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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #philosophie et philosophes tag

L'autonomie de l'esprit

7 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

J'entendais il y a peu Alain Finkielkraut (sur LCP) citer cet aphorisme de Blaise Pascal : "La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle." - Pensées (1670), 793 - .

 

L'agrégé de lettres utilisait cette citation à l'appui d'une défense de l'autonomie de l'école : l'école c'est l'esprit, et il faut lui donner les moyens de mettre à distance les corps du savoir qu'elle dispense.

 

engrenage.jpgA l'heure de la victoire des neurosciences cette autonomie de l'esprit est de plus en plus difficile à penser, le cerveau nous apparaissant lui-même de plus en plus comme un corps à l'anatomie et au fonctionnement transparents. De ce point de vue, la défaite de la psychanalyse est une perte (même si à d'autres égards il faut s'en réjouir). En relisant hier L'Individu, la mort, l'amour en Grèce ancienne de Vernant (livre de 1989), notamment son dernier chapitre, je mesurais combien l'auteur écrivait à partir d'une époque (époque dont je suis hélas le rejeton) qui trouvait légitime l'exploration par le sujet de son soi intime, de ses représentations ineffables. Cette exploration était en grande partie encouragée par l'idéologie psychanalytique. Et l'autonomie de l'esprit pouvait à ce moment-là s'identifier à l'autonomie relative de la psyché.

 

Tout cela est en train de se dissoudre, non seulement sous l'empire des neurosciences et du traitement médicamenteux (ou par la psychologie comportementaliste) des affects, mais aussi en raison de la globalisation néo-libérale qui traite l'individu comme une marchandise, le dissuade de prendre sa psychologie au sérieux, et l'aliène à la fois aux représentations d'un monde virtuel (Internet, téléphone portable etc), mais aussi à des impératifs juridiques (la political correctness) et à une survalorisation du corps (hygiénisme, centralité des sports et des soins esthétiques dans notre culture), le tout sur fond d'angoisse de la disparition totale de l'espèce et du monde vivant, tout un conglomérat d'objets de la conscience humaine au milieu desquels la notion d'autonomie de l'esprit n'a plus du tout sa place.

 

Pour redonner un statut à cette notion (que je crois valide), il faudrait partir du constat que faisait Jean-Didier Vincent dans La biologie des passions, de l'espèce de barrière anatomique qui protège en chaque individu le cerveau des stimulation corporelles, et reconstruire à partir de cette base organique le projet proprement politique et culturel d'une ré-autonomisation de l'esprit. C'est un enjeu considérable pour notre civilisation, et la partie est loin d'être gagnée d'avance.

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Parfois Zizek a des mots justes

30 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

 

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Un mot de Gombrowicz sur Sartre

13 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

gombrowicz.jpgExtrait du journal de Gombrowicz avril 1963 (Folio p. 358-361) :

 

"Depuis mon arrivée à Paris, il s'est passé en moi des choses étonnantes au sujet de Sartre.

 

A Buenos Aires, je l'admirais depuis longtemps. Seul avec mes livres et jouissant de toutes les supériorités d'un lecteur puisque, d'une moue, je pouvais lui régler son compte, j'étais cependant obligé de le craindre, comme on craint plus fort que soi. Mais à Paris il est devenu pour moi une tour Eiffel, un être dépassant l'ensemble du panorama.

 

Cela a commencé ainsi : j'avais décidé, par curiosité, d'étudier dans quelle mesure l'intellect français avait assimilé l'existentialisme sartrien... En orientant la conversation sur Sartre, j'ai discrètement sondé les écrivains et les autres sur leur connaissance de l'Etre et le Néant. Ces recherches ont abouti à des résultats curieux. Avant tout il s'est avéré clairement - ce qui n'a pas été pour moi une surprise - que ces idées se promenaient et se pressaient dans les têtes françaises, mais dans un état larvaire et puisées un peu au hasard, tirées surtout de ses romans et de son théâtre : quelque chose de tout à fait vague, fragmentaire, sur "l'absurde", "la liberté", "la responsabilité". De toute évidence, l'Etre et le Néant était une oeuvre presque inconnue en France. Oui, certes, les idées de l'auteur travaillaient les têtes, mais elles étaient en vrac et comme mutilées, brisées, coupées en morceaux ; devenues sauvages, terribles, insolites, elles contribuaient à affaiblir, à miner l'ordre de pensée existant... La suite de mes observations fut encore plus curieuse. J'ai été frappé par l'aversion avec laquelle on parlait de Sartre ; ou même, au lieu d'aversion, c'était peut-être un désir camouflé de meurtre. Sartre ? Oui, oui, bien sûr, seulement "il se répète tellement". Oui, oui, sans doute, seulement c'est déjà daté... Ses romans, ses drames ? "C'est proprement l'illustration de ses théories". Sa philosophie ? "C'est simplement la théorie de son art". Sartre ? Evidemment, mais ça suffit, pourquoi écrit-il tant ? Et c'est un crasseux, ce n'est pas un poète, d'ailleurs cette politique... et après tout il est fini ; Sartre, savez-vous, est fini sur tous les plans.

 Sartre.jpg

Ca m'a fait réfléchir. Dans notre admiration pour un artiste il entre encore assez de la bonté d'une vieille tante, qui complimente un petit garçon pour ne pas lui faire de peine : l'artiste a su entrer dans nos bonnes grâces, il a conquis notre sympathie à tel point que nous sommes heureux de pouvoir l'admirer et qu'il nous coûterait de ne pas le faire. Cela apparaît avec netteté dans l'attitude des Français envers Proust que, même en son cercueil, on nourrit de douceurs : il a su se les concilier. Au contraire, Sartre est peut-être le seul grand artiste contemporain, à ma connaissance, qui soit personnellement détesté. Que vaut, comparé à cette montagne de révélations qu'est Sartre, un Borges d'Argentine, fade bouillon pour gens de lettres ? Mais ils font joujou avec Borges tandis qu'ils tapent sur Sartre. Serait-ce pour des raisons politiques ? Ce serait d'une mesquinerie impardonnable ! Mesquinerie ? Serait-ce simplement la mesquinerie, et non la politique, qu'on trouverait à la base de cette animosité ? Détesterait-on Sartre parce qu'il est trop grand ?

