Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #la gauche tag

Qu'est-ce que le peuple en France aujourd'hui ?

14 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Je songeais au mail que j'ai recopié cet après-midi et me demandais ce qu'était le peuple en France aujourd'hui.

 

Pour toute la pensée politique moderne (post-Machiavel) à l'exception peut-être des libéraux, le peuple n'a jamais été une population indifférenciée. C'est une subjectivité politique qui se constitue au terme de procédures particulières : l'assemblée générale, la manifestation de rue, le vote pour des délégués dans l'isoloir, parfois la guerre (Valmy...)

 

Aujourd'hui le vote s'achète, et la pensée est fragmentée par les médias.

 

valmy_.jpgOù est le peuple, et où se constitue-t-il ? Quand le Front de gauche parle du peuple, évoque-t-il ces jeunes près à se vendre à n'importe qui pour des vacances au ski ? Non, il parle du peuple qui se construit dans ses meetings et ses manifestations.

 

Celui-ci a-t-il plus de légitimité à se considérer comme "le peuple" que les franges de population qui se rendent au meeting de M. Bayrou ou de Mme Le Pen ? Nous répondrions avec certitude que oui si nous pouvions affirmer que ces gens sont réellement porteurs d'une perspective historique pour le pays et ne sont pas qu'un simple club égoïste de défense des avantages acquis au milieu de la tempête comme les en accusent leurs adversaires, tandis que les autres membres des assemblées bayrouistes ou lepennistes ne sont que des citoyens aveuglés.

 

S'il est vrai - ce que je crois - que la "tempête" n'est que le résultat d'une dérégulation mondiale voulue par les oligarques et sur laquelle il faut revenir, et que la défense des droits acquis peut déboucher sur une réelle amélioration de la condition et de la conscience collectives pour peu qu'elle s'enrichisse d'un surplus à la fois de rationalité et d'imagination, la frange des électeurs du FdG, éventuellement élargie à l'aile gauche du PS et aux trotskistes, peut être reconnue comme le véritable peuple. Mais si elle est le peuple, puisqu'elle seule passe par un processus de "conscientisation" qui la rend porteuse d'une perspective historique que les autres n'ont pas, pourquoi s'embarrasse-t-elle d'une entrée dans les jeux médiatiques, et dans le respect des procédures électorales ? Pourquoi ne prend-elle pas directement le pouvoir ?

 

On retrouve ici la vieille interrogation qui traverse la gauche depuis deux siècles (et qui l'a notamment travaillée quand le suffrage universel a consolidé le pouvoir de Napoléon III). La réponse est assez simple aujourd'hui : parce qu'elle n'aurait pas les moyens de gagner une guerre civile avec l'autre partie de la population (majoritaire en nombre) en cas de prise du pouvoir par la force. Autrement dit, faute d'effectifs suffisants, la seule frange de la population qui pourrait prétendre être le peuple doit se résigner à ce qu'il n'y ait pas de peuple en France (pas de subjectivité politique capable de porter une perspective d'avenir) et à ne rester qu'un lobby de défense du service public et des droits sociaux, plus ou moins entendu par la bourgeoisie au pouvoir.

Lire la suite

La dynamique du vote Mélenchon

13 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Puisque ce blog sert un peu aussi à prendre date, je voudrais ici reprendre le commentaire que j'ai posté en réaction à un article d'un ami anti-européiste de gauche, Edgar, qui, sur son blog "La lettre volée" a posté une critique que le PC grec adresse à son homologue français sur la question europénne (une critique qui fait suite à beaucoup d'autres critiques que ce blogueur a adressées à Mélenchon sur cette même question).

 

Je me suis indigné du caractère répété des attaques de ce blog contre Mélenchon parce qu'à la longue elles s'apparentaient vraiment à une tactique de déstabilisation pour dire "surtout ne votez pas pour le Front de Gauche". Bien sûr on critique principalement les gens dont on est proche - je comprends qu' "Edgar" ne dénigre pas autant Bayrou ou Joly avec qui il n'a rien en commun. Mais voila qui me paraît très pervers, car cela revient à détourner les lecteurs de son blog de l'option la plus crédible parmi les moins éloignées de leurs convictions. Je vois la même attitude chez des communistes orthodoxes anti-front de gauche, et des "antiimpérialistes" sectaires qui se répandent en insultes parce que Mélenchon n'a pas été assez clair sur la non-ingérence. Ces gens font ainsi le jeu de François Hollande (un européiste otaniste), c'est quand même beau...

 

Bien sûr comme tout le monde je répère ce qui "cloche" chez Mélenchon, sur la question du protectionnisme européen, du vote de la Russie et de la Chine au conseil de sécurité de l'ONU sur la Syrie, sur la Côte d'Ivoire, sur l'héritage de Mitterrand et tant d'autres sujets. De même que j'ai dénoncé parfois son style trop agressif, machiste, maladroit, approximatif (alors qu'il sait aussi être érudit, précis, subtil, et charmeur avec ses interlocuteur quand il s'en  onne la peine). Mais il faut avoir une vision large et stratégique des choses.

 

mélenchonMélenchon fait un boulot très difficile : ramener au vote beaucoup de gens aigris et dépolitisés. Il leur réapprend toutes sortes de données basiques qu'ils ont perdues de vue. Cela lui demande une énergie folle d'autant qu'il se bat contre un système idéologique qui lui est très défavorable. Je ne suis pas du tout convaincu qu'il ferait mieux en brandissant le drapeau français un peu plus haut, en annonçant la rupture avec l'Europe etc, car quoi qu'on en dise, beaucoup de gens n'ont pas du tout les idées claires sur l'Union européenne, même parmi les nonistes, et trouveraient le leader du Front de Gauche "rouge-brun" s'il allait trop loin sur ce terrain.

Je ne crois pas non plus que les ouvriers abandonneraient le Front national simplement parce que Mélenchon serait plus dur contre l'Europe. Ainsi mon père,ouvrier à la retraite, ne vote pas Front national, mais est convaincu que le RER à Paris fonctionne mal "à cause des syndicats". Le divorce entre le Front de Gauche et les ouvriers du privé ne tient pas seulement à l'Europe.

