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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #philosophie et philosophes tag

Faut-il lire Stiegler ?

9 Avril 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je parcours les catalogues des éditeurs pour mes CR pour Parutions.com. Je découvre chez Galilée le dernier livre de Bernard Stiegler. Le recours à la psychanalyse est-il si utile à la critique de l'économie ? J'en doute. J'ai l'impression qu'on nous sert du Marcuse réchauffé. Rien de très rationnel ni de très innovant là-dedans.

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Chomsky et Cie

19 Décembre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Vu cet après-midi "Chomsky et compagnie". Je ne suis pas complètement d'accord avec les idées de Chomsky mais il est utile qu'elles se diffusent. Je détaillerai peut-être un jour tout cela. Le film parle à un moment du Cahier de L'Herne Chomsky injustement boycotté par la grande presse.



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L'héritage maoïste dans la mouvance anti-impérialiste

8 Novembre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Un des protagonistes du livre "10 ans sur la planète résistante" m'écrivait  il y a peu :

"Il y a en gros trois théories sur le bilan de l'impérialisme :
- celle des maos pour qui l'impérialisme crée un bénéfice global pour l'Occident
- celle de Marx, Hobson etc. jeu à somme nulle, mais profits privés etc.
- celui d'Antiwar.com, Buchanan etc (un peu Hobson et Marx); perte pour l'Occident, mais gains pour une toute petite minorité ici - dont les idéologues etc.aussi le complexe militaro-industriel etc.

J'ai tendance a me rapprocher de la 3ème théorie - en tout cas ce serait la plus efficace-mais je ne crois pas aux pieux mensonges."

Cette typologie, par delà son intérêt propre, me faisait songer à l'importance de l'héritage maoïste dans les milieux militants qui ont lutté contre les guerres et ingérences impériales depuis dix ans. Ceux que, dans le bouquin précité, j'appelle "Le Fils de l'avocat connu" et "Le Missionnaire", par exemple, se réclamaient de leur formation maoïste. Il en est de même de l'économiste Samir Amin dont les analyses sont souvent reprises dans la presse de gauche et sur le Net. De même un numéro de la revue Commune de 2006 intitulé "M... le maudit" était consacré à Mao...

Vendredi dernier un mien ami m'a surpris en m'expliquant que lui aussi était de formation maoïste. Il me l'a écrit en ces termes :

"Dans les années 1970, j'étais mao mais non encarté, car j'étais dans un pays du bloc soviétique, et je diffusais à l'intérieur des organisations officielles dont j'étais membre la propagande des maos de ce pays ou autres, qui bien entendu étaient clandestins. Mais, à partir de 1976-78 (élimination de la "bande des quatre", montée de Deng Xiao Ping, rupture sino-albanaise, question cambodgienne, etc.), le "maoisme" s'est de fait désagrégé, donc je restais et reste fidèle à certaines idées, mais bien évidemment pas à une ligne qui de toute façon n'existe plus, si jamais elle a vraiment existé. De Mao en fait, j'ai retenu l'idée que la lutte des classes se déroule aussi dans le socialisme et à l'intérieur du parti, à l'intérieur de chaque individu aussi. ...ce que les musulmans appellent le "grand djihad" ou djihad intérieur. Avec les Chinois je n'ai en revanche jamais été d'accord sur le fait, qui était d'ailleurs contradictoire avec leur philosophie de départ, qu'il fallait rompre avec les communistes "révisionnistes" pour créer des organisations 100% révolutionnaires. J'ai toujours milité dans ce pays du bloc soviétique au sein des organisations "pro-soviétiques", à la marge. J'ai toujours pensé qu'il fallait être là où se trouvaient "les masses". "

J'espère d'ailleurs que cet ami publiera un jour ses mémoires sur cette activité maoïste "clandestine" dans un pays d'Europe de l'Est.

Je ne m'inscris pas dans le courant de pensée maoïste, ni dans aucune école de pensée issue du marxisme-léninisme, mais je trouve intéressant du point de vue de l'histoire des idées que le maoïsme résonne encore au coeur des années 2000, malgré la diabolisation dont il a fait l'objet dans la culture dominante. Et d'ailleurs n'est-il pas aujourd'hui encore en train d'inspirer des mouvements importants, au Népal, en Inde ?

Voilà encore un aspect de la réalité ignoré par la culture officielle et qu'il faut prendre au sérieux, me semble-t-il.

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Une interview de Zizek

24 Août 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je voyais aujourd'hui une interview de Slavoj Zizek. Il manque à Zizek une analyse anti-impérialiste (qui, à mon sens, est plus présente chez Badiou). Je pense que cela est dû à une psychologisation de son approche philosophique (une psychologisation qu'on retrouve aussi chez Peter Sloterdijk, lequel à ce que je vois, rejoint de plus en plus Finkielkraut, c'est dommage). Néanmoins il y a une certaine fraîcheur, une originaité dans le zizekisme, qui est de plus en plus rare de nos jours où le conformisme est devenu la loi d'airain de l'intellectualité. Voici donc un bref passage de Zizek chez Taddei.

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Also sprach Noam Chomsky

27 Juin 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes, #Débats chez les "résistants"

 

