à souligner les dangers de l’hégémonisme des grandes puissances occidentales (les Etats-Unis en premier lieu, mais aussi leurs alliés en Europe et ailleurs, et les structures internationales qu’ils contrôlent comme le FMI, l’OMC, etc.) et valoriser les mouvements de résistance ou les politiques de non-alignement. Le parti pris est d’écrire des billets concis, faciles à lire, comme des revues de presse, et qui renvoient (par lien hypertexte) à des articles de journaux ou de sites en français, en anglais et en espagnol pour plus de détail. L’accent est toujours mis sur des informations qui ont été travesties ou occultées par les grands médias occidentaux (lesquels sont aussi ceux qui donnent le ton de l’information et de la désinformation planétaires).

 

Par ailleurs le livre a été traduit en anglais (il est en vente sur http://www.lulu.com/content/3600002) et actualisé pour cette version en 2008. Nous avons eu l’année dernière des propositions pour une traduction espagnole en Colombie (un pays de la ligne de front de la résistance à l’impérialisme !), mais cela supposerait une refonte assez complète du livre cinq ans après sa première publication ce qui est compliqué à faire. Donc je préfère encore, comme cela arrive souvent, qu’il y ait des traductions spontanées sur le Net en anglais, en italien, etc. des articles tirés du blog.

Enfin à titre personnel j’ai publié en 2009 et 2010 deux livres aux Editions du Cygne qui appliquent l’esprit de l’Atlas alternatif (critique de la désinformation dominante, recherche des données factuelles, respect de l’histoire des peuples et défense du non-alignement) à deux Etats autoproclamés de l’ex-URSS très méconnus en Occident : la Transnistrie (http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-transnistrie-voyage-pays-soviets.html) et l’Abkhazie (http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-abkhazie-decouverte-republique.html ).

 

·    Au terme d'une année 2010 chargée en événements internationaux, comment décririez-vous la photographie du Monde ?

 

Je crois qu’il faut replacer cette année dans la perspective de la décennie écoulée. On est passé d’un équilibre des forces où les puissances occidentales (euro-atlantiques) se sentaient si hégémoniques qu’elles prétendaient lancer des croisades humanitaires dans le monde entier (avec une OTAN aguerrie au Kosovo et désormais « globalisée », qui remplacerait ainsi l’ONU pour le maintien de l’ordre mondial) à un monde plus équilibré. On connaît bien les facteurs de ce rééquilibrage : enlisement militaire des Etats-Unis en Irak (où ils ont dû accepter la mise en place d’un gouvernement très influencé par l’Iran), en Afghanistan (où aucun des objectifs de guerre affichés n’a été atteint), leur affaiblissement économique, l’échec du coup d’Etat anti-Chavez au Venezuela, la défaite d’Israël au Liban et celle de la Géorgie en Ossétie du Sud, le redressement de la Russie, la montée en puissance de pays émergents comme le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud ou même la Turquie (qui ont beaucoup pesé sur les négociations commerciales internationales), et surtout évidemment l’envol économique et militaire de la Chine. Tout cela a donné des résultats très concrets dans les diverses régions du monde : échec de l’Occident a faire reconnaître l’indépendance du Kosovo par les Nations-Unies, impossibilité de mettre en place des centres militaires opérationnels étatsuniens en Afrique (le centre de commandement militaire étatsunien pour l’Afrique a dû être basé en Europe), préservation de la souveraineté de petits pays « résistants » comme Cuba et émancipation progressive d’alliés des Etats-Unis comme l’Indonésie.

 

Mais, en même temps, les événements de l’année 2010 ont montré que l’affaiblissement du bloc euro-atlantique ne signifie nullement la fin de ses aspirations à l’hégémonisme et qu’en outre, le modèle idéologique occidental (le néolibéralisme anglosaxon et le système de valeur qu’il incarne) reste très attractif dans le monde : non seulement la crise financière de 2007-2009 n’a pas engendré de grands changements politiques dans les pays riches (il n’y a pas eu de grand mouvement populaire de remise en cause du système, juste des grèves assez éphémères en Grèce, au Portugal etc.) mais elle n’a pas non plus altéré la capacité d’action des puissances euro-atlantiques dans le Tiers-Monde. On peut regarder les grands équilibres par zone.

 

En Amérique latine, la résistance à l’hégémonisme états-unien est en difficulté : même de chauds partisans des mouvements sociaux latino-américains comme le contributeur de l’Atlas alternatif Raul Zibechi l’ont reconnu dans leurs écrits récents. La tentative de coup d’Etat contre Rafael Correa en Equateur, les grèves contre Evo Morales en Bolivie, l’échec de Chavez à faire adopter son projet de constitution socialiste, le recul de son parti aux élections législatives (même s’il reste largement majoritaire), la facilité avec laquelle le régime putschiste hondurien s’est fait accepter par les instances internationales, tout cela est plutôt de mauvaise augure pour les années qui viennent, et ce n’est pas cela qui peut dissuader l’establishment étatsunien de poursuivre son projet de constructions de bases militaires en Colombie ni ses visées sur les réserves d’eau et la biodiversité amazoniennes.

 

En Afrique, si des pays comme le Zimbabwe ou le nouveau régime malgache peuvent miser sur la montée en puissance de la Chine pour diversifier  leurs sources d’approvisionnement et d’aide économique, je suis frappé par le renouveau de la Françafrique en Afrique centrale et occidentale. Une Françafrique débarrassée du potentiel de non-alignement qui avait pu être le sien lors de la première guerre civile de Côte d’Ivoire (quand les partisans de Laurent Gbagbo appelaient Bush à leur secours) pour devenir l’alliée fidèle des Etats-Unis. Au Togo, au Gabon, en Guinée, au Burkina, les élections (parfois très contestables, mais cela la presse ne le dira pas) ont été favorables aux candidats de l’Elysée. Et en 2010 dans le seul pays (la Côte d’Ivoire) où le résultat s’est révélé incertain et où l’ancien client de la Françafrique (Laurent Gbagbo) refuse de capituler devant le nouveau favori des grandes puissances (Alassane Ouattara), Washington et Paris sont parvenus à réunir un consensus interventionniste autour d’eux à l’ONU.

 

C’est très préoccupant pour l’avenir, tout comme me paraît très préoccupante la militarisation du Sahel sous couvert de « lutte anti-terroriste » contre Al Qaeda Maghreb Islamique. Plus à l’Est en Afrique aussi les puissances occidentales marquent des points. Elles sont parvenues là aussi à imposer une logique de militarisation et d’interventionnisme en Somalie et au large de la corne de l’Afrique, sous couvert là encore de lutte contre le « terrorisme » ou contre la piraterie, et en réalité de défense des intérêts économiques des multinationales : au Niger la protection de l’exploitation de l’uranium par Areva, au large de la Somalie et du Yémen  (mais aussi sur le territoire yéménite, dans une guerre obscure dont on parle si peu) la protection de navires de commerce.

