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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #philosophie et philosophes tag

Agapé

8 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Ma correspondante turque qui planche sur Comte-Sponvile m'écrit ce soir que des traducteurs chinois lui écrivent parce qu'ils ne savent pas traduire chez ce philosophe le mot de "amour charité/agapé" !

 

Blaise_Pascal.jpg

Quel cauchemar ! quelle barbarie ! Tout le monde a l'air de se résigner "ben oui, mot trop chrétien, trop classique, intraduisible". En Turquie, en Chine, on capitule. Un mot métaphysique, ça n'a plus d'intérêt à notre époque. Je hurle, j'exhorte : allez voir dans vos langues comment furent traduits Pascal et Denis de Rougemont ! On ne peut pas laisser ce mot orphelin, on ne peut l'égorger au coin d'une rue ! non ! Le monde meurt s'il perd ce mot !

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Post spiritum omne natio tristis est

6 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE, #Philosophie et philosophes

J'entendais tantôt à la radio un publiciste rappeler que Paul Nizan en 1938 avait écrit une apologie de Descartes puis exhorté en 1939 le PCF à définir une ligne autonome à l'égard de l'URSS. Il était sans doute un penseur potentiel du "socialisme à la française" fauché par la seconde guerre mondiale, comme Péguy l'avait été par la première.

 

Il faut reconnaître que la seconde guerre mondiale a enterré l'idée française parce qu'elle en a liquidé le potentiel utopique (dont peut-être le programme du Conseil national de la Résistance fut l'ultime avatar). Les deux générations qui ont suivi cette liquidation n'ont fait que gérer l'héritage sur un mode bureaucratique tandis que le pays s'alignait sur les Etats-Unis et se déconsidérait dans sa lenteur à décoloniser (tandis que les intellectuels, eux, se perdaient en folies idéologiques), même pendant la parenthèse anachronique de la présidence de De Gaulle.

 

Voilà pour le XXe siècle. Il est bien plus évident encore au XXIe que l'idée française est morte. Cependant au XXIe siècle la mort de la France ne peut plus nous arracher de regrets, car, à la vérité, toutes les nations sont aujourd'hui mortes, et ne sont plus que les ombres de dieux morts projetées sur les parois de la caverne peut-on dire ici pour plagier Nietzsche.

 

0017.jpgEt il y a à cela une raison simple que Sloterdijk a très bien entrevue dans certaines de ses pages sur l'humanisme : c'est que l'existence des nations européennes était solidaire d'une quête morale et spirituelle, oui, spirituelle, immatérielle. Or tout le spirituel a complètement déserté notre monde (et qu'on ne me parle pas des transes du renouveau religieux un peu partout qui ne sont que des thérapies de souffrances pathologiques bien éloignées de la finesse de ce qu'on entendait autrefois par le spirituel !).Lorsque je voyage dans mes souvenirs je trouve un écho de ce que pouvaient être les projets nationaux au XIXe siècle (tous les projets nationaux) dans les vagues impressions que j'ai gardées en 2003 d'un jardin public (déjà anachronique) à Riga que je sillonnais aux côtés d'une jeune Lettonne réellement éprise de son pays. Ce jardin peuplé de statues de "grand hommes" non loin du minuscule palais de la présidence, était rempli d'un calme un peu mélancolique qui pouvait faire penser à la Suisse. Les projets nationaux étaient solidaires de ce calme là, de cette poésie des parcs dans laquelle pouvait germer une aspiration morale personnelle à laquelle la nation pouvait apporter une réponse.

 

Les nations aujourd'hui ne sont plus que des coquilles vides, des conservatoires de vieilles habitudes, dont le seul projet peut être d'incarner ce que les autres ne sont pas, sans pour autant porter le moindre souffle ni le moindre avenir. Qu'est-ce que la nation russe par exemple, sinon un projet collectif purement négatif : celui de ne pas être asservi par encore plus vulgaire et plus abject que soi - ne pas être asservi par Mac Donald's, les pétroliers texans et l'hypocrisie de l'administration Obama ? La nation américaine devenant à son tour et symétriquement une simple volonté de ne pas tomber sous le joug d'autres projets identifiés comme tyranniques (l'étatisme russe ou chinois, que sais-je encore). Ce qui est obscène dans le projet national russe, comme dans tout projet national, ce n'est pas quil soit incarné par un rustaud qui veut "buter les terroristes au fond des chiottes". Car des rustaud, la nation russe en a porté bien souvent au pouvoir, à commencer par Ivan le Terrible. C'est que ce rustaud ait pour seule perspective ontologique de consolider Gasprom face à Exxon, ou l'agroalimentaire russe face à Monsanto, sans que son peuple puisse être poussé vers l'avenir par la moindre rêverie spirituelle.

 

L'acte de décès de la France en tant que nation s'ajoute ainsi à celui des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, de l'Inde, etc dan un très long registre d'Etat Civil. La spiritualité jadis, dans ses formes plus ou moins raffinées, n'était peut-être qu'une illusion, mais qui tenait debout l'humanité. En son absence l'humain se parodie lui-même dans tout ce qu'il essaie d'être et ses nations ne sont que de décors de carton pâte (mais de décors hélas armés, et capables de s'entredétruire de la pire des manières).

 

Je ne suis pas nostalgique quand j'écris cela. Je ne vois pas du tout comment les choses auraient pu évoluer différemment. Je prends acte de la réalité voilà tout.

 

Et ceux qui ont cru que les empires (fussent-ils des empires de la Paix et des bons sentiments) prendraient le relais des nations mortes se sont trompés. Les Jacques Delors, les François Mitterrand, se sont égarés. Ils n'ont créé que des machines sans âmes comme l'eurocratie actuelle, car pas plus dans les empires que dans les cadavres des pays l'esprit humain ne survivait.

 

arcus.JPGEn parlant de Mitterrand, je dois dire que j'ai à nouveau pensé à lui quand je suis allé traîner cette année encore dans le Charentes. L'an dernier c'était du côté d'Angoulême et de Jarnac, cette année à Saintes. Le douceur et le calme des villes moyennes de cette région ne cessent de me surprendre. Dans ma province natale, le temps à maints égards s'est arrêté, dans bien des domaines (la musique par exemple), mais les gens cherchent à combler leur anachronisme en affichant des passions actives, notamment pour le sport (et les médailles d'or de M. Estanguet leur en ont encore donné le prétexte). En Charente, au contraire l'immobilité semble se vivre dans un plaisir tranquille, comme la lente dérive des gabares touristiques sur le fleuve... On comprend que cette région ait encouragé Mitterrand à rester toute sa vie un homme des années 30, un étudiant ligueur nostalgique du temps d'avant. Sa spiritualité à lui ne lui a donné aucune inspiration en politique (il fut un des politiciens les moins inventifs de notre histoire) et a fini par dériver vers un pharaonisme de pacotille à l'image de la crise morale que son pays traversait. La Charente, je pense, l'aidait au moins à vivre sans douleur l'ensevelissement collectif dans le matérialisme publicitaire. Les Charentais, comme les Lettons, ont encore des jardins publics très silencieux qui au moins enveloppent de calme les égarements des dernières décennies.

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Considérations autour du "Journal atrabilaire" de Jean Clair

31 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

jean_clair_ja.jpgJe vais me livrer aujourd'hui à un exercice qui vaut ce qu'il vaut. Peut-être va-t-il ennuyer le lecteur, peut-être peut-il lui apporter quelque chose. Je vais reprendre les principaux thèmes du Journal atrabilaire de Jean Clair (2004-2005, à l'époque il dirigeait le musée Picasso et n'était pas encore académicien) et les commenter à ma façon (en citant les numéros de page de la version de poche chez Folio).

 

Bien sûr il ne faut pas surestimer Jean Clair (Edgar de la Lettre volée me disait que ce livre l'avait ennuyé et il est vrai qu'il n'est pas spécialement profond ni novateur, et n'en a probablement la prétention, en outre le fait qu'Elizabeth Lévy, que je n'apprécie guère, accorde de l'intérêt à Jean Clair situe le niveau de ses supporters...). Mais, si j'ai choisi d'acheter son livre, c'est parce que je me souvenais de lui comme d'un des rares esprits non liés à l'extrême-droite qui se soit opposé résolument à l'action de l'OTAN dans les Balkans en 1999, ce qui est un signe de courage et d'indépendance d'esprit, car nous étions peu nombreux dans ce cas à l'époque (époque des débuts d'Internet). Aujourd'hui je veux utiliser son journal comme prétexte à l'évocation de certains thèmes sur lesquels j'ai quelques idées (pas forcément très brillantes ni révolutionnaires d'ailleurs) mais que je n'ose pas forcément aborder d'ordinaire de peur d'ennuyer ou parce qu'ils ne sont pas centraux dans mes recherches. Là je peux dire : puisqu'un académicien en a dit un mot, c'est que le sujet n'est pas indigne d'être traité, je puis aussi donner mon opinion ! (Bon s'abriter derrière une autorité académique comme le faisaient les auteurs antiques n'est pas glorieux, mais disons que c'est une coquetterie estivale de ma part...)