Transcription de l’intervention de Noam Chomsky à la conférence Z Media Institute talk, Juin 2007.
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> Traduit de l’anglais par Dominique Arias
> (Les notes entre […] sont du traducteur et n’engagent que lui)
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> Vous êtes tous au courant, bien sûr, qu'il y a eu des élections [au Congrès] – enfin, ce qu’on appelle ici, aux Etats-Unis, des "élections" – en novembre dernier. Le seul véritable enjeu de ces élections, c’était : "Qu’est ce qu’on fait des forces américaines en Irak ? ", et il y a eu, selon les critères américains, une majorité absolue en faveur d'un retrait des troupes U.S. selon un calendrier précis.
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> Comme peu de gens le savent, quelques mois plus tôt, il y avait eu un vaste sondage en Irak, mené par les Etats-Unis avec d’intéressants résultats. C’était pas vraiment un secret ici… En cherchant bien, on pouvait même trouver ici ou là quelques allusions, donc c’est pas qu’on n’en parlait pas du tout... Ce sondage montrait que deux tiers des habitants de Bagdad voulaient que les troupes US se retirent immédiatement. Dans le reste du pays, à une large majorité, les gens voulaient un calendrier de retrait strict sur un délai d'un an voire moins.
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> Les taux étaient plus élevés dans la partie arabe [non kurde] de l'Irak, là où les troupes US étaient effectivement déployées. Une très grande majorité y estimait que la présence des troupes US augmentait le niveau de violence, et une proportion remarquable d’environ 60 pourcent sur l'ensemble de l'Irak – ce qui veut dire bien davantage dans les zones où sont déployées nos troupes – trouvait que les forces U.S. étaient des cibles d’attaques légitimes. Il y avait donc un consensus considérable entre Irakiens et Américains sur ce qu'il faudrait faire en Irak, à savoir : Retirer les troupes, soit immédiatement, soit en fonction d’un calendrier strict.
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> Eh bien, la réaction post-électorale du gouvernement américain face à un tel consensus, a été de fouler au pied l'opinion publique en augmentant les effectifs en place de quelque 30 à 50 000 hommes… Comme on pouvait s’y attendre, le prétexte c’était : "Nous sommes confrontés à une ingérence étrangère en Irak, contre laquelle nous devons défendre les Irakiens. Les Iraniens sont en train d’interférer en Irak !" On a alors assuré pouvoir prouver la découverte d’engins explosifs, de bombes placées le long des routes et portant des marquages iraniens, puis la présence de forces iraniennes en Irak. "Qu’est-ce qu’on peut faire ? Il nous faut renforcer notre présence pour protéger l'Irak contre cette intervention extérieure !"
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> Après, il y a eu toute une polémique... Nous vivons dans une société libre et ouverte après tout, donc nous avons des débats "virulents". Il y avait d'un côté les faucons, qui disaient : "Les Iraniens interfèrent en Irak, nous devons les bombarder !" De l'autre il y avait les colombes, qui disaient : "Comment être certain que ces preuves sont correctes ? Vous avez peut-être mal lu les numéros de série ou, peut-être, ce sont seulement les Gardiens de la Révolution et non le gouvernement..."
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> C’était donc le genre de débat habituel, et qui illustre cette distinction fondamentale et omniprésente entre différents types de systèmes de propagande. Pour ne citer que les plus importants – en exagérant à peine – la propagande des états totalitaires consiste à dire : "Vous avez plutôt intérêt à être d’accord, sinon..." – et le "sinon" en question peut avoir différentes conséquences selon la nature du régime. En réalité, les gens peuvent bien croire ce qu'ils veulent du moment qu'ils obéissent... Dans les sociétés "démocratiques" on utilise une méthode différente : on n’y énonce pas formellement la "ligne du Parti", ce serait une erreur. Ce qu’on fait c’est qu’on la pose d’abord comme une évidence, puis on encourage un vif débat, mais qui ne doit pas sortir du cadre de la ligne du Parti. Ça sert fondamentalement à deux choses : d'abord, à donner l'impression d'une société libre et ouverte puisque, après tout, les débats sont houleux. Ensuite, cela instille une ligne de propagande qui devient finalement une sorte d'évidence, comme l'air qu’on respire.
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> Et c’était précisément le cas ici. C’est vraiment un exemple classique… Tout le débat autour de "l'interférence iranienne" en Irak n'a de sens que si l’on part d’un principe : que "le monde nous appartient". Si le monde nous appartient, alors le seul problème qui puisse se poser, c’est que quelqu’un d’autre "interfère" dans un pays que nous avons envahi et que nous occupons.
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> De fait, si vous reprenez tout le débat qu’on a eu ici, et qui est loin d’être clos, sur cette "ingérence iranienne", personne ne vient vous dire que tout ça n’a aucun sens. Comment peut-on reprocher à l'Iran d’interférer dans un pays que nous venons d’envahir et que nous maintenons sous occupation ? Ça n’a de sens que si l’on part du principe que "le monde nous appartient." Une fois qu’on s’est bien mis cette idée là en tête, l’ensemble du débat paraît tout à fait pertinent.
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> On publie en ce moment pas mal de comparaisons entre le Vietnam et l'Irak. Dans l’ensemble, les deux conflits n’ont littéralement rien à voir. Leur nature, leurs objectifs, tout ça est totalement différent, en dehors d’un point : la manière dont ils sont perçus aux Etats-Unis. Dans les deux cas, le terme qui revient constamment c’est le mot "bourbier". Est-ce que c'est un bourbier ? Au Vietnam, tout le monde le reconnaît aujourd'hui, c’était un bourbier… Alors la grande question, c’est de savoir si l'Irak aussi est un bourbier… En d'autres termes : "Est-ce que ça ne nous coûte pas trop cher ?" Ça, c’est la grande question qui mérite débat…
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> Concernant Vietnam, c’était toute une polémique... Pas au début ! En fait, on en a tellement peu discuté au début que littéralement personne n’arrive même à se souvenir quand la guerre a commencé. 1962, pour ceux que ça intéresse… C'est cette année là que les Etats-Unis ont attaqué le Vietnam. Mais il n'y a pas eu de discussions, pas de débats… rien !
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> Vers le milieu des années 60, le débat médiatique a commencé – avec l'éventail habituel d'opinions, les faucons d’un côté, les colombes de l’autre. Les faucons disaient que si on envoyait davantage de troupes on pouvait gagner. Quant aux colombes… Arthur Schlesinger, célèbre historien et conseiller de Kennedy, écrivait dans un bouquin, en 1966, qu’il ne nous restait plus qu’à prier pour que l’avenir donne raison aux faucons et que l'envoi de toujours plus de troupes (on en était à près d’un demi-million à l'époque) finisse par marcher et par nous apporter la victoire. "Si ça marche, nous louerons tous la sagesse et clairvoyance des dirigeants américains pour avoir su remporter cette victoire" – dans un pays que nous sommes en train de réduire à l’état de ruines et de décombres.
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> Ça traduit mot pour mot le point de vue des colombes aujourd’hui. Prions tous pour le succès de "la déferlante" ! Si elle marche – au-delà de nos espérances – nous louerons tous la sagesse et clairvoyance de l'administration Bush, dans un pays qui, pour être honnêtes, est totalement dévasté et qui restera l’un des plus épouvantables désastres de l'histoire militaire pour sa population.
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> Si vous prenez les positions les plus à gauche dans le débat médiatique, vous trouvez des gens comme Anthony Lewis qui, à la fin de la Guerre du Vietnam, en 1975, écrivait rétrospectivement que la guerre était initialement partie sur de bonnes intentions, pour faire une bonne action – ça va de soi, parce que… c’est nous… après tout... Donc, ça partait d’une bonne intention mais en 1969, dit-il, il était clair que la guerre était une erreur. Pour nous, aller jusqu’à la victoire reviendrait trop cher… Pour nous ! Donc c'était une erreur et il fallait se retirer. Ça, c’est ce qu’on faisait de plus extrême comme critique !
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> On en est toujours au même point… En réalité, on pouvait se retirer du Vietnam parce que les Etats-Unis y avaient dores et déjà atteint leurs principaux objectifs. En Irak on ne peut pas, parce que nous n'avons pas atteint nos objectifs.
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> Et pour ceux d'entre vous qui sont assez âgés pour s'en souvenir – ou qui ont lu quelque chose là-dessus – le fait est que le mouvement pacifiste lui-même était quasiment aligné sur cette position. Tout comme le débat médiatique, l'opposition à la guerre et y compris le mouvement pacifiste, restait principalement focalisée sur le bombardement du Nord Vietnam. Mais quand les Etats-Unis ont commencé à bombarder le Nord régulièrement, en février 1965, ils ont aussi progressivement intensifié le bombardement du Sud, jusqu’à en tripler les proportions – et à l’époque l’agression du Sud Vietnam durait déjà depuis trois bonnes années. Quelques centaines de milliers de Vietnamiens avaient déjà été tués et des milliers voire des dizaines de milliers, avaient été déportés vers des camps de concentration. Les Etats-Unis avaient déjà lancé leur guerre chimique pour détruire la nourriture, les récoltes et la couverture végétale. En 1965, le Sud Vietnam était déjà totalement anéanti.
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> Pour les Etats-Unis ça ne coûtait pas grand chose de Bombarder le Sud, parce que le Sud n'avait aucun moyen de se défendre. Bombarder le Nord, c’était déjà plus risqué. Vous bombardez le Nord, vous bombardez les ports où vous risquez de toucher des navires russes et là, ça commence à devenir dangereux. Vous bombardez les lignes intérieures chinoises – il se trouve que les lignes de chemins de fer chinoises qui relient le sud-est et le sud-ouest de la Chine traversent le Nord Vietnam – Qui sait comment ils vont réagir…
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> En fait, on a accusé les Chinois (et à juste titre) d'envoyer des troupes au Vietnam – c’était précisément pour y reconstruire les voies que nous étions en train de bombarder. Mais là, c’était "de l’ingérence" ! On lésait notre "droit divin" de bombarder le Nord Vietnam. De sorte que tout le monde restait focalisé sur le bombardement du Nord. Le slogan du mouvement pacifiste "Stop the bombing !" [Arrêtez le bombardement] faisait référence au Nord Vietnam.
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> En 1967, pour Bernard Fall, l’un des plus grands spécialistes du Vietnam, féru d’histoire militaire et le seul spécialiste du Vietnam à avoir les faveurs des autorités américaines – c'était un faucon en l’occurrence, mais qui s’intéressait au sort des Vietnamiens – la question était de "savoir si le Vietnam survivrait en tant qu'entité culturelle et historique sous les pires bombardements qui aient jamais été infligés à un pays de cette taille. " Lui, parlait du Sud. Il insistait régulièrement que c’était contre le Sud que portait notre attaque. Mais quelle importance ? Ça ne nous coûtait rien, alors autant continuer... Et les polémiques n’allaient jamais plus loin que ça, ce qui n’a de sens que si l’on part du principe que "le monde nous appartient".
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> Si vous lisez, mettons, les "Pentagon Papers." Il y apparaît que le bombardement du Nord faisait l'objet d'une planification considérable – une planification très détaillée, minutieuse, pour déterminer exactement jusqu'où on pouvait aller, ce qui se passerait si on allait un petit peu trop loin, et ainsi de suite... Mais vous n’y trouverez pas la moindre discussion concernant le bombardement du Sud, littéralement aucune ! A peine, de temps à autre, un communiqué du genre "Bien, alors on va tripler l’intensité des bombardements !", ou quelque chose dans ce genre.
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> Si vous lisez les mémoires de guerre de Robert McNamara – à l'époque, c’était La colombe par excellence – il y fait un compte rendu détaillé de la planification minutieuse du bombardement du Nord, mais il ne dit pas un mot de sa décision d’intensifier drastiquement le bombardement du Sud, alors qu’on commençait seulement à bombarder le Nord.
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> Je dois quand même préciser que, s’agissant du Vietnam, je ne parle ici que de ce dont on pouvait débattre, y compris chez les leaders du mouvement pacifiste. En dehors de ça, il y avait aussi l'opinion publique, radicalement différente mais loin d’être dépourvue d’intérêt. En 1969, pour presque 70 pourcent de l'opinion publique la guerre n’était pas une erreur, elle était fondamentalement injuste et immorale. C'est textuellement ce qui ressortait du sondage et ce pourcentage est resté à peu près constant depuis, jusqu’aux récents sondages de ces dernières années. Ces chiffres sont assez remarquables parce que les gens qui répondent comme ça à un sondage doivent sûrement se dire : " Ça, je suis probablement la seule personne au monde à le penser…" Ils n'avaient certainement pu lire ça nulle part et ils n’avaient pu l’entendre nulle part. Mais c’était la véritable opinion publique.
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> Et il en va de même pour toutes sortes de sujets. Mais pour l’opinion « rendue publique », c'est à peu près ce que je décrivais tout à l’heure : un débat très houleux entre faucons et colombes, reposant entièrement sur l’idée – que personne n’exprime jamais – que le monde nous appartient. De sorte que la seule chose qui importe au bout du compte, c'est « Combien ça nous coûte ? », et le cas échéant pour les plus sensibles, « Est-ce qu’on en tue pas un peu trop ? »
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> Pour en revenir aux élections, beaucoup ont été très déçus parmi les opposants à la guerre – la majorité de la population – que le Congrès n’ait pris aucune décision en faveur du retrait des troupes. Il y a eu une « résolution Démocratique » [proposée par les Démocrates], aussitôt bloquée par un veto, mais à y regarder de près, ça n’avait rien d’une proposition de retrait. Le général Kevin Ryan, un ancien de la Kennedy School, à Harvard, en a fait une assez bonne analyse. Il l’a examinée en détail et il a dit qu’on devrait plutôt appeler ça une proposition de redéfinition de l'ordre de mission. Disons que ça revenait à garder le même nombre de soldats mais avec une mission légèrement différente.
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> D’après lui, ça ouvrait surtout la porte à des mesures d’exception au nom de la sécurité nationale. En gros, si le président estime qu'il y a menace pour la sécurité nationale, il peut faire absolument ce qu’il veut – fin de la résolution. Deuxième faille, elle donnait le feu vert aux « activités anti-terroristes. » Bon, en clair on peut faire ce qu’on veut quoi. Troisième point, elle avalisait l'entraînement des forces irakiennes. Là encore, carte blanche…
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> Ensuite, elle disait que des troupes devaient être maintenues "pour assurer la protection des forces et des installations américaines. " C'est quoi ces "forces américaines" ? Eh bien, ces forces américaines c’est celles qui sont intégrées à des unités irakiennes au sein desquelles 60% de leurs camarades estiment constituer – en tant que troupes US, bien sûr – autant des cibles d’attaques légitimes. D’ailleurs, vu que ce pourcentage est en progression constante, il a probablement grimpé depuis… Bon, d’accord, ça veut dire qu’il faudra prévoir pas mal de renforts en fait... Quels sites nécessitent une protection, ça c’était pas précisé dans la "résolution Démocratique", mais le terme d’installations inclut notamment ce qu'on appelle "l'Ambassade". L'ambassade des Etats-Unis en Irak ne ressemble à rien de ce qui au monde a jamais pu être appelé une ambassade. C’est littéralement une ville à l'intérieur de la zone verte – cette zone protégée d’Irak intégralement gérée par les Etats-Unis. Elle a tout ce qu’il faut, depuis les missiles jusqu'aux Mac Donald’s, tout ce que vous voulez… Ah, ils n'ont pas construit une installation aussi colossale avec l'intention d'en partir…
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> Ça c’est une de leurs installations, mais y en a d'autres... Il y a des "bases militaires semi-permanentes", qui ceinturent progressivement tout le pays. "Semi-permanentes" signifie "permanentes", enfin aussi longtemps qu’on veut, quoi...
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> Le général Ryan laissé de côté pas mal de choses en fait. Il n’a pas dit que les Etats-Unis conservaient le contrôle de la logistique, or la logistique c’est tout ce qu’il y a de plus vital pour une armée moderne. A l’heure actuelle c’est près de 80 pourcent de l'approvisionnement qui arrive par le sud, depuis le Koweït, et qui doit traverser un territoire en rébellion, donc particulièrement sujet aux attaques. Ce qui veut dire qu'il faut y maintenir un maximum de troupes rien que pour maintenir l’approvisionnement. Outre, bien sûr, que ça nous assure le contrôle de l'armée irakienne.
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> La "résolution Démocratique" élude complètement l’aviation. L’aviation, elle peut bien ce qu’elle veut... Elle bombarde plutôt régulièrement dans l’ensemble et elle peut bombarder encore plus intensivement… où est le problème ? La proposition élude aussi les mercenaires, dont le nombre est loin d'être négligeable. Selon certaines sources, comme le Wall Street Journal, il y en aurait actuellement environ 130.000, soit un nombre sensiblement équivalent à celui de nos troupes régulières, ce qui n’a finalement rien de bien surprenant. Traditionnellement, on mène plutôt les guerres coloniales avec des mercenaires qu’avec ses propres troupes – qu’il s’agisse de la Légion Etrangère française, des Gurkhas britanniques ou des Hessois, comme dans la Guerre Révolutionnaire [la guerre d’indépendance U.S., 1775-1783]. C'est notamment pour cette raison qu’on a laissé tomber le service militaire. Ça permet d’envoyer des soldats professionnels plutôt que des types ramassés dans la rue.
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> Donc, effectivement, c’était juste une redéfinition de l'ordre de mission, mais on y a quand même mis un veto parce que même ça c’était trop demander. Et effectivement beaucoup de gens ont été réellement déçus… Pour autant, il serait exagéré de dire qu'aucun haut responsable à Washington n'a plaidé pour un retrait immédiat. Il y en a eu… La personne la plus haut placée que je puisse citer comme exemple, a répondu – lorsqu’on lui demandait quelle était la solution au problème en Irak – « C’est plutôt évident ! Retirer toutes les forces étrangères et retirer toutes les armes étrangères. » C’était Condoleeza Rice et elle ne faisait absolument pas allusion aux forces US, elle parlait des forces iraniennes et des armes iraniennes. Et là encore, c’est assez logique en fait, si l’on part du principe que le monde nous appartient. Parce que dès lors que le monde nous appartient, les troupes US ne peuvent être considérées nulle part comme des forces étrangères. De sorte que si nous envahissions l'Irak ou le Canada par exemple, nous sommes des forces autochtones. C’est les Iraniens les forces étrangères…
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> J'ai attendu… pour voir si quelqu'un, au moins dans la presse ou les magazines, ferait remarquer qu'il y avait quand même quelque chose de bizarre là-dedans. Pas un mot… Rien ! Je pense que tout le monde a trouvé que c’était un commentaire parfaitement sensé. Non mais je n'ai pas trouvé une seule personne pour dire : « Hé, attendez une seconde ! Il y a de forces étrangères là-bas, oui… 150.000 soldats américains et de l'armement américain en pagaille… »
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> Alors évidemment, c’est logique que lorsque des marins britanniques ont été capturés dans le Golfe par les forces iraniennes, on ait eu toute une polémique pour savoir s’ils étaient dans les eaux territoriales irakiennes ou dans les eaux territoriales iraniennes ?" En fait, on n’en sait trop rien parce qu'il n'y a pas véritablement de frontière, ce que certains n’ont pas manqué de souligner. Ce qui semblait clair, c’est que si les marins britanniques avaient effectivement été capturés dans les eaux irakiennes, l'Iran avait commis un crime en intervenant en territoire étranger. Mais la Grande Bretagne ne commet aucun crime en croisant dans les eaux irakiennes parce que la Grande Bretagne est un allié des Etats-Unis et le monde nous appartient, donc si elle veut être là, c’est son droit voilà tout.
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> Et pour l’éventuelle prochaine guerre, à qui le tour ? L'Iran ? Il y a eu des menaces très crédibles de la part des Etats-Unis et d'Israël – un allié U.S. notoire – concernant une attaque sur l'Iran. Il se trouve qu'il y a un machin qu’on appelle Charte des Nations Unies, dont l’article 2 définit comme un crime "la menace ou le recours à la force dans les affaires internationales." "La menace ou le recours à la force…"
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> Et ça dérange quelqu'un ? Non, parce que nous, nous sommes au-dessus des lois, par définition… ou plus exactement, nos menaces et nos recours à la force n’ont rien d’international. Elles sont toujours locales, puisque le monde nous appartient. Donc, tout va bien ! Donc on peut bien menacer de bombarder l'Iran. On va le faire, on va pas le faire… Ça, c’est la grande question en ce moment… Quant à savoir si c’est légitime… Savoir si ce serait une erreur ou pas, là, oui c’est sujet à polémique, mais vous entendez quelqu'un dire que ce serait illégitime ? Au Congrès, par exemple, les Démocrates refusent de voter un amendement imposant à l’exécutif de rendre compte au Congrès de son intention de bombarder l'Iran – de rendre compte, d’informer... Même ça, c’est rejeté d’office !
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> Le monde entier est atterré devant cette éventualité ! Ce serait monstrueux... Un éminent spécialiste britannique de l’histoire militaire, Correlli Barnett, a récemment écrit que si les Etats-Unis attaquaient effectivement – ou si Israël le faisait – ce serait la troisième guerre mondiale… L’agression de l'Irak a été suffisamment épouvantable. Outre qu’elle a dévasté l’Irak, le Haut Commissariat aux Réfugiés [des Nations Unies] a estimé le nombre de personnes déplacées, ils arrivent à près de 4,2 millions au total. Plus de 2 millions ont fui le pays, 2 autres millions ont fui leur région sans pouvoir quitter le pays. Ça, c’est en plus du nombre de morts qui, si on se fonde sur les dernières études tourne vraisemblablement autour d’un million.
