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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #philosophie et philosophes tag

"Vaincre Macron" du chrétien communiste Bernard Friot

9 Octobre 2021 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche, #Programme pour une gauche décomplexée, #Philosophie et philosophes, #Christianisme, #Débats chez les "résistants"

Il existe une détermination apocalyptique du sens de l'histoire, mais on ne peut en déduire qu'il faille s'abandonner à la contemplation passive des complots antéchristiques pour, au sein des élites, réduire l'humanité en esclavage (qui ne sont qu'une partie des complots des forces des Ténèbres menés à tous les niveaux contre l'humain, et dont nous sommes complices par nos vices et nos aveuglements) : le devoir de charité nous impose de continuer, humblement, à tenter d'aider la société dans laquelle nous vivons et oeuvrer à son organisation pour limiter les effets désastreux (aliénants) de l'exploitation économique et morale. C'est pourquoi on ne peut pas négliger l'analyse économique pour s'en tenir à une posture purement moralisatrice, même si la morale est aussi nécessaire et non entièrement réductible à l'économie.

Et donc, à titre personnel, même si j'ai dépassé le clivage droite gauche, je continue d'évoquer de temps en temps la réflexion sur la transformation sociale que j'avais menée dans mon livre (ma brochure) "Programme pour une gauche française décomplexée" (paru il y a quatorze ans au Temps des cerises, et republié depuis) et continue à dialoguer avec la pensée marxiste, comme je l'ai fait il y a peu à propos du "chrétien révolutionnaire" communiste Loïc Chaigneau. Je veux aujourd'hui parler d'un autre chrétien communiste, ex prof de sociologie à Paris X-Nanterre, membre du PCF, Bernard Friot, et plus précisément de son livre publié en 2017 "Vaincre Macron".

L'intérêt premier de ce livre, dont je trouve le titre un peu réducteur, est de rappeler que le travail doit appartenir aux travailleurs. Par là ceux-ci peuvent s'approprier le pouvoir social sur le monde et sur eux-mêmes, ce qui est une façon de poser la question sociale en des termes diamétralement opposés aux théories de la régulation et au misérabilisme du discours en faveur du revenu universel garanti que même Soros soutient en vue d'imposer un gouvernement mondial (mais c'est la même chose pour ceux qui soutiennent le projet au niveau national). Comment prétendre encore sauver le pouvoir du travailleur sur le fruit du travail quand la religion actuelle de l'intelligence artificielle menace de supprimer tout travail humain ? Voilà une question qui vient immédiatement à l'esprit et l'on peut se demander si l'espoir communiste de réappropriation du travail ne procède pas d'une volonté chimérique de repousser une apocalypse déjà largement commencée dans le processus du Great Reset du Forum de Davos, mais c'est un point que nous ne pourrons aborder qu'après avoir détaillé plus en détail les thèses du "Vaincre Macron".

Le point important du livre de Friot est qu'il part de l'existant, et notamment de l'héritage communiste qui existe en France à travers la grande conquête que fut la création de la Sécurité sociale sous la houlette du PCF en 1946 (une expérience que j'avais évoquée dans mon livre sur la résistante communiste Denise Albert), un héritage que la culture bourgeoise mainstream déforme, mais qui au départ était conçue pour permettre aux salariés de contrôler directement la redistribution au titre de l'assurance maladie et des retraites d'un tiers du fruit de leur travail prélevé sous forme de cotisations obligatoires. Friot fait un récit brillant et synthétique de cette conquête sociale qui ne doit rien contrairement à ce que prétend l'histoire officielle à une harmonie préétablie gaullo-communiste.

L'autre conquête de nature communiste quoique moins directement liée à l'exercice formel du pouvoir politique par le PCF c'est la définition du salaire comme attaché à une qualification, donc à une participation au procès de production, une valeur propre de l'individu dans son emploi et même au delà et non pas à la valeur de la force de travail, salaire attribué à vie indépendamment de sa part dans la valorisation du capital (que ce soit pour un médecin à qui la sécurité sociale fournit une rémunération après même la fin de son activité professionnelle, par répartition de la part de richesse socialisée, pour un fonctionnaire à travers son statut).

Le salariat n'a donc pas été seulement une prison pour la classe ouvrière comme l'a prétendu par exemple Castel, mais par les revendications syndicales (spécialement de la CGT au XXe siècle), qui ont abouti à la définition du patron comme employeur (astreint aux obligations du code du travail), il a abouti à une sorte de front commun des salariés, ouvriers et cadres confondus a pu se créer (p. 44), ce qui explique que le capitalisme aujourd'hui s'acharne à détruire le salariat pour le remplacer par la sous-traitance et le travail indépendant comme au XIXe siècle.

Il y a donc eu une mise en place d'une sortie du capitalisme déjà présente. Par exemple avec la fonctionnarisation des soignants (même libéraux) qui inaugure les "prémices d'une production communiste de la santé".

Le problème avec le néo-libéralisme, nous dit Friot, c'est moins le déplacement de la répartition de la valeur au bénéfice du capital, mais celui du contrôle accru de la bourgeoisie sur la production. Face à cela il ne faut pas demander une meilleure répartition de la richesse mais une meilleure valorisation du producteur. La caisse d'amortissement de la dette sociale est une machine à payer des intérêts aux créanciers. Le gel des cotisations remet en selle les régimes complémentaires aux coûts de gestion bien plus onéreux que le régime général de sécurité sociale. L'indemnisation des chômeurs au pro rata des cotisation brise la logique d'un salaire à la qualification personnelle à vie hors du cadre de l'emploi, de même que l'indexation (en 1986) des retraites sur les prix et non sur les salaires pour ne plus en faire un salaire continué, le projet de Macron de transformer la retraite en récupération des cotisations versées, l'alignement du salaire sur la performance etc. Le RMI est une "aide aux pauvres" dont le concept se substitue à celui de salaire.

Pour contrer cette réaction Bernard Friot propose un combat pour un statut économique des personnes non négociable et inscrit dans la constitution ainsi que pour la propriété d'usage de l'outil de travail par le travailleur (qui choisira les stratégies, les investissements, les financements) et pour un recentrage complet de la démocratie autour du travail (au point qu'il n'y aurait plus d'impôts mais uniquement des prélèvements de l'entreprise que l'Etat tirait le financement de ses services publics et du salaire à vie, et les banques seraient remplacées par des caisses d'investissements gérées par les travailleurs, ce qui prolongerait le geste de collectivisation inauguré par la Sécurité sociale de 1946 au delà du seul domaine de la santé).

Je trouve le travail de Friot très utile pour éclairer le sens des mots des luttes sociales à la lumière de leur histoire réelle, en se désintoxiquant du lexique bourgeois médiatique. Il souligne aussi l'importance de réfléchir à la souveraineté du travailleur entendu au sens large (amener ses enfants à l'école c'est un travail), une souveraineté-dignité qui se retrouve tout d'abord dans les mots (refuser de parler de "dépenses de santé" en lieu et place de "travail de soin médical", refuser la "victimisation" du pauvre, la simple demande de rééquilibrage des répartitions de richesse etc). Mais il me semble que son discours est plus spirituel (il a failli devenir prêtre voyez la vidéo ci-dessous) que marxiste en ce sens que sa revendication vise principalement à l'inscription dans le droit d'un statut du travailleur libéré des caractéristiques de l'emploi et de sa participation à la valorisation du capital. C'est un marxisme réformiste et non de rupture, très axé sur le juridisme, qui pense changer les choses en changeant la loi. L'apport chrétien "dé-virilise" ici un peu le marxisme. Et je ne suis pas étonné que Friot avoue sans s'en repentir avoir adhéré aux sottises de l' "eurocommunisme" dans les années 1970.