 

Il est aussi très préoccupant de voir se dérouler sous nos yeux une recomposition de la carte du bassin du Nil qui n’est pas du tout favorable au non-alignement des peuples de cette zone. Cela a commencé dans les Grands Lacs avec la neutralisation du Congo (l’assassinat de M. Kabila père, l’alignement du code minier congolais sur les intérêts des multinationales, la réconciliation de M. Sarkozy avec le régime rwandais de M. Kagamé), plus au nord la consécration de l’Ethiopie, du Rwanda et de l’Ouganda comme verrous du contrôle de la Somalie. Maintenant la sécession sans coup férir du Sud-Soudan, enfant chéri des néo-conservateurs étatsuniens qui a déjà annoncé que sa première mesure sera d’établir des relations diplomatiques avec Israël. Avec ce dispositif les atlantistes seront en mesure de faire pression sur l’Egypte (elle-même verrouillée par une dictature, mais une dictature vieillissante comme celle de M. Ben Ali en Tunisie qui vient de quitter le pouvoir, et donc toujours susceptible de basculer prochainement – or l’Egypte est aussi la clé du maintien de la pax americana au Proche-Orient).

 

Au Proche-Orient  justement les occidentaux maintiennent et renforcent leurs positions dans le Golfe arabo-persique (là-encore avec le concours très dévoué de la France qui a inauguré une base militaire à Abou Dhabi).

 

Les Etats-Unis parviennent bon an mal an à neutraliser le pouvoir de nuisance de l’Irak (qu’ils ont il est vrai méticuleusement épuisé et encouragé à se perdre dans des rivalités communautaristes), s’apprêtent à s’en retirer au prix d’une privatisation de l’occupation, cédée à des entreprises de mercenaires. Ils réussissent aussi à maintenir la pression sur l’Iran avec un chantage permanent au bombardement des installations nucléaires et des opérations de propagande planétaire du genre de l’affaire Sakineh Mohammadi-Ashtiani. Bien qu’ils n’aient pas réussi à mettre en cause la Syrie dans l’assassinat de Rafiq Hariri au Liban en 2005, ce qui leur aurait donné un prétexte pour mettre ce pays au ban des nations, ils continuent d’utiliser le tribunal spécial pour le Liban pour tenter de neutraliser les partis qui leur sont hostiles (leurs dernières manœuvres en ce sens au mois de décembre sont à l’origine de l’éclatement de la coalition gouvernementale ce mois-ci).

 

Il y a bien sûr des éléments positifs comme ces manœuvres militaires conjointes turco-chinoises qui ont été révélées en octobre et critiquées avec véhémence par Israël. C’était notamment intéressant parce que selon certaines informations (qu’il faut cependant prendre avec précaution, j’ai dit pourquoi dans le blog) les avions chinois auraient obtenu l’accord des autorités pakistanaises (à la fois alliées des Etats-Unis et des Chinois qui ont beaucoup aidé ce pays contre l’Inde) pour survoler leur territoire afin d’aller s’entraîner en Turquie.

 

Mais je suis aussi frappé par la capacité qu’ont les Occidentaux à toujours désamorcer ce genre de « menace ». Ainsi, on a vu qu’Israël, pendant un temps inquiété par la politique de Poutine qui livrait des armes au Hezbollah libanais et voulait impliquer la Russie dans le règlement du conflit palestinien, a réussi à édulcorer la position russe. En septembre dernier la Russie a signé avec Israël un accord de coopération militaire portant notamment sur la « lutte contre le terrorisme ». Aujourd’hui la Russie est beaucoup moins offensive au Proche-Orient que sous la présidence de Vladimir Poutine – à l’époque elle avait récupéré sa base de l’ère soviétique à Tartous en Syrie, utile à la présence de sa flotte en Méditerranée. On parle encore d’alliance possible russo-turco-syrienne contre Israël, et il se peut que le pouvoir russe soit lui-même divisé sur la question de la vente des missiles d’autodéfense à la Syrie par exemple. Il a été question du déploiement de missiles de théâtre Iskander, puis cela a été démenti et on ne parle plus que de missiles anti-navires Yakhont pour protéger la base de Tartous. De même Moscou a renoncé à vendre des missiles S-300 à l’Iran (ces ventes sont des thèmes clés pour l’équilibre des forces au Proche-orient) et a beaucoup durci sa position à l’égard de ce pays sur le dossier nucléaire.

 

Il semble qu’Israël obtienne les mêmes résultats avec la Chine. Il existe une coopération technologique militaire entre Israël et la Chine depuis les années 1980. Et le porte-parole des forces de défense israéliennes le général de brigade Avi Benayahu était à Pékin en octobre dernier pour renforcer la coopération avec l’armée chinoise, ce qui n’augure guère d’un soutien actif de la Chine aux Palestiniens.

 

Cette grande modération des Russes et des Chinois au Proche-Orient (et aussi pourrait-on dire en Afrique) est le fruit de pressions que l’Occident est capable d’exercer aux frontières mêmes de ces pays, et à l’intérieur de leur société civile.

 

En ce qui concerne la Russie, la pression aux frontières concerne surtout le Caucase : Obama a renforcé les crédits de USAID dont une partie des deniers soutient les revendications irrédentistes du Nord-Caucase. Les jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014 pourraient être l’occasion de tensions autour de l’indépendance des peuples « circassiens » (je renvoie à mon livre sur l’Abkhazie à ce sujet) comme les jeux olympiques de Pékin en 2008 furent l’occasion d’une agitation tibétaine. Les tensions ethniques entre Russes et Caucasiens à Moscou en décembre dernier, dont on ne sait pas bien qui les manipule ni comment, s’inscrivent dans ce contexte. Les Russes ont neutralisé la Géorgie et placé leurs missiles en Abkhazie, mais cela n’est que de peu d’intérêt pour eux si des organisations comme l’ « Emirat du Caucase » parviennent à déstabiliser les républiques encore membres de la Fédération de Russie.

 

Mais il n’y a pas que le Caucase. Il y a la frontière occidentale, où, bien que la Russie soit parvenue à enrayer en Ukraine la « révolution orange » de 2004 et le projet d’adhésion de ce pays à l’OTAN, elle n’a pas trouvé de solution pour dépasser les profondes divisions de ce pays. Il y a bien sûr aussi l’Asie centrale potentiellement instable, et la frontière maritime arctique, où l’OTAN a lancé une politique très offensive.