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> Les services de renseignement US, d'autres agences de renseignement et divers experts indépendants, avaient prévenu qu'une attaque contre l'Irak augmenterait probablement la menace terroriste et le risque de prolifération nucléaire. Mais ils ont bien plus augmenté ce qu’on avait imaginé. Des spécialistes renommés en matière de terrorisme, comme Peter Bergen et Paul Cruickshank, estiment (principalement sur la base de statistiques gouvernementales) que ce qu'ils appellent "l'effet irakien" a multiplié le risque de terrorisme par sept, ce qui n’est pas rien... Ça vous donne une idée de la priorité accordée par nos dirigeants à la protection de la population. Elle est plutôt basse…
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> Donc quel serait cet "effet Iran" ? Mais, il est incalculable ! Ce pourrait être la troisième guerre mondiale… Très probablement une augmentation massive du terrorisme et qui sait quoi d’autre... Même dans les pays frontaliers de l'Iran et où on n'aime pas spécialement l'Iran, comme le Pakistan, l'Arabie Saoudite ou la Turquie, même là, une très large majorité de la population préférerait voir l’Iran doté de l'arme nucléaire à une intervention militaire US quelle qu’elle soit, et ils ont raison ! Une intervention militaire serait dévastatrice ! Ce qui ne veut pas dire qu’on ne va pas le faire... Chez nous, il n'y a littéralement aucune discussion sur la légitimité d'une telle action. Encore une fois, si l’on part du principe que tout ce que nous faisons est légitime, ça risque simplement de coûter trop cher…
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> Est-ce qu’il reste quand même une solution à la crise iranienne ? Il y a quelques solutions plausibles, oui... On peut imaginer un accord autorisant l'Iran à disposer d'énergie nucléaire – au même titre que tous les signataires du traité de non-prolifération – mais sans disposer d'armes nucléaires. Ça aurait d’ailleurs l’avantage d’appeler à la création d'une zone dénucléarisée au Proche-Orient. Ça inclurait l'Iran, Israël – qui a des centaines de têtes nucléaires – et toutes les forces américaines ou britanniques déployées dans la région. On pourrait même envisager que les Etats-Unis et d'autres puissances nucléaires respectent l’obligation légale qu’ils ont – au regard d’une décision unanime de la Cour Internationale de Justice – de procéder à l'élimination totale de leur arsenal nucléaire en gage de bonne foi. [ndt : Tout ce paragraphe (« On peut imaginer un accord… ») énumère simplement les principes de base du Traité de Non-Prolifération nucléaire (TNP) dont l’Iran et les USA sont signataires mais qu’Israël a toujours refusé de signer.]
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> Est-ce que c’est faisable ? Dans l’absolu oui, c'est faisable… en supposant que les structures sociales aux Etats-Unis et en l'Iran deviennent réellement démocratiques… parce que justement ce que je viens de dire à propos de l'opinion publique est vrai pour l’immense majorité de la population, en Iran comme aux Etats-Unis. Sur tout ce que je viens d’évoquer, mais littéralement tout le monde est d’accord ! Alors oui, il serait parfaitement possible de régler le problème si ces deux pays fonctionnaient d’une manière réellement démocratique, c'est-à-dire si l'opinion publique y avait la moindre influence sur les politiques gouvernementales. Le problème aux Etats-Unis, c’est l’incapacité de nos dirigeants à adhérer à quoi que ce soit qui ait l’aval de l'écrasante majorité de la population et à en faire une politique gouvernementale. Bien sûr, on peut le faire… Les paysans en Bolivie arrivent à le faire… c’est clair que nous, ici, on pourrait le faire aussi…
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> Qu’est-ce qu’on peut faire pour faire de l'Iran un pays plus démocratique ? Peut-être pas directement mais indirectement on peut... On peut accorder plus d'attention aux dissidents et aux réformateurs iraniens, qui luttent courageusement pour que la société iranienne devienne plus démocratique. Et on sait parfaitement le message qu’ils essayent de faire passer, ils sont suffisamment clairs là-dessus. Ils supplient les Etats-Unis de retirer leurs menaces contre l'Iran… Plus nous menaçons l'Iran, plus nous apportons de l’eau au moulin des branches les plus réactionnaires et les plus fanatiques du gouvernement. Les menacer c’est abonder dans leur sens... Et c'est exactement ce qui se passe ! Comme on pouvait s’y attendre, les menaces ont entraîné une vague de répression.
>
> A présent les Américains se disent scandalisés par la répression – et il y a de quoi s’indigner – mais nous devrions reconnaître que cette répression est la conséquence directe et prévisible de dispositions dont le gouvernement U.S. ne démord pas. Lorsqu’on prend des mesures dont les effets sont parfaitement prévisibles, condamner ces effets c’est vraiment le comble de l'hypocrisie.
>
> Tenez, s’agissant de Cuba, près des deux tiers des américains pensent que nous devons absolument lever l'embargo et toutes les menaces qui vont avec, et rétablir les relations diplomatiques. Et c’est le cas depuis les premiers sondages sur la question, ça fait une trentaine d’années. Les chiffres fluctuent mais restent à peu près au même niveau. Ça n’a strictement aucun effet sur la politique des Etats-Unis, que ce soit en Iran, à Cuba ou ailleurs.
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> Donc il y a effectivement un problème et ce problème c’est que les Etats-Unis sont tout sauf une démocratie réelle. L'opinion publique n’y a strictement aucun poids et, pour nos élites comme pour ceux qui font l’opinion, c’est un principe, il n’est pas question de lui en donner ! Le seul principe qui compte c’est : "Le monde nous appartient et vous, vous la fermez ! Américains ou pas…"
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> Alors oui, il y a une solution potentielle au problème le plus grave qui soit et c'est toujours la même : Agir, pour que notre propre pays devienne une véritable démocratie. Mais ça, ça contredit diamétralement le fondement même de tout ce que nos élites appellent le "débat public", à savoir que le monde nous appartient, que toutes ces questions ne se posent même pas, et que le public devrait n’avoir aucun point de vue sur la politique étrangère ou sur quelque politique que ce soit.
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> Un jour, j'étais en voiture, je partais travailler en écoutant NPR. NPR est considéré ici comme une radio d’extrême gauche. Enfin c’est ce qu’on dit… Il me semble avoir lu quelque part – je ne sais pas si c'est vrai – que d’après Obama, l’espoir des colombes libérales, l'éventail des opinions aux Etats-Unis, d'un extrême le plus débile à l'autre, irait de Rush Limbaugh [archétype du faucon d’extrême droite] à NPR. Pour lui, la vérité se situait pile au milieu et c'est là qu’on allait le trouver… au milieu des débiles…
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> Donc, j’écoutais NPR et il y avait un débat radiophonique. C'était un peu comme au Club des Universitaires de Harvard : des gens sérieux, éduqués – pas de faute de grammaire – qui savent de quoi ils parlent, très respectueux, etc. Le débat portait sur ce qu’on appelle le « système de défense anti-missiles », que les Etats-Unis essayent de mettre en place en Tchécoslovaquie et en Pologne, et sur la réaction des Russes. Alors la grande question, c’était : "Mais qu'est-ce qui leur prend aux Russes ? Pourquoi un comportement aussi agressif et irrationnel ? Qu’est-ce qu’ils cherchent… une nouvelle Guerre Froide ? Non mais ils ont vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond… Est-ce qu’il y a moyen de les calmer, de les rendre moins paranoïaques ?"
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> Alors ils avaient invité un grand spécialiste – un type du Pentagone ou quelque chose comme ça – qui faisait très justement remarquer qu'un système de défense anti-missiles s’inscrit avant tout dans un système d’attaque. Les analystes stratégiques ne sont pas dupes, d’un côté comme de l’autre... Si on y réfléchit une minute, c’est plutôt évident. Un système de défense anti-missiles ne sert pas à grand chose contre une première frappe. En revanche, il peut – en principe… s'il marche – empêcher un tir de riposte. Si vous attaquez un pays le premier et que vous le rayez littéralement de la carte, par exemple… Eh bien, si vous avez un système de défense anti-missiles et que vous l’empêchez de riposter… ça vous fait une protection, au moins partielle. Si un pays dispose d’un système de défense anti-missiles fonctionnel, ça lui donne plus de latitude pour déclencher une première frappe. Bon, soit ! C’est évident et c'est pas un secret… Et aucun expert en stratégie ne l’ignore… Je peux expliquer ça à mes petits enfants, en deux minutes ils auront compris...
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> Et sur NPR tout le monde était d’accord sur l’idée qu'un système de défense anti-missiles est un dispositif offensif… Arrive la deuxième partie du débat. "Eh bien, disaient nos experts, les Russes n’ont aucune raison de s’inquiéter ! Notamment parce que ce système n'a pas la capacité de stopper leur tir de riposte, donc pour l’instant, contre eux, ce n'est pas encore une arme offensive jouable…" Ensuite, ils ont expliqué que de toutes façons, la question n'était pas là puisque le système était dirigé contre l'Iran et pas contre la Russie.
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> Bon, et la discussion s’est achevée là-dessus… Donc, premier point : le système anti-missiles est une arme offensive ; deuxième point : il est dirigé contre l'Iran. Petit exercice de logique : Qu’est-ce qui découle de ces deux affirmations ? Ce qui en découle, c’est qu’il s’agit d’une arme offensive, dirigée contre l'Iran… Bien ! Mais vu que le monde appartient aux Américains, quel mal pourrait-il y avoir à garder une arme offensive braquée sur l'Iran ? Donc, ça… c’était même pas la peine d’en parler ! A quoi bon ? Ça tient simplement au fait que le monde nous appartient…
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> Il y a peut-être un an ou deux, l'Allemagne a vendu à Israël des sous-marins dernier cri, équipés pour porter des armes nucléaires. Pourquoi Israël aurait-il besoin de sous-marins portant des missiles à têtes nucléaires ? Il n'y a qu'une raison imaginable et tous ceux qui en Allemagne sont dotés d'un cerveau l'auront probablement compris – et leur hiérarchie militaire a fortiori – parce que c’est une arme offensive contre l'Iran. En achetant des sous-marins allemands, Israël fait très clairement comprendre aux Iraniens que, s’ils ripostent à une attaque israélienne, ils seront pulvérisés !
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> Les principes fondamentaux de l'impérialisme occidental sont très profondément enracinés. Le monde appartient à l'Occident et désormais les Etats-Unis dirigent l'Occident donc, évidemment, ils marchent ensemble... Le fait d’avoir à fournir de l’armement pour une première frappe contre l'Iran n'a probablement – je le devine simplement – soulevé aucun commentaire. Où est le problème ?
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> L'histoire, nous, on peut l’oublier, ça n'a aucune importance… C'est le genre de truc "ringard" et ennuyeux que nous n'avons pas besoin de connaître. Mais pour la plupart des autres pays, l'histoire, c’est important… Par exemple, aux Etats-Unis on ne va pas épiloguer sur l'histoire des relations entre les USA et l’Iran. Pour les Etats-Unis, le seul événement à retenir dans l'histoire iranienne et c'est 1979, quand les Iraniens ont renversé le tyran que soutenaient les Etats-Unis et qu’ils ont gardé une poignée d’otages pendant un peu plus d'un an. Ils ont osé ! Pour ça, il faut qu’ils soient punis !
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> Mais pour les Iraniens, leur histoire c’est que pendant plus de 50 ans, littéralement sans interruption, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de torturer les Iraniens. En 1953, les Etats-Unis ont renversé le régime parlementaire pour installer [réinstaller] à la place un tyran brutal, le Shah [ndt : Mohamed Reza Shah, dernier souverain de la dynastie Pahlavi, illégitimement installée en 1921 par les Français et les Anglais, après leur annexion et partage de l’empire ottoman. Le premier Pahlavi, Reza Shah, était un ancien Cosaque…], qu’ils ont soutenu sans faille alors qu'il battait littéralement tous les records en matière de violations des droits de l'homme dans le monde – tortures, assassinats, tout ce que vous pouvez imaginer. Le président Carter lui-même, lorsqu'il a visité l'Iran en décembre 1978, a chanté les louanges du Shah et de l'amour que lui manifestait son peuple et réciproquement et ainsi de suite. C’est d'ailleurs probablement ce qui a précipité son renversement ! Bien sûr les Iraniens ont cette curieuse manie de se souvenir de leur passé et de se rappeler qui était derrière... Quand le Shah a été renversé, l'administration Carter a immédiatement préparé un coup d'état militaire en envoyant des armes en Iran, via Israël, pour essayer d’aider une partie de l’armée à renverser le gouvernement. On s’est tout de suite mis à soutenir l'Irak, c'est-à-dire Saddam Hussein et son invasion de l'Iran.
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> Saddam Hussein a été exécuté pour des crimes commis en 1982 – des crimes plutôt bénins au regard de ce qu’il a pu commettre par ailleurs : complicité dans l'assassinat de 150 personnes... Il manquait quelque chose au tableau ! 1982 est une année très importante dans les relations américano-iraniennes. C'est l'année où Ronald Reagan a retiré l'Irak de la liste des pays soutenant le terrorisme. Comme ça, les USA pouvaient commencer à fournir à l'Irak les armes dont il avait besoin pour envahir l'Iran, et notamment lui offrir les moyens de développer des armes de destruction massive. C'était en 1982 ! Une année plus tard, on envoyait Donald Rumsfeld pour signer les contrats… Les Iraniens n’ont probablement pas oublié que ça les a embarqué dans une guerre durant laquelle des centaines de milliers d'entre eux se sont fait massacrer grâce au soutien que les USA apportaient à l'Irak. Ils n’ont probablement pas oublié non plus qu’à peine un an après la fin de la guerre, en 1989, le gouvernement U.S. a invité des ingénieurs irakiens à venir aux Etats-Unis pour y suivre une formation sur l’art de fabriquer des armes nucléaires.
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> C’est comme les Russes… Eux aussi ont une histoire ! Notamment dans le fait qu'au cours du siècle dernier, la Russie a été envahie et quasiment détruite, à trois reprises, via les pays de l'Est. Si vous regardez en arrière et que vous vous demandez à quand remonte la dernière invasion des USA via le Canada ou le Mexique… Ça n’arrive jamais ! Nous, on écrase les autres mais on est toujours en sécurité. Mais les Russes n'ont pas ce luxe… En 1990, il s’est passé quelque chose d’ahurissant. Non, j'en étais atterré, sincèrement. Gorbatchev a autorisé la réunification de l'Allemagne, c'est-à-dire son intégration à l'Ouest et sa re-militarisation au sein d'une alliance militaire hostile. L'Allemagne ! Cette même Allemagne qui a littéralement détruit la Russie à deux reprises ! C’était pas rien comme traité...
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> En fait, il y a eu un malentendu… Le président de l'époque, George Bush Premier, s’était personnellement engagé à veiller à ce que l'OTAN ne soit pas élargi à l'Est. Les Russes demandaient aussi – mais ils ne l'ont pas obtenu – un accord sur la création d’une zone dénucléarisée allant de l'Arctique à la Baltique, ce qui leur aurait donné un minimum de protection contre une attaque nucléaire. Ça, c’est ce qui était convenu en 1990 ! Puis Bill Clinton est arrivé au pouvoir, un soi-disant libéral... Une des premières choses qu’il a faites a été d’annuler cet accord, unilatéralement, et d’élargir l'OTAN à l'Est.
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> Pour les Russes c’est vraiment grave ! Quand on regarde l’Histoire russe… Ils ont quand même eu 25 millions de morts pendant la Seconde Guerre Mondiale et plus de 3 millions pendant la Première. Mais vu que le monde appartient aux Etats-Unis, si nous voulons menacer la Russie, c’est pas un problème ? C’est toujours au nom de la liberté et de la justice, après tout, et si ça les fait marronner et grincer des dents, on se demande simplement pourquoi ils sont aussi paranoïaques. Pourquoi est-ce que Poutine se met à brailler d’un coup, comme si on les menaçait ou presque ? Vu que le monde nous appartient, nous, on ne peut être une menace pour personne…
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> Aujourd’hui, un autre grand sujet qui fait la une des journaux, c’est "l'agressivité" de la Chine. On s’inquiète beaucoup du fait que la Chine renforce en ce moment son système de défense. Est-ce que la Chine envisagerait de conquérir le monde ? Voilà encore un grand sujet de débats ! En fait, c’est quoi le problème ? Pendant des années la Chine a été la première à tout faire pour empêcher la militarisation de l'espace. Si vous reprenez les débats de la Commission sur le Désarmement de l’Assemblée Générale des Nations Unies, les votes étaient à 160 contre 1 ou 2. Les Etats-Unis tiennent absolument à militariser l'espace. Ils n’ont aucune intension de laisser un traité restreindre explicitement leur présence militaire dans l'espace.
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> La position de Clinton était que les Etats-Unis devaient contrôler l'espace à des fins militaires. L'administration Bush est encore plus radicale. Elle considère que l'espace devrait appartenir aux Etats-Unis. Selon ses propres termes : "Nous nous devons de posséder l'espace à des fins militaires !" ["We have to own space for military purposes !"] Voilà le niveau du débat ici ! Les Chinois ont tout fait pour empêcher ça et on comprend vraiment pourquoi... Si vous lisez le journal le plus respectable du monde – je suppose – le Journal of the American Academy of Arts and Sciences, vous y trouvez la fine fleur des experts en stratégie militaire, des gens comme John Steinbrunner ou Nancy Gallagher, qui avertissaient il y a à peine quelques années que la militarisation agressive de l'administration Bush nous menait droit vers ce qu'ils appelaient "the ultimate doom" [ndt : approximativement : "droit dans le mur" ou "droit à la catastrophe" (voire "droit à l’apocalypse")].
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> Bien sûr on peut s’attendre à des réactions… Si vous menacez les gens de destruction, ça les fait réagir. Ces analystes en appellent "aux nations éprises de paix" pour contrer le militarisme agressif de Bush. Ils espèrent voir la Chine emmener dans son sillage les nations éprises de paix pour contrer l’agressivité U.S… Cela en dit franchement long sur l'impossibilité d’instaurer une démocratie aux Etats-Unis ! Encore une fois, c’est tout ce qu’il y a de plus logique. Pour Steinbrunner et Gallagher les Etats-Unis ne peuvent pas fonctionner démocratiquement, ça n’est même pas envisageable… Donc il ne reste plus à espérer que la Chine puisse encore faire quelque chose.
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> Bon, la Chine a quand même effectivement fait quelque chose : Elle a fait comprendre aux Etats-Unis qu'elle avait bien compris qu'ils envisageaient d'utiliser l'espace à des fins militaires. Alors la Chine a abattu un de ses propres satellites. Tout le monde comprend pourquoi… La militarisation et l'armement de l'espace reposent fondamentalement sur les satellites. Alors que les missiles sont extrêmement difficiles, voire impossibles à intercepter, les satellites, eux, sont très faciles à abattre. Au moins, on sait où ils sont. Donc, la Chine a dit "Ok, on a compris… Vous voulez militariser l'espace. On peut toujours vous mettre en échec, non pas en militarisant aussi l’espace – on peut difficilement vous faire concurrence dans ce domaine – mais en abattant vos satellites." C’était ça l’histoire du satellite abattu. Pas de doute que tous les analystes militaires l'auront compris et toute personne censée peut le comprendre. Mais pour ce qui est du débat… Toute la polémique se résume à : "Est-ce que la Chine envisage de conquérir le monde en abattant un de ses satellites ?"
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> Il y a environ un an, il y a eu à nouveau toute une série d'articles et de gros titres sur "l'escalade militaire de la Chine". Le Pentagone affirmait que la Chine avait renforcé ses capacités militaires offensives – quelque 400 missiles pouvant être armés de têtes nucléaires. Il y avait alors tout un débat pour savoir si ça prouvait que la Chine essayait conquérir le monde, ou si les chiffres étaient faux, etc.
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> J'ouvre une parenthèse. On a combien de missiles d’attaque armés de têtes nucléaires aux Etats-Unis ? En fait, on en a pas loin de 10.000. Les Chinois, eux, en auraient dans les 400 à l’heure actuelle, à ce qu’en disent les faucons. Ça prouve bien qu’ils essayent conquérir le monde, non ?
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> En fait, si vous lisez attentivement la presse internationale, il se trouve que si la Chine renforce actuellement ses capacités militaires, c’est non seulement à cause de l'agressivité dont les Etats-Unis font preuve un peu partout dans le monde, mais aussi parce que les Etats-Unis ont fortement augmenté la précision de leur force de frappe, de sorte qu’ils peuvent à présent détruire les sites de lancement d’une manière beaucoup plus sophistiquée qu’auparavant, où qu’ils soient, même s’ils sont mobiles. Ah oui, c’est qui au fait, qui essaye de conquérir le monde ? Mais… les Chinois bien sûr, puisque nous… vu que le monde nous appartient, forcément c’est eux qui essayent de le conquérir !
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> Et on pourrait continuer comme ça indéfiniment... Prenez un sujet au hasard. Non, essayez, c’est un bon exercice ! Ce seul principe de base, "Le monde nous appartient", suffit à résumer toutes sortes de débats sur la politique étrangère…
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> Je terminerai simplement sur quelques mots de George Orwell. Dans l'introduction de La Ferme des Animaux, il disait : "L'Angleterre est une société libre, mais pas très différente du monstre totalitaire que j'ai décrit." Et il ajoutait : "En Angleterre, les idées impopulaires peuvent être éliminées sans recourir à la force." Ensuite, il embrayait sur une série d’exemples assez discutables et il terminait sur une explication très courte, à peine deux phrases, mais qui vont droit à l'essentiel. Il disait : "L’une des raisons est que la presse appartient à des gens extrêmement aisés et qui ont les meilleures raisons du monde de ne pas désirer que certaines idées puissent être exprimées. Et la seconde raison – et celle là me semble encore plus importante – c’est une bonne éducation… Si vous avez fréquenté les meilleures écoles et que vous êtes diplômé d'Oxford ou de Cambridge, vous gardez ancré au plus profond de vous-même la notion qu'il y a certaines choses qu’il serait préférable de ne pas dire, et qu’il serait même préférable de ne pas penser. Et ça, c'est le moyen le plus élémentaire d’empêcher que soient exprimées des idées… "impopulaires".
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> Pour leur part, les idées de la grande majorité de la population, ceux qui n’ont pas fréquenté Harvard, Princeton, Oxford ou Cambridge, permettent à ces gens là de réagir comme des êtres humains, comme ils le font souvent… Et il y a là une leçon qui vaut pour tous les activistes…
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Encore un mot sur Badiou