C'est à divers égards une dévaluation du marxisme (même s'il en réhabilite l'utilité pour la réflexion sur la praxis quotidienne des gens), qui, en retour, dévalue aussi le christianisme, parce qu'il laisse entendre en filigrane qu'on contribue à la venue du Royaume de Dieu en oeuvrant à l'émancipation du travail du cadre capitaliste, ce qui est une façon de dire que le Royaume pourrait n'être "que ça". Or rappeler que l'Evangile ne cesse de parler du "travail" et de la justice (mais n'oublions pas que la justice de Dieu n'est pas celle des hommes... voyez les ouvriers de la 11ème heure...) est utile, penser la charité (au sens le plus fort du terme) à ce niveau l'est aussi, mais rabattre le christianisme sur cette dimension (ce fut une tentation très forte chez les chrétiens de gauche dans les années 1970) n'est pas seulement blasphématoire et suicidaire pour les âmes individuelles : cela conduit aussi à désarmer les peuples dans le combat titanesque qui s'annonce contre le globalisme luciférien avançant aujourd'hui sous le drapeau de la pseudo-pandémie. Le travail de Bernard Friot est donc à prendre pour le moins avec des pincettes...

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Loïc Chaigneau et le dialogue marxisme-christianisme

30 Septembre 2021 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes, #La gauche, #Christianisme, #Débats chez les "résistants"

Ma conversion et mon intérêt maintenant pour la sémiologie apocalyptique ne me font pas dédaigner complètement mes apprentissages antérieurs en philosophie et en sociologie. Il y a une raison profonde à cela. Un chrétien doit placer la Révélation scripturale au dessus des spéculations humaines, et donc aussi de la raison humaine, tout en laissant également une place à l'action de l'Esprit saint dans sa vie quotidienne pour l'éclairer. Mais ce principe ne saurait faire regarder comme vaine toute rationalité. Ce serait là céder à une facilité qu'apprécient les charismatiques mais qui peut faire verser dans un obscurantisme dangereux. Le Livre de la Sagesse dans l'Ancien Testament, la désignation de Jésus comme Logos dans l'Evangile de Jean, le fait que Saint Paul se soit donné la peine d'argumenter devant l'Aréopage d'Athènes sont une preuve que cette fonction rationnelle introduite par Dieu en l'homme n'est pas supposée être éradiquée, même s'il convient de fortement l'endiguer et d'empêcher sa fétichisation orgueilleuse.

L'histoire du christianisme occidental est celle de la difficile localisation de la place légitime de la raison, avec des poussées en sa faveur (dans la scolastique, dans le classicisme de Bossuet, dans le christianisme libéral français - quoique ce fût avec une coloration romantique très sulfureuse, comme pour les théologies de la Libération au siècle suivant) et des retours vers l'intuition charismatique en réaction (le mysticisme du XVII ème siècle, la charge de Léon Bloy contre les dominicains et contre le christianisme de salon à la fin du XIX ème siècle etc).

Un enjeu important de cette place à donner à la rationalité est de savoir quel poids il faut accorder aux lois de l'économie, car dans cette thématique se glisse toute la problématique de la pauvreté matérielle et culturelle, et celle du juste salaire qui est très importante déjà dans le Nouveau Testament (mais aussi dans l'Ancien), ce qui signifie qu'elle l'est aussi pour Dieu, ce que les chrétiens bourgeois évidemment évitent de prendre en considération en se contentant de diaboliser le communisme et les mouvements révolutionnaires. Si l'on est purement charismatique, on se borne à mener une action spontanée inspirée au service des pauvres comme l'a fait Savonarole à Florence avec tous les égarements apocalyptiques que cela a entraîné (car aucune inspiration n'est à 100 % exempte d'influence démoniaques). Si l'on laisse une place à la raison, il faut entretenir une forme de dialogue avec les sciences sociales athées (marxisme, bourdieusisme etc), sans se laisser prendre au piège de leurs présupposés antéchristiques mais en conservant seulement ce qui dans leur méthode d'analyse relève d'un exercice de la raison et d'une défense du bien commun conformes aux lois divines.

Dans le cadre de ce "maintien du dialogue", j'ai été intéressé par les prises de position du jeune Loïc Chaigneau, ancien professeur de philosophie de lycée, et membre du Parti communiste français, marxiste "classique", qui peut m'être sympathique à la fois parce qu'il défend une position réellement conforme aux intérêts des classes populaires françaises (refus du pass vaccinal anti-Covid, refus des mythes écologistes, défense de la démocratie directe et de la sortie de l'Union européenne), et parce qu'il adhère aussi dans le même mouvement au christianisme révolutionnaire.

Il faudrait prendre du temps pour discuter des thèmes qu'il traite dans ses vidéos et dans le cadre de son "Institut Homme Total". Je me contenterai simplement pour l'heure de brèves observations. Lorsqu'il instruit le procès du bourdieusisme ou du spinozo-bourdieusisme dans cette vidéo contre le salaire universel recommandé par Frédéric Lordon, il relance le vieux débat entre idéalisme et matérialisme dialectique, en reléguant Bourdieu clairement dans le premier camp (Bourdieu étant pour lui réduit à sa composante wébérienne), là où Marx permettrait de penser une praxis des classes populaires, beaucoup plus fondamentale et efficiente, par delà le jeu des catégorisations. Il s'agit là d'un procès ancien fait à Bourdieu qui néglige le fait que celui-ci entendait synthétiser à la fois Weber-Durkheim et Marx dans un structuralisme à la fois linguistique et pratique, pour intégrer en quelque sorte toutes les interactions ou inter-implications pourrait-on dire entre la structure et la superstructure. Bourdieu prétendait laisser toujours une place à la praxis, contrairement à ce que laisse entendre Loïc Chaigneau.

On peut penser qu'il le faisait insuffisamment parce qu'il laissait une place excessive au constructivisme néo-kantien qui réduit la réalité sociale à des représentations. C'est ce que j'ai développé il y a plus de dix ans maintenant dans mon article sur Bourdieu et Chomsky ici. Loïc Chaigneau combat cette dérive qu'il qualifie de "contre-révolutionnaire" au nom d'une philosophie de l'histoire (que l'on peut qualifier d'eschatologique) qui restitue à la praxis sociale son autonomie indépendamment du langage. La révolution devrait être pensée à partir de cette praxis seule, et à partir des contradictions systémiques qu'elle révèle. Je ne sais pas trop ce que cela peut signifier concrètement. Ce que je sais c'est que cette analyse du sens de l'histoire ne peut pas reposer sur un matérialisme dialectique, puisque la matière par elle-même ne pense pas. Sauf à la considérer sous l'angle du travail et la praxis le partenariat entre Dieu et l'âme humaine (l'idée promue par le Nouveau Testament que Jésus partage le joug avec ses disciples), dans la définition concrète au niveau du travail d'un horizon social nouveau. C'est peut-être ce que Loïc Chaigneau désigne quand il fait référence dans une autre de ses vidéos au fait que le Royaume de Dieu est à la fois à venir et toujours déjà. Mais cela pose un problème premièrement à l'égard du marxisme : car si c'est de la présence de Dieu qu'il s'agit, il n'est plus question ici d'une matière qui se donne à elle-même ses propres loi, et pourquoi devrait-on étudier les lois qui régissent les facteurs de production, si l'issue historique peut dépendre du lien privilégié de l'âme à Dieu, ou au diable d'ailleurs (comme on le voit souvent avec l'émergence des leaders providentiels ou démoniaques dans l'histoire des peuples) ? Le deuxième problème est à l'égard du christianisme : concevoir le Royaume de Dieu comme simplement un horizon d'émancipation sociale, c'est, comme Joaquim de Flore, intercaler un possible millénarisme avant la fin définitive des temps (ce que je retrouve aussi dans les prophéties catholiques sur le Grand Monarque). Mais intercaler des millénarismes, des sortes d'Age d'Or de Saturne, qui retardent la fin dernière, c'est possiblement désarmer les croyants qui sont censés veiller spirituellement, et au contraire les endormir sous un règne antéchristique (car George Soros et Bill Gates peuvent très facilement vous pondre un Grand Monarque ou une République communiste égalitaire dont ils tireront les fils en vous disant : voici le Royaume de Dieu sur Terre). Et c'est aussi ré-introduire la possibilité d'un temps cyclique chère au paganisme et à l'hindouïsme (et à sa synthèse New Age), dans lequel les apocalypses ne seraient que des événements périodiques sans que la regénérescence complète du monde matériel et spirituel ne soit vraiment envisageable.