 

En outre la Russie, si elle a un peu récupéré économiquement par rapport à l’ère d’Eltsine reste dépendante du système capitaliste mondial contrôlé par les pouvoirs financiers occidentaux, comme la crise de 2007-2008 l’a montré, ce qui l’incite toujours à des positions de compromis (une position qu’incarne particulièrement Medvedev face à Poutine). Le compromis Medvedev-Obama sur le bouclier antimissile en fut la preuve. Tout cela n’incite guère à voir dans la Russie un contrepoids solide face aux visées occidentales. Certes Chavez parvient à convaincre Medvedev de respecter les accords de défense avec lui, mais on voit mal Moscou s’engager d’une façon trop « visible » sur d’autres terrains. Si on prend la Côte d’Ivoire en décembre dernier, les hésitations de la Russie à valider au Conseil de sécurité le rapport (très favorable aux Occidentaux) de l'émissaire de l'ONU Choi Young-Jin n’ont pas duré très longtemps.

 

La Chine est dans une situation un peu comparable pour l’instant. Son envol économique lui donne des pouvoirs nouveaux mais dont elle hésite à se servir. De fait elle se trouve de plus en plus prise dans des relations d’interdépendance : le créancier a besoin de la survie du débiteur, si le système économique mondial  contrôlé par les Occidentaux s’effondre, la Chine s’effondre à son tour (d’autant que son économie est encore fragilisée par la pénurie de matières premières, de pétrole, et par la masse de paysans qu’elle n’a pas encore transformés en classe moyenne urbaine – d’ailleurs le pourra-t-elle ?). Quant aux menaces aux frontières, elles existent pour elle comme pour la Russie : en juillet 2009 des émeutes ont éclaté au Turkestan chinois (Xianjiang) et une ancienne traductrice du FBI a rappelé à cette occasion qu’avant 2001 Al Qaeda avait été entraîné par la CIA pour mener des actions dans cette région. Le degré d’ingérence des services occidentaux dans cette zone n’est pas clair. C’est peut-être là un point plus dangereux encore pour la Chine que la question tibétaine.

 

Par ailleurs il faut se rappeler que la Chine est encerclée par des bases militaires étatsuniennes et par des patrouilles de l’US Navy au large de ses côtes au nord comme au sud (en jouant sur le supposé danger nord-coréen au nord, et sur les divisions de l’ASEAN au sud). Washington a durablement scellé son alliance avec l’Inde autour d’un partage de la puissance nucléaire, et il encourage la politique agressive de pays comme la Corée du Sud qui jouent en extrême orient un rôle comparable à celui de l’Ouganda en Afrique de l’Est. 2010 a quand même été marquée par deux crises entre la Corée du Nord et la Corée du Sud (autour du navire militaire Cheonan prétendument coulé en juillet 2010 par les Nord-Coréens, ce dont on peut douter de plus en plus, quoi qu’en disent nos grands médias, et autour des tirs d’obus sur l’île de Yeonpyeong fin novembre, dont on peut se demander s’ils n’ont pas été un peu «encouragés» par l’attitude sud-coréenne).

 

Enfin la Chine doit aussi affronter des pressions énormes sur la question des droits de l’homme par des lobbys qui peuvent utiliser cette pression au service d’intérêts tout autres, comme l’Occident a l’habitude de le faire depuis plus d’un siècle. L’attribution du prix Nobel au dissident Liu Xiaobo s’inscrit évidemment dans ce contexte d’intimidation idéologique. On peut aussi citer le soutien de la Fondation Lantos basée aux Etats-Unis (elle est liée au Parti démocrate) et patronnée par Shimon Peres, à des figures d’opposition comme le Dalaï Lama, les adeptes du Falun Gong ou l’artiste Shen Yun. Il n’est pas certain que ce genre d’initiative n’ait pas d’influence sur la politique de la Chine au Proche-Orient par exemple.

 

Beaucoup d’adversaires de la politique impériale de l’Occident dans le monde ont tendance à prendre leurs désirs pour des réalités, ils ont chanté un peu trop vite en 2006-2007 l’avènement d’un monde « multipolaire ». La vérité est que le jeu est ouvert, l’Occident peut aussi bien marquer des points décisifs qu’enregistrer des défaites importantes.

 

·    Derrière cette photographie, quelles sont de votre point de vue les grandes dynamiques en œuvre, et les grands enjeux pour 2011 ?

 

Je crois qu’en 2011 et pour les années qui suivent, les grands enjeux vont se focaliser autour des questions suivantes :

 

1 – Le système économique mondial peut-il continuer à fonctionner sur ses bases actuelles ? Les Etats (surtout les pays occidentaux, et parmi eux ceux dont la prospérité reposait le plus sur les services et l’emprunt) ont évité l’effondrement généralisé en empruntant massivement pour sauver le système bancaire. Est-ce que cela peut suffire ? Faudra-t-il encore emprunter ? Le peut-on ? Toutes ces dettes grèveront-elles vraiment les générations à venir ou seront-elles effacées par un moratoire (ou par la guerre) ? Est-ce que le coupes budgétaires que Mme Merkel veut imposer à l’Europe pour protéger une chimérique « zone euro » des attaques des spéculateurs, tout comme un désengagement de l’Etat sous la houlette des Républicains aux Etats-Unis ne vont pas plonger l’OCDE dans une crise encore plus grave que celle qui a résulté de la faillite des banques il y a trois ans ? Je crois que même les meilleurs économistes n’ont pas de réponses à ces questions.

 

Il est clair qu’un effondrement généralisé du système économique changerait la donne. Il priverait les Etats occidentaux (qui ont déjà des difficultés de ce côté-là) des moyens de financer les budgets militaires (mais aussi peut-être d’autres pays comme la Russie ou des Etats émergents du Tiers monde de leurs propres moyens de fonctionner). Sur le plan idéologique, des modèles plus socialisants (ou à la rigueur keynésiens) seraient remis en selle (ce que redoutait déjà le Wall Street Journal fin 2008) dont on ignore quel impact ils auraient sur les relations internationales. Mettraient-ils un terme à la course à l’appropriation des matières premières en Afrique et au Proche-Orient par exemple ? Que vaudrait le cours de pétrole dans une économie mondiale en chute de 10 % chaque année ? Peut-être des pays à base industrielle forte et dotés d’un système bancaire encore nationalisé comme la Chine résisteraient mieux, mais tout cela est hypothétique. On peut aussi faire le pari qu’un effondrement économique favoriserait des replis identitaires, j’y reviendrai, et donc des regains d’agressivité, y compris de la part des puissances occidentales paupérisées (mais encore détentrices du contrôle sur la plupart des médias planétaires, de la plupart des arsenaux militaires, etc).

 

Personnellement je n’exclus pas ce genre de choc systémique mais je n’y crois pas trop (déjà en 1984 Fidel Castro évoquait la possibilité d’un effondrement du dollar du fait du surendettement du Tiers-Monde, et ce n’est jamais arrivé).