Les gens comme Edgar sont trop polarisés sur le vote et les programmes, et pas assez sur les dynamiques historiques. Mélenchon défend une culture de la VIe république, de la mobilisation des masses etc. Cette culture, si elle arrive à se développer, entrera d'elle même en conflit avec l'oligarchie européiste. Il est dommage de cherche à l'entraver.

 

mitterrand

Je pense que le lectorat très "middle class" (pour ce que je peux en deviner) du blog "La lettre volée" (comme du mien) gagnerait davantage à s'ouvrir au potentiel de ce mouvement porté par le Front de gauche (petits fonctionnaires, étudiants, salariés syndiqués) et travailler avec lui, plutôt que de s'en tenir à une posture ironique et moralisatrice à son égard.

 

kim-jong-ilBien sûr on a toujours des raisons de se méfier des égarements de la gauche de la gauche. Mon propre héritage familial m'inciterait plutôt à suivre Edgar dans certaines de ses méfiances, quand je vois combien les Républicains espagnols ont été cocufiés par le Parti communiste (et, dans la branche française de mes antécédents l'anticommunisme est aussi ancré), ce pourquoi d'ailleurs dans mes jeunes années, je votais pour le Parti socialiste et non pour l'extrême gauche. Mais il faut dépasser les héritages familiaux, les nostalgies identitaires (qui poussent tant de gens dans le Sud-Ouest notamment à voter encore socialiste) et, face à la sclérose inéluctable du système actuel entièrement soumis aux intérêts des plus aisés, il faut oser l'expérience d'une poussée populaire organisée pour un changement de système, quels qu'en soient les risques, et quelles que soient les erreurs que cette poussée puisse commettre. Il faut voter Front de gauche.

 

Bon voilà qui est dit. Mais pour montrer que je ne suis pas sectaire, dans un esprit républicain de respect pour ceux avec lesquels je suis en désaccord, je termine ce petit billet en saluant les qualités de débatteur de Jean-François Coppé. Je les avais déjà constatées en d'autres occasions, je les vérifie dans la dernière "confrontation" qu'il a eue avec la journaliste Audrey Pulvar (cf vidéo ci-dessous). L'homme garde son sang froid, son sourire et sa courtoisie. C'est remarquable. La journaliste n'est pas totalement en tort : son style d'interview est fréquent dans le journalisme du monde anglosaxon, plus dénué de complaisance que le nôtre (encore qu'outre-atlantique et outre-manche il ne remettre jamais non plus en cause les cadres communs de pensée de l'intelligentsia). La journaliste a cependant le défaut de mener l'intérrogatoire à partir d'une posture trop visible de "femme de" et surtout "sympathisante de", alors que tout le monde sait qu'elle n'en ferait pas autant face à un socialiste. Donc un bon point pour M. Copé. Je ne pense pas que M. Juppé (qui est sans doute un des responsables de l'UMP que je déteste le plus, en raison de son art d'envelopper d'arrogance le cynisme le plus éhonté, dans l'affaire libyenne notamment) aurait fait aussi bien ...

 

Au fait, puisqu'on parle de M. Juppé, alors, d'après vous, M. Sarkozy a-t-il oui ou non reçu un financement de M. Kadhafi ? Et la Libye, va-t-elle éclater ? La somalisation comme modèle d'émancipation de toutes les nations des bords de la Méditerranée. Ou éthiopisation (vassalisation) ou somalisation.  De jolies perspectives....

 

 

 

 

 

 

Lire la suite

Programme pour une révolution réaliste

4 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

engrenage.jpgJe me réjouis de lire les derniers commentaires du communiste Descartes sur mon blog ainsi que le mail d'un lecteur qui aujourd'hui critique férocement mais semble-t-il justement le chomskyen Baillargeon (notamment sur l' "économie participative" de Michael Albert soutenue par Baillargeon, qui m'a exaspéré naguère), les insuffisances de Rancière etc.

 

Peut-être ces hirondelles annoncent-elles le printemps d'une nouvelle génération capable de refermer la parenthèse moralisatrice de la gauche péri et post-soixantehuitarde, pour revenir aux faits, à l'analyse rationnelle, à la construction de VRAIS programmes viables qui prennent sérieusement en compte les critiques des adversaires pour vraiment améliorer leur contenu.

Lire la suite

Encore un mot sur Jean-Luc Mélenchon

31 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Il faut bien reparler de l'élection présidentielle qui approche. Je regardais hier sur Internet, comme beaucoup de gens, l'émission de Mélenchon chez Ruquier samedi dernier, un Mélenchon à l'aise, amuseur, une espèce de nouvelle "force tranquille".

 

mélenchonJ'ai dit il y a peu que certains aspects de son programme comme le défaut de paiement d'une partie de la dette est dans une logique de socialisme de guerre dont il rechigne à envisager toutes les conséquences ou du moins à les exposer.

 

Bien sûr tout son programme n'est pas aussi risqué, et, comme de tout homme politique, on ignore si, "en situation" il appliquerait une vision optimale ou minimaliste de ce qu'il annonce. D'ailleurs on peut se demander si son engagement à convoquer une constituante dès son élection puis à imiter Cincinnatus après le passage à la sixième république n'implique pas, au fond, qu'il ne gouvernera que six mois au maximum.

 

Beaucoup de gens font la fine bouche : les exaltés qui voient en lui un "vieux politicard roublard" (j'ai vu l'expression sur Facebook), les anti-européistes qui trouvent qu'il n'est pas clair sur la sortie de l'euro et de l'Union, les rationalistes qui lui reprochent d'avoir dit n'importe quoi sur Petroplus et de mépriser les faits. Moi-même je peux lui reprocher sa naïveté ethnocentrique sur les révolutions arabes et sa faiblesse sur le dossier libyen et tant d'autres choses.

 

Mais voyons les choses en face. Le peuple français est à la fois à juste titre méfiant à l'égard des politiques, et extrêmement immature dans la mesure où il se laisse impressionner par le sentimentalisme et les postures moralisatrices. Il n'est donc pas prêt à exiger de ses candidats des programmes sans ambiguités, un examen froid des réalités factualités, un aptitude à conduire des logiques jusqu'à leur termer etc.  Le peuple français oblige ses candidats à truffer leurs propos de rhétorique, de points troubles, à donner des gages à certains lobbys moraux etc. Parce que si ces candidats ne le font pas immédiatement leurs partisans se divisent et s'entretuent avant même qu'ils n'aient pu entrer en campagne.