4 Juin 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Comme quelqu'un me reparlait de Badiou récemment, j'ai jeté un oeil sur son interview dans une émission de Taddei sur Dailymotion (je dois dire que Taddei est sans doute le meilleur journaliste des grandes chaînes herziennes en ce moment, un homme qui a réellement le sens du débat, qui invite les avant-gardes, même son émission artistique "D'art d'art" est très bonne). Du coup je lisais les critiques qui, toujours sur Dailymotion, reprochaient à Badiou toute sorte de choses, notamment de ne pas proposer de programme. Ces critiques disent vrai. Je pense que Badiou est un auteur surestimé, mais il doit son auraa u fait qu'il incarne une forme de savoir directement liée à un statut en voie de disparition - celui du normalien "pur", qui, de par son prestige, pouvait s'entourer de fortes garanties académiques tout en défendant une disidence politique forte. Ce statut est largement dynamité par le néo-libéralisme aujourd'hui, et donc Badiou se dresse au milieu de tout cela comme un vestige du temps passé, un phare lointain dans le broullard auquel des esprits angoissés par la tournure actuel du monde peuvent vouer une sorte d'affection nostalgique. Cela ne veut pas dire que le phénomène soit néfaste, simplement il a seulement valeur de témoignage. Sur un plan plus prospectif, pour l'avenir, le monde n'a plus besoin de grandes figures académiques comme Badiou qui brassent des beaux mots (et qui d'ailleurs les ont brassés plus d'une fois dans des formules creuses, je pense ici aux orientations "postmodernes" de sa philosophie, justement épinglées par Bricmont et Sokal). Il faut des gens qui examinent concrètement la valeur intrinsèque des slogans, le degré de réalité qu'ils peuvent recéler.