 

Tout d'abord et pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés je préciserai mes points communs majeurs et mes sources de désaccord avec l'auteur. En commun : nous avons tous les deux connu dans l'enfance un monde paysan ou semi-paysan et nous sommes nés dans des familles pauvres. Lui fut plus rural que moi (ses parents étaient paysans - p. 207 -, les miens ouvriers avec seulement de "restes de paysannerie" sur les mains et dans le regard), et d'une autre génération (trente ans avant), mais les houssets, les pelles, les pioches (pas celles qu'on achète chez Castorama avec un belle extrémité de manche rouge) ont laissé des traces dans notre rapport au monde. Autre point commun : nous respectons la culture classique (y compris dans sa dimension chrétienne, à un moment Clair retrouve les accents de Châteaubriand pour célébrer l'apport du christianisme à l'image de la femme et de l'enfant et conspuer l'anticléricalisme idiot d'Onfray dont il ne cite pas le nom mais qu'on reconnaît dans ses périphrases limpides) et l'effort individuel pour y accéder. Les divergences maintenant : mon rapport à la culture est plus ambivalent que le sien - même si je respecte l'art, je déteste les musées -, la mélancolie qu'il professe (en partie liée à son âge) est moins systématique chez moi (je n'en fais pas un statut), et je suis plus rationaliste et plus ouvert à la science (ce qui me permet d'encaisser avec moins de pathos les stupidités de mon époque).

 

Tout ceci étant posé, commençons à "visiter" les thèmes évoqués dans son journal. Je vais tenter de les classer en quelques catégories, bien que ces catégories en réalité s'interpénètrent entre elles, mais c'est uniquement pour faciliter la lecture.

 

- La culture

 

Le journal de Jean Clair est truffé de lieux communs de la culture de sa génération (c'est d'ailleurs le côté le plus rébarbatif de ce livre). Le clin d'oeil à Musil sur la Cacanie (p. 175), la mention de Siméon Stylite (p. 143) à propos de New York (Siméon Stylite est une tarte à la crème des milieux lettrés, songez par exemple à Kundera qui l'a mentionné dans le années 80) ou encore la phrase de Hegel (p. 147)  sur la lecture du journal comme prière de l'homme moderne. Ce genre de mantra plombe un texte parce qu'il le tire vers le conformisme, même si c'est le conformisme de l'anticonformisme : il produit un anti-conformisme stéréotypé, "chic", convenu, qui se dit dans le vocabulaire des lettrés de son temps, recherche leur approbation. Pour ma part j'essaie plutôt de trouver des aspects méconnus de la culture (comme mes petites histoires sur Chrysippe de Solès dans mon livre sur le stoïcisme, en adossant mon propos à une pensée intrinsèquement cohérente (ou qui essaie de l'être) sans rechercher une caution dans la connivence avec le lecteur, et le partage des clichés à la mode.

 

Il y a, comme je disais plus haut, chez Clair un fétichisme de la culture qui me semble un peu excessif notamment quand il pousse l'auteur (p. 72) à regretter que le ministère de la culture accorde une minute de silence devant 2 000 personnes à la mémoire d'une secrétaire décédée plutôt qu'à celle du trépas de "son ami" le photographe Cartier-Bresson. Sa condamnation de l'opéra Bastille (et de Bill Viola) p. 154 en revanche n'est pas originale mais elle est justifiée.

 

- L'univers administratif

 

On peut ne pas être très sensible aux colères de Jean Clair contre la bureaucratie contemporaine si l'on vit en dehors de cette sphère. Etant moi-même fonctionnaire, je partage complètement et ad nauseam son exaspération. L'imbécillité du monde administratif contemporain est pour beaucoup dans l'abrutissement généralisé de nos concitoyens. Je la trouve personnellement plus grave que la bêtise de la télévision. TF1 a peut-être trompé son monde le jour de l'attribution de la concession (et comme Montebourg je pense qu'il faudrait la lui retirer), mais la vocation à l'entertainment qu'elle s'est donnée en soi ne me choque pas car elle n'a pas d'autre prétention que de rendre service à Coca Cola comme l'a avoué son directeur. L'administration au contraire en France fondait l'existence même de notre pays et du vivre-ensemble. Elle avait le devoir de tirer les gens vers le haut. Or, dans cette perspective, Jean Clair à mille fois raison de dénoncer la passion administrative des acronymes qui dissout les mots et leur origine (p. 94). Et oui je souscris à sa condamnation de la culture du "projet" qui sévit dans le domaine des musées où il exerçait, mais aussi hélas, dans tous les secteurs administratif sur un mode complètement absurde et kafkaïen par mimétisme avec le secteur privé : nous sommes censés vivre en permanence dans le projet, à vivre dans notre chair, et à redéfinir et enrichir tous les ans. C'est complètement idiot car il s'agit de placer sous le signe de la volonté de parfaire (et donc sous la dictature d'un surmoi perfectionniste délirant) même les activités les plus routinières. Principe barbare d'asservissement des fonctionnaires à la "mauvaise conscience" pour reprendre les mots de Nietzsche, tout comme les employés du privés : jamais assez efficaces, jamais assez soignés, jamais assez dévoués, toujours invités à redéfinir leur "projet collectif", à s'y sacrifier, à faire leur mea culpa annuel au moment de "l'entretien d'évaluation", beurk, beurk, beurk.

 

- Les femmes et les enfants

 

Jean Clair n'a pas un regard scientifique, ainsi que nous l'avons dit. C'est pourquoi il refuse qu'on s'attaque à la psychanalyse et qualifie de "brutes" ceux qui le font (p. 225). Ce faisant il ne se rend pas compte qu'il verse en réalité dans un obscurantisme qui fera rire tout le monde dans quelques décennies (sauf si les gens deviennent encore plus obscurantistes que lui). A chaque fois qu'il s'aventure sur des sujets qui touchent à la naturalité des êtres, ses remarques sont d'une naïveté désarmante comme celle où il se demande à quoi sert l'existence des mouches dans le monde (comme si les êtres étaient soumis à une condition d'utilité, Clair ignore Darwin) ou lorsqu'il a affirme que la cambrure du dos de femmes serait comme une trace douloureuse de la difficulté de l'humain à se redresser (Clair ignore qu'il existe un débat dans les milieux scientifique sur la réalité de ce "redressement" des hominidés et il est proprement stupéfiant qu'il avoue avoir attendu le déclin de son désir sexuel, passé 60 ans, pour regarder les femmes sous l'oeil objectivant du naturaliste !). L'ignorance scientifique de Jean Clair est si épaisse qu'il écrit "quadripède" au lieu de "quadrupède" (p. 198), erreur que son éditeur n'a peut-être pas osé corriger mais qui met en doute la compétence de l'académicien à prendre part à la rédaction du dictionnaire de son institution...

 

Cette absence de scientificité dans l'approche de la nature prédispose Clair à tenir des discours assez superficiels sur les rapports de genre ou de sexe et sur la procréation (attention je ne veux pas dire que tout dans ce domaine relève d'une science exacte que tout un chacun pourrait acquérir, je dis juste qu'un esprit honnête devrait faire l'effort de connaître le peu de choses que les sciences naturelles nos permettent de savoir avec certitude en la matière, ou du moins de se familiariser avec le style d'approche des sciences de la vie dans ce domaine). Mais tout n'est cependant pas à rejeter dans ce domaine loin s'en faut.

 

Il y a ces lignes que Jean Clair consacre au fait que l'infanticide a remplacé le parricide (p. 83) dans l'échelle des crimes les plus abominables (comme s'il s'agissait d'une inversion des ordres de priorité entre le passé et l'avenir), et la crainte que manifeste l'auteur de voir le matriarcat gouverner le monde, avec des femmes seules, séparées du géniteur, qui élèvent leur enfant et le dévorent (cf p.85, préoccupation dont on retrouve la trace dans son propos sarcastique sur le côté floral des femmes enceintes p. 191) et il a bien raison de dénoncer l'arrogance de ces mères qui croient que tout leur est dû parce qu'elles sont parturientes et qui ensuite vous foncent dessus avec leurs poussettes sur les places des marchés. L'interrogation sur les risques du matriarcat est devenue populaire après la publication du Journal atrabilaire, quand Ségolène Royal et Sarah Palin ont promu, chacune à leur manière, dans leur campagne électorale, une forme particulièrement idiote d'androphobie : celle qui consiste à réduire les mâles au statut de rejetons potentiels de matrones, à les infantiliser, et ridiculiser chacune des critiques qu'ils pouvaient formuler en faisant comme s'il s'agissait simplement d'insultes proférées par des garnements excités et mal élevés.

 

Cette entreprise d'anéantissement de l'autorité morale des mâles par l'infantilisation était très dangereuse parce qu'elle rendait impossible le débat démocratique sur une base égalitaire avec un examen sérieux et rationnel des arguments parfaitement. Elle a heureusement tourné court du fait que les championnes de cette méthode ont rapidement révélé leurs limites intellectuelles (Ségolène avec sa "bravitude", ses idées approximatives sur le nucléaire iranien etc, Sarah Palin avec ses visions des avions de Poutine en Alaska et que sais-je encore), mais dans la vie quotidienne, le fantasme d'un matriarcat tout-puissant reste présent chez de nombreuses femmes (celles qu'Otto Weininger - un auteur que par ailleurs je n'apprécie pas beaucoup mais là dessus son choix terminologique est heureux - appelle des Xanthippe, en référence à la mégère que Socrate avait épousée, le problème est que le système actuelle encourage la multiplication des Xanthippe). L'idéologie libérale de l'affirmation individuelle des droits, et le règne de la political correctness comme volonté de disqualifier toutes les formes antérieures de culture dominante poussent beaucoup de femmes dans cette voie, dont l'aboutissement logique est l'apartheid sexuel dans la plus pure tradition confucéenne : hommes et femmes se méprisant mutuellement n'ont plus rien à partager ni à échanger.