 

Les élites mondiales ont toujours une forte capacité d’imagination pour conserver un système – tout comme le système bismarckien si l’on veut a quand même survécu une vingtaine d’année au décès de son inventeur avant de déboucher sur la Grande guerre de 1914-18. Disons que l’hypothèse d’une nouvelle grande crise économico-financière peut rester dans les paramètres possibles de l’évolution des rapports de forces, comme celle de grands désastres environnementaux à courte échéance, mais que ce n’est peut-être pas la plus probable.

 

2 – A supposer que le système actuel se maintienne encore vaille que vaille, les puissances moyennes « émergentes » peuvent-elles trouver une « respiration » dans ce cadre ?

 

S’il est vrai qu’il n’y a pas eu d’intervention militaire étatsunienne contre le Venezuela parce que, derrière, il y avait le Brésil qui avait basculé à gauche (et le Mexique, qui, sans avoir basculé, mais de justesse, pouvait aussi mobiliser son opinion publique), le Brésil, l’Afrique du Sud, la Turquie peuvent-elles trouver les moyens de s’affranchir toujours plus de la dépendance à l’égard des puissances occidentales, et proposer des options politiques qui dissuadent l’ingérence euro-atlantiste ? La réponse à cette question dépend de l’évolution économique de ces pays, et de la capacité de l’Occident à maintenir un contrôle sur les technologies de pointe. Supposons que demain Monsanto maîtrise si bien les OGM que – notamment par le biais des biocarburants – il relègue le pétrole aux oubliettes. Je ne donnerais plus cher de la puissance du Venezuela, ni de l’indépendance politique du Brésil (qui a signé un accord avec les Etats-Unis sur les biocarburants en 2007).

Tout dépend aussi de l’évolution politique de l’opinion publique, non seulement dans les pays du sud mais aussi dans les pays du nord  j’y reviendrai un peu plus loin.

 

3 – Ne se dirige-t-on pas vers un monde bipolaire Occident-Chine, comme il y eut une bipolarité Occident-URSS après la seconde guerre mondiale ?

 

C’est ce qui peut se produire si les puissances émergentes du sud ne parviennent pas à prendre leur place. Ce système vaut mieux pour les Occidentaux qu’un monde multipolaire car il est plus facile à gérer. Il peut aussi présenter un avantage pour les pays du sud qui peuvent jouer un bloc contre l’autre en fonction de leurs intérêts, mais cela tourne évidemment au désastre pour les pays du sud quand les « blocs » y déclenchent des guerres par procuration. Mais à mon avis c’est moins une question pour 2011 que pour 2021, vu la faiblesse relative de la Chine sur la scène internationale.

 

4 – Que peut-on attendre de l’opinion publique dans les pays du Sud ?

 

Il y a un phénomène intéressant en ce moment, c’est la montée des mouvements sociaux dans les pays du Maghreb.

 

L’option la plus favorable à l’émancipation des pays du Sud serait l’installation en Tunisie d’un régime non-aligné, qui influencerait non seulement l’Algérie, mais aussi produirait un effet de contagion en Egypte, voire en Arabie Saoudite. Un basculement de tout le monde arabe dans le non-alignement signerait durablement un rétablissement du partage des richesses au profit des pays du Sud, en ouvrant la voie notamment à l’envolée des prix du pétrole décidée par l’OPEP et une généralisation des mécanismes de solidarité avec les non-producteurs du type ALBA dont le Venezuela a donné l’exemple. Nul doute évidemment qu’il y aurait alors une réaction concertée des pays occidentaux.

 

Donc l’évolution de l’opinion publique du monde arabe, et, au-delà, du monde musulman sera à suivre de très près.

Evidemment l’opinion publique de pays comme l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Argentine, et de vassaux des Etats-Unis comme l’Inde, ou de pays en voie de neutralisation comme la Russie comptera aussi beaucoup.

Par « opinion publique » j’entends bien sûr le peuple qui peut descendre dans la rue pour défendre son opinion (surtout en ces temps de flambée des cours du blé), mais plus encore de la bourgeoisie de ces pays qui est le soutien majeur des gouvernements qui les dirigent. Or l’espèce d’hégémonie idéologique des puissances occidentales, relayée par les grands médias planétaires, gène le ralliement de ces bourgeoisies à des options alternatives non alignées. Si on prend le monde musulman par exemple, l’hégémonisme occidental y est entretenu par la manière dont l’Occident y impose les termes du débat : entre une voie occidentale moderne consumériste, libérale, favorable à l’émancipation des femmes, et un « islamisme » soi-disant traditionaliste « obscurantiste ».

 

Il y a les médias qui entretiennent ces dichotomies artificielles. Il y a les fonds privés ou publics (y compris des fonds secrets gouvernementaux) qui abondent les réseaux journalistiques et universitaires pour légitimer ces croyances auprès des bourgeoisies locales. D’où aussi l’intérêt de suivre de près les politiques occidentales de « sponsoring » aux ONG et aux universités du Tiers-Monde. La capacité des peuples du sud à s’affranchir des termes du débat tels qu’ils sont posés par les Euro-atlantistes est aussi au cœur des enjeux planétaires des années à venir.

 

Or n’oublions pas que tout peut être objet de récupération des débats au service des intérêts du système mondial contrôlé par les puissances occidentales, à commencer par exemple, par la question écologique, en se présentant comme les championnes de la lutte contre les émissions de carbone, et culpabilisant les industries des pays émergents (alors que les émissions continuent de provenir massivement des pays riches).

 

5 – Que peut-on attendre de l’opinion publique dans les pays du Nord ?

 

Compte tenu de ce déséquilibre planétaire il est très important aussi que les opinions publiques des pays du nord se mobilisent contre la politique hégémoniste et agressive de leur establishment. Il faut militer pour la prise en compte des intérêts des pays du sud, contre le monolithisme de l’information, pour le démantèlement des structures militaires comme l’OTAN, contre l’opacité des organismes multilatéraux que nous contrôlons (OMC, FMI), pour des actions de solidarité à la base : allez par exemple demander à votre maire de jumeler votre ville avec une ville du Venezuela, de Palestine, peut-être même de Corée du Nord, pourquoi pas ? Plus on nourrit le débat en Occident (via Internet, mais pas seulement), plus on soutient les réseaux éditoriaux et d’informations alternatives, plus on crée des comités de résistance, et plus on affaiblit l’hégémonisme de la pensée dominante qui étouffe le monde.

 

·    Comment caractériseriez-vous, avec désormais le recul nécessaire, la politique militaire et étrangère du président Obama ?