 

(...) Pour en revenir à Proust, je ne lui contesterai pas une part de tragique, de dureté, de cruauté même, mais le tout, comme ces tortures de dindes, est pour la consommation, comporte une intention gastronomique, reste en liaison avec l'assiette, les légumes, et la sauce...

 

Du côté opposé, Du côté de chez Sartre, se trouve la pensée française la plus catégorique depuis Descartes, une pensée follement dynamique, qui démolit leurs plaisir de gourmets... Stop ! Qu'est-ce ? Deux ou trois garçons, deux filles, un groupe réjoui où les plaisanteries fusent, une France charmante, et jeune, et faite pour la nudité, pénètre soudain dans ma méditation. Ils traversent la place, ils disparaissent à un tournant : à ce moment Sartre m'a fait mal, je sentais qu'il les détruisait... Mais quand je les ai perdus de vue, quand j'eus retrouvé devant moi les Messieurs-Dames* d'âge gastronomique, j'ai compris que pour ces derniers il n'y avait, hors de Sartre, point de salut. Il était une énergie libératrice, la seule qui pût les arracher à leur laideur. Je dirai plus : cette laideur française qui s'est développée pendant des siècles dans les petits logements, derrière les rideaux, au milieu des bibelots, et qui ne pouvait plus se supporter elle-même, a produit un Sartre, dangereux messie..."

 

* en français dans le texte

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A propos de la sainteté laïque

27 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Le blogueur Edgar a attiré hier l'attention de ses lecteurs sur la situation du Bahrein. Edgar se rapproche ainsi de ce que je considère être la "sainteté laïque". Et, dans cette sainteté, il entraîne progressivement une petite poignée de lecteurs : un photographe parisien, un Internaute du Loir et Cher etc.

 

Cela fait quelque temps que j'aimerais écrire un livre sur la sainteté, mais je n'en trouverai vraisemblablement pas la force.

 

plato-copie-1.jpg

La sainteté est cet état par lequel l'être humain se rapproche de l'achèvement optimal d'un certain nombre de vertus cardinales (on ne peut pas dire "toutes les vertus", car une vertu se paie nécessairement d'un défaut - la réunion de toutes les vertus impliquant la disparition de tout défaut est impossible chez un être humain). En tant que parachèvement d'un certain nombre de qualités, la sainteté a quelque chose à voir avec l'absolu, et, à ce titre, fait partie de ce que la société de consommation et de médiocrité actuelle ne peut que répudier et ridiculiser. Pour cette raison elle est une force de rupture.

 

Bien sûr chacun peut définir la sainteté et ses vertus cardinales comme bon lui semble.

 

Pour ma part je lui prête les traits suivants (dont, vous le remarquerez, beaucoup sont liées aux vertus de la sagesse antique) :

 

- le courage (physique et intellectuel)

- l'indépendance morale (au risque de la solitude)

- le sens de la vérité objective (ne pas s'abriter derrière un subjectivisme facile ou le relativisme, ce qui implique aussi de savoir reconnaître quand soi même on s'est éloigné de la vérité)

- le goût de la recherche, du cheminement

- le sens de la construction

- la persévérance

- la cohérence intellectuelle

- le désintéressement et le refus de la facilité (ils vont de pair, car la facilité est généralement recherchée pour les profits immédiats et superficiels qu'elle procure)

- le sens du devoir

- la modestie

- l'ouverture à la sensibilité d'autrui, à ses différences, à la cohérence propre du système de représentation qui l'anime (ce qui implique aussi un sens de la charité au sens où Pascal parlait par exemple de "lecture charitable" : c'est à dire, savoir reconnaître qu'autrui ne livre pas d'emblée toute sa logique et toute sa cohérence, et qu'il faut aussi l'aider lui-même à aller au bout de sa cohérence pour construire avec lui un dialogue constructif sans chercher soi-même à se mettre en valeur à tout prix)

- un sens du style et de l'élégance, qui est ce par quoi les vertus d'indépendance, de modestie, d'ouverture etc se cristallisent harmonieusement et font système. Arriver par exemple dans son style à mêler provocation et nuance, humour et sérieux, profondeur et légèreté etc inséparablement...

 

Voilà douze vertus cardinales essentielles à mes yeux. Je pourrais presque juger l'ensemble de la caste des publicistes de notre époque ou des politiciens à l'aune de ces vertus et les classer selon leur degré d'éloignement au regard de ce que je définis comme la sainteté.

 

Aujourd'hui parler du Bahrein, comme autrefois parler de Pancevo ou de Falloudjah, c'est s'approcher de la sainteté, parce que c'est manifester du courage, de l'indépendance, un sens de la vérité, un sens du devoir et une ouverture à ces manifestants que l'arrière-plan (pour parler comme Searle) collectif occidental assimile trop facilement à des "chiites communautaristes" (éventuellement même instrumentalisés) sans même leur faire crédit d'une légitimité possible au même titre que les Tunisiens et les Egyptiens. Encore faut-il que cette sainteté ne soit pas gâchée par des manières tonitruantes, une absence d'humilité, un goût pour la facilité, un absence de cohérence intellectuelle, comme, par exemple, beaucoup de partisans de la Palestine ont fini par discréditer leur combat en versant dans ce genre de défaut.

 

Je crois qu'Edgar n'est pas (encore) tombé dans ce genre de travers, et il faut souhaiter qu'il continue d'entraîner beaucoup de gens dans son sillage.