Prenons, par exemple l'histoire de l'alliance des intellectuels et des sans-papiers dont Badiou parle partout où il va. Application typique d'une vision abstraite du politique qu'on trouve aussi dans la mouvance boudieusienne et du côté de la LCR. Elle prolonge le fantasme de l'union étudiants-ouvriers recherchée en mai 68 et dans toute une littérature gauchiste. La question ici n'est pas du quid, mais du quomodo, Je veux dire comment la question se définit par rapport aux immigrés eux-mêmes (la veulent-ils ? comment peuvent-ils la vouloir ? les immigrés sont ils vraiment une force de gauche potentielle ? si oui à quelle condition ? - rappelez vous que Bush a fait des immigrés, latinos notamment, ses meilleurs partisans aux USA). Le quomodo aussi par rapport aux Etats-nations, aux frontières : voulons nous les conserver pour construire des alternatives nationales ou les abolir pour préparer une alternative mondiale ? si on veut les abolir alors il faut demander à quelle condition la lutte peut réellement être pensée dans une dimension purement planétaire (ce dont je doute fort), et si on ne les abolit pas, alors il faut immédiatement poser la question de la reconstruction des Etats, en Europe et dans le Tiers-monde, et de la résistance à l'impérialsime avec les budgets militaires, les alliances stratégiques, autant de sujets que j'esquisse dans le Programme pour une gauche française décomplexé. Tant que ces questions-là, concrètes, ne sont pas posées, on n'a affaire qu'à des sémaphores perdus dans la brume.