 

Il y a donc lieu de dénoncer le fantasme matriarcal et la trop grande puissance de la mère auxquels une certaine hybris féminine peut conduire. Sur ce blog j'ai souvent défendu en contrepoids l'identité virile et notamment le rôle paternel (sur lesquels Clair ne dit presque rien), tout en reconnaissant que beaucoup de leurs aspects sont difficilement compatibles avec l'idéal de non-violence qui préside à l'esprit postmoderne (nous ne pouvons plus faire l'apologie des guerres, de la chasse, etc qui font partie de nos imaginaires de petits garçons et de notre héritage génétique, ce qui nous oblige à les déplacer dans un univers symbolique, et pourtant, les valeurs de conquête qui président à la guerre et à la chasse sont absolument indispensables à l'équiibre et au progrès de l'humanité !).

 

photo-025.jpgCourageusement  (vu la profondeur du tabou actuel) Jean Clair fait l'éloge du temps où les écrivains tombaient amoureux de filles de 14 ans, et où l'on tripotait (Clair choisit bien le mot "tripoter") la joue et les bras des enfants sans être accusés de pédophilie (p. 88). Je suis pour ma part plus réservé sur ce point. Je veux bien admettre avec lui que le contact tactile que les curés et les instits avaient autrefois avec les chérubins n'était peut-être pas obscène (il l'est sans doute devenu depuis lors sous l'empire des représentations et des vices de notre époque). Je me souviens être allé voir je ne sais plus quelle manifestation publique Place Royale en 1977 ou peut-être même avant. J'étais à l'époque un petit garçon aux cheveux bouclé. Le député maire de Pau, feu André Labarrère, qui s'est distingué par la suite en affichant des convictions et des pratiques libertines, en serrant les mains dans la foule me remarqua et me caressa la joue avec sa main en me disant "Adieu mon minou". Il est impossible de savoir si ce geste était inconsciemment pur ou coupable. Personnellement je trouve stupides et malsains ceux qui peuvent être tentés de se poser la question, car l'intention de sonder les coeurs et les reins des gens n'est jamais bonne. Ce qui est sûr c'est que cet acte, que probablement aucun politicien n'oserait aujourd'hui, était absolument dépourvu de conséquence. Faut-il avec Jean Clair regretter que les enfants ne puissent plus être tapotés par des étrangers sur la joue ou sur le bras comme nous pouvions l'être à l'époque ? Est-ce que cela nuit à leur développement ? Je n'en sais rien. Est-ce que cela coûte à certains adultes de ne plus pouvoir le faire ? Est-ce que cela crée une distance avec l'enfance et enferme celle-ci dans une tour d'ivoire ? Je suspends mon jugement là dessus, n'ayant personnellement jamais envie de tapoter la joue d'un enfant à part celle de mon fils (mais c'est lié au fait que je n'exerce pas un métier en contact avec les mioches et n'aime guère leur univers).

 

Concernant les filles de 13-14 ans, il est possible que la fascination qu'elles inspiraient aux artistes de la Renaissance soit solidaire du système patriarcal de l'époque et d'une sorte de complexe paternel que ressentaient certains hommes qui, ayant eu de rapports distants à leur progénitures, ce sentaient une vocation pédagogique partiellement en tant que pères symboliques incestueux à l'égard des femmes à peine formées. Il n'est pas sûr que les hommes d'aujourd'hui ressentent cette tentation aussi fortement. Je ne partage pas l'expression de regret de Jean Clair sur ce thème. S'il est vrai comme le prétendent certains psychologues que la sexualité à 13 ans fait peur, notamment aux jeunes filles, je ne vois pas pourquoi celles-ci devraient accepter les avances trop pressantes de quadragénaires ou de septuagénaires. Par contre si dans certains milieux, certaines cultures cette crainte est absente chez les jeunes filles, il n'y a pas de raison de chercher à les protéger (sous réserve des règles de santé publique habituelles et de souci de la contraception).

 

Il faut trouver la bonne mesure entre le respect de l'intégrité de la femme (ou de l'enfant) , et l'espèce d'instinct inquisitorial fasciste de notre société qui veut protéger tout le monde contre tout le monde, et instruit des procès en sorcellerie tous azimuts. Cela me fait penser à ce reportage belge de Sofie Peteers qui circule sur le Net ci dessous.

 

 

Cela doit être moche de se faire draguer par des lourdingues à longueur de journée (draguer et insulter), mais la réponse répressive des autorités belges incarnée par l'échevin socialiste Philippe Close est inadmissible. Et personne n'ose penser au fait que les pauvres nases qui prennent cette fille pour un jambon sont eux mêmes traités comme des merdes par le système du matin au soir. C'est de la stigmatisation des quartiers populaires à deux balles.

 

Les remarques sceptiques de Jean Clair sur la répression de la pédophilie sont sans doute à saisir dans cet esprit : attention à l'obsession de la pureté et de la sûreté des personnes, qui débouche sur une juridicisation tous azimuts des rapports humains et l'explosion de la mauvaise conscience généralisée.

 

C'est aussi dans cet esprit que Clair raille ce besoin permanent d'afficher une forme de charité généralisée à l'égard de tout le monde, humiliante charité en vérité qui cherche à les prémunir du moindre danger et à les protéger contre eux-mêmes : voir par exemple son texte où il se moque de la fermeture d'un jardin public (p. 41) pour "la sécurité des gens" simplement parce qu'il y pleut un peu. Nous avons tous été témoins de ces absurdités, ces contrôleurs de trains qui vous disent de faire attention à la marche en descendant, de ne pas oublier vos bagages etc (une litanie de 25 consignes maternelles infantilisantes lues sur un ton appliqué parce que ce sont des directives officielles). C'est humiliant au possible, à vomir...

 

Pour revenir aux femmes, Clair rend hommage au choix du voile (p. 27) par les femmes musulmanes (alors pourtant qu'il a des propos à mon sens trop sévères et réducteurs sur l'esprit kamikaze qu'il impute à l'islamisme en enveloppant dans sa condamnation le soutien occidental au Kosovo, aux Tchétchènes et aux Afghans (p. 202) - au fait il faudrait que je vous parle des musulmans de Birmanie à l'occasion).

 

J'ai personnellement pas mal gambergé sur ces histoires de voile. Laïcard en 2003, j'ai compris la complexité du problème grâce à une jeune algérienne qui voulait le porter. Du temps où je déjeunais avec Houria Bouteldja, puis travaillais à Brosseville, j'admirais même dans ce choix-là un acte de résistance. Puis j'ai vu des connasses (des Xanthippe arabes) à Brosseville conduire des gros 4X4 tout en portant un voile de pieuse musulmane et le garer n'importe comment en se foutant bien du fait que ça empêchait tout le monde de passer, j'ai vu plus d'une femme voilée rouler dans la farine la brave mairesse de notre ville, bref j'ai vu le voile devenir une coquetterie vulgaire comme, chez les "souchiennes" le tatouage en bas du dos, ce qui ne m'a guère inspiré de considération. Donc, libéral dans mon respect pour les choix vestimentaires de chacun, je trouve au fond très bobo et très parisienne l'admiration pour les femmes voilées. Je ne plaque sur les femmes voilées désormais aucun préjugé, ni favorable ni hostile.

 

En ce qui concerne les femmes il faudra aussi retenir la remarque de Clair sur le goût qu'elles affichent pour les bains (pas toutes il est vrai) et qu'il qualifie de "régression thalassale" (p. 226). Les féministes affirment que c'est lié à leur situation de domination et au conditionnement culturel (je ne sais plus qui disait dans un livre que les femmes prennent des bains et les hommes des douches). Jean Clair voit-il un héritage génétique là où il n'y aurait qu'un conditionnement culturel ? Je suspends mon jugement sur ce point. De toute façon j'ai cru comprendre que l'avenir des baignoires est incertain, sauf si elles se révèlent moins consommatrices d'eau que les douches.

 

- Les corps

 

Clair remarque qu'il y a beaucoup d'obèses (p. 80). Peut-être exagère-t-il un peu. En revanche son oeil exercé ne manque pas de repérer le côté apollinien (p. 182) des manifestants des gay pride et explique par cet aristocratisme de l'arrogance leur prétention à placer les victimes du SIDA au dessus de celles de la famine ou d'autres épidémies. Il y a peut-être quelque chose de juste dans cette intuition.

 

Comme je l'ai fait moi-même sur Internet l'an dernier Jean Clair milite contre les pubis féminins rasés (p. 109) qu'il dénonce à propos d'une exposition de Moulène ("les filles d'Amsterdam")

 

Sur le corps et la cigarette (il compare les avertissements sur les paquets de cigarettes aux têtes de morts des ermites), Clair (p. 163) a sans doute raison d'affirmer que l'eschatologie biologique a remplacé l'eschatologie communiste sur un mode tout aussi totalitaire. L'idée ne m'était jamais venu aussi clairement que la manière dont il l'énonce. Je pense qu'il faudrait la filer un peu (comme on file une métaphore) pour en mesurer toute la pertinence (jusqu'à ce  qu'on en trouve nécessairement la limite).

 

- Les interactions et la psychologie au quotidien

 

Pour finir, en vrac, tout ce qui dans ce livre relève de la psychologie du quotidien (et qui est très important car cela conditionne toutes les grandes décisions prises et tous nos égarements).

 

Il y a chez Clair une condamnation presque "téléphonée" (car prévisible) du téléphone portable sauf chez les jeunes filles car il trouve que le portable prolonge naturellement leur main (p. 61). Je souscris à cette condamnation car j'estime que le portable (d'ailleurs surtout prisé par les femmes) nuit au maintien du silence (si nécessaire et si précieux) dans  les espaces publics, ainsi qu'à la disponibilité des gens à tout ce qui peut leur arriver d'imprévu. J'ai déjà signalé ici que mon journal de 1990 témoigne de mille fois plus d'échanges dans la rue (bien qu'ils fussent déjà fort rares) entre inconnus et de spontanéité que tout ce que je peux voir aujourd'hui dans les grandes villes. Le téléphone portable y est pour beaucoup en tant qu'il habitue l'esprit à valoriser davantage les communications à distances que tout ce qui peut se passer dans le périmètre immédiat de l'oeil et de l'oreille.