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Chavez, Gombrowicz et les jeunes

24 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Lors de la dernière émission "Alo presidente", Hugo Chavez, convalescent d'une maladie, a parlé de la jeunesse vénézuélienne (cf vidéo ci dessous). Ce n'était pas la première fois. Il a dit que lui travaillait pour cette jeunesse, alors que la droite et les sociaux libéraux ne travaillaient que pour les vieux. Il a cité la jeunesse de certains héros de l'indépendance vénézuélienne et latino-américaine, dont Sucre qui était presque un enfant, a-t-il dit, quand il s'est engagé dans le combat.

 

Comme toujours le président vénézuélien était vêtu d'un blouson aux couleurs du Vénézuela. Cet homme vit une épopée nationale, il est drapé dans cette histoire. Il prolonge une saga, celle de Bolivar, de Sucre. Chaque jour, tous les matins, il l'enfile sur son buste à la fois comme une seconde peau et comme un costume de scène, il entre dans ce scénario, et fait entrer avec lui un bataillon d'acteurs-figurants - par centaines de milliers - dont l'histoire et le générique de fin ne retiendront pas les noms.

 

Bien sûr Chavez, bien que d'âge mûr, est légitime dans son rôle. La jeunesse vénézuélienne croit vraiment en lui. Précisément parce qu'il y a cette épopée de jeunes gens qui remonte à Bolivar en passant par Castro et dont Chavez a su devenir le continuateur d'une façon crédible, en payant de sa personne. Aucun leader politique en Occident ne pourrait prétendre incarner la jeunesse comme lui. Même Obama avec sa bouille de trentenaire ne le peut pas. On le sait sorti d'un mauvais casting d'agence de com'. Nul n'ignore qu'Obama ne vit pas une épopée. Il ne prolonge aucun geste héroïque. Il va juste au bureau le matin dans le costume de l'administrateur : l'administrateur des fonds de pension de son pays et d'un complexe militaro-industriel, en guerre contre la jeunesse de plusieurs pays sur deux ou trois continents.

 

Je ne suis ni jeuniste ni démago. Je sais tout ce que la jeunesse a d'insuffisant, de très con même. Surtout quand je repense à la mienne. "Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait".  La jeunesse peut-être débile, impulsive, stupidement iconoclaste, ce qui en a toujours fait la clientèle parfaite des fascismes en tout genre (et ce sera toujours ainsi). Mais elle garde un atout qui n'est ni éthique ni épistémique, purement ontologique : elle a un avenir, là où les vieux ne l'ont pas. Elle a pour elle un potentiel de vie que les vieux à tout jamais ont perdu.

 

On a réussi sous nos latitudes à instiller auprès de nos jeunes suffisamment de dégoût de la vie pour qu'ils perdent toute conscience de ce privilège injuste dont ils bénéficient. Mais même en soumettant tout le monde à leurs idées morbides nos vieux ne peuvent toujours pas empêcher cette évidence biologique : ils restent, eux, plus proches du néant que les jeunes cons qui leur succèdent.

 

En écoutant Chavez, j'ai repensé à la Pornographie de Gombrowicz qui est un livre étonnant sur la vieillesse et l'immaturité que je lisais à 20 ans. Un livre ou plutôt un grand classique du 20ème siècle. En le parcourant à nouveau tantôt j'ai été moins frappé par son humour, et même par sa profondeur philosophique, qui m'avaient séduits à 20 ans (pour tout dire, le fait qu'un de ses héros s'appelle Frédéric a sans doute tout autant pesé dans le choix de mon pseudo que le faît que ce fût aussi le prénom de Nietzsche), que par son ambition de substituer une métaphysique existentielle du corps aux métaphysiques dominantes (chrétienne et marxiste) qui surplombaient l'Europe des années 30. On sent dans ce roman l'influence de la Nausée de Sartre. Il faudrait d'ailleurs que je relise ce dernier ouvrage (que j'ai lu à 16 ans) pour évaluer le degré précis d'originalité d'un roman par rapport à l'autre.

 

Je crois qu'aujourd'hui le projet de Gombrowicz est tout aussi périmé que celui de Sartre. Parce qu'au fond la seule véritable métaphysique qui se soit imposée in fine est celle de la marchandise - s'il faut parler de métaphysique car c'est peut-être d'une anti-métaphysique qu'il s'agit, une pure polarisation fétichiste sur des images vides de sens (je crois qu'il faudrait confronter la Société du spectacle de Debord et la Société de Consommation de Baudrillard pour parvenir à évaluer le degré de métaphysique ou d'anti-métaphysique dans lequel nous sommes aujourd'hui engagés). Il n'en reste pas moins que l'entreprise de Gombrowicz pour tout réorganiser autour des présences des corps est belle, comme des tableaux d'artistes un peu étranges.

 

Je ne pense pas que l'esthétique de Chavez soit d'aucune manière compatible avec celle de Gombrowicz. Mais il y a dans cet appel du vieil homme à la jeunesse - cet appel crédible, inspiré, qui ne doit rien à de vulgaires montages marketing de vieillard -, dans ce pari sur le potentiel de vie, malgré son lot de maladresse, de futilité, d'aveuglement et de folie prévisibles, quelque chose de commun avec le geste du roman de Gombrowicz : quelque chose qui interroge le degré de foi qu'on peut investir dans le temps et dans la vie, et le vertige qu'une telle foi provoque. Car la Pornographie est un roman très vertigineux, d'un vertige que Chavez lui-même doit parfois éprouver devant sa propre entreprise politique. Réintroduire la jeunesse dans la politique est un projet terriblement risqué. Mais refuser de le faire, comme le font avec une belle obstination nos propres technostructures n'est-il pas proprement suicidaire ?

 

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L'individu et le geste (encore...)