Si, comme le laisse entendre Loïc Chaigneau la révolution n'est pas seulement affaire de déterminations (ou de volonté divine) mais aussi de volonté humaine (de participation de nos âmes), ce qui est effectivement conforme à l'image du partage du joug dans l'Evangile que je citais plus haut, alors on peut penser aussi que l'Apocalypse finale ne peut être le fruit que d'une volonté conjointe de Dieu, des incroyants et des croyants. La somme des trois étant ce qui aboutit à la révélation de l'Antéchrist et au retour de Jésus. Mais si le Royaume est pensé en des termes économicistes marxistes sous la catégorie de la fin de l'exploitation (ou de la fin du néo-fascisme capitaliste actuel), je crois qu'on ne fera que retarder cette Apocalypse, et donc retarder la venue de ce que doit être réellement le Royaume de Dieu, un Royaume dont l'économie n'est qu'une  partie et non pas le centre.

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"Les droits de l'homme contre le peuple" de Jean-Louis Harouel

29 Décembre 2020 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures, #Philosophie et philosophes, #Christianisme, #George Soros, #Peuples d'Europe et UE, #Colonialisme-impérialisme, #Débats chez les "résistants"

Je lisais hier "Les droits de l'homme contre le peuple", de Jean-Louis Harouel, professeur émérite de Panthéon Assas (un livre court et profond, publié en 2016, dont je vous conseille la lecture pendant la fêtes car il se lit très vite et très bien). Je suis loin d'être d'accord avec tout ce qui est dit. Notamment je pense que le livre surestime le "péril musulman" (même si, c'est vrai, il ne faut pas sousestimer la gravité de menaces que font peser sur notre civilisation des projets comme ceux des Frères Musulmans, trop creuser le fossé entre immigrés musulmans et autochtones chrétiens est une erreur dangereuse). Mais il nourrit une réflexion très intéressante sur les dangers de l'idéologie des droits de l'homme comme nouvelle forme de stalinisme. Il montre sur le plan philosophique que cette idéologie, comme toutes les doctrines de gauche (y compris le marxisme), s'enracine à la fois dans la Gnose (cette hérésie chrétienne qui divinise l'humanité) et dans le millénarisme (une philosophie de l'histoire qui veut préparer ici bas, notamment par la lutte contre les inégalités, le règne terrestre de mille ans du Christ), deux courants synthétisés par les prophéties de Joachim de Flore. C'est donc largement là du christianisme dévoyé qui ne retient du message messianique que l'amour et pas la justice, et qui, en ouvrant la possibilité d'un paradis terrestre dans l'avenir légitime l'amoralité, puisqu'on peut étouffer son prochain aujourd'hui au nom de ce futur Bien rédempteur qu'on se prépare à faire advenir.

Sur le plan juridique, ajoute Harouel, le droit-de-l'hommisme a connu un glissement en se transformant d'une idéologie de résistance à l'oppression étatique (ce qu'était déjà le christianisme sous l'Ancien régime), en une doctrine de lutte contre les discriminations. En empruntant cette voie, estime l'auteur, les droits de l'homme introduisent l'amour dans le droit, puisqu'il faut accorder toutes sortes de privilèges au ressortissant de la minorité au nom de l'amour qu'on lui doit (là où le christianisme, fidèle en cela au judaïsme de l'Ancien Testament situait seulement l'amour au niveau de la morale individuelle, tout en légitimant le système punitif légal nécessaire à la sauvegarde de la société). Cet amour obligatoire se nourrit en réalité d'une haine de soi-même, affirme Harouel, et, pour cette raison, porte en germe un suicide collectif de l'Occident. Et cette introduction de l'amour dans le droit, qui s'apparente à l'augustinisme de l'époque carolingienne (la volonté de l'Etat d'assumer une fonction spirituelle de rédemption des âmes, ce qui fait des ministres et des hauts fonctionnaires des prêtres) s'illustrerait notamment dans l'arrêt GISTI du Conseil d'Etat du 8 décembre 1978 imposant le regroupement familial des immigrés en France et non à l'étranger.

Un tel amour obligatoire du migrant va avec une indifférenciation totale de tous les êtres humains pris comme une abstraction (sans identité culturelle, sans genre etc), l'identité culturelle n'étant acceptée et valorisée que lorsqu'elle émane du minoritaire, lorsque celui-ci l'invoque à l'appui d'une revendication juridique qui lui permettra d'arracher quelques prébendes.

La thèse du professeur Harouel comporte beaucoup de biais inhérents à la pensée conservatrice qu'on est habitué de trouver dans beaucoup de pays riches. Je l'ai dit plus haut, elle force un peu le trait sur le péril musulman. Et elle exagère le thème de la "vertueuse civilisation européenne sommée de se suicider", en omettant que cette civilisation continue à commettre des crimes épouvantables (les politiques de changements de régimes au Proche Orient, la course insensée aux armements y compris dans l'espace, l'encerclement militaire de l'Eurasie, l'exploitation odieuse des matières premières dans les pays du Sud, le soutien à des régimes qui empêchent toute émancipation des peuples), crimes dont on ne peut rendre coupables les seuls banquiers de Wall Street (aujourd'hui ce sont les bons électeurs conservateurs partisans de Donald Trump qui ne lèvent pas le petit doigt pour permettre au peuple vénézuélien de respirer). De même la thèse est outrancière quand elle ne voit plus dans les droits de l'homme qu'une machine à détruire la culture européenne au profit des minorités comme si elle n'avait pas aussi conservé sa vocation à préserver (dans l'héritage du christianisme) l'individu face au pouvoir de l'arbitraire.

Cependant le livre de JL Hérouel a le mérite de montrer ce qu'une certaine élite cosmopolite (mondialiste), avec des gens  - qu'il se garde bien de nommer car sa visée est plus philosophique que sociologique, mais c'est bien d'eux qu'il s'agit - comme Rockefeller, Rothschild et Soros, mais aussi les 30 % d'idiots utiles (bobos urbains) qui les soutiennent, veulent effectivement faire avec l'idéologie des droits de l'homme (et ils y parviennent largement au terme d'un patient travail de confiscation des médias, et des pouvoirs publics, notamment des instances judiciaires comme la cour européenne des droits de l'homme). C'est effectivement une entreprise de liquidation à grande échelle, profondément mortifère, et cynique, à laquelle se livre ce système au nom d'un idéal d'amour totalement dévoyé (on a déjà évoqué d'ailleurs toutes ces chansons, tous ces films, marqués par la sorcellerie et l'oeil d'Horus qui nous servent l'amour à toutes les sauces et nous imposent maintenant le confinement, le masque, la vaccination, le traçage, le transhumanisme, la haine de soi puissance dix et le "together at home/together as one" le plus totalitaire et destructeur qui soit au nom de cet "amour" antéchristique). Grâce à ce livre on comprend bien les origines spirituelles de la terrible gangrène universelle que nous subissons aujourd'hui.

On comprend aussi, au passage, un point auquel je songe depuis des années : que le christianisme ne peut pas être une doctrine politique, sauf une doctrine de résistance à l'oppression gouvernementale (la résistance à César). Les politiciens qui veulent vous vendre un programme inspiré par Jésus sont donc à fuir. De l'Etat (nécessairement voué à un contrôle partiel par Satan), on peut seulement attendre que, tout en assumant vaille que vaille son devoir de protection et de redistribution à l'égard de tous, il édicte des lois modérées sous le contrôle d'un peuple qui, par la prière et par l'intervention divine, se donne les moyens de le contraindre à se limiter dans son pouvoir de nuisance.

