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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #moyen-age tag

L'ésotérisme régionaliste en Normandie

11 Octobre 2018 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Grundlegung zur Metaphysik, #Colonialisme-impérialisme, #Moyen-Age

Le sénateur René Garrec (qui eut des problèmes avec la justice 4 ans plus tard) a remis le 26 septembre 2013 les insignes d'officier des Arts et des Lettres à Michel Vital Le Bossé  (voir Ouest France du 27 septembre 2013).

Dans le cadre de mes travaux de sociologue, je me suis un peu penché sur ce personnage dans l'espoir de comprendre un peu mieux les ressorts de l'historiographie régionale.

Michel-Vital Le Bossé est présenté dans l'article d'Ouest France comme un professeur de philosophie dans le secondaire, dans les classes préparatoires et à l'université, il a mené parallèlement un grand nombre de thèses et de recherches. Président de la Ligue des droits de l'homme du Calvados durant 10 ans, refondateur et président de la Licra dans le Calvados.

L'article précise qu'il est "passionné par le sens caché de l'Histoire et la légende arthurienne" sans préciser davantage le sens de sa recherche. En réalité sa démarche est tournée vers l'ésotérisme. Il a publié "Arsène Lupin contre Cagliostro ou le mystère du chandelier à sept branches" en 1986, "Sur la route des Templiers de Normandie " en 2000, "Récits de sorts, de mort et d'après-mort" en 2016 préfacé par le franc-maçon rosicrucien de l'Ecole pratique des hautes études Serge Hutin.

Il a lui-même préfacé en 1986 "Aux frontières de l'Au-delà" de Michel Achard et en 1992 "Rites et sabbats en Normandie" de Georges Bertin (ex vice recteur de l'université catholique de l'Ouest, auteur de deux livres sur les druides et deux sur la quête du Graal).

Je n'ai pas bien compris le sens de sa déclaration étrange lors de sa remise de médaille.

« Engagé dans la création et dans l'action sans jamais être le chien de garde d'une idéologie ou de l'impérialisme, tout mon engagement dans la vie est lié à cette conviction chevillée en moi-même : toujours rester debout et ne jamais se mettre à genou »... pourquoi cette référence à l'impérialisme ?

Quand on lit un peu les ouvrages de M. Le Bossé, on se rend compte qu'il n'a pas seulement un intérêt intellectuel pour l'ésotérisme et l'Au-delà. Il a aussi vécu des expériences avec des entités. Le préfacier de son livre de 1986 "Sur la route des Templiers en Normandie La Bove des Chevaliers" écrit ceci "Je puis à cet égard donner ici témoignage d'une double expérience de télépathie et de perception extrasensorielle lors de notre première visite à la Bove des Chevaliers le 20 septembre 1980".

Ce livre qui a plus de trente ans est d'ailleurs instructif de la mouvance intellectuelle à laquelle ce chercheur appartenait. Il était alors secrétaire de la société historique et archéologique de l'Orne. Il remercie pour l'écriture de son ouvrage Francis Mazière, directeur de collection de "Enigmes de l'univers" chez Laffont, Gabrielle Carmi auteure de "Les Templiers aux Massénies du Saint Graal" (eds Debresse) et Noelle Perez Christiaens, directrice de l'Institut supérieur d'Aplomb (yoga et méditation).

Là encore on évolue en plein paranormal et en pleine médiumnité. Francis Mazière était un ethnologue explorateur de l'île de Pâques et auteur d'un livre ésotérique sur Moïse et Jésus. Gabrielle Carmi (Andrée Fortin) dirigeait dans les années 80 la "Massénie du Saint Graal" en Seine et Marne.

Au XIVe siècle Jean de Rampillon, ancien croisé initié en Orient créa au hameau de Toury, à Hermé, en Brie, une massénie, c'est-à-dire une loge qui réunissait des "croisés, templiers et sémites" (sic - selon l'expression du site ici - c'est à dire des occultistes, des alchimistes - harodim en hébreu -). Au début des années 1970 au travers de rêves, Gabrielle Carmi aurait été instruite par le fantôme de Jean de Rampillon, sur les origines ainsi que sur le rôle que l’on attendait d’elle pour réactiver une Massenie, laquelle prit sa forme définitive en 1980, tandis qu'elle entretnait aussi une massénie en Auvergne sous le nom d'Académie Universelle de Recherches sur les Ordres et Religions Anagogiques.

Noelle Perez-Christiaens qui étudia dans l'ashram de BKS Iyengar  en Inde organise encore des séminaires (peut-être M. Le Bossé lui a-t-il emprunté cette idée de "rester debout" dans sa déclaration à la presse).

Le livre de 1997 de Georges Bertin "La quête du Saint Graal et l'imaginaire" (eds C. Corlet préfacé par Gilbert Durand) permet de mieux comprendre le groupe auquel se rattachait ce M. Le Bossé dans les années 1980. Il explique qu'une association s'est formée autour de l'érudit autodidacte normand René Bansard,qui avait effectué des recherches sur la légende arthurienne dans sa région. Jean-Charles Payen (1931-1984) un médiéviste normalien en prit la tête en 1980. Michel-Vital de Bassé et son épouse Christiane s'investirent dans l'association peu après. Georges Bertin était à ce moment là directeur de l'association "Orne animation".