22 Avril 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Nous avons été aux prises plusieurs fois dans ce blog avec le problème philosophique, esthétique et politique de l'individualité. Le lecteur anonyme JD m'a fait remarquer que je n'ai pas pu tenir jusqu'au bout la ligne "deleuzienne" qui valorise le geste par delà la personne.

 

Hier soir, je prenais un verre avec Agnieszka R, une chorégraphe polonaise qui apparaît notamment dans le clip ci dessous.

 

La Pologne avec son catholicisme obstiné, combattant, underground, est un objet mystérieux en Europe, assez peu compréhensible - à la différence de la république tchèque par exemple, si laïcisée, si proche de la France de ce point de vue là, si lipide. Même dans une pensée polonaise laïcisée comme celle de Gombrowicz il y a cette marque du christianisme des confins. Les confins, le limes, les zones frontières entre deux religions (comme dans la Krajina serbe et l'Ukraine - deux mots qui portent le mot slave pour frontière dans leur nom). Ce sont des endroits où l'on ne badine pas avec les principes. Parce qu'on a toujours été structuralement aux avants postes, on ne peut pas ne pas avoir une mentalité d'avant-poste (qui est le contraire d'une avant-garde). L'avant-poste est ambigu : ferment potentiel d'une conquête ou d'une reconquête comme ces armées polonaises qui envahissent la Russie en 1918 ou prêtent main forte à Bush en Irak en 2003, mais aussi toujours susceptible d'être vaincu, submergé, de redevenir "le pays qui n'existe pas". Il y a peut-être encore de cela aussi en Europe dans la Vieille Castille, même si elle a cessé d'être un avant-poste il y a 500 ans.

 

Je ne voudrais pas trop épiloguer sur le travail d'Agnieszka R, ce qu'il a de polonais ou pas (par exemple dans sa décision d'organiser un striptease au ralenti d'une heure et demi dans un musée, un rapport extrêmement intéressant à la temporalité). Car ce n'est pas le lieu ici d'en parler. Je veux surtout retenir de la soirée d'hier ce moment où nous évoquions les gestes et les sujets des actes (avec une chorégraphe c'était inévitable). Deleuze m'est venu à l'esprit, évidemment. L'artiste (qui connaissait la citation à laquelle je faisais référence) m'a répondu, le regard fixé sur l'horizon : "Oui, mais je le trouve hypocrite. Il a quand même besoin des gens. C'est comme le fait qu'il n'ait jamais franchi les frontières de la France".

 

Quelques phrases comme ça. Peu de mots. Mais sans doute pas des mots prononcés à la légère. Moi j'essaie toujours de légitimer le fait qu'on ne s'attache pas aux gens, ou qu'on ne voyage pas (comme Kant), au nom de cette vie du concept qui est une autre vie, même si c'est une vie par procuration. J'avance Derrida, la mort dans l'écriture, sur "Otobiographies" de Nietzsche. Agnieszka R objecte avec Bukowski (c'est souvent qu'on me balance cet auteur ces derniers temps). En même temps, elle aussi doit reconnaître qu'elle dissocie les gestes des personnes dans son travail.

 

On ne sort toujours pas de l'aporie.

 

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Du rapport à la nature

16 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Une chanteuse à succès apprend qu'elle ne pourra plus donner la vie parce qu'elle a trop souvent avorté... (A 44 ans, vous allez me dire... on se demande s'il n'a pas un peu trop attendu avant de se poser les questions que l' "horloge biologique"impose). Nul doute que les adversaires de l'avortement esquisseront à partir de cet exemple mille raisons irrationnelles de vouloir interdire l'avortement, tout comme les anti-nucléaires trouvent dans l'accident de Fukushima des arguments déraisonnables contre le nucléaire français (j'approuve le dernier billet de C. Allègre à dessus).

 

Dans un cas comme dans l'autre, c'est la dialectique nature contre liberté humaine qui paraît se poser. En même temps pour moi tout est dans la nature, la liberté humaine aussi, il n'y a pas de rupture ontologique entre humanité et animalité. Et l'on ne peut empêcher l'humain de vouloir son plein développement individuel et collectif avec le moins de désagrément possible. La question pertinente dans le cas de la chanteuse est évidemment de sa voir si la VRAIE liberté et le vrai développement humain résidaient dans le fantasme de négation du cours du temps qui paraissait la travailler. Même problème que celui que pose François Jullien quand il rappelle que dans la sagesse chinoise traditionnelle, celui qui veut garder la vie risque de la perdre en cultivant ce désir à l'excès. Pour avoir une vie longue il faut aussi savoir accepter par avance la possibilité d'une mort précoce. J'y reviendrai...

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Un de mes billets dans "Anti-Onfray 3" d'Emile Jalley (L'Harmattan)

9 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je n'ai pas lu l'ouvrage intitulé "Anti-Onfray 3", qui semble être une compilation de réactions au livre de Michel Onfray contre Freud, mais j'observe, en tombant par hasard sur son sommaire sur Amazon, qu'au chapitre 14, M. Emile Jalley cite in extenso l'article que j'avais intitulé "Badiou, Onfray, Freud........... Dawkins, Zénon" posté sur ce blog le 12 mai 2010.

  onfray

Je ne sais pas si je dois me réjouir de cette reprise de mon billet ou la regretter. Celui-ci, écrit à la hâte à l'occasion d'une insomnie nocturne, n'avait pas vraiment vocation à devenir, à l'état brut en tout cas, la pièce d'un dossier à charge ou à décharge dans un procès intellectuel. J'ai cru comprendre que M. Jalley est très freudien, ce que je ne suis pas. Mon billet sur Onfray s'inscrit au milieu de plusieurs autres dans lesquels j'essaie de faire la part à la fois des mérites et des défauts de cet auteur. Je ne suis donc pas tout à fait convaincu de l'opportunité de la reprise de ce texte dans un recueil où mon nom côtoie ceux de Nancy et Quiniou. D'ailleurs mon billet se terminait par une remarque sur ma relative "extranéité" à l'égard de ce débat que je n'abordais que de biais.