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La canalisation de Plotin

6 Septembre 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse, #Philosophie et philosophes, #Grundlegung zur Metaphysik

Quand je préparais ma licence de philo à 20 ans à la Sorbonne, il y avait dans notre cours un jeune normalien qui voulait faire sa maîtrise sur Plotin, philosophe néoplatonicien de l'antiquité tardive. Je trouvais cela étrange parce que mon entourage ne jurait que par les philosophes modernes (postérieurs à Descartes). En plus Plotin me paraissait ennuyeux avec ses hypostases et son végétarisme.

L'historien anglais ER Dodds évoque dans son célèbre livre sur l'irrationnel chez les Grecs une anecdote survenue à Plotin au début de sa carrière et que raconte son disciple Porphyre - je lisais cela la semaine dernière. Comme un prêtre égyptien venait à Rome, il lui aurait proposé de lui révéler quel Dieu animait sa vie intellectuelle et morale. Plotin accepta. Ils firent donc un rituel de canalisation qui m'a rappelé ma canalisation d'Isis chez une médium en novembre 2014, et ils le firent dans l'Isiacum de Rome parce que c'était le seul endroit pur (Dodds précise que les temples égyptiens étaient les seuls où l'on ne pouvait entrer qu'après avoir jeûné, et je crois que nos églises devraient s'inspirer de cette règle). Le prêtre fit son rituel, et une entité apparut qui révéla que Plotin était inspiré par un Dieu et non par un simple daimon (une entité inférieure). Mais au moment d'interroger l'entité sur le nom du dieu, l'assistant fut pris d'une sorte de folie (peut-être mêlée de jalousie dit Porphyre) et tua les oiseaux postés en défense, ce qui fit échouer la canalisation.

Un des aspects intéressants de l'anecdote est le rôle que jouent les oiseaux dans l'histoire. Il paraît qu'ils avaient une fonction apotropaïque. En étranglant les oiseaux, on empêchait la parole de l'entité de se donner en toute sécurité ou en toute pureté. C'est une historiette bien étrange...

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La question de la paix avec Daech

3 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants", #Colonialisme-impérialisme, #Proche-Orient, #Philosophie et philosophes

J'ai déjà dit à propos du débat Badiou-Onfray que je désapprouve l'athéisme d'Onfray, et depuis 20 ans je n'ai guère de sympathie pour sa philosophie très manichéenne, et superficielle qui procure du "ready made" à des gens qui n'ont pas envie de se confronter à toute la difficulté et à tout le charme des grands philosophes à lire dans le texte. Je perdrais mon temps à décrire toutes les caricatures de Nietzsche, de Kant, de Spinoza qu'il a pu produire et tout le mal qu'il a fait à l'intelligence dans notre pays en faisant croire aux gens que philosopher c'était cela (mais c'est en somme moins de mal sans doute que celui provoqué par les vrais savants qui se sont repliés dans leur tour d'ivoire en renonçant à faire de la vulgarisation, et aussi que la politique de nos gouvernants qui fait que dans nos écoles un enfant de CE1 ou de CE2 passe plus de temps à dessiner et jouer au basket qu'à apprendre à lire et écrire).

Mais penser c'est débattre, et on ne peut laisser sans débat et sans réplique les propos des gens que les merdias nous présentent comme des grands penseurs.

Alors oui il faut débattre de la proposition d'Onfray sur la possibilité d'une paix avec Daech, et il faut en débattre rationnellement, c'est-à-dire sans prendre en compte l'hypothèse que les forces divines peuvent demain entraîner en une seconde l'effondrement de Daech, celui de l'Occident, celui des deux, ou encore une réforme idéologique profonde de l'Occident comme de Daech. Parce que, même si l'on croit que le monde invisible ou son auteur a ce pouvoir-là, nul croyant (sous réserver d'une révélation prophétique avérée) ne peut prétendre être avoir la certitude qu'il sera mis en oeuvre. Donc nous devons aussi penser avec nos moyens humains, au moins en tant que partie (modeste) du job à faire.

Il faut en débattre, parce que la question d'Onfray est trop absente de l'univers de pensée totalitaire (et puéril) occidental : celui de la discussion avec l'ennemi, qui est au fondement de la notion même de diplomatie. Ici la question est profonde car il s'agit de discuter avec un ennemi qui veut explicitement notre destruction, alors que nos ennemis récents - Milosevic, Saddam Hussein, Poutine - n'étaient que d'anciens alliés un peu trop turbulents qui restaient disposés à adhérer à au moins une partie de nos valeurs et dépendaient idéologiquement de nous.

J'ai pour ma part défendu (voir mes livres) la non-ingérence face à ces "ennemis là" au nom de la souveraineté des Etats sur laquelle repose le droit international contre le droit humanitaire (Onfray, lui, qui ne croit pas en la légitimité des Etats, en tant que libertaire, n'est d'ailleurs pas légitime à s'opposer à l'ingérence).

J'ai en revanche soutenu dans la guerre du Mali le principe de la coopération internationale qui est compatible avec la souveraineté des Etats puisqu'elle suppose que le gouvernement concerné sollicite une aide, sans être trop regardant sur les conditions dans lesquelles le gouvernement malien (à l'issue du putsch) a pu recourir au soutien français. Et d'ailleurs cette guerre a effectivement libéré le nord du Mali du joug d'Ansar Eddine et d'AQMI (même si l'action de guérilla sporadique y perdure). En vertu de ce principe j'approuve aussi le soutien russe au gouvernement légal syrien.

Notre intervention militaire contre Daech est illégale en Syrie (alors qu'elle est légale en Irak...). Nous devons donc en principe la condamner. Elle ne serait légale que si elle était sollicitée par le gouvernement syrien.

Je ne vois donc pas pourquoi Onfray dans la vidéo ci-dessous suggère que nous devrions négocier avec Daech l'arrêt de nos bombardements contre la fin du terrorisme. Si notre action est illégale nous devons y mettre fin, c'est un devoir moral, ça ne se négocie pas.

Il est d'ailleurs amusant qu'Onfray laisse entendre que nous devions demander à Erdogan ou au Qatar de jouer les intermédiaires pour négocier la paix avec Daech, alors qu'il s'insurge contre la mainmise de ces pays sur notre classe politique...

Maintenant supposons (pure politique fiction) que Paris (en rompant avec Washington) se réconcilie avec Moscou, ou que (c'est déjà moins de la fiction), Trump étant élu à la Maison Blanche, tout le bloc occidental s'allie à la Russie contre Daech et qu'Assad demande donc officiellement aux avions français de bombarder Raqqa, notre politique de bombardement deviendrait-elle pour autant opportune ?

Elle pourrait être un gage de paix avec la Russie, mais je la considèrerais néanmoins inopportune. Je ne suis pas convaincu que l'apport militaire de la France à l'éradication de Daech soit décisif. Nos moyens sont modestes et nous provoquons sans doute plus de victimes civiles que de dégâts dans les rangs des islamistes. Comme gage de bonne volonté à l'égard de Moscou, nous pouvons nous engager à avoir une attitude positive sur la crise ukrainienne, sur la Crimée, sur la coopération économique, sur la question du bouclier antimissile, etc. Ce seraient là des signes de bonne volonté plus utiles que l'envoi de bombardiers, l'aviation russe étant déjà pourvue en moyens suffisants pour mener ses propres opérations en partenariat avec l'armée arabe syrienne, voire avec les combattants kurdes, tout comme les Etats-Unis sont pourvus de moyens suffisants en Irak avec l'aide des Kurdes, des Turcs et du gouvernement de Bagdad.

Dans le cas de figure où nous refuserions une aide militaire sollicitée par Damas, je ne crois pas non plus que nous aurions à négocier cela avec Daech. Ce refus correspondrait à nos intérêts tout simplement. Il apaiserait probablement l'ardeur de Daech à se venger contre nous, mais il n'y a pas lieu de négocier cette affaire.