 

Je sais qu'il est rituel à chaque grande innovation de s'indigner de se méfaits sur les comportements, et qu'au XIXe siècle par exemple on fut très inquiet devant l'invention du train à vapeur. Mais cela ne signifie pas que ces inquiétudes soient infondées. A chaque étape l'innovation a entraîné des profits mais aussi des pertes pour l'être humain, et personne ne sait si l'accélération du temps existentiel au XXe siècle par exemple (pour reprendre une thématique d'Alain ou de Zweig pour ne citer qu'eux) n'a pas profondément gâché le fonctionnement humain (d'ailleurs Mussolini lui-même avait reconnu que la vitesse servait les intérêts du fascisme en paralysant la pensée, voyez Borgese). Le bilan de l'invention du portable est pour l'instant globalement négatif. Et l'on peut en dire autant (et même plus) d'autres inventions qui nous sont imposées sans même que nous puissions en évaluer les avantages, sans même avoir été expérimentées sur le long terme (les médicaments par exemple), avec des lois scélérates du type de celle sur les éthylotests. Il y a là une fuite en avant complète au mépris de la liberté humaine qui personnellement m'effraie.

 

Je rejoins assez volontiers Clair aussi dans son inquiétude devant l'aplanissement des hiérarchies - par exemple lorsqu'il dénonce p. 50 l'abolition des majuscules encore que ce soit une tentation à laquelle moi-même je cède, ou la sortie des tableaux hors des musée (p. 159), les tags bien sûr (p. 156). C'est un phénomène habituel dans les périodes de trouble (les révolutions athénienne et française, la grande peste florentine de 1348). Notre époque en a fait une sorte de principe permanent pour compenser l'augmentation de l'asservissement des gens et des écarts de salaires. C'est de la pure démagogie et l'on ne comprend pas la finalité de ce processus en dehors de l'étalage narcissique de bons sentiments.

 

Je parlais plus haut à propos du jardin public du rejet par Clair de toutes les sollicitudes artificielles dont on nous entoure quotidiennement. On peut y revenir ici à propos de la nouvelle phrase rituelle des serveurs à la fin des repas au restaurant : "ça s'est bien passé ?" (p. 161), qui évoque plus, comme le souligne l'auteur la vie dans les hôpitaux que les moments agréables, tout comme le "bon courage" (p. 136) à la fin des conversation qui remplace le "bonne journée" comme si la vie en soi devenait un effort, la sollicitude des musées pour les malades (p. 198) comme s'il fallait toujours être le sauveur de quelqu'un. Cette charité superficielle est aussi pharisienne et perverse que le refus des hiérarchies car elle pare d'une vertu apparente une structure du monde profondément viciée (mélange de paternalisme, et de fuite devant le réel, tandis que les plus grandes injustices de ce monde sont tout simplement ignorées).

 

Il y a quelques naïvetés dans les remarques de l'auteur sur l'évolution de l'humeur qui nous fait considérer nos écrits d'un oeil différent suivant les heure de la journée, à cause de son refus de parler d'hormones et de digestion (mais c'est logique de la part d'un esthète). Je le suis en revanche complètement, bien sûr, dans sa dénonciation de la disparition du paysage rural (p. 190) en Europe ou du triomphe des ronds-points en France (p. 157). L'uniformisation des paysages, et leur disparition en TVG, en avion, sur les autoroutes est très dangereuse. Il y a des arguments scientifiques darwiniens pour démontrer combien l'oeil humain a co-évolué avec les paysages et a besoin d'eux pour y exercer son instinct d'observation. Et nous savons bien sûr que des dangers plus grands encore nous guettent si demain disparaissent définitivement les jardins potagers, les abeilles, que sais-je encore. Je sais bien que si nous devons préparer la sortie de l'humanité du système solaire - ce qui est notre devoir si nous voulons un jour, dans très longtemps, nous soustraire à son implosion, il nous faudra bien faire notre deuil du territoire et de bien des qualités humaines qui nous y attachent, mais je préfère que nous le fassions de façon planifiée sur dix générations, plutôt que dans la précipitation comme aujourd'hui dans le seul but d'accroître les profits des multinationales.
 

 

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Fin de Zweig, pour tourner le page

17 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Bon, je dis un dernier mot du "Monde d'hier" de Zweig. Je comprends que beaucoup aient été agacés par mes nombreux billets sur cet auteur qui, outre qu'il est à la mode, a le défaut d'avoir été politiquement très (trop) prudent, jusqu'à se complaire souvent dans la fuite esthétique (il se vante de n'avoir jamais voté dans son pays par exemple). Même si j'avais besoin de son point de vue pour mieux comprendre Romain Rolland, ou même si sa foi pacifiste me semble avoir eu beaucoup de valeur (en 14-18) et recélé bien du mérite, je conçois tout à fait qu'on vienne me dire qu'il ne faut pas s'y attarder trop.

 

Je maintiens quand même qu'il fallait en parler. Parce que les gens qui ne sont pas forcément nos sources prioritaires d'inspiration ont toujours quelque chose à nous apporter, surtout s'ils sont des esprits profonds et honnêtes (ce qu'était Zweig, malgré beaucoup de naïvetés, sur le monde anglosaxon, sur l'intelligentsia etc). Aussi parce qu'il ne faut pas laisser les grands classiques au petits apparatchiks du système médiatique actuels qui les utilisent comme autant de marteaux pour nous empêcher de penser (Zweig au service de la doxa européiste libérale creuse de notre époque).

 

Son livre mérite le respect, ne serait-ce que parce qu'il est écrit au dessus du chaos et au seuil de la mort, comme le  De Officiis de Cicéron, un autre ouvrage que je respecte beaucoup (sauf que Cicéron lui, a pris beaucoup plus de risques que Zweig pour sauver le monde ancien et ses idéaux, au point même de se couvrir les mains de sang, ce que n'a jamais fait Zweig). Dans ces circonstances extrêmes l'humanité se surpasse souvent en sincérité et en justesse et c'est le cas chez l'auteur autrichien.

 

Le livre fonctionne comme un antidote à beaucoup de facilités. Par exemple la facilité des jugements à l'emporte pièce sur Freud, un des derniers apports de son témoignage, dans l'ultime chapitre, qui fonctionne un peu comme "Les derniers jours d'Emmanuel Kant" de Quincey. Je me suis souvent opposé au freudisme et à la psychanalyse sur ce blog, mais les phrases de Zweig sur Freud à Londres, même si elles comportent probablement une part de candeur, sont un antidote phase aux montages grossiers dont Onfray s'est fait le spécialiste (contre Freud, contre Sartre, contre tant d'autres) et dont malheureusement notre époque de plus en plus dépourvue de profondeur humaine est friande.

 

Il y aura quelque chose à garder de Zweig par delà l'écoeurement que le pharisianisme libéral nourrit à juste titre chez beaucoup d'entre nous : l'aversion pour le fanatisme, pour le culte de la violence et de la mauvaise foi dont les fascismes furent l'illustration. La pensée dominante a fait de la hantise antitotalitaire un slogan vide de sens alors qu'elle même asservissait (et continue d'asservir) massivement les individus et les peuples. Mais le témoignage de Zweig redonne une concrétude à ces fantômes que le libéralisme officiel prétend combattre.

 

Comme je l'ai mentionné dans un récent billet la question est de savoir maintenant comment on peut conserver quelque chose des valeurs positives de l'ancien système aristocratico-démocratique (notamment en terme de respect des libertés individuelles, de la culture etc, à travers les corps intermédiaires qui les défendent), sans verser ni dans ses dévoiements actuels ni dans toutes les formes de césarisme auxquelles sa contestation expose les esprits superficiels. Ce n'est pas un maigre enjeu...

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Démagogie philosophique

19 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

platon.jpgDes nouvelles de ma nièce hier. Au bac de philo elle a pris un sujet sur le désir. Comme je lui avais passé l'abécédaire de Deleuze elle en a fait un certain usage dans sa  dissertation, elle était contente. "De mon temps", en 88, le désir n'était pas un sujet important en philo. N'ayant guère été traité que par Platon, Spinoza, Freud et Deleuze, qui seuls lui conférèrent un statut métaphysique (y compris Freud) on le traitait aux marges.

 

Mais hier j'entendais une prof de philo de lycée sur Radio france international : "La philo c'est très important parce que les jeunes découvrent que Socrate s'était déjà posé les questions que se posent les jeunes sur le désir, pourquoi le travail etc"... La phrase déjà m'écoeurait, car elle alignait  la philo sur les attentes des "djeuns" : tu te demandes pourquoi tu bandes, la philo va t'en parler ! Bah oui, la philo, c'est un truc à ton service, comme les institutions, c'est un truc qui se met au niveau de tes petites questions quotidiennes. Démagogie ! Je regrette déjà le temps où on entrait en classe de philo un peu inquiets, un peu prêts à faire de la résistance, mais quand même réceptifs parce que ça aillait causer de trucs pas habituels dans nos conversations. Et on commençait d'entrée de jeu avec la question reine :"Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?" voire "Pourquoi l'être ?" et "Qu'est-ce que l'être ?" qui quand même avait plus de souffle que "qu'est-ce que mon désir veut dire ?".