 

Mais bon, je ne veux pas trop faire la fine bouche. Je ne sais pas si cet ouvrage à plus de 30 euros reposant sur le réseau très artisanal de L'Harmattan peut toucher un public quelconque, mais si la mention de mon billet en son sein peut aider à initier les lecteurs à la réhabilitation du stoïcisme à laquelle je m'essaie en ce moment ce ne sera finalement pas si mal.

 

Sur l'affaire Onfray-Freud elle-même je vous conseille la lecture de l'article d'un des contributeurs (je crois) du "Livre noir de la psychanalyse" dans Books du mois de mars. Son idée selon laquelle ramener le freudisme à la personnalité de Freud revient en fait à faire du freudisme me paraît juste : en sciences humaines la critique généalogique et biographique des oeuvres n'est pas la bonne méthode.

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Le retour du petit carrosse de Raymond Boudon

3 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Il a vécu de sa petite rente de sociologue libéral parmi les exilés de Coblence (ou plutôt ceux de Paris IV, mais c'est pareil) quand le Quartier latin faisait sa petite révolution par les sciences humaines. Thermidor a eu raison de la Montagne, et sans même qu'il y eut de parenthèse impériale, les Bourbon sont revenus et Raymond Boudon vient mettre son point final aux rêveries des petits bourgeois excités qui, dans les années 70, ne voulaient pas l'entendre. Un site de droite, "enquête débat", lui donne la parole.

 

Jeu de balancier de l'histoire moderne. Presque anecdotique au fond. Cela dit Boudon m'ennuyait à 20 ans, mais à 35 j'appréciais son souci de rester proche de l'esprit scientifique. Il est vrai que le structuralisme a beaucoup trop abîmé le peu de scientificité que les sciences humaines pouvaient avoir. A part ça j'aime bien ce qu'il dit d'Althusser.

 

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Les gestes sans les individus

3 Janvier 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Les vraies valeurs de la vie sont des gestes et seulement ça. Mais la valeur esthétique d'un geste dépend de son contenu éthique. Or ce contenu est solidaire d'un récit. Le récit peut-il être construit sans jugement de valeur sur les êtres et même dans l'indifférence à l'égard de la valeur des êtres?

 

Prenons un exemple connu : le geste du soldat de l’armée rouge qui plante le drapeau rouge sur le Reichstag à Berlin en 1945.

Peu importe que le geste ait été un peu « construit » par l’agence de presse soviétique. Nous savons que ce geste aurait pu avoir lieu même indépendamment de cette construction.

La beauté du geste est solidaire d’un récit : 20 millions de jeunes paysans et ouvriers russes sont morts pour libérer leur pays d’une armée qui les traitait comme des chympanzés, et leur drapeau symbolisait aussi la possibilité d’un monde nouveau.

Un autre récit est possible qui inverse la valeur de ce geste : c’est de dire que les soldats soviétiques étaient fanatisés et que le drapeau rouge est le symbole d’un totalitarisme génocidaire équivalent à celui des nazis.

Le choix entre le premier récit est le second est affaire d’étude des faits et de réflexion philosophique sur l’histoire du monde.

Pour ma part j’adhère au premier récit (j’aurais mille arguments pour le justifier, mais faisons court) et c’est dans ce premier récit donc que le geste acquiert sa beauté.

Dans ce dispositif entre le récit et le geste, les individus ne comptent pas. Tout le monde sait que ce moujik qui a planté le drapeau rouge avait trois montres à son poignet et les avait donc volées. Il est aussi probable qu’il ait violé des femmes avant de monter sur (des viols dont le contenu et la signification éthique sont aussi très problématiques dans le Berlin de cette époque, je vous renvoie au témoignage célèbre sur lequel j’ai écrit un billet il y a quelques années).

La valeur intrinsèque de tous ces individus qui composèrent l’armée rouge est assez indécidable, comme était aussi indécidable celle de Staline et du système qu’il dirigeait. Cette valeur elle-même ne réside que dans des séries de gestes accomplis par Staline ou son régime, eux-mêmes solidaires de certains récits ou quelque récits.

Je crois que vous pouvez aussi tous trouver des exemples dans vos vies privées. Vous vous souvenez du regard d’une femme à un certain moment, d’un certain sourire un jour, en des circonstances très spéciales, raccordées à un certain dispositif, et dont la valeur ethétique est liée à une « positivité » éthique elle-même liée au récit que vous faites des événements et de votre vie, presque de votre « monde » au sens où en parle Juranville dans son livre sur Heidegger et Lacan (pardonnez moi cette vieille réminiscence).

Pour autant vous savez que cette femme trois ans plus tard vous a trahi, ou vous a ignoré, que c’était à maints égards une fieffée catin etc. Ou vous savez que vous-même n’avez jamais été à la hauteur du premier sourire, que c’est vous qui en avez fait une catin, que l’instant magique vécu une fois n’a jamais pu trouver son équivalent.
deleuze.jpg
J’ai toujours été fasciné par le défi que nous lançait Deleuze : ne s’attacher qu’aux gestes, aux styles, ignorer les individus et les déceptions ou exaltations (ou même l’affection ou la rancœur) qu’ils provoquent. Peut-on peupler toute une vie, tout un système de valeur, seulement avec des gestes détachés des individus ou des groupes qui les portent ? Ce défi éthico-esthétique peut-il être relevé ?