On nous objectera que le refus d'aider Damas diminuerait notre influence au Proche-Orient et nous priverait d'une place à la table des négociations régionales le jour où les puissances se réuniront pour règler la question palestinienne. Tout d'abord cette négociation régional n'est pas près d'avoir lieu compte tenu du refus israélien, et rien n'indique que dans le cadre d'une négociation globale avec la Russie incluant les sources de conflit en Europe de l'Est, nous ne pourrions pas proposer notre bienveillance en Ukraine contre une influence maintenue sur la question palestinienne. En outre notre position au Proche-Orient peut être renforcée différemment, par une politique de coopération renforcée avec le Liban par exemple.

Nous pouvons aussi mettre en valeur notre rôle presque exclusif dans la lutte anti-islamiste en Afrique dans l'intérêt du monde pour demander à titre de compensation d'avoir aussi un mot à dire au Proche-Orient ou en Extrême-Orient (cela, il est vrai, supposerait que l'on soit un peu plus malin dans la gestion des effets de notre fiasco libyen).

Restent deux questions. La première que pose la journaliste en cours de débat : si Daech continuait à attaquer la France malgré le retrait de son engagement en Irak et en Syrie, devrions nous négocier ? Onfray répond sur la question des moeurs : selon lui nous ne devons pas modifier notre "art de vivre" et nos valeurs sous la pression terroriste. Il a raison : selon moi nous devrons un jour réformer nos moeurs, mais ce doit être déconnecté du chantage de Daech. Il se pourrait aussi que Daech poursuive les attentats en posant d'autres conditions que la réforme morale ou religieuse. A priori il n'y a aucune raison de négocier quoi que ce soit lorsque, nous étant nous même exonérés de toute faute en cessant de bombarder l'Irak et la Syrie, nous nous contentons de défendre notre territoire. Nous serions alors en situation de légitime défense pure et simple.

Enfin, on peut se demander : après avoir laissé les Etats-Unis et la Russie agir seuls en Irak et en Syrie (comme le font les Allemands), si nous devrions approuvé une éventuelle négociation entre Moscou et Daech ou entre Washington et Daech en cas d'échec de leur entreprise d'éradication territoriale. On voit qu'à ce degré, la question ne concernerait plus la France que d'une manière extrêmement indirecte. Probablement à ce moment-là la question d'un donnant-donnant entre les grandes puissances et Daech pourrait-elle être posée et mériterait-elle peut-être une approbation. Mais on voit bien que ce thème ne viendrait qu'en bout de processus. Il me semble en tout cas qu'au jour d'aujourd'hui le thème de la négociation avancé par Onfray est sans objet. Nous devons stopper de façon unilatérale l'intervention militaire en Syrie et en Irak, et rester fermes sur la défense des intérêts français à l'intérieur de nos frontières, et ces deux principes n'ont pas à être négociés.

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Un livre sur Hipparchia de Maronée

16 Décembre 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes, #Antiquité - Auteurs et personnalités, #Lectures

Un commentateur de ce vieux billet sur Hipparchia (Hipparchie) de Maronée m'a signalé la publication d'un livre collectif qu'il a dirigé sur ce sujet. Mon compte rendu de son ouvrage a été mis en ligne par Parutions.com aujourd'hui ici.

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Les villes françaises dans un livre de Péguy

2 Septembre 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Grundlegung zur Metaphysik, #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Philosophie et philosophes

Les villes françaises dans un livre de Péguy

Je ne prétends pas connaître ni comprendre Charles Péguy, grand écrivain socialiste révolutionnaire et chrétien du siècle dernier. J'ai juste l'image d'un normalien austère, monacal, respecté, qui fut un peu une sorte de Surmoi de Jaurès, comme Bernard de Clairvaux le fut de Suger 800 ans plus tôt. J'ai bien des livres sur lui qui trainent dans ma bibliothèques, mais que je n'ai pas eu la force de lire.

Alors c'est un peu "vierge" que j'ouvre au hasard, comme je le fais si souvent avec tous mes ouvrages, un de ses livres, "Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc".

Je tombe sur ces passages de la complainte de la bergère Jeanne (qui pour moi évoque la bergère Bernadette Soubirous à Lourdes), lorsqu'elle dit que Bethléem seule rayonne encore sur cette terre, quand toutes les villes de France sont enterrées. C'est un très beau passage sur les promesses divines devenues lettres mortes. On pense à ce que disent les occultistes sur la lettre vouée à rester morte, à devenir pierre (comme l'Eglise de Saint Pierre - "tu es petrus") tandis que seul l'Esprit (fait d'eau) la peut vivifier. C'est une méditation mélancolique sur le "ne plus". Elle passe en revue les grands foyers de spiritualité français : Chartres, Paris, Orléans, Reims, Rouen, Nancy (même si Nancy est beaucoup moins française que les autres, elle fait partie de la "Krajina" française), avec leurs saints attitrés. Bizarrement elle les traite un peu comme des machines industrielles à produire des saints, ce qui me semble être une erreur psychologique et littéraire : le divin n'aurait pas parlé à une bergère qui raisonne de la sorte. Mais l'évocation a le mérite de condenser le "vortex" ou le réseau de vortex spirituels qui composait la Francie historique.

On commet beaucoup de fautes de goûts. Quand on présente Jeanne d'Arc en combattante en armure plutôt qu'en bergère, on manque le sublime chrétien bien vu par Chateaubriand : que les saints faiseurs de miracles et les briseurs de sceptres restent des va-nu-pieds, et tirent précisément leur pouvoir de cela. L'armure n'est qu'un gadget. Pensez à Ste Agnès qui n'avait pas besoin d'armures et à tant d'autres. Et je commets moi-même une faute de goût en parlant des saints français comme de "vortex", c'est-à-dire en empruntant le vocabulaire très "Disneyland" du new age internautique, mais c'est simplement pour rappeler que ce qui se réalise dans l'ordre spirituel n'est pas spatial : les forces (je ne parle pas d' énergies) se condensent dans un seul lieu qui est en même temps un non-lieu, et ce n'est pas la question de savoir "Le Vatican combien de divisions".

Péguy recense les "vortex" sur le mode du "ne plus", du message caduc, un peu comme tous les Français aujourd'hui peuvent saisir la France comme une réalité obsolète, quelque chose qui n'a plus rien à dire au monde, un sanctuaire aux oracles muets, comme ceux du paganisme finissant.

La Jeanne de Péguy a la forme d'un immense "pourquoi ?". Pourquoi y a-t-il eu un Saint Martin à Tours, un Saint Aignan à Orléans, un Saint Ouen à Rouen, une Sainte Geneviève à Paris, un Saint Nicolas à Nancy si c'est pour que tout cela meure ? Pourquoi ces cathédrales qu'aujourd'hui nos architectes seraient bien incapables de bâtir et qu'ils savent à peine restaurer ?

Je ne suis pas nationaliste et ne pense donc pas que la France "dans l'absolu" vaille mieux et renferme un meilleur héritage que d'autres pays. Elle a juste été choisie historiquement pour sauver certains héritages grandioses (sur le plan spirituel) et les faire fructifier. Quand je parle de la France, je signifie cette alliance entre Loire et Somme entre gallo-romains et Francs qui va du VIe siècle au XIVème, alliance sans laquelle probablement ni les gallo-romains seuls ni les Francs de leur côté ne seraient arrivés à rien. En tant que demi-espagnol, je suis sensible par exemple au rayonnement de Saint Jacques en Galice, ou à celui de Saint Vincent à Saragosse (il faut lire Grégoire de Tours pour voir ce que les habitants de cette ville doivent à l'aura de ses reliques). Mais force est de constater que le mot "France fille ainée de l'Eglise" ne fut pas un vain mot pendant la séquence de huit siècles que j'évoque ici, quand elle produisit les Clovis, Charlemagne et les premiers capétiens, et dont Napoléon et De Gaulle furent les héritiers.