 

Obama a poursuivi l’action initiée par Bush au cours de son second mandat : abandon de l’intervention directe « messianique » (qui prolongeait l’intervention « humanitaire » de Clinton au Kosovo), accent mis sur le travail de sape « indirect » via les fonds secrets et l’USAID, négociation avec les alliés et utilisation de ceux-ci pour « partager le fardeau » du contrôle du monde. Il a d’ailleurs gardé le même secrétaire à la défense que Bush pour mener à bien cette politique. L’abandon de l’interventionnisme direct est une concession faite au mouvement anti-guerre très important qui s’est développé aux Etats-Unis en 2005-2006, et une prise en compte des difficultés économiques du pays qui ne permettaient pas une projection de forces sur plusieurs fronts à la fois. Le fait qu’Obama était noir et qu’il fût au départ un petit peu plus à gauche qu’Hillary Clinton (quoiqu’un peu moins que d’autres tendances du parti démocrate) a pu aussi être utilisé à des fins de propagande par les grands médias pour faire croire à une conversion des Etats-Unis à une logique de monde « multipolaire », mais dès son arrivée au pouvoir Obama a donné des gages à l’appareil militaire américain et à la droite en refusant de fermer Guantanamo comme il l’avait promis, en poursuivant le soutien à Israël, en bloquant l’accès aux archives sur le 11 septembre (et donc toute possibilité de débat), en renforçant l’action militaire en Afghanistan.

 

Le retour en force des Républicains au Congrès à l’issue des dernières élections de 2010 m’inquiète. D’autant qu’il ne s’agit pas principalement de l’aile isolationniste des Républicains (tendance Ron Paul), mais des plus interventionnistes, lesquels ont déjà proposé à Obama un pacte d’alliance sur les questions de sécurité.

Ces gens ont une vision paranoïaque de l’Occident comme d’une citadelle assiégée qui doit attaquer la première si elle ne veut pas être anéantie, et c’est une vision qui a ses relais en Europe aussi.

 

C’est aussi une vision très « identitaire » des rapports entre les peuples et les civilisations, notamment sur des bases religieuses. Après la grande alliance stratégique de Clinton-Brzezinski avec l’Islam politique (une alliance qui a commencé contre l’URSS en Afghanistan en 1979 sous Carter dont Brzezinski était conseiller et qui s’est poursuivie en Bosnie et en Tchétchénie), l’establishment euro-atlantique peut être tenté par la croisade judéo-chrétienne, ou laïco-judéo-chrétienne (beaucoup de défenseurs de la laïcité étant prêts à soutenir l’interventionnisme occidental contre « l’islamisme »). C’est le genre de croisade dans lequel Washington pourrait enrôler Moscou (voire Pékin en jouant sur l’hostilité entre islamistes et « communistes athées »), sur la base qui plus est d’un intérêt économique commun face à l’alliance potentielle entre pays du Proche-Orient et nations exploitées du sud. Bref le potentiel de nuisance de l’Empire occidental reste considérable.

 

·    Quelles ont été les incidences et les limites des inflexions d’Obama sur les grands dossiers évoqués précédemment (Palestine, Irak, l'Iran, Afghanistan, Amérique Latine, etc.) ?

 

Certains pays ont pu tirer quelque profit des « poses » de l’interventionnisme occidental qu’on a pu voir apparaître à l’époque de George W. Bush. Le Venezuela a pu respirer un peu plus et nouer ses alliances avec la Biélorussie, l’Iran, la Syrie. L’hypothèse d’une intervention au Darfour (dans une guerre civile bien plus complexe que ne le laissait croire la propagande des néoconservateurs) a été abandonnée. L’Iran a vu reculer le risque d’intervention militaire. On a évité le pire. Mais il n’y a pas eu de progrès sérieux sur le dossier palestinien, et grosso modo l’Occident a pu maintenir l’essentiel de ses positions, au point même, comme je le disais plus haut, de pouvoir repasser à l’offensive, en Amérique latine par exemple. Par ailleurs le conflit s’est intensifié en Afghanistan dont toutes les dimensions ne sont pas connues, ainsi qu’au Pakistan, base arrière des Talibans qui trouvent un soutien patriotique de plus en plus massif chez les Pachtounes des deux côtés de la frontière. Les dommages collatéraux sur les vies des Pakistanais et sur la stabilité du pays sont énormes (alors que c’est une puissance nucléaire). Sur le dossier afghano-pakistanais les Etats-Unis sont dans la même impasse que l’URSS autrefois et ils ont réussi le tour de force d’entraîner l’Europe et l’Inde avec eux dans cet échec.

 

·    Quelle évaluation peut-on faire selon vous de la nouvelle politique de la France, sur la scène internationale ?

 

La France est un pays très important dans le système mondial. Elle fut il y a deux siècles (ce n’est pas si vieux) la première puissance militaire mondiale, et elle a été la première avec les Etats-Unis d’Amérique à porter pour toute l’humanité un message universaliste de libération planétaire, celui de la Révolution française, qui continue d’inspirer les peuples du Sud. Les deux guerres mondiales l’ont affaiblie et les crimes de l’aventure coloniale ont terni son image, mais quelques soubresauts de sa puissance dans la seconde moitié du XXème siècle, comme membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, puissance nucléaire et son rôle clé dans la construction européenne en font une pièce stratégique majeure.

 

Il y a eu des velléités de non-alignement intéressantes à l’époque gaullienne (quoique De Gaulle ne soit jamais allé jusqu’à retirer complètement la France de l’OTAN, ni de la Communauté économique européenne qui était pourtant déjà à l’époque un projet étatsunien, et encore moins jusqu’à rejoindre le Mouvement des Non alignés comme l’avait fait la Yougoslavie de Tito – ce qui eût supposé que la France abandonnât toute velléité néo-coloniale en Afrique).

 

Ces velléités ont été en grande partie abandonnées par Valéry Giscard d’Estaing (malgré la défense de quelques positions encore sur des thèmes comme la Palestine), vaguement reprises au début du premier mandat de François Mitterrand (avec Claude Cheysson comme ministre des affaires étrangères), puis à nouveau abandonnées – on se souvient de la question des euromissiles, de la première guerre du Golfe. Jacques Chirac a suivi grosso modo la même pente atlantiste que François Mitterrand (abandon des essais nucléaires, bombardement de la République fédérale de Yougoslavie, opération militaire conjointe avec les Etats-Unis à Haïti) à l’exception notable d’une opération de communication courageuse mais éphémère de Dominique de Villepin contre les néo-conservateurs durant la guerre d’Irak. C’est avec Nicolas Sarkozy que l’alliance avec les néo-conservateurs américains s’est affirmée sur le mode le plus « décomplexé » (étouffement du « non » français au référendum sur la constitution européenne, retour dans le commandement intégré de l’OTAN, soutien à Israël au Proche-Orient, envoi de troupes en Afghanistan sur les théâtres d’opération et non plus seulement pour des missions de soutien comme l’avait voulu Jacques Chirac), le tout avec les félicitations des grands médias acquis à l’option atlantiste depuis longtemps.