Dans un sens on peut dire que c’est peut-être la clé du refus de la négativité, puisque l’individu a ce potentiel d’annuler ce qu’il donne, de trahir l’instant qu’il a offert, de ne pas être à la hauteur de l’esthétique de l’instant (c'est-à-dire du dispositif de récit d’où nait la magie du geste, de l’instant, et qui fonde en retour la poursuite dudit récit). Mais en même temps la suspension du jugement, et du sentiment (pour autant que tout sentiment est un jugement comme le disaient, à juste titre selon moi, les stoïciens) n’est-elle pas en même temps le début du nihilisme, qui élide le réel, et légitime tous les récits sans plus aucun critère de vérité possible ?

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Sterben und Sterben

16 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Une réaction à mon article sur la vie et la mort :

 

"J'ai lu ton texte il y a une semaine sans trouver le temps d'y répondre. Il m'a habitée cependant plusieurs jours car, comme je te l'ai déjà dit , je fais partie d'un groupe de travail sur l'accompagnement de fin de vie et j'accompagne un monsieur en fin de vie depuis un an...et oui! mourir ça peut prendre du temps...ce que tu m'as écrit m'a donc laissée pensive...


La mort n'a rien de silencieux. Du moins, si on se contente de la regarder en adoptant une posture de retrait...Que l'on soit "valide" ou handicapé mentalement, comme le sont les gens que j'accompagne, la mort réveille des angoisses. Quand vient le soir notamment. Il n'est pas rare, (en fait on le fait systématiquement) que l'on allume une veilleuse pour la nuit afin d'apaiser la personne.

Les angoisses peuvent amener la personne en fin de vie à gémir toute la journée...;si bien que cette musique lancinante berce et rythme tout le pavillon sans discontinuer...souffrance réelle? souffrance de l'âme? Il y a fort à parier que l'on se place sur les deux plans. Certes les morphiniques agissent aujourd'hui de manière efficace et l'on parvient à bien les doser. Idem pour les anxiolitiques qui permettent de calmer les fameuses angoisses...mais lorsque le corps est devenu décharné au point de ressembler aux fantômes sortant des camps de concentration à la fin de la guerre...on se dit que l'on est trahi par une part de soi...le corps n'est plus que peau reposant sur un squelette. Les escarres font leur apparition et la douleur vous ramène à la vie....mais quelle vie?

Je lisais hier un poème d'Emily Dickinson où elle disait qu'elle aimait le regard d'un mourant car il n'y a rien de plus vrai que ce regard...cette morbidité n'est pas à mon goût....trop "extrémiste" ...le regard d'un mourant est difficilement soutenable . Pour ma part, mon application à faire les soins d'urgence qui s'imposaent m'a permis de le soutenir, mais sans ce contexte, je ne sais pas si j'y serais parvenue...

Une personne qui meurt en s'étouffant ou en manquant d'air, ça n'a rien de silencieux... Une personne qui souffre...ça n'a rien de silencieux....

La seule 'belle mort" est celle qui vient te prendre dans ton sommeil?...et encore...est -on sûr qu'à l'instant fatidique la paisibilité demeure?...

Alors la mort est-elle silencieuse? Pas celle que j'ai pu accompagner...Pas celle de ceux que je vois errer dans les rues  (et crois moi, jeunes, vieux, ils sont de plus en plus en plus nombreux) Pas celle de ceux qui meurent de froid dans la rue car avant de s'eteindre, ils auront maintes hululé sous nos fenêtres ou insulter les passants...parce que vivre dehors ce n'est rien d'autre que vivre en surcis. C'est sans cesse se demander comment on va manger, où on va dormir, comment on va gagner 4 sous. C'est abandonner une part de sa dignité en faisant ses besoins entre deux voitures ou dans des buissons. C'est à devenir fou...beaucoup le sont d'ailleurs! Mais ne faut-il pas au moins cela pour pouvoir tenir?

Comme le dit un des médecins en soins palliatifs avec qui nous travaillons en collaboration: "mourir est une épreuve"...comme si la vie ne nous en avait pas offert d'autres avant....

Je te livre ma pensée un peu pêle-mêle...mais ce qu'il faut en retenir je crois, c'est que pour moi la mort n'est pas silencieuse si peu que l'on tend l'oreille..."

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Le Louvre

9 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Actualisation 2019 : Texte écrit avant mes découvertes sur le monde invisible au contact des médiums, largement renié depuis que je sais quelles forces sont à l'oeuvre dans tout cela

Le croirez-vous ? Hier j'ai payé un billet d'entrée au Louvre uniquement pour aller photographier une statue de Chrysippe de Stoles pour la future couverture de mon livre - que j'espère bien faire paraître en 2011 !!! C'était mon petit luxe à moi, m'offrir le Louvre juste pour une photo (et n'avoir pas ensuite à m'interroger sur les droits d'auteur dans cette société bouffée par les querelles juridiques).

 

Je dois dire que j'ai été émerveillé par la nouvelle organisation du Louvre. Toute cette fluidité, plus aucune file d'attente nulle part, alors qu'il y a vingt ans on faisait la queue dans la cour d'honneur devant la pyramide sosu la pluie pendant des heures. Franchement certaines choses progressent en France et c'est heureux. Je suis moins enthousiaste en revanche pour les pubs sur le futur Louvre "délocalisé" dans le golfe arabopersique... La France se vend, se prostitue. M. Sarkozy "fier" d'avoir décroché de meilleurs contrats qu'Obama en Inde. Il n'y a plus que ça qui compte.

 

Ce musée est réellement magnifique. Mélenchon dit que la dette doit être rapportée au capital et que le capital de la France n'est pas évaluable : le Louvre n'a pas de valeur. Il n'a pas tort.