 

Mais le pire du pire fut la chute de cette brave professorette de philo : "Se dire que Socrate s'est déjà posé les mêmes questions que nous, c'est une source d'émotions rares". La dictature de l'émotion, comme devant le journal TV de 20 H ou la page d'accueil de Yahoo. Mais oui ! La philo c'est fait pour vos petites émotions ! La jolie petite émotion de découvrir que vos interrogations sur votre vie quotidiennement "'achement importantes" parce que Socrate avait les mêmes ! Mais oui ! La philo ce n'est pas fait pour structurer votre esprit ni vous ouvrir à une autre dimension de la pensée que celle du quotidien. Nan nan nan ! C'est fait pour ajouter un petit vernis "sympa" à votre quotidien qui, déjà, est un truc sublime, plein d'émotions "géniales" et qu'il ne faut surtout pas dépasser, juste enjoliver.  Vous allez me dire que Raphaël Enthoven nous avait déjà habitués à cela sur Arte (tiens il invite la castastrophique Marzano dimanche), mais là ça ne touche pas que ses quelques milliers de spectateurs. Des centaines de milliers de lycéens sont otages de cette imposture institutionnelle !

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Héraclitéisme radical

21 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Avant hier, un journaliste de France Culture s'émerveillait du fait que sur Internet, à l'occasion du décès de Donna Summer, on pouvait désormais consulter de longs articles de Wikipedia et surtout des tas du clips d'élle sur Youtube dans autant de versions qu'on veut, et y ajouter hommages et commentaires. Il se demandait toutefois si tout cela ne nourrissait pas une nostalgie artificielle. On peut aller plus loin et se demander si cela ne revient pas à fragmenter le temps.

 

Pour ma part à mesure que je vieillis, je deviens non seulement un nominaliste (refusant de subsumer le singulier sous l'universel), mais encore un héraclitéen radical : non content de penser qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, j'en viens en considérer qu'il n'y a aucune persistance ni du fleuve ni même de celui qui se baigne. La seule Donna Summer qu'il y eût fut pour moi celle de 1983 et aucune autre, et même plus précisément le visage qu'elle eut dans un clip au début du clip, et nul autre, de même que je n'eus de village natal que celui que parcourait mon grand père durant sa retraite au moment où il le parcourait et nul autre, etc.

 

Mais il est vraisemblable que ce soit Internet qui me rende ainsi. Pendant 15 ans j'ai vécu sans avoir aucun accès aux images de mon passé, à part quelques photos dans un album, et les écrits de mon journal. J'ai sauté au plafond vers 2005 quand un site commença à proposer des clips vidéos que je n'avais pas revus depuis 1986. Ce site fut bientôt balayé quand apparut You Tube et surtout, quand les majors du disque cessèrent d'y censurer les clips que les gens y postaient.

 

Aujourd'hui avec toutes ces images (que je n'ose pas appeler virtuelles, instruit de ce que le mot a trop de sens différents pour être utile) du Net chacun peut se reconstituer le monde qu'il veut à l'année qu'il veut, tel l'aïeul de Louis de Funès sorti d'une glaciation dans la comédie populaire Hibernatus... Il y a quand même de très gros dangers à cela. Des dangers dont seuls nous sauvent les mots qui, à la différence des images, sont toujours mobiles et n'enferment pas.

 

Les mots justement je devrais les employer plus pour parler des cultures populaires peut-être. Tenez, pour évoquer à nouveau Donna Summer par exemple. Songez qu'elle fut finalement la seule victime célèbre du 11 septembre 2001 (si j'excepte Saddam Hussein qui fut aussi le condamné collatéral de la chute des Tours jumelles, mais d'une autre manière). Une victime avec onze ans de retard - dont, on peut s'en douter, quelques longs mois de calvaire.

 

Oussama Ben Laden l'admirateur de Whitney Houston aura eu la peau de Donna Summer. Il y a quelque amère ironie dans cette histoire. Une ironie qui me peinerait si Donna Summer n'était pas morte à mes yeux... fin 1983. 

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Antisthène et Clemenceau

12 Avril 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

"Ne vous étonnez pas des pierres qui tombent dans votre jardin. Je ne sais plus quel ancien se voyant, un jour, applaudir à outrance, s'écria : "Ai-je donc dit quelque sottise ?" C'est dans cet esprit que je voudrais vous voir accueillir tous vos ennuis. Quand on fait mieux que les autres, il faut savoir d'avance que cela ne vous sera pas aisément pardonné".

 

Lettre de Georges Clemenceau au vigneron Antoine Cristal, 11 juillet 1924. (L'ancien était le cynique Antisthène) 

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Nietzsche et la gauche, le sexe crée-t-il du lien social, l'éros-scopique etc.

27 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Un ami m'envoie un texte d'un certain Schiffter qui veut montrer que Nietzsche était de droite à partir du traitement de la question juive par cet auteur. C'est affligeant !

 

Le débat sur la lecture gauchiste de Nietzsche existe depuis 50 ans, voire plus (avec des thèses intéressantes comme celle de Derrida selon laquelle tout auteur - y compris Marx, Nietzsche, et Heidegger - peuvent faire l'objet d'une lecture légitime de droite comme de gauche).

Bien sûr que Nietzsche était de droite (il le disait lui-même), et tous les gauchistes qui se sont réclamés de lui le savent. Bien sûr que des gens qui comme Liliana Cavani vont le dépeindre Nietzsche comme un socialiste pacifiste dans Au delà du bien et du mal .

Mais il y a 36 façons de le démontrer. Celle que choisit Schifter, qui se fonde sur la question juive, et sur un seul extrait de la Généaologie de la Morale est COMPLEMENT NULLE !!! Car précisément la question juive est celle sur laquelle Nietzsche est le plus ambigu. Celle de la modernité rationaliste aussi (qui, effectivement dans l'esprit de Nietzsche est liée à la question juive). Sait-on que le livre le Gai savoir de Nietzsche est dédié à Voltaire ? Et que le moustachu faisait un vibrant éloge de Spinoza ? qu'il a critiqué l'antisémitisme comme la forme la plus stupide de l'esprit allemand contemporain ?

Nietzsche écrit beaucoup pour rire. Et la façon dont il écrit sur le judaïsme (qui est en fait son angle d'attaque contre le christianisme), comme quand il aborde le sujet des femmes ou des philosophes, est généralement conçue pour faire sourire le lecteur. Mais ces attaques cachent mal en réalité l'immense admiration et fascination qu'il ressent pour les membres de ces trois catégories. Il stimule notre gaité (notre gai savoir) avec ses bons mots, joue sur des gammes très subtiles de l'amour et de la haine. Et, franchement, il faut que notre époque soit devenue bien barbare pour ne pas comprendre ce jeu stylistique !

elephantIl paraît que ce M. Schiffter appelle à voter François Hollande, le candidat qui peine à finir ses phrases tant son discours est creux. C'est en effet un candidat du niveau de ses démonstrations.

 

topMais évoquons plutôt un sujet plus léger et de saison qui plus est... J'étais dans une boulangerie tantôt. Une dame mûre en robe légère est entrée. Un homme jeune à la caisse l'a regardée sans pouvoir cacher pendant une fraction de seconde quelque concupiscence. Fut-ce réciproque ? on ne le saura pas tant les femmes ont un art pour dissimuler leurs affects. témoin de la scène, j'ai repensé à Alexandra Kollontaï et me suis demandé si l'application du slogan de la révolution russe "faire l'amour comme on boit un verre d'eau" pourrait contribuer à renforcer le lien social. J'ai des doutes. Car si la fille avait couché avec le jeune homme, de deux choses l'une : soit il n'y aurait pas eu de sentiment et les deux seraient restés parfaitement indifférent l'un à l'égard de l'autre comme avant, soit des projections affectives se seraient greffées dessus, et là s'ouvre la voie aux petites violences (jalousies, dilemmes par rapports aux partenaires tiers actuels ou potentiels, aux enfants etc) qui est le lot des amants "ordinaires"...

 

On peut donc nourrir quelques doutes légitimes à ce sujet, sauf à subsumer strictement les rapports physiques sous un principe politique supérieur comme je l'ai fait dans un de mes livres, mais qui le peut ?

 

En recherchant sur le Net la référence du slogan ci-dessus, je tombe sur ce compte-rendu d'une étude (anonyme, semble-t-il) sur les effets sexuels de la révolution bolchévique en Russie. Bien que j'aie lu plusieurs ouvrages sur le sujet, du très enthousiaste "La révolution sexuelle" de Wilhelm Reich au très sceptique "La vie sexuelle en URSS" de Mikhaïl Stern (un sexologue passé à l'Ouest dans les années 70), je n'ai jamais réussi à me faire une "religion" sur ce sujet. Parce que Reich était visiblement trop utopiste, et Stern visiblement trop négatif comme tous les thérapeutes qui ne voient que des sujets en souffrance (je pense qu'un sexologue en France aujourd'hui, s'il devait se valoriser auprès d'une puissance étrangère, trouverait des réalités bien plus tristes à décrire encore que celles qui affleuraient sous la plume de Steiner).

 

A l'évidence c'est un sujet complexe. Devant un substrat dans le fonctionnement naturel de l'espèce qui la prédispose à l'insatisfaction chronique en la matière, pour des raisons d'ailleurs assez différentes chez les hommes et chez les femmes (et d'ailleurs, en vérité, il semble qu'un peu toutes les espèces sont vouées à des dysfonctionnements sexuels de toutes sortes, l'évolution darwinienne provoquant plus de dissymétries et de dysharmonies qu'autre chose,) la question concernant toutes les sociétés humaines est de savoir quel degré de mauvais fonctionnement est tolérable, ce qui est pour le moins délicat à déterminer. Pour revenir à cette étude, je ne comprends pas bien le lien qu'elle dessine entre sexualité communautaire et inceste. Elle semble procéder par faisceau d'indices (parce que dans une nouvelle de Kollontaï et dans le home soviétique il y a un fantasme d'inceste, alors il existe une présomption générale...), mais ce n'est pas très convaincant. L'artifice rhétorique (comme il y en a tant dans la littérature psychanalytique) conduit ensuite à conclure que, du coup, le collectivisme amoureux de la première période révolutionnaire rejoignait l'ascétisme stalinien dans une même "communion" au fantasme de l'inceste, mais tout cela est pour le moins tiré par les cheveux.