On me pose des questions en ce moment sur la vocation "spirituelle" de la France face à des pays comme l'Allemagne. Les catholiques français ont beaucoup réfléchi sur l'abandon de la Germanie du Nord à l'hérésie luthérienne, ses liens avec les médiums, les convulsionnaires (donc le diable) jusque sous la plume de Hegel, de Nietzsche, sa fascination pour l'Islam, pour le zoroastrisme, ses alliances japonaises, les répercussions de tout cela dans le nazisme (et peut-être dans l'imaginaire américain qui doit au protestantisme et à la Prusse). Moi qui ai beaucoup lu et aimé les philosophes allemands, et qui suis le contraire aussi bien d'un doctrinaire que d'un chauvin, je n'ai aucun début de réponse à ces questions, et ne me presse pas d'en avoir.

J'apprécie seulement que Péguy, à travers Jeanne, interroge ce "réseau de vortex" français sur le mode d'un possible "ne plus"(et pourtant Péguy le fait peu après Lourdes, peu après La Salette et la rue du Bac... "Et vous flèche de Chartres et tombeaux de Saint-Denis, saintetés du royaume de France, vous n'êtes rien".

Je me rends compte que nos médiums New Age, avec leur doctrine qui cherche des "vortex" hérités du paganisme dans des cathédrales seraient bien incapables de prononcer des mots aussi tragiques, car dans leurs pseudo-sciences physiques "énergétiques" façon théosophie orientale, il y a toujours des "énergies" à récupérer quelque part, rien ne se perd jamais, le tragique de l'Histoire, est complètement évacué (et donc la problématique poignante de la rédemption aussi, puisqu'on n'est jamais que dans de la gestion placide et bourgeoise des forces de l'au-delà). Péguy, lui, est dans la tragique, quand il montre Jeanne d'Arc indignée par le fait que les soldats "font manger l'avoine à leurs chevaux sur l'autel vénérable" et "boivent dans les très saints calices le vin qui les soûle" (p.39) elle nous plonge dans cette scène du Fantôme de la Liberté de Bunuel où les soldats athées de Napoléon en Espagne dans les églises se nourrissent avec les hosties et boivent le vin de messe dans des calices. Il campe la déchéance de l'absolu, sans laquelle "l'épistrophe" (le retour à l'unité de l'être) pour parler comme les néo-platonicien manquerait de sa dimension sublime. Mais faut-il parler le langage du néo-platonisme que Chateaubriand lie au socialisme ou aux hérésies (voyez mon billet* ici) et dans lequel Barrès voyait la matrice du mépris pour le peuple à l'œuvre aussi bien dans la secte des Assassins (hashashim) ancêtre au Proche-Orient de l'actuel Etats Islamique que dans le nietzschéisme ? Le socialisme de Péguy était peut-être anti-platonicien, mais je ne connais pas assez bien ce sujet pour pouvoir me prononcer là-dessus.

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* Billet qui renvoie à un passage des Mémoires d'Outre tombe, dont il faut aussi lire cette suite car elle nous servira pour l'avenir :

"Il était impossible que les vérités développées dans le Génie du Christianisme ne contribuassent pas au changement des idées. C’est encore à cet ouvrage que se rattache le goût actuel pour les édifices du moyen âge : c’est moi qui ai rappelé le jeune siècle à l’admiration des vieux temples. Si l’on a abusé de mon opinion ; s’il n’est pas vrai que nos cathédrales aient approché de la beauté du Parthénon ; s’il est faux que ces églises nous apprennent dans leurs documents de pierre des faits ignorés ; s’il est insensé de soutenir que ces mémoires de granit nous révèlent des choses échappées aux savants Bénédictins ; si à force d’entendre rabâcher du gothique on en meurt d’ennui, ce n’est pas ma faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui manque au Génie du Christianisme ; cette partie de ma composition est défectueuse, parce qu’en 1800 je ne connaissais pas les arts : je n’avais vu ni l’Italie, ni la Grèce, ni l’Égypte. De même, je n’ai pas tiré un parti suffisant des vies des saints et des légendes ; elles m’offraient pourtant des histoires merveilleuses : en y choisissant avec goût, on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des richesses de l’imagination du moyen âge surpasse en fécondité les Métamorphoses d’Ovide et les fables milésiennes. Il y a, de plus, dans mon ouvrage des jugements étriqués ou faux, tels que celui que je porte sur Dante, auquel j’ai rendu depuis un éclatant hommage."

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Amon

12 Juin 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes, #Antiquité - Auteurs et personnalités

Amon

Peut-être Caton d'Utique, en refusant de sacrifier au sanctuaire d'Amon-Ré dans le désert après être arrivé en Afrique, au motif qu' "il faut avoir Jupiter en soi" (si l'on en croit Lucain), a-t-il commis là un péché d'orgueil... La défaite finale de la République romaine face à César peut être le fruit de ce péché là.

Et tout l'échec de la philosophie païenne aussi (cette philosophie platonico-stoïco-pythagoricienne qui rêva souvent de restaurer la République, notamment sous Néron...). D'où son effacement par le christianisme (quoique le christianisme lui aussi allait souvent reproduire le péché d'orgueil - mais au moins ce péché n'était point dans les actes de ses figures fondatrices).

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Zizek et les cultures

5 Juin 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Zizek dans Libération : ~~«On a cru que le capitalisme nous permettrait de dissoudre les identités partielles… Pour l’heure, il y a une forme de capitalisme où la globalisation du marché peut coexister idéalement avec une très forte identité ethnique, raciste… Lacan avait prédit déjà que le marché commun allait nous pousser vers des formes de racisme. La limite de l’universalisme, c’est ce qu’on appelle les modes de vie. Ce qui m’intéresse, c’est le racisme qui se reproduit dans les petites choses du quotidien. J’ai des amis qui sont de gauche, antiracistes, mais quand un type asiatique ou noir s’approche, il y a un certain malaise. Ils sont embêtés par certains petits détails : "Je n’aime pas cette cuisine-là", "cette façon de s’habiller", etc. L’universalisme, pour moi, ce n’est pas l’idée d’une valeur de l’universel régnant partout qu’indiquent les ouvrages publiés par l’Unesco : la culture mondiale, la vision béate d’un patrimoine culturel universel… Je déteste tout ça. Je crois que la seule universalité, c’est l’universalité de la lutte sociale et politique, le front commun qui permet une identification, une solidarité authentique. Je n’aime pas les libéraux de gauche, les multiculturalistes qui disent : «On doit comprendre l’autre.» Non, je ne veux pas comprendre l’autre, je m’en fous. Mon idéal, ce n’est pas de vivre dans un immeuble où il y a une famille viet, une autre latino, une autre noire. Bien sûr, j’y vivrais bien, mais, comme l’a dit Peter Sloterdijk, on a besoin d’un "code de discrétion". C’est ça l’antiracisme authentique : une "ignorance", une discrétion très polie, un respect. Je veux vivre dans une ville avec toutes les cultures, mais je pense qu’elles doivent garder une distance, et que ce n’est pas une mauvaise chose.»

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Dawkins, Sheldrake, Deepak Chopra

3 Juin 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes, #Grundlegung zur Metaphysik

Il y a sur You Tube des débats intéressants entre Dawkins et Deepak Chopra (en face à face) et entre Dawkins et Sheldrake (par des voies plus indirectes). Je vous invite à les regarder. Ayant été longtemps un admirateur de Dawkins, je me garderai de le critiquer et de condamner le rationalisme militant, qui garde son utilité. Mais il faut reconnaître que dans un univers composé de 95 % de matière noire dont on ne sait rien, la défense des lois de la physique telles que nous les connaissons doit rester prudente, plus prudente que celle que mène Dawkins. Pour le reste Dawkins a raison de tenir à "séparer" les registres, la séparation étant, comme l'a souligné Benveniste, la raison d'être de la science au risque de l'enfermement dans l'ultraspécialisation, mais je suis enclin à penser que cette cause de la séparation doit être conçue en des termes plus dialectiques, plus hégéliens, plus dynamique, et donc finalement inclusive (jusqu'à inclure la foi aussi), mais ce serait un peu difficile à expliquer ici.