 

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"Le Louvre et ses pillages" ajouteraient les Italiens qui n'ont pas digéré que Paris garde la Joconde. C'est vrai que même les Antiquités romaines issues des collections italiennes sont impressionnantes. Mais tout n'y est pas que fruit du vol et des rapines. Les tableaux de David sont du pur génie national. Quelle valeur cela aura-t-il le jour où plus personne ne croira à la culture ? Voilà la question. Mais bon, puisque les écoles françaises sont mauvaises (selon un classement récent) on peut espérer que les Chinois prennent le relais dans la valorisation du passé, et qu'ils cultivent à leur tour le fétichisme de nos oeuvres d'art, tout comme ils se convertissent en ce moment à notre christianisme, et font ainsi monter la valeur du Crucifié à la bourse internationale des croyance, là où les Irakiens (par exemple) jouent cette valeur à la baisse en faisant fuir ses adeptes.

 

Je n'ai effectué aucun détour par les tableaux. Seul Chrysippe m'intéressait. Evidemment les gardiennes beaufette ignoraient où il se trouvait. J'ai quand même fini par le dénicher. Je l'ai mitraillé comme un paparazzi. Une statue du IIème siècle après Jésus Christ trouvée en Anatolie, copie d'un original athénien. J'aurais eu tort de me gêner. Chysippe, le grand Chrysippe, deuxième scolarque de la Stoa, qui le premier commenta un tableau pornographique qui mettait en scène la fellation qu'Héra offrit à Zeus (je crois vous en avoir déjà parlé dans ce blog), Chrysippe qui choqua son époque, comme doit choquer tout bon philosophe qui se respecte, mais que ses adversaires accusaient comme Alain Minc de plagiat (ou plus précisément de consacrer la moitié de son oeuvre à citer ce que disaient les autres).

 

Quel que fût mon intérêt pour cette sculpture, mes yeux n'ont malgré tout pu ignorer la statue de Germanicus, celle de Trajan, ni ce magnifique trio de Grâces, si délicat, que j'ai eu la tentation de photographier aussi (mais le passage incessant des touristes autour d'elles m'en a dissuadé). Les esthètes s'enivrent au Louvre à longueur de journée. Moi, trop de beauté me fatigue, et peut-être mes origines plébéiennes nourrissent-elles en moi une forme d'hostilité à l'égard de tous les musées. Je me suis donc enfui assez vite, après un rapide déjeûner au carré des restaurants qu'on trouve sous la pyramide. Il faut bien que le fait de vivre à Paris nous apporte quelques avantages.

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Philosophical memories

4 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Mon ex-prof de philo de Terminale m'écrit ce matin :

 

"Cette année, en L, une élève intéressante à qui j'ai proposé de la présenter au concours général. Verriez-vous un inconvénient à ce qu'elle prenne éventuellement contact avec vous à ce sujet par l'intermédiaire de votre Blog? Car de mon côté je ne manque jamais de citer votre exemple, notamment pour ce qui concerne l'excellence de vos performances et de votre préparation."

Il fait référence au fait que j'avais décroché un premier accessit au concours général en philo en 1988, comme je le raconte dans un de mes bouquins. Ca me fait tout drôle de me dire que le concours général - cette vieille institution qui n'est pas seulement républicaine puisqu'elle existait déjà sous Louis XVI dit-on - perdure encore. Ils ont même un site ici. Quoi ? Cela n'a pas disparu ? Il est une planète quelque part où des gens sont encore fiers d'avoir fait l'ENA ou Normale Sud ? un endroit où l'on croit encore aux diplômes ? Il y a encore des jeunes femmes et des jeunes hommes dans des lycées qui préparent le concours général ? Quoi ? Ces gens croient encore au savoir ? Ils ne croient pas seulement au fric ? Ils pensent qu'on peut construire une pensée ? Qu'on peut se bâtir un style ? Qu'il ne suffit pas de balancer des vidéos de Dieudonné ou de Thierry Meyssan sur Internet pour exister dans le monde ?

 

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Doit-on s'en réjouir ? Je n'ai pas aimé le système scolaire. Je n'ai pas aimé les buffets de l'association des lauréats du concours général. Ce milieu de jeunes arrogants et de vieux déclinants qui vous disaient :"Oh vous êtes lauréat en philosophie, la matière reine, félicitations !" Tout ce vieux Paris élitiste me sortait par les oreilles en 1989-90. Aujourd'hui le Paris bobo qui lit Houellebecq ne me plaît pas davantage. Je ne sais pas trop quelle société il me faudrait, ni de quel rapport au savoir je rêve.

 

J'ai dit que cette jeune femme pouvait bien sûr m'écrire. Mais je redoute ce qu'elle me dira. Je redoute de retrouver dans ses mots l'espèce d'enthousiasme naïf que j'avais à son âge pour les grands auteurs. J'espère au moins qu'elle sait mâtiner cela d'une dose de scepticisme. Je ne sais pas trop si les enseignants ont  raison, de nos jours, de continuer à enseigner aux jeunes Aristote, Descartes et Hegel. Peut-être feraient-ils mieux de leur apprendre à faire du feu avec deux morceaux de silex, ce sera peut-être plus utile à leur avenir. Peut-être nous autres, les anciens, les anciens combattants des batailles perdues, ferions-nous mieux de fermer nos gueules, plutôt que de prétendre enseigner quoi que ce soit à la génération qui arrive.

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La bactérie qui mange de l'arsenic, les Grecs qui nourrissaient leurs morts

2 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Hey les journaleux abrutis de notre époque, quand vous avez à nous annoncer qu'on a découvert qu'une bactérie pouvait se nourrir d'arsenic, pas la peine de débuter votre papier en disant "La Nasa avait déclaré préparer une grande annonce pour la soirée qui "aura des conséquences la recherche d'une preuve de vie extraterrestre"." Surtout si c'est pour ajouter en fin d'article " le Pr Anbar reconnaît que la découverte d'une vie extra-terrestre est encore loin d'être à l'ordre du jour."