 

La démonstration de l'anonyme ("Radu Clit") vise plutôt à mettre en valeur par effet de contraste (quoiqu'avec beaucoup de réticences) l'autre révolution, individualiste celle-là, conduite en Occident après 68 - mais dont il faudrait non seulement souligner les dérives en termes de procès pour harcèlement sexuel comme le fait l'auteur (tiens au fait vous avez vu ? DSK fait encore le "une") mais aussi son déplacement dans le domaine scopique pour le meilleur et pour le pire (en route vers la totale désincarnation des pratiques, pour le plus grand profit des entreprises capitalistes qui disséminent le voyeurisme érotique dans tout leur dispositif de consommation - tiens au fait on me dit de lire Clouscard, vous en pensez quoi vous ?).

 

 

 

 

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"Paris" de Depardon

17 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Quel merveilleux film, et quel dommage qu'il n'y ait même pas sur Internet une bande annonce ! De la philosophie en acte. De la philosophie du cinéma (un peu comme The Artist dans un sens), de la philosophie de l'image, philosophie de la quête, de la recherche du réel. Mi-documentaire mi-fiction. Magnifique. La gare Saint Lazare avant les travaux. Celle que je fréquentais si souvent l'année même où Depardon tourna, en 1996. J'avais trois ou quatre ans de plus que les filles que sa caméra arrêtait. Une autre époque. Des filles de banlieue, mais pas les mêmes qu'aujourd'hui. Moins de rimel sur les cils, des nanas qui emploient des mots qu'on n'utilise plus (comme le mot "débile"), aucune "black" aucune "beur" parmi ces filles interrogées (peut-être parce qu'elles étaient moins visibles, elles frôlaient plus les murs, un cinéaste n'était pas sensibilisé au devoir de diversité). Ca fait bizarre. C'est un autre Paris qu'aujourd'hui, une autre jeunesse. Une étudiante provinciale devenue comédienne après sa khâgne, une fille en AES qui a une présence digne d'une grande grande actrice, d'autres qui n'ont d'autre hâte que de fuir, une prolote qui raconte ses "prises de tête" avec sa belle famille. Belles images en noir et blanc. Sens de l'attente, du mystère, esthétisation du quotidien, du banal, d'un certain échec, du sublime dans la tension, dans l'impossibilité de voir, de dire, d'explorer. Ce film m'avait scotché en 1998. Me scotche toujours. Dommage qu'il ne soit même pas dans le coffret de rétrospective Depardon, alors que dans le bonus du DVD vendu séparément Depardon explique combien cette oeuvre a compté dans sa carrière. A la même époque je faisais un journal vidéo. Je n'ai jamais trouvé de professionnel pour le numériser. Je vais chercher encore. A la même époque Dominique Cabrera sortait son propre journal vidéo (après que j'aie commencé le mien, elle ne m'a donc pas influencé), et montrait le chevènementiste Didier Motchane dans son lit. Motchane qui vient d'appeler à voter Mélenchon, mais ça n'a rien à voir, juste une parenthèse.

 

Voici la critique des Inrockuptibles en 97 sur "Paris" de Depardon.


paris-depardon.jpgUn cinéaste cherche une femme dans la foule parisienne afin de faire un film. A partir de ce germe d'histoire, Raymond Depardon instaure une série de couples antagonistes qui racontent le désir, le passage du temps, des fragments de vie, le cinéma. A la fois documentaire, fiction, reportage sur un film en train de se chercher, Paris est une oeuvre superbe sur les lieux réels et les liens rêvés.

On peut faire du cinéma avec presque rien...", murmure, un peu hésitant, le personnage principal de Paris, le nouveau film de Raymond Depardon. L'aveu du dé-pouillement a la valeur ici d'un pari : Depardon va à l'essentiel, se dénudant jusqu'au "presque rien" d'une oeuvre a priori sans contenu. Tout est dans le "presque", bien sûr, puisque suffit ce tremblé du désir pour que naisse le continu des images, magnifiques. Car Paris est un très beau film sur le désir, le passage, le temps. Un film sur le cinéma, donc. Son "héros", photographe sans nom et double transparent de Depardon, veut réaliser un film dont il sait peu de choses, sinon qu'il se fera à partir d'une femme. Il ne l'a pas rencontrée, cette "personne" qu'il préférerait "pas trop disponible", pas encore comédienne, venue plutôt de la vraie vie.

La trouver, c'est pour lui trouver le sujet de son film : le portrait en mouvement d'une "fille simple", les gestes à incarner d'un être réel, qui travaillerait, ne tricherait pas. Il n'ira pas la chercher en Afrique, cette fois, mais sur les quais de la gare Saint-Lazare, aux heures de pointe, à la fin de l'hiver, quand la lumière hésite entre le noir et le blanc, le matin et le soir. Pour l'y aider, il engage une spécialiste du casting. Le film s'ouvre ainsi sur un étrange contrat, qui instaure un authentique suspens et suggère déjà, sans qu'aucun des deux ne se l'avoue jamais, la figure d'un couple. L'homme et la femme ont installé une caméra : et dans le cadre clos de l'image et de la gare entrent des corps, sortis par flots des trains de banlieue, improvisant la chorégraphie quotidienne d'une foule pressée, d'une ville au travail. L'homme guette les visages, attend le miracle d'une rencontre : "Il faut que ce soit une surprise", dit-il, même s'il ne croit pas au coup de foudre. Et tandis que la caméra cherche encore son sujet, le film a déjà commencé, comme si le cinéma était revenu à l'étonnement de ses origines, à la lumière du premier train entré en gare...

Paris raconte en effet, à partir du dispositif ainsi posé, la naissance des images. Le film ne déviera jamais de ce projet, s'y tiendra dans son entier. L'homme hésite, pourtant : "C'est difficile de passer à l'acte", d'arrêter quelqu'un, de passer du regard à la parole. La femme lui propose alors de rencontrer de jeunes comédiennes et le deuxième tiers du film sera fait de ces rencontres au café, de ces approches où l'on ne sait plus, dans le jeu de séduction réciproque, ce qui sépare la fiction de la réalité. Ces jeunes femmes parlent de leur vie, de leur mère, de leur passé. Jouent-elles ? Le cinéaste se méfie de leurs artifices, comme de son propre désir : il a peur de tricher, de manquer la "matière" de la réalité. Aussi revient-il aux passantes : cette fois, la spécialiste du casting les arrête, il les rencontre et leurs conversations se succèdent à l'écran comme autant d'instants, bouleversants, de vérité. Trouvera-t-il pourtant celle qu'il cherchait ? Il serait dommage de le dévoiler, même si l'on devine que le plus important est fait : le film est là, achevé, qui s'est construit à la recherche de lui-même, qui s'est tourné presque malgré lui, dans une quête devenue objet.

Est-ce alors un documentaire ? Un reportage à peine déguisé sur une oeuvre en train de se créer ? Pas tout à fait. Poussant le trouble plus loin encore que dans Empty quarter, par exemple, Depardon brouille les données de l'autobiographie pour faire naître une histoire. Toujours la même, bien sûr, qui met en scène un homme et une femme, la solitude et l'altérité. Paris est à ce titre un grand film double, qui multiplie sans cesse par deux le pari de son projet, et avance par couples antagonistes : lui et elle, le regard et la parole, l'individu et la ville, la fiction et la réalité, l'artifice des comédiennes et la vérité des femmes rencontrées... Sur un tel sujet, on pouvait craindre le cliché, le poncif romanesque, l'éternel topo romantique. La force du film est d'en tirer un dispositif absolument original, qui remonte le temps et joue sur la durée, instituant un système fascinant d'échos et de miroirs croisés. Au couple initial du cinéaste et de la directrice de casting répondent ainsi les rencontres avec les jeunes femmes, elles-mêmes dédoublées en deux séries successives : les comédiennes et les "personnes" anonymes.

Le décor ne change jamais : c'est celui des salles de cafés aux abords de la gare, des reflets de néons dans les vitres ou des bruits venus des quais. Et dans la réalité superbement rendue de ces lieux qui se répètent, c'est un peu la même parole qui est reprise, difficile, ponctuée par le "je ne sais pas" du cinéaste confronté à la différence des visages. Celui-ci cherche la femme, en rencontre plusieurs, mais ne sait pas leur parler. Son indécision est l'aveu de son aveuglement, de son désir qui ne réussit pas à s'incarner. Toutes parlent d'elles, de leur quotidien et de leur travail, qu'elles appartiennent à la fiction ou à la "vraie vie", ou qu'elles participent parfois des deux ­ ainsi Sylvie Peyre joue-t-elle à l'écran son rôle réel d'assistante de réalisation, comme autrefois Françoise Prenant, extraordinaire actrice et monteuse d'Une Femme en Afrique. Toutes le renvoient à la contradiction de sa solitude, qui l'enferme dans le rêve d'un film à faire ­ d'une histoire à vivre ­ sans qu'il réussisse à "passer à l'acte". De ce fait, le film peut s'apparenter lointainement au parcours d'une analyse, où tout est déjà là, dans l'attente seulement de se dire. Mais la parole est rétive et les seuls mots qui viennent font peur, parce que ce sont des mots d'amour, forcément : "Tu ne m'empêches pas", murmure l'homme, sans qu'on sache s'il s'agit seulement "de voir"... On devine en tout cas qu'il y a beaucoup de Depardon dans ce personnage s'interrogeant d'abord sur soi (Luc Delahaye, qui l'incarne très justement, est luimême photographe) et qui annonce dans le dernier plan qu'il va repartir, pour fuir peut-être, ou tenter ailleurs de se trouver, à la faveur d'un nouveau reportage...