 

Cet alignement n’a pas toujours été parfaitement cohérent. A l’égard de la Russie (à laquelle la France s’apprête à livrer des porte-hélicoptères de classe Mistral avec le transfert de technologie correspondant) ou du Venezuela par exemple la France de M. Sarkozy s’est montrée un peu plus ouverte que Washington ne l’eût souhaité. Parfois au contraire la surenchère atlantiste est allée au delà des souhaits étatsuniens, par exemple avec les rodomontades de M. Kouchner contre l’Iran. On peut se demander aussi aujourd’hui si la sympathie affichée par l’UMP pour le Parti communiste chinois ne fonctionne pas un peu à contretemps des Etats-Unis (quoique dans ce pays une partie de la droite aussi souhaite un gentlement agreement avec Pékin pour la gestion des affaires du monde). Mais dans l’ensemble l’alignement sur Washington pour l’essentiel est acquis, comme l’a révélé l’accord militaire (hélas en partie secret) signé avec le Royaume-Uni cette année sous couvert de « sauver » la force de dissuasion française face à l’option dénucléarisatrice d’Obama. Cette alliance avec le Royaume-Uni qui met en cause l’indépendance de l’utilisation de l’arme atomique n’a pas suscité de grande opposition, à gauche notamment (au sein du PS largement pro-atlantiste), pas plus qu’on ne dénonce le coût de la participation du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN (80 millions d’euros par an), ni sa participation au nouveau projet anti-missile d’Obama (qui, en protégeant les populations du risque nucléaire, pourrait réhabiliter subrepticement la légitimité des guerres conventionnelles).

 

Il est dommage que l’opinion publique française ne s’intéresse pas davantage à l’équilibre mondial et ne parvienne pas à se faire une idée réaliste du fonctionnement du monde et de ce qu’il faudrait faire pour l’améliorer, car la France possède de très nombreux atouts.

 

Elle peut notamment faire échouer le projet de construction européenne tel qu’il est conçu par les Etats-Unis d’Amérique et qui est un pilier de la domination américaine dans le monde, non seulement parce qu’il finance une grande partie de cette domination mais aussi parce qu’il en est une caution idéologique majeure. La France à ce niveau a toute une série d’options à sa disposition qui vont de la sortie pure et simple de l’Union européenne et de l’OTAN, jusqu’à la menace d’une dénonciation du traité de Lisbonne pour infléchir la stratégie militaire de l’Europe et l’ouverture d’une négociation collective pour la dissolution de l’OTAN (à mon sens la sortie pure et simple de la France de ces institutions serait le plus efficace, mais cela supposerait, derrière, une stratégie de reconstruction d’alliances avec tel ou tel pays d’Europe rallié à des vues non alignées s’il en apparaît après notre retrait, avec la Russie, la Chine, ou des pays du Tiers-Monde, qui nous préserve du repli sur soi, repli sur soi qui serait à nouveau facilement exploitable par les Etats-Unis).

 

La France aurait aussi une carte à jouer pour aider à soustraire le Proche-Orient et l’Afrique à la mainmise euro-atlantiste (sans pour autant chercher à reconquérir ces zones dans une logique néo-coloniale) mais tout cela suppose une réorientation diplomatique à 180 degrés, et, derrière, une évolution de l’opinion publique sur la voie d’une confiance dans le projet politique que la France pourrait porter dans le monde. Il n’est pas exclu qu’elle y parvienne un jour. Je note que certains courants d’opinion assez sensibles à la question de l’impérialisme, notamment dans les « diasporas » du Sud, dans les milieux issus de l’immigration, commencent à s’interroger là-dessus.

·   

Nous abordons dans ces colonnes la "nouvelle stratégie" de l'Autorité Palestinienne; quelles sont à vos yeux les perspectives d'évolution au proche et moyen orient ?

 

Depuis 2009 on annonce la reprise de négociations entre le Fatah et le Hamas, qui chacun contrôlent bien leurs positions (en Cisjordanie d’un côté, à Gaza de l’autre). L’Autorité palestinienne n’a rien gagné à collaborer avec Israël, et Israël n’a rien gagné à tenter de terroriser les civils à Gaza puis de les affamer. Le Fatah et le Hamas sont deux tendances majeures du mouvement de libération nationale palestinienne qui ne peuvent pas éviter de s’entendre. Et les Occidentaux quant à eux feraient bien de reconnaître une certaine représentativité au Hamas (même si certains aspects de ce mouvement peuvent paraître à juste titre assez antipathiques) et condamner sans équivoque le blocus inhumain de Gaza, sans quoi ils ne font que radicaliser le conflit et compromettent toujours plus les chances d’une paix juste et durable.

 

Mon sentiment personnel est que sur le long terme les protagonistes devront s’orienter vers une solution à un seul Etat non confessionnel (la colonisation ayant de toute façon rendu l’Etat palestinien non viable), avec un processus de réconciliation à la sud-africaine, et le respect du droit au retour de tous les Palestiniens en exil. En tout état de cause à court terme il ne peut y avoir de solution juste au conflit tant que les Etats-Unis poursuivent leur politique de soutien inconditionnel à Israël et sans des pressions efficaces pour conduire le gouvernement de Tel Aviv à la table des négociations. L’aveuglement des Etats-Unis sur ce dossier contribue non seulement à aliéner le soutien d’une partie des bourgeoisies (et des diasporas) musulmanes tentées de définir leur propre voie (éventuellement sur la base de l’Islam politique) plutôt que d’adhérer au rêve américain (ce qui oblige l’Occident à soutenir des dictatures militaires pour contrôler les populations – d’où l’échec du projet de Grand Moyen) Orient, mais il encourage aussi Israël dans un isolement paranoïaque stérile. Cette instabilité n’est pas complètement incompatible avec les intérêts de l’Occident – qui y trouve des avantages notamment pour les ventes d’armes – mais elle joue un rôle négatif sur l’image « œcuménique » que l’Occident voulait se donner, et pourrait conduire de plus en plus au repli croissant sur des positions « laïco-judéo-chrétiennes » intégristes dont je parlais plus haut, au cœur même de la culture occidentale, bref à de nouvelles formes très dangereuses d’obscurantisme belliciste.

 

·    Vous avez développé des analyses approfondies et très remarquées sur des sujets qui ont également fait l'actualité (Côté d'Ivoire, Myanmar, Géorgie, Serbie, etc.). Quelle évaluation faites-vous aujourd'hui de ces analyses sur ces différents dossiers ?