On a l'impression qu'il faut voir là une cheville ouvrière de la sorte d'ésotérisme national, puis mondial, dont on trouve des reflets dans les best-sellers de Dan Brown. Chaque région a la sienne. Selon moi, à mon très humble avis, il s'agit d'une fausse historiographie qui, comme la médiumnité, tire l'humanité vers le bas.

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St Jacques de Compostelle et Rocamadour

14 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn, #Grundlegung zur Metaphysik, #Moyen-Age

"Il ne faut pas aller à St Jacques de Compostelle, c'est le royaume des morts", me disait une prédicatrice évangélique spécialiste de la démonologie il y a peu. Pour elle le culte des saints catholiques revient à une abominable invocation des morts prohibée par l'Ancien Testament... Le propos n'est pas si absurde. C'est vrai que St Jacques est d'abord une affaire d'ossements et de reliques. Au IXe siècle l'évêque Théodemir découvrait le squelette de cet apôtre dans un mausolée romain, ce qui allait en faire le plus grand lieu de pèlerinage de la chrétienté médiévale.

Je trouve que Bunuel dans son film "La voie lactée" rend bien justice à cet aspect des choses quand les deux mendiants sur le chemin de la Galice voient un quidam leur expliquer "Rebroussez chemin, on vient de découvrir que les restes dans le tombeau n'étaient pas ceux de St Jacques le Majeur mais de l'obscur hérétique Pélage, il n'y a plus rien à Compostelle", ce qui est d'autant plus drôle que Pélage dans le film avait été présenté comme une sorte de gnostique libertin.

Je lisais récemment un article qui montrait qu'au Moyen-Age ce haut lieu de culte mortuaire d'un apôtre faisait système avec un autre du même acabit dans le Sud-Ouest de la France : Rocamadour où, en 1166, furent trouvés les ossements d'un Saint Amadour identifié à Zachée, l'agent du fisc chez à qui Jésus avait rendu visite (Luc 19-1 à 10) et qui se serait retiré en Gaule avec son épouse Ste Véronique dans la solitude de Rocamadour comme Ste Marie-Madeleine à Ste Baume.

En 1172 fut établi un récit de 142 miracles survenus autour du sanctuaire de Notre-Dame-de-Rocamadour. Un d'eux fait état d'un jugement de Dieu dont aurait victime la reine (en fait princesse) Sancha, Sancie, épouse de Gaston V de Béarn, mort en 1170 sans postérité, soupçonnée d'avortement criminel, jetée du haut du vieux pont de Sauveterre-de-Béarn, qui fut sauvée du flot du gave en implorant Notre Dame de Rocamadour.

La princesse, fille du roi de Navarre, broda à la gloire de sa libératrice une tapisserie et l'envoya à l'église de Rocamadour par l'intermédiaire de l'abbé Géraud d'Escoraille, abbé du monasyère de Tulle et de Rocamadour, qui revenait de St Jacques de Compostelle.

Les trois récits connus du miracles divergent sur le nom de l'héroïne et la date de l'événement. Ce jugement de Dieu en Béarn est improbable puisque la princesse est censée avoir été jugée par les navarrais (on estime que la princesse rendant visite à sa mère en Béarn aurait plutôt été menacée de noyade mais non en vertu d'une procédure judiciaire). Tout porte à croie que la légende fut forgée à Rocamadour puis importée à Sauveterre. Sa précision surprend cependant par rapport à celle des autres miracles de la série est les historiens s'accordent à penser que la remise d'une tapisserie à l'abbé Géraud de retour de St Jacques pour Rocamadour est authentique car un des auteur des manuscrits en a été le contemporain et elle figure à l'inventaire des cadeaux au sanctuaire avant que les Huguenots ne saccagent ce repaire du paganisme idolâtre. Etienne Doze, ancien magistrat, dans "Miracles à Sauveterre de Béarn" (Revue de Pau et du Béarn 1997 p. 262 et suiv) note que "le don de Sancie s'inscrit dans un remarquable courant de dévotion des souverains espagnols vis-à-vis de ND de Rocamadour", qu'il attribue à une possible jalousie des navarrais et des castillans à l'égard des rois du Léon qui contrôlaient Compostelle. Les dons des rois espagnols à Rocamadour sont nombreux et Alphonse VIII de Castille avait notamment offert à ND de Rocamadour et à l'abbaye de Tulle en 1181 deux villas sur le chemin de St Jacques. Un étendard offert par le roi de Castille à ND de Rocamadour  avait dû être rapatrié suite à une vision à la veille de la bataille de Las Navas de Tolosa ce qui aurait assuré la victoire aux chrétiens en 1212.

On voit à travers cet exemple l'existence de complémentarités et de rivalités entre des pôles de dévotion et de pèlerinage axés chacun sur leurs propres reliques et qui jouent un rôle important dans la vie spirituelle et politique des familles royales d'Europe occidentale, tout un système qui est peut-être éloigné de la notion biblique de salut à laquelle se réfèrent aujourd'hui (comme leurs ancêtres huguenots) les évangéliques aujourd'hui mais qui était manifestement très ancré dans la socio-anthropologie des XIe et XIIe siècle.

 

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