Assez franchement autobiographique donc, Paris s'ouvre néanmoins aux autres : si la parole est difficile, le regard, lui, est braqué sur la grande ville, les gens qui la parcourent, les visages que l'on y croise. Depardon reprend ici le motif de la "passante", celle de Baudelaire relu par Walter Benjamin, celle aussi que rêvaient d'arrêter dans la foule André Breton et les surréalistes. Mais à la différence de ces derniers, le cinéaste de Faits divers ne cherche pas l'idéalisation : ce qu'il guette, chez les jeunes femmes rencontrées, c'est d'abord leur vérité, l'expression immédiate d'un quotidien qui se donne, très vite, dans le cours improvisé de la conversation. La beauté naît ici du réel le plus simple, dans l'aveu des douleurs voilées, les histoires d'adultère et d'amour, la fatigue du travail. Ouvrant ses micros aux bruits de la ville, le cinéaste écoute ces témoignages et doit pour les entendre regarder les visages de celles qui osent ainsi se livrer, étudiante ou vendeuse, simple amoureuse de la gare, toutes incroyablement spontanées.

Depardon sait saisir la beauté fragile d'une main, la suspension soudaine d'un sourire, la dureté d'un regard refusé. L'épure du dispositif atteint ici sa vérité : c'est la vie qui entre dans le cadre, volée autant qu'offerte, puisque le mouvement d'un visage dit autant que la parole donnée, puisque c'est l'oeil de la caméra qui reconstruit la vérité. Cette vérité dépasse l'enquête sociologique, car les jeunes femmes anonymes ne racontent pas autre chose, en définitive, que les comédiennes qui cherchaient à se faire embaucher pour le "film dans le film". Sur des modes divers, aux lisières de la fiction et de la réalité, chacune reprend en effet le motif du rapport à la ville, qu'elle soit "montée" de province pour s'installer dans l'un des arrondissements de la capitale ou qu'elle prenne quotidiennement le train de banlieue pour venir y travailler. La singularité de ces destinées, banales ou plus mystérieuses, trouve ainsi dans Paris un lieu de partage : actrices ou simples employées, les jeunes femmes sont comme des images en mouvement de la ville. La grâce du film, c'est d'avoir su les inventer autant que de les arrêter, pour les réunir en un regard qui ne les tienne pas prisonnières, mais s'ouvre à leurs gestes, à leur monde. Seraient-elles les captives de Paris, le désir du réalisateur suffirait à les en délivrer. Loin du désert, plus proche peut-être de son vide que jamais, Depardon s'affirme ainsi comme un grand cinéaste des lieux réels et des liens rêvés.

 

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Que nul n'entre ici s'il n'est philosophe !

15 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

nietzsch2.jpgSavez-vous quel sera mon plus grand regret sur notre époque à part le fait que ni mes blogs ni mes livres n'aient eu de lecteurs ? Qu'on ait continué à laisser écrire des gens qui faisaient semblant d'être philosophes ou d'aimer la philosophie ! Je ne parle même pas de BHL du BHV, Onfray l'orfraie et autres publicistes qui s'autoproclament philosophes. Je pense à de bien plus obscurs dont celui dont je lis le dernier livre en ce moment et qui se pavane dans les cercles académiques en faisant "comme si" il avait compris quelque chose à la philosophie. Le type sur un sujet vaste et oiseux aligne une galerie de "prises de positions" de philosophes de Socrate à Heidegger sans même se demander si elles sont compatibles entre elles. On a l'impression qu'il les approuve toutes, sans trop savoir pourquoi. Surtout ne pas réfléchir. Son exercice d'érudition est grotesque. Il confond l'opposition heideggérienne être-étant avec l'en soi-pour soi sartrien. Vaine boursouflure. Quelle honte !

 

La philosophie, il faut l'apprendre très jeune, entre 17 et 23 ans : entrer à fond dans les livres, les polémiques, se passionner pour les questions posées, pour les combats menés (car ils se combattent tous entre eux), dans un bon cadre scolaire qui vous fasse comprendre ce qui va ensemble et ce qui est incompatible. Beaucoup d'exigences, comprendre à fond chaque concept. Lire les auteurs, pas les "digests". Ne rater aucun des 15 principaux, bien les hiérarchiser. Avoir beaucoup d'intuition. Indispensable. Ne jamais croire qu'on a tout compris, encore moins tout penWittgenstein.jpgsé.

 

Mes amis, vous avez tous le droit à 40 ou 50 ans de cracher sur les philosophes, mais faites le au nom des promesses non tenues, des amours déçues, de la trahison que vous a infligée la philosophie. Tournez-lui le dos avec la même conviction que vous avez adhéré à elle si vous le souhaitez. Mais ne laissez pas les imbéciles salir cette activité en en faisant un exercice mondain. Démasquez les, entartez les, qu'ils soient ostracisés ! Petits joueurs de la pensée hors de nos vi(ll)es pour reprendre le jeu de mot minable des jeunes gangsters. Spiel nicht mit der Anderes Tiefen !

 

 

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Horkheimer et les réformateurs religieux

2 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

horkheimerTous les lettrés connaissent vaguement l'existence de l'Ecole de Francfort, ne serait-ce que parce qu'on leur apprend qu'Habermas en est issu.

 

Je relisais récemment un bouquin d'un de ses membres les plus éminents, Max Horkheimer, Théorie Traditionnelle et Théorie Critique (ed Tel Gallimard, j'ignore s'il est encore édité). Je m'y suis plongé par désoeuvrement comme je l'avais fait avec Le génie du Christianisme de Châteaubriand il y a quelques mois.

 

Bizarrement j'ai découvert à cette occasion qu'un de ses essais, qui forme un chapitre du livre, "Egoïsme et émancipation", daté de 1936, se penche sérieusement sur un sujet qui me tient à coeur : le lien entre réforme politique et réforme morale. Il s'intéresse particulièrement à Rienzo, Savonarole, Luther, Calvin, et d'une façon très suggestive étend sa liste jusqu'à Robespierre.

 

Il y a dans sa démonstration de fâcheuses simplifications inhérentes au dogmatisme marxiste qui l'incitent à voir dans ces prédicateurs de simples "chiens de garde" de la bourgeoisie dont l'unique fonction est de "formater" le peuple en fonction des intérêts de cette classe, en retournant ses aspirations légitimes vers une forme de flicage de soi-même et d'autoculpabilisation permanente. Tout cela n'est pas satisfaisant intellectuellement car cela ne permet pas de comprendre par exemple l'engouement de la noblesse française pour le protestantisme (une noblesse aux intérêts souvent opposés à ceux de la bourgeoisie). Mais Horkheimer a raison quand même de souligner ( et c'est le b-a ba de la sociologie) qu'une quête spirituelle ne nait pas "hors sol", que Luther a beau être un fils de paysan, il s'adresse tout de même à une certain public urbain, et, à ce titre, est tributaire des mouvements sociologiques de son temps, c'est-à-dire de la montée de la bourgeoisie dans les villes.

 

Il y a des remarques très importantes dans le travail d'Horkheimer, sur la convergence de la théorie protestante  avec l'individualisme bourgeois sur la question de la rupture avec un clergé romain médiateur de la relation aux Ecritures, ou sur la valorisation de la "vocation" dans l'activité professionnelle. J'aime beaucoup l'inspiration nietzschéenne du philosophe qui reproche au penseur moustachu un certain an-historisme, mais lui rend aussi hommage sur certains points. Elle lui permet de livrer une critique radicale du protestantisme dont il dénonce tout à la fois l'anti-intellectualisme (je n'y avais jamais songé), et la haine profonde des masses (autrement dit aussi sa haine de vie, j'y reviendrai).

 

Bien sûr on peut être sceptique quand il reproche à Savonarole d'avoir fait augmenter le prix du pain en taxant les riches propriétaires (une façon quand même un peu artificielle de poser le prédicateur en agent de la bourgeoisie à la fois contre la noblesse terrienne et contre le prolétariat), mais plus intéressantes sont ses remarques sur les assemblées populaires au centre des prédications, de ce qui s'y joue de la construction et de la déconstruction de la subjectivité politique du peuple (on peut transposer ça à l'étude contemporaine du rôle de la télévision ou d'Internet, qui ont aussi leur prédicateurs propres). Mëme si la religion ou la morale ne sont jamais réductibles aux rapports de forces sociologiques, il est toujours bon de se démander qui elles servent. L'interrogation sur leur responsabilité politique doit nous hanter. La morale doit ainsi être élargie à la sociologie.

 

180px-Robespierre.jpg

Horkheimer dresse au terme de sa chronologie un portrait qui m'intrigue beaucoup de Robespierre en dernier des prédicateurs bourgeois, usant lui aussi de "grigris magiques" comme les cocardes mais aussi sa vertu personnelle (voir l'opposition avec l'actrice Claire Lacombe p. 216). Robespierre mystique de son Etre suprême, arrivant là au bout d'un processus, et donc à la limite d'un autre quand il doit arbitrer entre plafonnement des prix et blocage des salaires, n'osant pas finalement "le grand saut" dans l'alliance avec le prolétariat (puisqu'il n'ose même pas donner les biens des "suspects" aux sans-culottes pauvres, ce qui eût créé une classe qui dût tout à la Révolution), et qui de ce fait mérite les insultes de la foule parisienne quand on le conduit à l'échafaud.