 

Il faut donc aujourd'hui miser sur celui dont l'impact sur le jeu politique est à la fois le moins néfaste et le plus efficace.

 

Il y a chez Mélenchon une aptitude à miser sur la singularité française et à tenter de mobiliser les meilleurs aspects de sa jeunesse et de ses talents (notez que je comprenne aussi ceux, de droite, qui pensent qu'il n'y a rien à mobiliser de ce côté-là sauf à créer du désordre et de nouvelles dettes et qu'il vaut mieux réprimer tout le monde sous de l'austérité et du fatalisme, mais c'est affaire de pari philosophique). Il le fait avec une assez bonne connaissance de ses dossiers, meilleure que celle des cadres du parti communiste avant lui, et avec un passé trotsko-socialiste qui l'affranchit du soupçon de stupidité stalinienne (plus ou moins reconvertie en opportunisme honteux à la Robert Hue) qui frappait tous les leaders du PCF depuis les années 1980.

 

Ce faisant, il a les moyens de peser sur le jeu politique dans un sens positif, comme Montebourg a pu le faire dans le cadre de la primaire socialiste. Si Mélenchon fait un score à deux chiffres comme il le souhaite, saura-t-il, éventuellement infléchir la politique socialiste dans le sens de la démondialisation et d'une poursuite de la valorisation des ressources de notre pays ? je n'en sais rien. Je ne suis pas sûr que les deux aient un sens tactique extraordinaire (et il en faudra pour ne pas se laisser abuser par les puissances conservatrices), mais il est assez clair que ce n'est que par eux que l'on peut espérer voir se réaliser une évolution dans ce sens.

 

Cela ne viendra pas du Front national dont le programme flou et ambigu n'est qu'une expression de la vieille xénophobie très répandue en Europe, adossée à un credo libéral jamais refoulé. Il ne viendra pas non plus de néo-gaullistes à la Dupont Aignan tout juste bons à répéter le catéchisme du RPR des années 70, ni de groupuscules trop tournés vers la pureté théorique de leur discours au point qu'ils n'ont même su en temps utile s'intéresser aux moyens concrets de glaner 500 signatures.

 

Il est donc assez probable que je vote Mélenchon cette année.

 


 

 

Lire la suite

André Malraux sur le Front populaire

22 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Julien Gracq écrit quelque part que notre époque se nourrit des miettes des grands écrivains telles que leurs journaux ou leur correspondance. C'est particulièrement vrai en ce qui me concerne, peut-être parce que je n'ai jamais été très friand de romans. Concernant Malraux par exemple, j'aime bien ses carnets, les notes qu'il a prises à la hâte. Ils sont toujours trop courts, on les lit en une heure, mais on y trouve toujours des détails croustillants sur une époque, une situation, et qui permettent de voir beaucoup plus loin que la fadeur de l'histoire officielle. C'était le cas de ses carnets sur un voyage en URSS publiés récemment qui étaient très éloquents sur la religiosité des membres du PC soviétique et sur la difficulté d'instruire un peuple encore si rural et arriéré en 1934.

 

malraux-copie-1.jpgJe lis aujourd'hui ses cahiers des deux années suivantes, sur le Front populaire. J'y trouve des pépites : une description du discours de Blum à la chambre (que je ne puis reproduire ici car elle est trop longue) pour faire adopter le résultat des accords Matignon par exemple. Cela vaut le récit par Romain Rolland des discours arrosés de vin de Jaurès 35 ans plus tôt. On y perçoit cette grand fragilité physique de Blum, physique et peut-être aussi morale.

 

Il y a ce milieu des radicaux (centre gauche) un peu délétère. Malraux cite Emmanuel Berl, journaliste de leur mouvance : "Suzanne Schreiber est inouïe ! Elle tient des discours qui inquiètent Potemkine (l'ambassadeur de Russie) parce qu'on est toujours dans l'impossibilité, quand Suzanne parle, de supposer qu'elle ne répète pas ce qu'elle a entendu, mais ce n'est pas une raison, parce qu'elle s'est fait baiser par tout le comité directeur du parti radical pour que ce qu'elle dit ait le moindre sérieux ! Et si elle s'est fait engueuler le matin par Herriot parce qu'elle est idiote, elle dira l'après-midi n'importe quoi pour l'embêter. Et plus question de la faire taire. Pensez que le 6 février, Daladier avait pris, pour qu'elle lui foute la paix, des mesures policières : il l'a retrouvée dans sa chambre, entre le lit et la table de nuit... Alors, il a déclaré forfait..." (p. 74).

 

Juste avant, Malraux rapportait que cette sénatrice radicale, Mme Schreiber (dont la descendance fut une dynastie journalistique célèbre en France) se répandait en avertissements (p. 74) auprès de l'ambassade de Russie, avertissements selon lesquels le France alllait bientôt rompre avec Moscou. Quelle folie quand on songe que Malraux notait que selon l'écrivain Ilya Ehrenbourg : "En cas d'attaque hitlérienne sur la France ou la Tchécoslovaquie, l'armée rouge est prête à mobiliser, et Staline à donner immédiatement à l'aviation soviétique l'ordre de bombarder les villes allemandes" (p. 79). On est en plein Annie Lacroix-Riz.

 