Je découvre (honte à moi !) Sheldrake. Son panthéisme est séduisant, mais instruit par GW Hegel et Jakob Böhme (je suis indécrottablement germanophile), je pense, à la différence de Sheldrake, que Dieu est dialectiquement au delà du monde, tout en étant dedans, ne serait-ce que du point de vue historique (il est nécessairement hors du temps). La passion de l'immanence chez Sheldrake le conduit d'ailleurs à nier que la mémoire puisse exister sans support matériel et hors des interactions (il condamne par exemple l'idée d'une mémoire akéshique). En cela (et dans sa manière par exemple de créditer les astres d'une conscience, mais de refuser la conscience à l'immatériel), on le situerait plutôt sur les rivages du stoïcisme qui, sur le terrain de l'épistémé, me paraît un peu faible. Encore un effort !

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Amen passo per aquen

20 Novembre 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

P1000411En Béarn jadis - du temps de mon aïeul - on avait tendance à se moquer de la culture catholique qui imprégnait un peu tout le monde. Quand quelqu'un faisait la tronche, on disait "chutis mutis é nou rougnatis". C'était un jeu de mots qui parodiait le latin, un peu comme "pedibus jambus" en français. "Ne rougno pas" voulait dire "ne râle pas" ("rougno porc" était la façon dont on nommait un râleur). "Chutis mutis é nou rougnatis" pourrait vouloir dire "tais toi et ne la ramène pas".

 

P1000061De même on plagiait le célèbre "amen" chrétien ("ainsi soit-il", très forte marque d'adhésion à l'ordre cosmique des choses, édulcorée en simple résignation par les prêtres) en disant "amen, passo per aquen et si né podès pas tourno tèn" (pardon aux puristes occitanistes, mais j'adopte l'orthographe phonétique du béarnais qui, à mes yeux, ne peut être, dans sa forme qui me parle, qu'un idiome populaire non écrit, même si je n'ignore pas qu'elle fut langue d'administration et de lithurgie sous les rois de Navarre). Cela signifie "Amen, passe par là, et si tu ne peux pas fais demi tour" (avec une rîme astucieuse en "en").

 

J'ai souvent tendance à dire cela aux âmes pondérées, donneurs de leçon doucereux, électeurs de l'UDI et du Modem, centristes de tout poil, "modérés", spécialistes de la désertion sur les champs de bataille. Oui, amen, amen, mais on vous connaît : on sait ce que vaut votre bien-pensance.

 

Epaminondas

Epaminondas reviens encore nous parler ! Je suis très content d'avoir lu l'Ane d'Or d'Apulée. D'y avoir trouvé confirmation de mes pressentiments du printemps sur le lien Isis-Pythagore, et tant d'autres choses dont je ne peux pas, hélas, parler dans ce blog. C'est une histoire vraiment très touchante, à la fois drôle, bizarre (car la mentalité antique ne nous est pas familière) et par endroits très romantique. Ce pauvre âne persécuté qui doit trouver des roses à tout prix pour se sauver, les entrevoit sous la statue d'Epona dans l'étable, puis sous le geste épique mais vain de la douce Charité, et ne les trouve finalement qu'à la cérémonie de la déesse égyptienne... Les universitaires laïques ne peuvent rien y comprendre mais c'est le plus bel acte de foi que je connaisse dans un hénothéisme féminin.lune

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La rationalité, le contrôle du cours des choses, Maud Kristen

15 Novembre 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je vous prie d'excuser mes silences sur ce blog, mais j'avoue trouver un peu vaine l'activité politique que j'y déploie depuis six ans, et ma recherche philosophique, elle, je préfère la poursuivre dans d'autres espaces.

 

Du côté politique, vous avez sans doute vu le départ prématuré de Poutine du G20 aujourd'hui, et les nouveaux bruits de bottes en Ukraine. Je suis en train de mettre ma dernière touche au livre bilan de mes 15 ans d'engagement qui va sortir en janvier. Ce pourrait être l'occasion de poser un point final à tout cela. Soyons lucides. Ce que j'ai dit pendant 15 ans, je pourrais continuer à le clamer pendant 30 autres années sans que cela ne serve à rien : il va continuer à y avoir des guerres plus ou moins circonscrites contre les intérêts russes et chinois, des révolutions confisquées etc, c'est la marche du monde, de ce monde, de notre monde. Si je continue de m'élever contre cela, je n'attirerai à moi que des types instables, des gens dans le mal-être, frustrés, suicidaires, parce que les gens apaisés se détournent des guerres, de la pensée de la mort, de tout ce qui trouble leur tranquillité. Alors aimanter des desperados égocentriques en mal de reconnaissance, dépenser de l'énergie pour publier des livres que peu de gens lisent, à quoi bon ? J'ai davantage besoin de calme et de choses légères je crois.

 

Je suis tombé par hasard hier sur cette vidéo de la voyante Maud Kristen dont je n'avais jusque là jamais entendu parler :

 

 

C'est marrant parce que dans cette série de vidéos ci-dessous, elle disait avec beaucoup de lucidité que les "ressentis" des voyants dépendaient de leur prisme culturel personnel. Il est clair que ses "prédictions pour 2014" sont très marquées par son "habitus de classe" bourgeois. Donc c'est probablement faux dans le détail quoique juste dans les grandes lignes. L'ambiance "oppressive et répressive" qu'elle relate est de toute façon bien sûr celle qui est déjà réalisée dans notre triste monde.

 

 

J'avoue que j'aime bien cette Mme Kristen, sa manière d'exposer calmement et en termes de probabilités (parce qu'elle est cultivée, formée par la fac de droit etc) notre "sixième sens", les moyens de le développer etc, en le coupant de toute construction religieuse ou théologique.

 

Même si la science stricto sensu ne peut rien en faire, les sciences humaines, elles, devraient au moins l'intégrer à leur vision de l'humanité et de son histoire. Je reste très perplexe notamment devant la tendance des universitaires à considérer par exemple l'histoire romaine ou l'histoire des civilisations asiatiques en faisant comme si la place du "paranormal" en leur sein relevait de la pure superstition. Il y a la superstition d'un côté, qui existe, et le paranormal ou parationnel, ou rationnel "soft" d'un autre, et ce dernier point - qui souvent nourrit le premier, mais pas toujours très à propos - doit être pris pour ce qu'il est en le séparant ben du premier. On ne peut pas complètement comprendre l'humanité actuelle et passée si on ne fait pas cet effort là. Et surtout, cete Mme Kristen a sans doute raison que la marginalisation de la voyance et de tout ce qui lui est apparenté ne peut, comme l'interdiction de la prostitution qu'elle met judicieusement en parallèle avec la voyance - que tirer cette activité "vers le bas" et faire le jeu des malhonnête et des mafias. J'ai un peu connu cette année des médiums qui pourrissent sur pied parce que, comme les contestataires anti-guerre, le sécolos radicaux etc, ils ne bénéficient d'aucun espace de reconnaissance dans la culture officielle, aucune tribune respectable etc. De ce fait ils s'enferment dans la lecture de sous-produits culturels obsessionnels, ne progressent pas dans leur tentative de compréhension de leur "art" et foncent dans des murs en entraînant avec eux dans leur médiocrité ou dans leur suicide leurs éventuels clients.

 

En même temps, cela ne signifie pas qu'il soit complètement illégitime pour le commun des mortels et pour nos institutions de vouloir se protéger de cette dimension un peu "bizarre" de la vie et de maintenir nos sociétés sur la voie d'un rationalisme rigoureux qui au moins nous permet de sauver des espaces de liberté (liberté très relative il est vrai) que l'ouverture au "troisième oeil" parfois peut anéantir (parce qu'en s'ouvrant sur les dimensions autres, on peut perdre beaucoup de pouvoir de contrôle de soi, de sa carrière etc). Bon allez, sur ce je vous laisse continuer à consulter les sites alternatifs de votre choix (Mondafrique, Esprit corsaire, Afrique-Asie, Asia Times, Antiwar.com etc)... Pour ma part je retourne à ma petite torpeur pré-hivernale...