 

Ce sont là des petits pays qui n’ont pas de très grandes marges d’action, et qui pourraient connaître des évolutions beaucoup plus favorables (notamment sur la voie d’une démocratisation authentique) sans l’ingérence des puissances étrangères. Prenons la Côte d’Ivoire, pays qui a offert l’essentiel de ses richesses aux multinationales françaises. C’est un pays enlisé dans un montage politique issu des accords de Marcoussis (réactivés à Accra)  patronnés par la France en 2003. Aujourd’hui l’ancien poulain de Paris n’obéit plus aux commandes du maître, un peu comme Saddam Hussein naguère en Irak. Le voilà donc diabolisé. La France alliée aux Etats-Unis se permet les pires ingérences : court-circuitage des opérations de comptage des voix, pressions sur l’ONU pour la défense militaire du candidat de l’opposition, chantage à la guerre civile. Ce travail de manipulation cynique peut déboucher effectivement sur la guerre. Pourtant d’autres solutions existent de partage du pouvoir, comme celle proposée par l’Angola.

 

Evidemment la grande presse n’en parlera pas et le fait que Ouattara bénéficie du soutien international ne peut faciliter le compromis. En outre cette guerre s’inscrit dans le phénomène plus général de contrôle militaire du Sahel par l’occident. Ces ingérences nourrissent en retour les replis identitaires, et peuvent aboutir à l’éclatement d’autres pays encore. Les Etats-Unis ont voulu l’éclatement du Soudan, Kadhafi parle de celui du Nigéria.

 

Le Myanmar reste une dictature, parée depuis peu de faux habits démocratiques (mais une démocratie pas plus artificielle que celle d’Haïti par exemple). Mais comment envisager une démocratisation de ce pays quand on sait qu’il contrôle l’approvisionnement en pétrole du sud de la Chine ? Nos soutiens à Aung San Suu Kyi s’inscrivent dans ce contexte là (et même à supposer que Aung San Suu Kyi soit une responsable intègre comme le fut Vojislav Kostunica en Serbie en 2000, nul ne sait qui s’imposerait derrière elle ou dans son sillage en cas de transition politique au Myanmar). Les militaires birmans ont beau jeu de dire que s’ils laissent la place aux principaux partis d’opposition ceux-ci travailleront pour les Occidentaux. Les diverses « révolutions colorées » menées par les occidentaux dans les années 2000 ont montré que derrière les mouvements d’opposition vantés par nos médias il y a souvent la fondation Soros ou USAID, et des leaders à la Iouchtchenko (l’ex leader de la révolution orange ukrainienne qui a fini détesté par son peuple) ou à la Hamid Karzaï dont le souci n’est pas vraiment la souveraineté et l’indépendance de leur peuple. Ainsi le jeu pervers de l’ingérence occidentale finit par placer les peuples devant des choix impossibles entre des leaders au service des multinationales occidentales, et d’autres soutenus par la Chine ou la Russie, plus « souverainistes », et soumis à d’autres réseaux d’exploitation et de corruption. Ce sont des données que l’opinion publique doit avoir en tête pour combattre le système impérial dont ces situations sont les sous-produits.

 

La Géorgie illustre le cas de ces puissances régionales qui font le choix d’être des sous-traitants du Pentagone sur des lignes de front potentielles, comme le Rwanda, la Colombie, la Corée du Sud ou la Thaïlande (il y aurait beaucoup à dire sur ce pays aussi où l’alternative politique des « chemises rouges » a été complètement disqualifiée par nos grands médias malgré le soutien populaire dont elle jouissait, ou à cause de ce caractère populaire…). La Géorgie a perdu une guerre à ce jeu, mais dans le contexte actuel il n’est pas sûr que ses habitants aient d’autre choix que celui fait par leur président Saakachvili, la preuve étant que l’opposition géorgienne est devenue pratiquement inaudible, pas seulement à cause de la répression. En échange ce genre de pays peut obtenir une marge d’influence sur son patron à Washington, pousser à la guerre même quand Washington est réticent (ce qui semble avoir été le cas en août 2008). Cet essor de la puissance militaire ne va pas forcément dans le sens des intérêts de la population, mais celle-ci peut avoir le sentiment à tort ou à raison qu’elle la protège de dangers plus grands (dans le cas des Géorgiens il redoutent une nouvelle russification de leur culture).

 

Le cas serbe lui est particulièrement triste parce qu’il concerne un pays qui, après avoir vaillamment résisté à des empires brutaux (empire ottoman, austro-hongrois), et sacrifié des millions de vies à la résistance antinazie, reste largement diffamé comme pays « génocidaire » au terme d’une propagande invraisemblable développée par les médias occidentaux (et donc planétaires) dans les années 1990 au plus fort de l’enthousiasme hégémonique de l’OTAN. Aujourd’hui ce pays est dans l’incapacité de faire entendre sa version de l’histoire parce qu’il doit s’aligner sur tous les standards idéologiques européens s’il veut espérer intégrer l’Union européenne un jour. Même l’étonnant rapport Dick Marty (de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe) selon lequel les nationalistes albanais (l’UCK) pour lesquels et aux côtés desquels l’OTAN a fait la guerre en 1999 à cette époque-là se sont livrés à des trafics d’organes sur des prisonniers civils serbes n’a pas droit de cité dans le débat public en Occident (il est vrai que c’est une affaire bien gênante pour les dirigeants de nos pays). Le chantage à l’adhésion à l’Union européenne a permis aux Occidentaux d’obtenir à peu près tout de ce pays (envoi de dirigeants au tribunal pénal international sans vote de loi préalable pour l’autoriser, absence d’initiative pour rétablir l’impartialité de ce tribunal, recomposition de la classe politique et des partis en fonctions des intérêts de l’Occident, etc). Mais il y a des phénomènes comparables dans d’autres pays du Tiers-monde avec diverses formes de chantage à l’aide économique. C’est ce qui contribue à ce que la vérité historique, notamment la vérité sur les guerres, n’émerge que très tard. Il a fallu 30 ans pour connaître précisément l’impact des méfaits de l’agent orange en Asie du Sud Est ou la guerre secrète menée par les Etats-Unis au Laos dans les années 1970. Il en faudra peut-être trente autres pour avoir une vision précise des méfaits de l’uranium appauvri en ex-Yougoslavie ou de l’action des Etats-Unis à Falloujah en Irak en 2004 (par exemple).

 

Un des buts du blog de l’Atlas alternatif est de parler de ces pays trop petits pour se faire entendre, trop saisis dans des réseaux de dépendance, notamment ceux qui subissent des embargos ou des conflits meurtriers, et de faire connaître à leur propos des faits peu diffusés dans les médias, qui sont souvent des faits qui ne vont pas dans le sens de la bonne conscience occidentale – tout cela évidemment en restant dans le domaine de l’analyse raisonnable, sans colporter de rumeurs ou peu fiables, et sans paranoïa complotiste…

 

·      Quelle est votre analyse de la situation au Maghreb, et quelles sont les évolutions possibles sur le moyen terme ?