front-populaire.jpgEt puis il y a ce peuple français, brouillon, désordonné, dont les grèves spontanées à la fois sauvent le Front populaire (car ainsi Blum apparaît comme un pis-aller aux yeux de la bourgeoisie apeurée), mais aussi menacent de l'anéantir dans leur incohérence. Léo Lagrange le ministre de la jeunesse et des sports du Front populaire.observe (p. 50) "J'ai vu hier Ramette (membre du bureau politiquedu PCF), très inquiet de certaines revendications des grévistes, nettement hitlériennes : Interdiction du travail des femmes mariées - Interdiction du travail des ouvriers étrangers". N'importe qui débarque dans les ministères pour n'importe quoi. Un socialiste débarque cinq fois chez Lagrange pour lui vendre 10 000 baignoires très cher (p. 65), tout étant bloqué, on est porté sur le sexe "râlage chez les conjoints des employés ou employées des magasins, l'ennui, paraît-il, poussant l'espèce humaine à la lubricité" (p. 65) Bécart, un collaborateur de Lagrange, déplore : "L'une des choses les plus graves contre nous, là où elle s'est produite, c'est la grève des employés des pompes funèbres. Qu'il faille faire appel aux pompiers pour enterrer les morts, ça, le prolétariat ne l'admet pas plus que les autres. Il y a là des citations atroces, et qui nous feront sans doute autant d'ennemis" (p. 69). Le point de vue d'Emmanuel Berl (p. 66) : "A brève échéance le péril anarchiste va commencer Il y aura des incidents, et la situation deviendra aussitôt très sérieuse. La fermeture des cafés et des restaurants exaspère les classes moyennes. On parle de la grève des concierges. Les gens n'ont pas envie de rester à la porte (...) Les partis sont débordés et le seront de plus en plus ; d'autre part Hitler prépare un coup contre la Tchécoslovaquie, l'Italie renforce ses frontières et la Yougoslavie est prête à conclure un accord avec l'Allemagne. / Je suis persuadé qu'il y a dans ces grèves de nombreux agents de l'Allemagne. / Je crois que Blum s'effondrera physiquement, avant ou après les premiers incidents, et qu'il y aura un ministère d'imagerie républicaine, de Reynaud à Cachin, ou de spécialistes, qui refera une union à la Poincaré". Léo Lagrange s'emporte : "Nous n'avons rien fait. Nous ne faisons rien. L'attaque de la banque de France dort, les mutations de l'armée attendent, parce que Blum est obligé, jour et nuit, de négocier des accords. Tas de salauds !" (Autrement dit : les grèves nous empêchent de virer les réactionnaires de la banque de France et de l'armée).

 

Une nuance importante aux clichés iréniques sur les grèves de 36, et quelque chose qui doit mettre en garde ceux qui idéalisent les masses (et qui d'ailleurs finissent par prôner la dictature).

 

Le 13 juillet 1936 on joue le Danton de Romain Rolland aux arènes de Lutèce en présence de Blum.

 

En fin de carnet (p. 105), cette lettre étrange de Malraux à la veuve de Léo Lagrange datée du 30 mai 1949 à propos de de Gaulle qu'il avait vu la semaine précédente: "Le Général a regardé par la fenêtre et a dit : "La dernière fois que je suis venu ici c'était pour voir un brave type qui s'appelait Lagrange (comment c'était son prénom déjà) ; c'était le seul à ce moment-là qui comprenait quelque chose et le seul qui aurait pu faire quelque chose d'utile pour la France. Naturellement c'est aussi le seul qui ait été tué" ". "Sans commentaires", conclut Malraux.

Lire la suite

Une intervention de M. Chevènement le 13 juillet dernier

30 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme, #La gauche, #Débats chez les "résistants"

J'invite les lecteurs amateurs de réflexions sérieuses à regarder cette vidéo du sénateur Jean-Pierre Chevènement. Celui-ci, à la différence des députés communistes, du député socialiste M. Emmanuelli, de M. Dupont-Aignan et de quelques autres courageux à l'Assemblée nationale (je n'ai pas regardé le scrutin du Sénat), n'a pas voté "contre" l'opération française en Libye, mais s'est abstenu. Je le désapprouve sur ce point. Mais je dois reconnaître qu'en l'écoutant j'ai mieux saisi la nuance entre "droit d'ingérence" et "droit de protection", qui explique aussi, sans doute, que M. Mélenchon au Parlement européen ait voté au printemps en faveur du la "zone d'exclusion aérienne" au principe de la résolution 1973.

 

Il faut reconnaître que, du point de vue du droit - et le droit doit rester au fondement de nos réflexions, ce n'est pas, comme le disent les marxistes, un simple instrument de légitimation des puissants, que l'on devrait mépriser comme MM. Sarkozy, Cameron et Obama viennent eux-mêmes de le mépriser à Tripoli -, il y a effectivement cette résolution de l'Assemblée générale des Nations Unies de 2005 qui fournit au principe de protection une assise incontestable. On peut se demander quelle mouche a piqué cette assemblée en le gravant ainsi dans le marbre, et il faut voir là, une fois de plus, la marque d'une faiblesse des Etats de ce monde face à l'idéologie occidentale dominante. Mais il faut reconnaître que, dès lors que cette résolution existait, elle donnait à l'intervention en Libye une légitimité que n'avait pas, par exemple, l'opération Licorne en Côte d'Ivoire (qui lui fut simultanée).

 

Toute action conséquente pour lutter contre l'esprit de prédation de nos Etats et de nos multinationales devrait aujourd'hui oeuvrer à faire remettre en cause la résolution de 2005 par un vote contraire, ce qui ne peut être acquis que si l'on parvient à imaginer une option alternative, "non impériale" au droit de protection tel qu'il a été défini.

 

ps du 1er septembre : Toujours pas de commentaire d'actualité de ma part - mon billet sur Chevènement étant plutôt une réflexion sur les fondements du droit international contemporain. Je mentionne juste une curieuse interview d'hier selon laquelle M. Kadhafi n'avait pas de mercenaires- je n'y crois guère mais je la signale -.  Une meilleure interprétation des faits me semble se trouver ici (sous toute réserve bien sûr) Je relève aussi une déclaration assez stupéfiante du président de la République française ce matin. Beaucoup de médias étrangers la rapportent, mais aucun en France... Je laisse mes lecteurs fouiller pour deviner à quoi je fais allusion. Il va sans aucun doute se passer des choses très préoccupantes autour de l'Algérie, de la Syrie, de l'Egypte et du golfe persique dans les mois qui viennent. Ceux qui veulent faire preuve d'indépendance d'esprit trouveront probablement là matière à exercer leurs neurones sur ces sujets.
Lire la suite

Des nouvelles de Mélenchon

11 Juillet 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Lisez toujours le blog de Mélenchon. Vous avez le droit de ne pas aimer le personnage, de le trouver trop modéré sur certains points, trop hargneux sur d'autres, pas assez stratége, parfois de mauvaise foi, parfois confus, trop francmaçon, trop mitterrandien, trop européiste, trop que-sais-je encore... Mais il faut lire son bloc-note, car il y traite de tous les sujets importants de notre époque, notamment au niveau des aberrations économiques que vote le Parlement européen. C'est à travers lui par exemple que j'ai pris connaissance de la proposition inacceptable d'Hollande de donner force de loi aux conventions collectives. Mélenchon renseigne sur ce que les médias "omettent" de présenter ou présentent de biais, et il le fait avec une certaine élégance. Qu'on aime ou non sa rhétorique, force est de constater qu'elle lui sert plus d'une fois d'armure (un peu comme pour moi les références historiques et la philosophie), et qu'elle joue un rôle structurant pour maintenir sa réflexion au niveau qu'on attend d'un homme politique digne de ce nom.