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Synthèses

9 Novembre 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Dans les années 2000, sous l'influence des sciences humaines, quand j'écrivais sur un sujet, ou quand je pensais à ma vie, il me semblait que je pouvais englober par l'entendement de grands ensembles sociaux, avec leur particularités, leurs couleurs etc, dans des sortes de "schèmes" comme dirait Kant, extrêmement synthétiques. Le Béarn contemporain ou passé, le Nord de la France, l'Espagne, les classes populaires, l'histoire de l'Occident sur 2000 ans etc, pouvaient ainsi se résumer à mes yeux dans des sortes de phrases matricielles synthétiques, qu'on pouvait ensuite déplier analytiquement à loisir s'il nous restait du temps pour le faire, mais la matrice synthétique comptait plus que son déploiement. Cette tournure de pensée imprégnait lourdement mes écrits, et me procurait un sentiment de maîtrise intellectuelle très étendue, qui m'obligeait toujours à "bander" mon esprit, parce que celui-ci devait toujours se sentir "prêt à la synthèse".

 

Il y avait sûrement quelque chose de très grec dans cette façon de voir. Elle n'avait pas que des inconvénients mais pas que des avantages non plus, car elle était très usante.

 

bourd.jpgJe ne sais pas si les années 2010, qui sont beaucoup moins influencées par les sciences humaines que les années 2000, sont encore ouvertes à ce genre de méthode de raisonnement, mais à titre personnel je le suis de moins en moins, parce qu'au fond je trouve ces synthèses assez factices. On se donne l'impression de savoir (et, à certains égards on sait beaucoup, en effet, et l'on met beaucoup de choses en rapport les unes avec les autres) mais c'est au prix d'un sacrifice de tout ce à quoi la synthèse fait violence, et cela vous revient en boomerang un jour... Hegel terrassé par le choléra...

 

Bourdieu était un type qui veillait tard, lisait beaucoup, pour construire les concepts les plus synthétiques possibles... Il a rencontré la limite de son exercice bien plus tôt qu'il ne le pensait...

 

J'assistais ce matin à une conférence d'une assoce de quartier sur le yoga... Ca ne volait pas très haut. Le prof ne connaissait pas grand chose sur les cultures asiatiques et les petites vieilles présentes étaient surtout là pour étaler leurs besoins de rêve et d'amour, les aigreurs de leur vie etc (comme toujours les gens plus intelligents, les jeunes notamment, se taisaient).

 

Je suis réservé à l'égard de l' "asiatisation" de notre culture avec le yoga, le zen, les massages, les conférences new age de Deepak Chopra et autres "opiums du peuple" surtout présents pour calmer les névroses que provoquent la wi-fi généralisée et l'imperium du zapping hyperactif, voire pour nous enseigner avant tout à ne plus penser et à nous résigner. Certains des bobos qui se piquent d'assister à des séances de chants en sanskrit auraient mieux fait de penser d'abord à s'inscrire dans une chorale paroissiale, cela au moins les aurait reconnectés avec la culture de leurs grands parents, sans rien soustraire aux apports du chants en termes de "concentration" et de "bien-être". Mais il faut reconnaître que l'asiatisation nous soulage un peu du règne des synthèses, et nous ouvre à la part "obscure", insaisissable, de nos vies, qui, parfois, est aussi notre oxygène...

 

Actualisation 2019 : Toutes ces pratiques de Yoga, médecines douces etc sont porteuses de démons et son liées à la spiritualité luciférienne New Age qui ne peut vous attirer que des ennuis. Evitez les.

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Aura charismatique

6 Octobre 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

irene jacobUn commentateur sourit à la lecture de mes précédents posts sur Irène Jacob et me le fait savoir par mail ce soir. Si je voulais rationaliser un peu ma fascination pour certaines célébrités populaires au delà de mon côté enfantin, je dirais quand même ceci : un jour que je parlais avec Nathalie Cardone, elle m'expliqua comment en tant que chanteuse elle avait parfois le sentiment d'absorber toute l'énergie (elle disait "tout l'amour" sans doute bien plus justement) qu'un public de quelques centaines ou milliers de personnes pouvaient investir sur elle dans une salle de concert et le leur renvoyer ensuite par son investissement dans son art vocal. J'ai eu le sentiment en l'écoutant parler qu'en devenant une icone pour son public, elle recueillait en elle une sorte de "mana" (appelons le comme ça - Marcel Mauss disant que "mana" est un mot aussi polysémique et neutre que "machin" ou "truc"), ou d'aura qui provenait de la foule et finissait par rayonner autour d'elle. Je pense que le même phénomène se produit sur toutes sortes de vedettes du grand et du petit écran (c'est pourquoi largement celles-ci ne s'appartiennent plus, et cela parfois peut d'ailleurs les abîmer psychiquement). Et si l'on a gardé une petite part de puérilité (indispensable au salut, le "Dionysos enfant" de Nietzsche), suffisante pour avoir un enthousiasme sincère pour quelques acteurs ou actrices, on peut, à travers cet enthousiasme, percevoir ce phénomène assez mystérieux de captation-renvoi du "mana" qui, au fond, contribue aussi à ressouder la solidarité de notre espèce, refonder son "contrat social" de temps en temps. Si on n'a pas communié à ça, on ne peut pas comprendre tous les phénomènes charismatiques dont parle Max Weber qui, bien qu'aux antipodes de la rationalité pragmatique, sont tout aussi constitutifs du fonctionnement de notre espèce.

 

 
 
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Souvenirs plotiniens

10 Août 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

plan 031Quand j'étais étudiant à la Sorbonne (Paris IV), en licence de philo, en 1991, je me sentais à la fois auréolé du double prestige d'avoir été lauréat en philo du concours général des lycées, et étudiant en cursus parallèle à Sciences Po (ce qui était rare à l'époque), et, en même temps, un peu idiot du village dans cette fac, moi, qui étais très branché "philosophie contemporaine" (Hegel, Nietzsche, Heidegger), surtout lorsque je côtoyais des gens qui traitaient des sujets particulièrement exotiques...

 

J'avais notamment été sonné quand j'avais croisé un petit mec grassouillet aux cheveux raides qui m'avait dit qu'il comptait faire sa maîtrise sur Plotin (je ne me souviens plus exactement sur quel aspect du plotinisme). Il me paraissait proprement fou d'avoir envie de traiter pareil sujet. Pour moi (et pour la vulgate de l'époque) Plotin était une sorte de forme abâtardie (et rifidifiée avec ses "hypostases") du platonisme, suspendue un peu au dessus de rien (puisque cela n'annonçait même pas le christianisme), une branche morte, tardive, un peu folklorique avec ses croyances dans la magie, son végétarisme ascétique etc. Ni Hegel, ni Nietzsche, ni Heidegger n'en avaient (à ma connaissance) rien dit de bon, donc ça ne méritait pas qu'on s'y attarde (je pense que j'aurais pensé la même chose de la cohorte des philosophes que cite Diogène Laërce et qui ont fait le délice des méditations solitaires du présent blog depuis cinq ans...). Donc le type qui se lançait dans une maîtrise là dessus me semblait d'une audace folle, et cela m'impressionnait beaucoup (ne serait-ce d'ailleurs que parce que cela supposait de bien maîtriser le grec ancien).

 

Aujourd'hui je suis intrigué de lire des petites lignes sur la théorie de la puissance chez Plotin et ses similitudes avec le shivaïsme du Cachemire. J'y perçois une familiarité avec tout mon fonctionnement intime, mes valeurs, ma façon d'être, sans même avaler des livres entiers là dessus (à quoi bon ?). Tout revient tout le temps, finalement...

 

 

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