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Conseils de lecture - Rancière

28 Mars 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

ranciere-copie-4.jpgJe peux, je l'espère, ici conseiller un petit livre, celui de Jacques Rancière, "La Haine de la démocratie", publié aux éditions La Fabrique en 2005, un livre qui se dévore, et un plaidoyer convaincant pour le tirage au sort et ce que la démocratie véritable peut avoir de subversif et de déstabilisant pour l'humain. 

En revanche on pourra se dispenser de lire "Pourquoi Bourdieu" de Nathalie Heinich, même si son auteur cite quelque part le Cahier de l'Herne de Chomsky (vous savez ? celui que tout le monde a boycotté). Le livre synthétise seulement les griefs bien connus qui circulent contre Bourdieu dans les laboratoires de recherche en sociologie, avec, en prime, de déplorables dérapages sur les volets politique et épitémologique. Il semble que seules des dames ces derniers temps se laissent aller, depuis le décès du "grand maître", à écrire des livres sur leur amour déçu pour sa sociologie. Mme Heinrich avoue que son éditeur l'y a poussé. "Si si, très chère, écrivez sur votre passion déçue". Curieuse incitation, pour ne pas dire plus. Il faut enterrer toujours plus profond le cadavre du contestataire. France Culture aux avants-postes pour promouvoir le livre. Evidemment.

Eteignez vos postes de radio et de télévision, laissez ce genre de livre chez les libraires serviles qui les entassent sur leurs étals. Il y a bien mieux à faire.

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Un petit point de philosophie - statut ontologique du vivant et éthique politique

5 Mars 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Il y a trente ans, on attribuait à Marx, Freud, et Nietzsche, la vertu d'avoir introduit le soupçon dans l'ordre du discours. Notre époque, avec notamment le développement des sciences de la nature, est revenue à une certaine foi dans les énoncés assertoriques, et dans la légitimité du sujet à y accéder - notamment à la légitimité du sujet humain comme produit de la nature à produire un discours sur elle.

Et en même temps l'on nourrit désormais un plus grand scepticisme sur chacun de ces trois auteurs. De Nietzsche on n'est prêt qu'à garder un sens de l'exaltation de la volonté, et une critique du ressentiment, de Freud l'idée d'une activité inconsciente du cerveau (mais je crois que de moins en moins de gens adhèrent aux théories psychanalytiques construites sur du sable, et je m'en réjouis). Qu'a-t-on gardé de Marx ?

Toute l'eschatalogie philosophique empruntée à Hegel me paraît périmée. L'idée de dialectique ne relève plus que d'un snobisme rhétorique. Beaucoup de marxistes que je connais ne se réclament de Marx que par pur fétichisme, et bien peu ont mené une réflexion philosophique indépendante (je veux dire une réflexion qui prenne en compte tout ce que l'on peut savoir de nos jours), aux termes de laquelle ils pourraient dire en toute connaissance de cause ce qui est encore pertinent chez Marx. A mon avis, ce qu'il faut garder de Marx, c'est cette idée que les discours dominants protègent des avantages de classe, que des rapports de classe existent, et qu'il faut les organiser en luttes (mais non pas que ces luttes puissent s'organiser effocacement d'elles-mêmes) si l'on veut que les classes inférieures accèdent à un plus grand niveau de partage des pouvoirs et d'égalité. Cela étant, même si j'ai pris mes distances par rapport aux théories de Bourdieu, je pense tout de même que Marx doit être "filtré" au travers d'analyses comme celle de ce sociologue qui réintroduisent une meilleure approche de l'autonomie de certaines sphères intellectuelles, et même aller plus loin que Bourdieu, en reconnaissant que certaines activités intellectuelles - comme les sciences ou le droit - ont une force de contrainte intérieure, cognitive, si forte qu'elles sont absolument, dans leurs mécanismes profonds, largement indépendantes des rapports de classe (et des rapports de domination au sein des "champs" de professionnels qui en vivent).

Mais laissons ce point de côté pour l'instant.

Le grand mérite de Marx en son temps fut de rompre avec les dernières vieilles lunes idéalistes, queues de comète du christianisme, dont Hegel avait été l'exemple le plus éclatant (et la synthèse la plus remarquable). Marx prolongeant le geste libertin et les théories du XVIII ème siècle français replaçait l'humain dans sa naturalité matérielle.galaxy-copie-1.jpg

Aujourd'hui, plusieurs décennies après la "mort de Dieu" - qui ne subsiste que sous forme d'une fixation fétichiste identitaire chez les pratiquants des diverses religions -, nous pouvons considérer avec une lucidité particulière et sans aucun romantisme la question de la naturalité de l'humain (dont les théories de l'évolution ont éclairé tant de dimensions obscures), naturalité que l'humain connaît si bien qu'il en est même venu à pouvoir la manipuler par la technique, et façonner presque pleinement, dans les gènes, toute la nature à l'image de la sienne propre.