 

Il ne manque dans ses dernières livraisons (sauf erreur de ma part) qu'une mention des démêlées judiciaires de Gérard Filoche, qui sont pratiquement emblématique du sort que les libéraux réservent à toute l'inspection du travail en France.

 

Dans le blog de Mélenchon je trouve deux points sympathiques :

- Ce passage : "je suis heureux que l’on me compare à De Gaulle l’orateur. J’ai eu ma période Malraux si vous voulez savoir, celle où pour d’autres raisons tout aussi techniques d’aucuns croyaient entendre sa voix en entendant la mienne. Et ma période Badinter. Je suis une synthèse de tout cela". Il est bien d'avouer la pluralité de ses inspirations, bien qu'ensuite le plus dur soit de former une cohérence sur cette base.

- Et cet autre à propos du site Bellaciao : "Vous trouverez disproportionné que je m’intéresse à une question aussi limitée et à des gens aussi ridicules. Mais je veux quand même le faire pour renouveler les mises en garde que je formule sur ce thème à de nombreuses occasions. Il est vital pour notre gauche de ne pas sombrer dans les délires sectaires et de sanctionner ceux qui s’y abandonnent. Le dénigrement, l’insinuation, l’injure ne doivent jamais être nos méthodes. Ces lèpres ont dans le passé autorisé les crimes les plus odieux." Une mise en garde très importante à l'heure où en effet le débat politique à gauche manque souvent de tenue.

 

Les chroniques de Mélenchon étant bien documentées et à maints égards plutôt honnêtes, leur lecture peut remplacer avantageusement celle de nombreux journaux.

Lire la suite

L'extrême gauche socialiste française en 1899-1900

22 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Voici ce qu'écrit dans ses Mémoires (p. 296) Romain Rolland (qui avait semé une sacrée pagaille avec sa pièce de théâtre dreyfusarde "Les Loups" en 1898) à propos du Parti socialiste qui était l'extrême-gauche de cette époque (et dont il était proche) :

 

"La fièvre des passions politiques, qui brûlait en ces temps-là les veines de la France, me donna le goût des spectacles du Forum. Je fus un abonné des grandes séances de la chambre. Je complétais là mes expériences de Théâtre Populaire. Le Palais-Bourbon était alors, à mon sens,  le premier théâtre de Paris. Sa troupe était hors pair. Jaurès se montrait dans tout l'éclat allègre de ses premiers succès : il menait à l'assaut sa troupe bien exercée, alerte, réjouie, sûre de vaincre, du parti socialiste. Que j'assistai à de beaux tournois ! Un peu plus tard, je devais voir Jaurès et Clemenceau rompre les lances. Mais en ces années d'avant 1900, toute l'Extrême-gauche, Jaurès, Millerand - (l'âge des trahisons* n'avait pas encore commencé) - marchaient ensemble contre les droites et contre le centre, que présidait le petit Méline, tout blanc, tout menu, fortd e sa routine, de son astuce, et des gros intérêts capitalistes dont il étaut le commis.

 

L'Extrême-Gauche était le seul parti qui parût vivant. Elle vivait, avec fracas. Tout le reste de la Chambre semblait assoupi, indifférent ou absent : - (il n'en était rien, comme on verra : leur décision était prise d'avance, ils laissaient dire). - Il ne pouvait sortir de leurs rangs un mot, qui ne fût relevé par les sarcasmes, les apostrophes, les hurlements del'Extrême-Gauche. Pas une maladresse de discours, pas une équivoque malencontreuse, qui ne fût happée au vol par l'ironie violente et la malignité toujours en éveil de ces soixante hommes d'attaque. La voix bruyante de Jaurès menait la meute en s'exclamant :

- C'est admirable !.. C'est Hénaurme !... Il est bouclé ! cloué !... enferré!...

 

Quand on les voyait ensuite à la tribune, on n'avait pas de doute qu'ils ne triomphassent. Aucun scrupule ne les arrêtait. Ils faisaient flêche de tout bois, des complaisances et des attaques de leurs adversaires, de la menace et de la flatteri, de la violence et du patelinage, de l'appel au peuple et (pourquoi pas ?) de l'appel à la droite; ils s'appuyaient, au besoin, sur le ministère contre le ministère. Ces hommes étaient d'aptitudes très diverses, et ils savaient se partager la tâche : chacun venait, au bon moment, fihcer son dard, ébranler ou forcer la conviction. Les deux plus marquants étaient Millerand et Jaurès.

 

Millerand avait les cheveux gris taillés en brosse, les joues et le menton rasé, une moustache petite et noire, qui semblait déplacée sur ce visage d'homme de loi; portait lorgnon; était vêtu d'une jaquette grise; tenait la tête un peu baissée, écoutait avec une attention singulière, - fixe et hostile; ne regardait pas l'interlocuteur, et prenait notes sur notes. Quand il parlait sa façon était âpre, précise, retorse, pressante, agressive. Je lui trouvais (sans le connaître) un je ne sais quoi d'inquiétant, de fort, de pas très franc, de dangereux. Sa parole était à double tranchant; il était toujours armé, et cherchait le défaut de la cuirasse ; il ne frappait jamais au hasard. Il devait être bilieux, et ne souriait guère. Cette tension continue et hostile faisait impression.