 

Le mouvement initié en Tunisie, à la suite d'une situation d'inégalité économique et d'iniquité politique particulièrement choquante, est très impressionnant : le courage du peuple, sa détermination, le degré d'organisation du mouvement social sont remarquables et pourraient bien influencer d'autres pays, ce qui pourrait être l'annonce d'un basculement du Pro

che-Orient dont je parlais plus haut.

 

Le fait que le régime tunisien ait eu de bons rapports avec la France, les Etats-Unis, Israël, le FMI (M. Strauss-Kahn l'a cité en exemple il y a 2 ans) est aussi un signal pour les peuples arabes : le soutien des grandes puissances ne suffit plus à rendre les dictatures invulnérables. Mais on sait aussi hélas qu'il y a plusieurs façon de confisquer une révolution. Dans le cas tunisien les Etats-Unis s'étaient déjà éloignés de M. Ben Ali comme l'avait montre un télégramme reproduit par Wikileaks, ce qui a pu encourager l'armée à lâcher Ben Ali. La "transition démocratique" en Tunisie est confiée à un proche du dictateur déchu, qui constitue un gouvernement constitué de partis pro-occidentaux. S'il veut une Tunisie non-alignée, le peuple devra sans doute maintenir sa pression.

Le cas tunisien peut inciter l'Algérie et le Maroc à démocratiser leurs régimes, mais je ne crois pas qu'il existe à court terme dans ces pays de mouvement politique assez solide pour entraîner des changements radicaux du type de la révolution iranienne de 1979 ou de la révolution bolivarienne au Venezuela. Au Maroc, parce que la monarchie s'est déjà réformée, et que la figure du roi maintient semble-t-il un fort consensus politique national, malgré les mécontentements sociaux (cependant il faut reconnaître que nous connaissons mal la situation dans ce pays, voir par exemple les arrestations de membres du Al Adl Wal Ihsane fin janvier peu connues en France). En Algérie, parce que l'opposition aux militaires est divisée et que le souvenir de la guerre civile hante les esprits. Il y aurait plus à attendre de changements au Machrek, en Egypte notamment (deuxième bénéficiaire de l'aide militaire étatsunienne). Nul doute que l'opposition égyptienne doit déjà préparer des plans d'action, et le Conseil national de sécurité étatsunien doit quant à lui réfléchir aux moyens de neutraliser le plus possible l'aspiration populaire au changement dans ce pays.

 

·      Pour finir sur une note d'avenir, quelles sont à l'aube de l'année 2011 les raisons d'espérer et d'agir, pour un citoyen aspirant à la justice et à la paix ?


En France les citoyens disposent de nombreux moyens d'information et d'action. Internet notamment leur permet de bien connaître la réalité mondiale par delà les mensonges des grands médias, à condition toutefois de savoir trier le bon grain de l'ivraie, et leur donne aussi les moyens d'entrer directement en contact avec diverses personnes prêtes à faire bouger les choses. L'important est qu'ensuite ils sachent se détacher de leurs écrans d'ordinateurs pour créer des groupes, des associations dans le réel, et acquérir un sens de la persévérance et de l'efficacité dans l'action collective. A priori il serait assez facile de constituer une sorte de plateforme nationale qui entretiendrait des relations avec divers mouvements à l'étranger hostiles aux logiques impériales - des mouvements basés ailleurs en Europe et sur les autres continents, il en existe beaucoup -. Ce genre de plateforme pourrait se fixer des objectifs à la fois fédérateurs, percutants et réalistes comme obtenir la sortie immédiate de la France de l'OTAN, le retrait des troupes françaises d'Afghanistan et d'Afrique, faire du lobbying auprès des élus nationaux et européens contre l'ingérence financière, politique et militaire occidentale dans le monde, et contre toutes les mesures prises pour renforcer notre dépendance à l'égard des Etats-Unis (la communication des informations bancaires, la préparation du grand marché euro-atlantique, etc). Nous pourrions à cet égard prendre exemple sur les Québécois  qui ont constitué un collectif pour la fin de l'occupation de l'Afghanistan et la sortie du Canada de l'OTAN "Echec à la Guerre" regroupant plusieurs partis politiques, dont Québec solidaire, l'organisation des jeunes du Parti québécois et les deux partis communistes, ainsi que des syndicats importants, de nombreuses organisations de lycéens, d'étudiants, d'immigrés ou d'autochtones, des associations religieuses de différentes confessions, des comités de quartiers. Ce collectif prend une envergure telle que même les grands médias atlantistes de cette province en sont venus à en parler. L'alignement de plus en plus assumé par les élites de la France sur le militarisme étatsunien salit l'image de notre pays dans le monde. Tout ce qui peut se constituer pour contrebalancer cette orientation sera utile à l'équilibre de notre planète et fera immanquablement boule de neige dans d'autres pays aussi.

Si la société française ne s'avère pas prête à aller aussi loin que les Québécois, au moins les gens peuvent-ils continuer à une échelle plus modeste à agir pour le non alignement de la France, au sein des partis politiques par exemple. Je suis assez satisfait par exemple de voir dans la classe politique des dirigeants comme M. Mélenchon ou M. Dupont-Aignan assumer de plus en plus clairement (même si parfois je trouve qu'ils devraient aller plus loin encore) des positions anti-atlantistes au risque d'être impopulaires dans les grands médias.  Ils y seront d'autant plus encouragés que les pressions des électeurs "de base" et des militants de leurs partis se manifesteront dans ce sens. Cela vaut aussi pour les militants et électeurs des autres partis qui peuvent œuvrer à soustraire ces organisations à l’influence atlantiste.


Et d'ailleurs l'uniformité pro-étatsunienne des grands médias elle-même se fissure sous le poids de la concurrence d'Internet. Ils savent que beaucoup de gens - notamment des jeunes - ne leur font plus confiance. Et des journalistes comme Frédéric Taddei sur France 3 sont obligés d'inviter à leurs émissions des publicistes qui diront du bien de Chavez et du Hezbollah libanais, les chaînes de la TNT doivent bien se résigner à laisser tel homme politique démystifier le Dalaï Lama, puis les vidéos de ces "morceaux de bravoure" circulent ensuite sur le Net. Les journaux qui, il y a dix ans, donnaient le "la" de la bienpensance comme Le Monde, Le Figaro et Libération sont au bord de la faillite face à la concurrence de gratuits qui, certes, ne sont pas plus objectifs qu'eux, mais au moins ne peuvent pas avoir de prétentions intellectuelles comparables. Nous sommes loin d'avoir atteint un bon équilibre dans le traitement de l'information, mais au moins les édifices dogmatiques sont fragilisés. Ce sont des éléments encourageants.

 

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