La naturalité humaine, comme sous-ensemble de la naturalité animale, elle-même sous-ensemble de la naturalité biologique prise en général est un phénomène que la science nous révèle avec une telle précision que la plupart des idéalisations mystiques ou esthétiques sur son compte relèvent plutôt du conte pour enfant, de la fable consolatrice, que du discours digne de foi. L'humain n'est qu'un sous-ensemble d'un règne biologique, né sur le Terre il y a 4 milliards d'années, et qui évolue en vase clos, perdu dans une galaxie minérale qui n'a rien produit d'équivalent et aux yeux de laquelle le vivant n'est qu'une forme parasite de l'étant - le bios est un parasite de l'oxygène apparu par erreur sur la planète Terre.

Par conséquent, sub specie absolutis, le règne biologique n'est qu'une absurdité, qui évolue en cercle fermé - les êtres vivants naissant, mourant, se nourrissant d'autres vivants selon les règles de la chaîne alimentaire, L'humain en tant qu'espèce n'est intéressant que pour lui-même, et le règne vivant ne l'intéresse que pour autant qu'il lui permet de survivre (ou pour autant que sa présence l'aide à soulager une culpabilité diffuse, comme c'est le cas chez de nombreux écologistes). L'ensemble du règne vivant est donc un processus complètement vain, et l'humain en son sein participe de cette vanité, même si les chimères qui naissent de son instinct d'animal social le soustraient la plupart du temps à ce rude constat.

Il me semble qu'il faut se tenir à cette frontière de la non-humanité, et même de la non-appartenance au règne biologique (ce que nous permet de faire le travail intellectuel), pour considérer en toute lucidité ce que sont nos vies et leur sens. Pour autant ce constat nous conduit-il au nihilisme quand il s'agit de morale et de politique ?

Sans doute pas. Car l'humain ne franchit jamais la fontière du non-biologique. Il est toujours, quoi qu'il fasse, dans le domaine de la vie - même le suicide, en tant qu'élimination de sa vie propre, ne lui permet pas de voir le monde du point de vue de la non-vie. Même à cette frontière - qui est le seul lieu de lucidité possible - l'humain ne peut pas vouloir autre chose que le bien de sa propre espèce, et du règne vivant en général, car il doit, s'il est rationnel, vouloir persister à être dans un monde vivable pour lui et pour ses proches.

Or la définition de ce bien - et c'est une leçon des derniers siècles, même si peu de gens encore la comprennent - ne peut être entendue que comme un bien global pour son espèce, c'est à dire en terme d'équilibres universels, qui accordent à chacun la plus grande part de liberté et de dignité, ce qui passe par un renforcement autant que possible (et là dessus on revient à Marx) de l'égalité. Ce bien ne peut être obtenu par des règles spirituelles que prônent les religions monothéistes ou le bouddhisme dans lesquelles à raison les marxistes ont vu des impasses, si elles ne se doublent d'une action concrète (au besoin, dans certains cas, d'une action violente). C'est en ce sens que, en vertu d'un paradoxe qui n'est qu'apparent, le combat contre les inégalités, contre les injustices planétaires, contre les logiques impériales, est le corrélat nécessaire du constat de l'isolement du règne vivant dans une galaxie minérale et du non-sens de son développement.

FD
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Continuons encore sur Deleuze, la philosophie, l'Empire, les minorités

16 Février 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Deleuze, encore et toujours. Continuons encore là-dessus quelques minutes. Je regardais encore le DVD de l'abécédaire de Deleuze ce matin. J'aurais pu regarder le Décaméron de Pasolini, ou un film de Godard. Pour moi c'est la même chose. C'est l'univers de mes 20 ans, le prolongement des années 60. Plus exactement 1968 revu en 1990. Peu de temps avant que je ne choisisse de faire ma maîtrise sur Nietzsche. deleuze.jpgJe lisais à l'époque Qu'est-ce que la Philosophie ?, Nietzsche et la Philosophie et les interviews de Deleuze dans Le Magazine littéraire.

Quand j'ai repris mon mémoire de maîtrise en 2004 pour en faire un livre, l'ambiance n'était plus la même. Bricmont et Sokal étaient passés par là pour remettre de l'ordre dans ce nietzschéisme "de gauche", sur le volet de l'épistémologie, mais au fond ça allait bien au delà. Bricmont et Sokal étaient arrivés, bien involontairement dans un sens, comme les scientifiques qui sifflent la fin de la récré. Bricmont était un ami à ce moment là. Nous avions résisté ensemble sur la Yougoslavie. Sa volonté de "remettre de l'ordre" dans la pensée, avait libéré d'autres possibilités intellectuelles. De cet ordre naissait une autre liberté. Je ne sais pas bien comment vous expliquer ça. Mais voyez : Deleuze, Godard, ça ne nous permettait pas de penser la guerre de Yougoslavie, ça ne nous permettait pas de résister. Ca avait tout noyé dans l'esthétisme. C'est pourquoi Godard disait tant de bien des Musulmans bosniaques et n'a rien fait pour les Serbes. La gauche philosophique et artistique en roue libre sur de vieilles images de la guerre d'Algérie. Même Bourdieu, chaperonné par Samary, était un peu sur cette ligne, malgré tous ses efforts pour se confronter à la nouvelle donne du totalitarisme contemporain (la nouvelle donne de l'Empire, le totalitarisme soft Kouchner-TF1-Le Monde).

Ma pensée a toujours voulu tenir ensemble Deleuze et Bricmont, Bourdieu et Chomsky, la "pensée 68" (terme qui dans le détail ne veut rien dire mais admettons) et toutes les remises en ordre postérieures.
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La semaine dernière je parlais avec X. du souverainisme républicain français et de l'occitanisme. La guerre de Yougoslavie m'a réconcilié avec le républicanisme français, la souveraineté des Etats, la remise en ordre. Mais je ne sacrifie pas mon attachement au Béarn, à la culture gasconne (que vous pouvez appeler occitane si vous y tenez même si l'occitanisme me semble être une réalité trop abstraite et bourgeoise). Je veux bien mettre dans ma poche la Gascogne si la France consent à s'engager dans un grand projet politique (par exemple le refus de la globalisation impériale), mais je n'y renoncerai pas dans le but exclusif de conforter le pouvoir de vieilles élites parisiennes arrogantes comme on l'attendait des méridionaux à l'époque gaulliste - et encore de mon temps quand je suis entré à Sciences Po.

J'entends bien qu'on n'appartient pas à une communauté nationale en tant que "minorité". Mais la communauté nationale n'a pas à vous enseigner la négation de votre histoire véritable, objective. "Nos ancêtres les Gaulois". Désolé : mon père est espagnol, ma mère aquitaine, ni l'un ni l'autre n'avait des ancêtres gaulois (et ça, concernant les Aquitains, on se refuse toujours à le reconnaître dans les manuels d'histoire), pourquoi devrais-je me faire passer pour un Orléanais ? D'ailleurs je le dis aussi à mes amis Serbes yougoslavistes, moi qui fus yougoslaviste comme eux autrefois : pourquoi Youg-slav-ie. Voulait-on dire que les Albanais du Kosovo, les Hongrois, les Roms étaient moins "yougo-slaves" que les autres puisque pas Slaves ? (en vérité c'est bien ce que Tito signifiait avec sa hiérarchie des peuples au sein de la fédération).

Tenir souverainisme et défense des minorités ensemble, tenir l'horizontalité libertaire et la verticalité autoritaire ensemble.

Je regardais Deleuze donc, ce matin. Sur la neurologie. Il disait le contraire de Bricmont : que les disciplines admettent plusieurs lectures, qu'on peut faire une lecture esthétique de tout, à commencer par la philosophie. Je ne dirai sans doute pas le contraire. Car cette affirmation péremptoire de Deleuze allait avec une autre idée "on n'est pas obligé de tout comprendre, il faut se tenir à la limite de son ignorance". Cette pensée des limites est valable. Je dirai même qu'elle est notre soupape de sécurité. Et je suis sur ce point en désaccord avec Bricmont pour qui il ne faut labourer que l'espace du connaissable, de ce qui peut être maîtrisé. L'opposition entre Jules César le conquérant, et César-Auguste l'homme qui fixe les limites, et travaille à l'intérieur du limes. Il faut tenir les deux dimensions ensemble, dans l'ordre de la politique, de l'art, de la philosophie.
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Bertrand Russell à propos des nationalités

19 Janvier 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

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Il est difficile d'exposer exactement le principe des nationalités. En gros, il proclame que n'importe quel groupement géographique qui désire constituer une unité gouvernementale a le droit d'être un Etat unique indépendant. Mais dans la pratique, il comporte des restrictions. Quand en 1917 une seule maison de Pétrograd, s'appuyant sur ce principe, se déclara nation luttant pour son droit à la liberté, on trouve qu'elle allait trop loin, et même le Président Wilson ne l'encouragea pas. L'Irlande avait le droit d'invoquer le principe contre l'Angleterre, mais les comtés de Fermanagh et de Tyrone ne pouvaient l'invoquer contre le reste de l'Ulster du nord-est. Ainsi, une des restrictions de ce principe consistait en ce qu'il ne devait pas intéresser un territoire trop petit. Une autre restriction était que le territoire ne devait pas se trouver en Asie ou en Afrique ; cela parut évident à tous les gens bien-pensants, jusqu'à ce que les Russes eussent été battus par les Japonais. Et enfin, il fallait que le territoire en question n'ait pas d'importance internationale exceptionnelle, comme Suez ou Panama.