 

Tout autre était Jaurès. Large, fort, vulgaire d'aspect et de façons, rouge et barbu, les traits larges et charnus, négligé dans sa mise, jovial et rayonnant du plaisir de lutter, il gravissait d'un pas lourd et pressé les marches de la tribune, et commençait par s'ingurgiter un grand verre de vin rouge. Sa voix avait un timbre éclatant, trop élevé, jusqu'à l'aigu, fatigant; il aurait pu en diminuer de moitié le volume, sans cesser d'être entendu des derniers rangs des tribunes ; mais on sentait que c'était pour lui une allégresse de la donner dans son plein; et il la tenait, sans fatigue, à ce haut diapason, pendant tout son discours, durât-il une heure et demie à deux heures ! Il l'abreuvait, verre après verre. Il avait un très fort accent du Midi, non pas celui chantant et rigolo de Marseille, mais le lourd accent, méridional et montagnard tout ensemble, du Tarn. Ses intonations tenaient parfois du prêche. Quand il débutait, c'était vraiment le ton du sermon, monotone, avec la montée de la voix vers le milieu de la phrase et la retombée sur les finales. Constamment, il déviait du sujet vers les développements oratoires; et il se complaisait à certaines images de panthéisme matérialiste : la mort, la terre où notre chair se fond. Mais il avait un calme, une maîtrise de soi, qui s'imposaient. Point de notes écrites, et aucune interruptiion n'était capable de troubler le déroulement de sa pensée. Bien au contraire, toute interruption lui fournissait un élément nouveau, l'excitait et el renouvelait. Dès qu'il s'enflammait ou s'irritait, - (en parfaite conscience), - les périodes prenaient une ampleur énorme; elles roulaient comme un boulet rouge; un mot jaillissait, enflammé, inattendu, qui clouait sa pensée dans les esprits les plus hostiles. dans la riposte à un adversaire, il jouait avec lui, comme un gros chat avec une souris, il le caressait, le faisait sauter, à gauche, à droite, sous les rires de l'auditoire, et, au dernier mot, il lui assenait un lourd coup de patte, il l'assomait. Au reste, point méchant, - alors même qu'il menaçait de représailles prochaines. Le type des Danton, larges, puissants, joviaux, généreux et politiques : personnellement, ils tendaient la main à leurs adversaires abattus ; mais pour le triomphe de leur cause, ils sont prêts à tout, et ils plastronnent.

 

La souris blanche, avec laquelle le gros chat jouait, pour la joie de mes voisins de tribune et pour la mienne, était le président du Conseil, Méline, ce petit vieillard, à la figure douce, étroite poitrine, qu'une taloche du Pantagruel aurait jeté par terre. et la souris, cependant, résistait, depuis plus d'une année; et, finalement, elle l'emporta.

 

Car c'était le plus frappant pour moi, de ces tournois : - les coups de lance, les discours, la valeur propre des joûteurs, ne jouaient, en fait, aucun rôle dans les décisions de l'Assemblée. On pouvait déployer devant elle toutes  les ressources de l'éloquence, ou s'évertuer à lui offrir les raisons les plus irréfutables : l'Assemblée écoutait, n'écoutait pas, applaudissait, n'applaudissait pas, elle en pouvait penser tout ce qu'elle voulait, ou n'en rien penser du tout : - au bout du compte, chacun votait dans le sens qui avait été fixé d'avance. En vérité, si un ministère tombait, il fallait qu'il l'eût bien voulu : car il avait une majorité, immuablement décidée à le soutenir, quoi qu'il fît. - Quant au public, le plaisir qu'il éprouvait à voir démolir un ministère était comique. Il jubilait. Même si c'était ses intérêts propres qu'on démolissait, du même coup. Ainsi, les enfants qui rient, lorsque Guignol rosse le commissaire.

 

J'étais alors très détaché des partis politiques. Je n'avais pas une confiance bien solide en le parti socialiste. Mais il m'apparaissait que l'avenir était de son côté, ses idées avaient, auraient rauson, et ses champions savaient donner de la grandeur aux débats : leurs adversaires en manquaient tout à fait ; la vie les avait fuis.

 

Je participai au Congrès du parti socialiste, en 1900, salle Wagram. J'y assistais, avec une carte de délégué du syndicat ébéniste de Cette! Je m'étais rangé à gauche, avec les Jaurésistes, et je votai avec eux. - Je venais surtout pour étudier une foule révolutionnaire : (j'écrivais alors Le Quatorze Juillet). Je fus déçu. Je m'y attendais : (imagination passe réalité). La foule que je vis là était l'éternel peuple de Shakespeare, braillard, irréfléchi, sans aucune suite dans les idées. Au plain d'un débat, qui le passionnait, tout le public se levait et tournaut le dos à l'estrade; tous els regards se portaient vers l'entrée de la salle; tous riaient et acclamaient : c'était un sous-officier en uniforme, qui venait se mêler aux débats. Si le camp adverse interrompait la parole d'un orateur, ses partisans, pour rétablir le silence, faisaient un vacarme effroyable; et c'était alors un déluge d'injures sans saveur, où toute la salle était noyée. La journée entière, neuf heures du matin à six heures du soir, fut un chenil de chiens hurlants : les faces étaient congestionnées, les poings menaçants,les bras tendus, style David dans ses "Horaces" et ses "Curiaces". dans l'atmosphère épaisse et chargée de fumées de tabac, seul circulait, paisible, parmi le charivari, le garçon de café, portant un plateau chargé de bocks. Des deux côtés, de faux socialistes charlatans, comme le fameux Edwards, directeur du Matin, pour faire l'ouvrier, avaient posé bas leur veston.


jauresmeetingpresaintgeuk6.jpg

Jaurès faisait plaisir à voir, avec sa grosse face, calme et joyeuse, sa robuste vigueur, et sa bonté dans ses yeux. Il était à l'aise dans ce chaos. A le bien regarder, je lisais en lui certaine faiblesse morale : sa force était de tempérament, plus que de volonté. - De l'autre côté de l'estrade, se dressait Guesde, l'irréductible, figure d'ascète fanatique, une grande barbe et des lunettes. A ses côtés, Lafargue vociférait. Et je vis,  pour la première fois, Aristide, qui était l'organisateur du Congrès : Briand, le fin renard, le rhéteur ironique et déjà las; son astucieuse indolence soulevait des tempêtes dans le camp des Guesdistes. Le vieux Communard Vaillant, lourd, mal ficelé dans uen redingote au col gras de pellicules, les yeux cachés sous des lunettes noires, parlait d'une voix forte et bafouillante; et par une fausse bonhomie, il tentait d'entortiller également amis et ennemis : (je dis l'impression qu'il faisait à mon entourage).