 

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Avec vos petits encéphales vous présupposez que, quand on parle de biologie, il faut forcément une phrase d'accroche sur les extraterrestres pour intéresser le lecteur. C'est un peu comme quand vous cherchez à nous hypnotiser avec la vie affective de Rachida Dati et la nouvelle cravate de François Baroin. Vous croyez qu'une révolution dans la définition des principes de la vie ne captivera pas le lecteur, qu'on retiendra plus facilement son attention en le prenant par les sentiments : "Mais non mon petit être humain, tu n'es pas si seul que tu crois dans cet univers. Peut-être demain te présentera-t-on un être plus intelligent que toi. Un être extraterrestre comme dans les films de ton enfance. Cette bactérie en est la preuve. Et tu pourras t'intéresser à la couleur de sa cravate"... Toujours l'infantilisation des gens. Le méchant Ahmadinejad, les petits lapsus de l'ami Niko Sarkozo, le gentil extraterrestre qui nous attend au bout de la chaîne des bactéries arsenicovores...

 

Vous voulez un peu d'intelligence pour changer ? Lisez Les Grecs et l'irrationnel d'ER Dodds, vous ne verrez plus jamais, jamais, la Grèce comme avant. Je suis un fan absolu du regard que les historiens anglo-saxons posent sur l'Antiquité. Par exemple le livre de Thomas McEvilley, Comparative Studies in Greek and Indian Philosophies: The Shape of Ancient Thought  publié en 2002,je vous en reparlerai peut-être un jour.

 

Chaque paragraphe chez Dodds est truffé d'idées de génie qui restituent les pensées antiques dans leur brutale naïveté, avec une forme d'empathie profonde pour les sentiments qui, au milieu des conditions de vie encore rudes de cette époque, ont fait surgir ces idées fausses - une empathie qui fait toucher du doigt du même coup le mérite des médecins, naturalistes et philosophes rationalistes de cette époque pour faire évoluer les croyances.

 

Je ne sais pas pourquoi mon esprit est resté bloqué sur le passage suivant : "Je suppose que l'homme nourrit ses morts pour le même genre de raison que la petite fille nourrit sa poupée ; et tout comme la petite fille, il se garde de détruire son phatasme en y appliquant les critères du réel. Quand un Grec de l'époque archaïque versait des liquides dans un tube entre les dents d'un cadavre e dévomposition, nous ne pouvons que dire qu'il se gardait bien, et pour cause, de savoir ce qu'il faisait ; ou encore, pour l'exprimer plus abstraitement, qu'il ignorait la distinction entre le cadavre et l'âme" (p. 140).

 

Peut-être ce passage me parle-t-il parce que j'ai le triste privilège d'avoir atteint l'âge où mes parents seront bientôt des cadavres et où mon fils donne à manger à sa poupée. Mais il n'y a pas que cela. Je pense aux réflexions de Boyer sur les origines de la religion. Lui aussi écrit beaucoup sur le rapport aux cadavres qu'il place au centre de sa réflexion. Ca ne fait pas bien dans nos sociétés de dire ça, alors que tout le monde s'obstine à refouler la matérialité de la mort. Ma mère il y a peu me disait que dans notre village il y a 60 ans on entendait encore les agonisants hurler lorsque l'on passait dans la rue. Maintenant la mort est devenue si silencieuse. Ou quand elle est bruyante, c'est lorsque les médias en font leurs gros titres. Mais c'est de la mort travestie en images pour écrans, et en papiers de journal.

 

Donc les Grecs, oui, les Grecs, que nous avons si mal compris. J'ai grandi (et vous aussi lecteurs, même les plus jeunes d'entre vous, car les profs de collège et lycée aujourd'hui tardent à se mettre à la page) dans un système culturel où il y avait si peu d'altérité ! Le Noir et l'Arabe était notre Indigène à éduquer, la Femme était cette jolie petite chose rêveuse et bien odorante qu'il fallait courtiser (alors qu'aujourd'hui les uns et les autres deviennent peu à peu des sujets avec lesquels il faut consentir à pactiser d'égal à égal et passer des compromis pas très enthousiasmants et pas très romantiques, parfois même très destabilisants). Dans ce monde sans altérité (sauf parfois une Altérité magnifiée jusqu'au mysticisme, mais qui n'était qu'une façon de joueravec l'Identique), les Grecs nous ressemblaient. Les bizarreries de leur poésie (celle d'Homère par exemple) n'étaient aux yeux de nos doctes précepteurs que des effets de style. Les humanités modernes copiaient la Grèce en croyant à tort que celle-ci leur ressemblait.

 

Maintenant, après Dodds, nous savons que ces bizarreries antiques sont au contraire les reflets très réalistes d'une différence d'approche du monde que nous devons prendre comme elle est, sans projeter nos anachronismes, et que nous comprendrons d'autant mieux que nous en rechercherons les analogues dans l'Amérique précolombienne et dans les cultes bantous.

 

Donc oui, il fut un temps où les Grecs nourrissaient les cadavres. "Il ne faut pas supposer, ajoute Dodds, que la distinction (entre âme et corps), une fois ainsi exprimée (à l'époque d'Homère) ait été universellement, ni même généralement reçue. Comme le montrent les preuves archéologiques, la pratique de nourrir les morts (et donc l'identification qu'elle impliquait entre le cadavre et l'âme) se poursuivit bien tranquillement, du moins en Grèce continentale ; elle persista pendant, et certains diraient malgré, la vogue passagère de la crémation, et, en Attique, elle devint d'une extravagance si ruineuse que des lois durent être introduites par Solon, et plus tard par Démétrius de Phalère pour la contrôler."

 

La séparation de l'âme et du corps, et donc l'oubli des cadavres, fut, par la suite, plus ou moins la règle du temps du christianisme. Comment évoluerons-nous maintenant ? Maintenant que nous cherchons dans le gonzo et dans la chirurgie esthétique la réabsorption de l'âme dans le corps, laisserons-nous la mort en dehors de ce mouvement ?

 

Désolé mais moi je trouve ce genre de question plus intéressant que le bruit actuel autour de Wikileaks...

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