Pour les libéraux, jusqu'en 1871, ces restrictions ne furent pas évidentes, car à leur sens, une nation était une entité mystique, possédant une âme presque aussi définie que celle d'un être humain. C'est ce sentiment qui assura un contenu valable au principe de nationalité.


Bertand Russell, Histoire des idées au XIX ème siècle, un livre publié dans l'entre-deux-guerre. Gallimard, Paris, 6 ème édition 1951, p. 303
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Un mot sur la philosophie

13 Janvier 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Il est assez évident à mes yeux que la philosophie a pris fin au XIX ème siècle, en même temps, dans un sens, que la religion, lorsque l'une et l'autre se sont révélées pour ce qu'elles étaient, c'est à dire des exercices littéraires de constitution d'une ontologie (l'une et l'autre étant d'ailleurs à maints égards complémentaires). plato-copie-1.jpg

Aujourd'hui, il n'est plus utile de chercher à être philosophe dans le sens où Deleuze ou Badiou ont cherché à l'être, c'est-à-dire dans une tentative de produire, en quelque manière que ce soit, une ontologie sérieuse - sans quoi on se voue à ne produire que du charabia. La référence à ces philosophes m'intéresse par conséquent non pour le contenu ontologique de leur discours, mais pour le geste qu'ils incarnent, un geste soustractif, le retranchement du réel et de tout ce qui peut relever de l'apparence commune. Cet exercice-limite  qui porte soi-même aux limites de sa propre rationalité m'intéresse de par le mouvement de translation qu'il implique, et me paraît plus achevé chez Deleuze que chez Badiou, parce qu'il se doublait chez le premier d'une véritable esthétique monacale, esthétique indissociable de l'exigence éthique qu'il s'imposait à lui-même.

Voilà donc ce qui m'intéresse chez les philosophes de la fin du XX ème siècle. Mais, je le répète, à mon sens il ne faut plus chercher à philosopher, mais seulement à penser, et à prolonger la philosophie ancienne sur des terrains autres, par exemple le terrain de l'action politique, mais aussi peut-être la littérature (assumée comme telle). Je n'en dirai pas plus pour l'heure, tout cela sera peut-être explicité dans le courant de cette année.
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Deleuze

13 Janvier 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je regardais ce matin à nouveau des passages de l'abécédaire de Gilles Deleuze (qu'Arte diffusait autrefois, quand j'étais jeune). J'ai regardé la lettre "C"  "Culture". Je ne saurais dire combien je dois aux écrits et à la personnalité de Gilles Deleuze qui était un auteur central de mes 20 ans (autour de 1990). C'est lui qui, à mes yeux, a toujours le mieux défini la visée du travail d'écriture. Même si j'ai effectué mille détours depuis lors par des auteurs et des activités qui peuvent paraître à l'opposé même de ce que défendait Deleuze, mon orientation profonde est toujours restée celle-là.

Cette année je m'apprête à publier deux ouvrages, deux ouvrages dont j'ai fait des sortes d'instruments de "clôture", clôture de phases de ma vie, clôture de manières de pensée. J'ai toujours aimé l'idée nietzschéenne selon laquelle il faut écrire pour se débarrasser de ses idées. En les faisant basculer dans le "domaine public", dans l'objectivation et l'exposition aux regards, on s'allège d'un fardeau. Un jour Cioran disait dans une interview que l'homme qui écrit est quelqu'un qui se vide en permanence et qui, pour cette raison, n'a jamais grand chose à dire.

Il m'a donc fallu me vider de certaines choses par ces deux livres dont j'espère qu'ils trouveront un éditeur prochainement.

Lorsque cela sera fait, il faudra ressaisir le projet proprement spirituel (d'une spiritualité sans spiritualisme, une spiritualité matérialiste) qui selon moi doit puiser aux sources de Deleuze, à l'humour, et à la légèreté de Deleuze, à son sens du mouvement. Je ne vous ai pas parlé du livre de Badiou sur Deleuze. C'est un tort. Je devrai le faire un jour. 


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La mode Alain Badiou

11 Janvier 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Il existe une mode Alain Badiou en ce moment. Badiou ayant vendu si l'on en croit Le Monde aujourd'hui 17 000 exemplaires de son dernier ouvrage De quoi Sarkozy est-il le nom ?, c'est à dire beaucoup plus que le nombre habituel d'amateurs de "bonne littérature" que Debray dans son dernier article évalue à 10 000 (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-997937,0.html). Même la pauvre Clémentine Autain se sent obligée d'en faire la publicité sur son blog.

 

J'ai été en contact email avec Badiou en 2000 quand nous agissions contre l'interventionnisme de l'OTAN au Kosovo.

 

J'aime ses textes sur Saint-Paul, sur les utopies révolutionnaires. Moins ses considérations sur les mathématiques (mais c'est sans doute l'influence de Bricmont). Badiou c'est d'abord et avant tout le beau style philosophique, un tantinet obscur (dont les charmes lassent généralement, passé le cap de la trentaine). Je n'ai pas vraiment l'intention de lire son dernier pamphlet - sauf si un gentil lecteur m'en envoie un exemplaire - la sarkozymanie, dans le registre de la haine comme dans celle de l'admiration, n'étant pas ma tasse de thé. Mais bon, si Badiou aide les bobos à oser contrer le sarkozysme pourquoi pas... Qu'il aide aussi le PS à retrouver sa gauche ce ne serait pas plus mal. En attendant, un morceau de Badiou en langue anglaise, pour faire plus exotique - la suite est sur You Tube... 

 

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Débat intellectuel

30 Novembre 2007 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Michel Serres, dans des entretiens avec Bruno Latour, déplorait le climat de guerre civile qui a toujours soustendu le débat intellectuel français.

J'y songeais en lisant le passage d'un texte récent de Grégory Rzepski et Henri Maler sur Alain Finkielkraut et Serge Halimi. Ce texte et la version sonore des propos de Finkielkraut peuvent être consultés sur http://www.alterinfo.net/-Touche-pas-a-BHL-,-par-Ruquier-et-Finkielkraut_a14154.html.

Je crois avoir suffisamment lu, et même parfois fréquenté personnellement ,certains intellectuels parisiens depuis dix ans, pour pouvoir confirmer - et ce passage de Rzepski et Maler l'illustre - qu'en effet des moeurs belliqueuses animent ces intellectuels. Les "dominés", comme Halimi, refusent souvent de se rendre dans des émissions où ils savent qu'ils se retrouveront à 10 contre un (l'animateur étant généralement de mêche avec ses adversaires). Etonnamment, et symétriquement, les "dominants" s'en plaignent et se sentent eux-mêmes victimes d'une "terreur" bolchévique face à l'intransigeance de leurs opposants (un peu comme les partisans du "oui" au référendum sur le traité constitutionnel européen voyaient dans leurs adversaires des sortes de chevaliers de l'Apocalypse qui amèneraient en Europe la guerre et le chaos).

Je ne crois pas qu'il y ait dans ces comportements de la tartuferie ou de la vaine rhétorique. Chacun des deux camps semble vivre sincèrement dans la crainte de l'autre. Et chacun, c'est exact, se replie sur diverses formes de sectarisme. Les proches du Diplo, de l'Acrimed, de PLPL ont raison de dire que l' "élite" proche des grands médias évolue en cercle fermé. Les "dominants", quant à eux, n'ont pas tort de voir dans le Diplo, ou dans l'émission de Mermet, des sortes de citadelles, où l'on ne peut pénétrer qu'en donnant des gages d'allégeance extrêmement lourds, et qui n'acceptent pas facilement la contradiction en leur sein (nombre de mes proches, y compris des gens très à gauche, en ont fait l'amère expérience).

Faut-il se féliciter de ce qu'une guerre intellectuelle existe en France et fonctionne comme un miroir (parfois déformant) de la lutte des classes réelle nationale et mondiale ? Ou faut-il souhaiter quelque chose de mieux pour le débat d'idée ? Je vais oser une expression qui va scandaliser certains marxistes : les idées ont besoin d'autonomie, il faut à leur service refuser toute forme d'embrigadement. Le travail de l'intelligence a besoin de vérité, et, si la vérité ne peut se trouver sur le terrain de la compromission, elle ne peut pas non plus triompher sans esprit d'ouverture et de dialogue. Plus on diabolise l'autre, plus on limite ses chances d'accéder au réel et de pouvoir le penser dans toutes ses dimensions. Dans l'ordre du travail de réflexion, la confrontation de points de vue opposés loyale, sans insultes nu procès d'intention,  est nécessaire à l'affinement des connaissances, à la justesse des analyses.

Finkielkraut a raison de louer l'ouverture d'esprit de Castoriadis. La logique d'embrigadement qui ne cesse de prévaloir en France, du côté des dominants comme des dominés, est le meilleur moyen de ne jamais faire progresser l'intelligence de notre époque.

Comment dépasser ce blocage ?

J'ai fait l'apologie il y a peu du Dissident, parce que c'est un homme d'action, un homme qui joue. Il échappe de la sorte à la logique des mobilisations façon "Le Monde Diplomatique" qui ne servent qu'à valoriser de petites organisations sans prise réelle sur l'évoliution du monde. Mais l'action n'est pas la seule réponse. Il faut aussi repenser complètement la structure du champ intellectuel, peut-être la remettre en cause de fond en comble, ne plus vouloir être un intellectuel, pour retrouver un sens plus profond de la discussion et de l'intelligence.

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