 

En dépit des efforts de Jaurès, qui, seul, par intermittences, émergeait du chaos des criailleries, on ne parvint pas à réaliser l'unité. Le Parti Ouvrier, quand il se sentit décidément en minorité, prit le premier prétexte (une rixe entre deux socialistes), poru quitter tout à coup bruyamment la salle. Guesde marchait en tête, les drapeaux rouges déployés.

 

Malgré l'admiration que m'inspirait Jaurès et sa puissance incontestable, qui reposait d'une part, sur les intellectuels, de l'autre sur les Fédérations des provinces, j'avais l'instinct que les Guesdistes étaient plus forts. Moisn intelligents, moins sympathiques, ils me parurent moralement supérieurs; leur intransigeance les défendait contre les compromis de la politique, auxquels les Jaurésistes étaient plus disposés. Ce devait être la caus eprochaine de la grande fureur de Péguy contre Jaurès, qu'il avait idolâtré : son amour pour lui se mua en haine; j'ai assisté, plus tard, avec stupeur, à ses éclats. J'en reparlerai. J'ai conscience moi-même d'avoir été injuste pour le bon pantagruel, dont le gros péché, aux yeux des fanatiques de tout poil, fut d'avoir une trop vaste intelligence, qui était capable de tout comprendre, qui eût voulu concilier l'irréconciable, et qui tendaitsa largemain aux concessions mutuelles, qu'il était le seul à consentir, par sens profond de l'humanité.

 

Mais c'était là une vertu qui, dans les temps convulsés qui allaient suivre, a dû s'exiler du monde."

 

---------

* Millerrand et Briand allaient rejoindre la droite par la suite.

Lire la suite

Présidentielle 2012

8 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Le feuilleton de la présidentielle est déjà plein de rebondissements dignes du clip ci dessous.

 

Faut-il s'en occuper ? Faut-il tenter de soutenir un "petit candidat" ou se préparer gentiment à voter Mélenchon (malgré toutes ses insuffisances sur l'Europe, son style un peu trop théatral, et ses intentions de vote qui plafonnent à 6 % - comme le faisait remarquer un journaliste à Cdansl'Air, la crise financière partout en Europe profite à la droite, pas à l'extrême gauche) ? Aux primaires du PS  en tout cas j'irai peut-être voter... pour Montebourg si l'occasion m'en est donnée.

 

Pour le reste que faire ? Je vois qu'en Seine Saint-Denis une association se propose de recueillir le vote des abstentionnistes, rien que ça... Peu probable que cela séduise qui que ce soit. De toute façon il faut les 500 signatures - sur environ 48 000 électeurs potentiels dont 36 000 maires. Pour les avoir il faut la complicité des grands partis, il faut discuter avec eux. Qui peut le faire ? En tout cas même chez les petits candidats les flingues sont sortis : diffamation d'un côté, plainte en justice de l'autre. Ca ne fait pas la "Une" de journaux, mais ça existe.

 

Les analystes font remarquer que ces élections très médiatiques où seuls les égos comptent sont les plus structurantes de tous les scrutins nationaux, et déterminent l'issue de tous les autres même chez les petits partis. C'est hélas vrai, et ce n'est pas très réjouissant.

 

Alors que faire ? S'intéresser au Pérou où la "vraie" gauche, pleine de bonne volonté, vient enfin de gagner ?

 



Lire la suite
Lire la suite

Confusionnisme

2 Avril 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

L'Humanité Dimanche ce weekend appelle au renversement du régime de Bachar el Assad en Syrie en faisant croire aux lecteurs que ce régime est soutenu... par Israël ! Je veux bien qu'on n'aime pas la dictature du Baas (je ne l'aime pas beaucoup non plus), mais qu'on se trompe à ce point sur la question de savoir à qui pourrait profiter sa chute et qu'on ne se demande pas "qu'est-ce qui pourrait la remplacer ?" (comme si le "bonheur tunisien" attendait automatiquement tous les pays arabes), voilà qui me laisse très perplexe. Qu'on soutienne le droit du peuple à se faire entendre oui, mais méfions nous quand même de la tournure actuelle des événements. L'heure est à la contre-révolution étatsunienne, et je ne suis pas certain que les embrasements "spontanés" en Syrie, soient beaucoup plus porteurs de souveraineté populaire que le "gouvernement" autoproclamé de Benghazi... Soyons prudents et regardons tout ça de très près.

 

debray-copie-1.jpg

Décevante aussi dans le même magazine la déclaration du député Lecoq sur la Libye (je ne comprends rien à son argumentaire). Voir Pascal Clark (une docile journaliste du sytème) dire du bien de l'Humanité Dimanche dans ses colonnes n'est pas très réjouissant. Le mirage que le magazine cultive de l'Europe sociale contre le l'Europe des patrons n'est pas très prometteur non plus.

 

On referme le journal en pensant aux envolées de Bricmont contre la gauche française dans son premier article et son post scriptum. Pas la meilleure façon de commencer le weekend.

Lire la suite

Ambiance meeting et stand de vente de livres hier soir

11 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

 


Meeting soutien Arnaud Keraudren à Sevran Mélenchon, Autain, Buffet
Lire la suite

Révolutions (suite) et la question de l'hégémonie du PS à gauche

31 Janvier 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Ce matin j'interviewais un Tunisien qui me racontait avec lyrisme la révolution du jasmin, le courage de son peuple, sa maturité. Un peuple qui agit sans l'impulsion d'aucun parti.

 

Ce soir je lis Filoche (aile gauche du PS) qui explique qu'il est honteux de parler d' "UMPS" quand on sait tout le mal que l'UMP a fait à l'Etat social français depuis 8 ans, ce que d'après lui le PS n'aurait pas osé faire (mais Papandréou en Grèce ne le fait-il pas ?).

 

strausskahn.jpg

Tous ceux qui crient au populisme à tout bout de champ en fait ne supportent pas qu'on veuille casser le schéma de la bi-polarisation sociaux-démocrates/libéraux. Ils redoutent qu'on fasse naître un parti mystico-agitateur façon PSUV de Chavez ou toute autre machine de ce genre qui tuerait le débat feutré entre gens raisonnables.

 

Je veux bien admettre que la cyberculture ait beaucoup abruti les gens jusqu'à faire émerger des complotistes bizarres et beaucoup d'idées vraiment louches. Mais on ne saurait en tirer prétexte pour voir du fascisme partout.

 

Oui, la bipolarité gauche droite est légitime, mais à condition que le PS ne domine pas la sphère gauche. Le PS est l'équivalent du parti radical d'autrefois, un parti centriste et opportuniste qui a vocation à servir de force d'appoint mais pas de parti majoritaire.

 

ps.jpg

J'ai découvert il y a peu que le chef du groupe parlementaire PCF dans les années 70  Robert Ballanger, figure de la Résistance hélas déjà marginalisée l'époque de Georges Marchais, refusait de voter pour "l'atlantiste" François Mitterrand au second tour des élections. Le refus de la légitimation du PS ne date donc pas d'hier.

 

Hélas le PS a toujours bénéficié du soutien des grands médias pour asseoir son hégémonie à gauche. Or tant qu'il en sera ainsi la démocratie sera dans l'impasse. Comment faire autrement ?

 

Je ne suis pas sûr que la gauche de la gauche sache changer ce système, et pas seulement du fait de son handicap auprès des médias. Déjà en choisissant de s'appeler "Front de gauche" elle adopte une posture agressive, un langage guerrier (celui du "front") qui n'est pas adapté pour conquérir l'hégémonie. Mitterrand a conquis la sienne avec la rose au poing, pas avec l'image d'une épée.

 

Peut-être faudrait-il renverser le PS avec un parti de sans-partis ? Ou alors mieux... renverser le PS de l'intérieur ? Susciter pour leurs primaires à la présidentielle, la candidature d'un type dont on sait qu'ensuite, dès qu'il aura fait le plein des voix, il sabotera le PS et le fera éclater. Beau plan machiavélique, vous ne trouvez pas ? Puisque le vote aux primaires socialistes sera ouvert à tous, trouvons un député socialiste  quelconque acquis à l'idée de faire éclater le PS, et que tous ceux qui ne veulent plus du leadership socialiste votent pour lui. Quand il aura recueilli 30 ou 40 % des suffrages, il sera en mesure de créer son propre parti en ralliant à lui une bonne part de l'appareil socialiste. Nouveau congrès de Tours. Puis ce nouveau parti fusionne avec le Front de gauche, sous un nom moins agressif et moins militaire. Et voilà, le tour est joué : le PS force opportuniste n'est plus qu'un parti tampon parmi d'autres.

 

Las, le cynisme vient toujours de la droite. La gauche n'est pas capable de ce genre de manoeuvre, pourtant parfois grandement utile.

Lire la suite

Révolutions

30 Janvier 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Après la Tunisie, l'Egypte bascule. D'autres pays arabes bougent, et en Palestine même il commence à y avoir des appels au renversement du Fatah marqué par l'alliance avec les Occidentaux.

 

1majmumbai.jpg

Nul doute que des pare-feux vont être installés en collaboration avec les chancelleries occidentales. Il existe déjà manifestement des pourparlers avec les islamistes en Tunisie, et en Egypte, pour diviser le mouvement social, et rallier des factions bourgeoises ("modérées") contre les radicaux. Est-ce que les pare-feux peuvent fonctionner ? Peut-être, car les mouvements sociaux "spontanés" n'ont pas toujours (et même ont rarement) la vision stratégique sur le long terme  pour répondre de façon adéquate aux initiatives de l'adversaire.

 

Néanmoins on peut escompter que le mouvement arabe (ces images de la foule qui font reculer la police au Caire) fasse quelques vagues en Europe aussi. J'entends M. Le Hyaric (directeur de l'Humanité) vanter à propos de la Tunisie la "première révolution du 21ème siècle" (comme si les révolutions par les urnes de Bolivie et d'Equateur n'avaient pas compté, peut-être une pierre dans le jardin de M. Mélenchon qui les a beaucoup soutenues ?) et M. Jean-François Kahn déclarer qu'après 2012 en France "ça va péter" si M. Sarkozy est réélu faute d'une opposition crédible, on peut penser que la révolte va aussi faire son chemin dans les têtes en France. Sauf qu'en France cela ne peut fonctionner que si le parti socialiste (membre de la même Internationale que les partis de M. Ben Ali et Moubarak, et au fond tout aussi impuissant qu'eux à endiguer le flot néolibéral) cesse de passer aux yeux de l'opinion publique pour un parti de gauche, ce qui n'est pas encore le cas, même si M. Mélenchon fait salle comble dans ses derniers meetings.

Lire la suite

Alexandre Zinoviev et Staline

3 Janvier 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

l_nine.jpg« Ne crois pas que je sois stalinien, disait l’Inspirateur. Je veux simplement dire que jusqu’à présent on a considéré le stalinisme soit de l’extérieur (à travers le regard des observateurs occidentaux), soit du point de vue de l’autorité personnelle de Staline et du système de répression. Le temps est venu de voir le stalinisme par en bas, c'est-à-dire en tant que phénomène de masse, en tant que grand processus historique d’accès de millions de gens des couches inférieures de la société à l’éducation, à la culture, à la création, à l’activisme. Beaucoup de gens ont péri, c’est vrai. Mais il y en a plus encore qui en sont sortis, qui ont radicalement changé leur mode de vie ; dont la situation s’est élevée, dont la vie est devenue plus intéressante comparée à ce qu’elle était auparavant. Cela a été pour une masse énorme de la population un essor culturel, spirituel, matériel sans précédent dans l’histoire, un processus créateur dans tous les domaines fondamentaux de la vie. On n’en a pas encore mesuré tout le prix. Je pense qu’il faudra des siècles pour lui rendre objectivement ce qui lui revient.  (…) Si un nouveau Staline me proposait, disons deux ou trois ans de pleins pouvoirs dans mon domaine tout en me prévenant qu’après ça je serais fusillé, j’accepterais sa proposition. Je voudrais au moins une fois dans ma vie, et fût-ce un court moment, fondre ma pensée et ma volonté dans l’un des courants de la grande histoire. Sous Staline c’était possible. Maintenant plus. Je sais que ce qui est en cause ici ce n’est pas la personnalité de Staline, mais le caractère mêlé de l’époque qui a entre autre donné naissance à Staline. Mais nous avons l’habitude de personnifier les époques et de lier des espérances chimériques à des personnalités ».

 

Alexandre Zinoviev, Homo sovieticus, Julliard, L’Age d’Homme 1983 p. 193-194

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 > >>