 

Le point qui fait le plus question dans la thèse d'Horkheimer, c'est bien sûr son option freudomarxiste. Il y a chez lui une sorte de mysticisme de l'énergie sexuelle, comme il y a une mystique du prolétariat. D'ailleurs il rend hommage à Wilhelm Reich qui fut une caricature dans ce domaine. Pour lui, répression du peuple et répression sexuelle (donc répression de la vie), vont de pair. Et d'une certaine façon la phrase de Saint Just "Le bonheur est une idée neuve en Europe" est pour Horkheimer un des signes de la position-limite des jacobins qui sur la question sexuelle comme sur la question sociale, les place à l'orée d'un autre monde, un monde qui sortirait du culte morbide de l'effort et du devoir propre au monde bourgeois, pour valoriser réellement l'égoïsme pulsionnel tel que le défendent des philosophes sceptiques matérialistes d'Aristippe de Cyrène et Epicure (c'est Horkheimer qui cite lui-même ces exemples, tout en se trompant sur Epicure) à Voltaire et Diderot.

 

A la différence du vulgarisateur Onfray, je ne suis pas certain qu'on puisse continuer à "bricoler" avec le freudo-marxisme. On ne peut pas simplement donner acte à Horkheimer des critiques qu'il adresse au conservatisme réactionnaire de Freud et estimer que sur cette base on peut continuer à suivre l'Ecole de Francfort. Ce qui est critiquable chez Freud ce n'est pas seulement son conservatisme, mais toute une méthode théorique et pratique. Idem chez Marx. En même temps on ne peut pas complètement jeter le bébé avec l'eau du bain. Tout en étant encore trop fidèle à Freud, Horkheimer a quand même le mérite de poser la question d'un au-delà de la sexualité bourgeoise et de sa combinaison avec un au-delà de la répression des classes inférieures. Et la question reste d'actualité quand bien même le capitalisme en est venu à intégrer un certain érotisme à son fonctionnement répressif (voyez Luc Boltanski à ce sujet).

 

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L'excès d'historicisme

25 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

J'écoutais ce matin Répliques de Finkielkraut sur Sade (France Culture). J'y entendais un historien énumérer "Il y a eu le Sade figé dans la psychothérapie du XIXe siècle, le Sade vu par les surréalistes comme un libérateur du désir mais cette vision est rapidement devenue caduque, le Sade des années 60, celui d'aujourd'hui."

 

Je n'aime pas cette vision radicalement historiciste de la réception des oeuvres et de l'évolution des idées. Même si moi-même je ne cesse de constater le passage du temps et d'évaluer notamment combien les idées des années 60 sont dépassées aujourd'hui, je crois que ce serait une erreur de réduire nos mots, nos visions, à des "époques" : telle notion allait bien avec le temps où l'on portait des jeans et le poil long, et où on voyageait avec tel type de voiture, telle autre avec le port de tuniques romaines etc.

 

Même d'un point de vue positiviste il y a au moins un élément qui s'oppose à cet historicisme radical : la constance depuis 200 000 ans, de certains réflexes, et de certaines aspirations, ancrés dans la nature humaine, et qui en forgent l'arrière-plan existentiel (on n'ose dire métaphysique) par lequel les interprétations stoïciennes, surréalistes, jansénistes etc, de certaines images, de certaines histoires, peuvent être aussi les nôtres. A travers ces constantes, nous pouvons nous approprier les univers et préoccupations des autres époques, et même les refaire vivre, tout en leur trouvant de nouveaux prolongements, et c'est grâce à cela, à cette perpétuelle actualité du passé (que nous pouvons aborder sans anachronisme, sans nier ce qui dans le passé n'est plus nôtre et n'est pas réductible à notre temps) que nous saisissons l'unicité de l'aventure de notre espèce, celle de son avenir, de son présent et de son passé, voire que nous renouvelons et éclairons différemment par le détour par le passé des problématiques contemporaines sclérosées.

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Le refus de la résilience, la mort des ennemis, le souvenir de Manuel Fraga

5 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

photo-023-retouchee.jpgUn des aspects les plus détestables de notre époque est la manière dont elle réduit toute la vie humaine à sa dimension fonctionnelle : nourriture, sexualité, plaisirs en tous genres ne sont plus conçus que comme des manières de "faire tourner la machine", redynamiser le corps, en évitant les moments désagréables pour éviter que le face à face avec lui-même n'aggrave la névrose. Dans cette économie de la fonctionnalité, la mort, comme tout le reste, est réduite à du presque rien, une série de procédures (celles de la "fin de vie", à l'hôpital, celle du rituel funéraire pris en charge par de sociétés commerciales), et une lourde obligation de "résilience" imposée aux survivants.

 

Cette confiscation de la mort fait partie de la montée de l'insignifiance dont parlait Castoriadis il y a 15 ans, et il est de notre devoir le plus impérieux de nous y opposer par tous les moyens. Nous devons refuser de "faire notre deuil", refuser l'acceptation de la mort, par tous les moyens, et affirmer que les morts qui nous ont été chers sont toujours vivants pour nous, que nous vivons encore certains moments passé avec eux, que par beaucoup d'aspects le temps n'aura pas passé aussi longtemps que notre mémoire le retiendra. C'est un devoir de résistance aussi bien politique qu'existentielle qui s'impose ici à nous. De même que, concernant les vivants, nous devons tenter de garder à l'esprit toujours leurs visages de jeunesse (à vingt, trente, quarante ans), et retenir les moments du passé que nous connaissons d'eux.

 

Valoriser les instants du passé, et la mémoire des morts aussi bien que celle des vivants, est une façon d'affirmer catégoriquement la valeur inaliénable et absolue de tout ce qui est vécu, comme de tout ce qui a vécu, et plus le monde actuel tente nous imposer le non-sens de son fonctionnalisme plus cela doit-être proclamé avec fermeté.

 

Nous devons appliquer le même respect et le même refus de la résilience au trépas de nos ennemis. Le 15 janvier 2012 Manuel Fraga, ex-président de la Xunta de Galice et ex-fondateur du Parti populaire espagnol est décédé à Madrid à l'âge de 89 ans. Des communistes s'indignent qu'un hommage lui soit rendu. Il avait été ministre de Franco (du tourisme, je crois), certains écrivent qu'en outre il serait responsable de la mort de cinq ouvriers basques (j'ignore dans quelles conditions et si même c'est exact).

 

Je crois que cet homme bénéficiait d'un fort capital de sympathie dans le système démocratique déjà vermoulu (vermoulu avant même que d'avoir vu le jour) de la nouvelle Espagne. Notamment parce qu'il s'était retrouvé embarqué dans le même bâteau que l'eurocommuniste Santiago Carrillo quand les Cortès avaient été pris d'assaut par les gardes civils. Je me revois, en 1994 dans une restaurant de luxe de Madrid, à la table de l'actuel porte-parole du Quai d'Orsay avec Pilar Cernuda, une sorte de Christine Ockrent espagnole, qui nous racontait cet épisode sur lequel elle l'avait interviewé. Je sais bien que les "bons" que nous présente le système médiatique espagnol ne le sont pas, à commencer par ce roi imposteur les archives d'un ex-ambassadeur allemand viennent de révéler les sympathies pour les pustchistes de 1981.

 

Mais déjà dans les années 1990 j'aimais à écouter les interviews de Fraga qui avait en outre un côté un peu "taureau du Vaucluse", et un peu pantagruélien, complètement effacé dans les vidéos de lui qui traînent sur Youtube et qui se rapportent au soir de sa vie, quand il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il était de ce monde de espagnol que j'avais détesté pendant l'enfance, des ombres de Cria cuervos, des manières insupportables de ma maître de conf d'espagnol au nom si aristocratique à Sciences Po (issue d'une vieille famille de la noblesse castillane, mais peut-être moins gerbante finalement que ce qu'on a fait d'Almodovar depuis lors...). Mais quelque chose émanait de son verbe, de ses intonations, qu'on ne pouvait réduire à des catégories simplistes.

 

Oui, je crois qu'on peut aussi refuser la mort de ses ennemis, d'autant que les individus sont rarement complètement responsables des crimes qu'on leur impute, à les supposer même établis. Pris dans des engrenages et des postures dont ils deviennent aisément prisonniers (à commencer par les engrenages des déterminations sociologiques), ils gardent tout de même des côtés "au delà" de la gangue du statut politique, tel ce Ben Laden dont on découvrait (sauf s'il s'agissait d'un mensonge de la propagande américaines, qu'il était fan de Whitney Houston). Cette capacité à "transcender l'engrenage", Fraga avait su la manifester dans les années 1990 dans son amitié indéfectible, assumée et affichée, pour Fidel Castro au moment où tout le monde diabolisait le dirigeant cubain. Le père de Fraga et celui de Castro venaient du même village galicien. Les deux anciens ennemis politiques communièrent à leurs racines communes comme deux vestiges d'un temps déjà mort pour eux, un peu comme Georges Clemenceau et Claude Monet si l'on veut.

 

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Je ne veux rien savoir de Fraga ni rien retenir sauf cet instant où il dépassa les entraves de son personnage public pour tendre la main à Castro. C'est cette infinie capacité de l'humain d'être au delà des déterminations de l'instant qu'il faut sans cesse célébrer dans le refus de voir les morts mourir. Cette capacité qui parfois ne se manifeste que dans un geste, un soupir, un battement de cil. De ces gestes de retrait, ou de transgression des convenances, qui se figent dans une éternité pour autant qu'on en commémorera le souvenir, comme y invitait Kundera dans sa propre métaphysique du geste. Je sais que tout cela est dur à avaler au point de dégoût que l'humanité atteint à son propre sujet - un dégoût qu'elle exprime plus qu'elle ne le dissimule dans le culte de victimes, et la religion de "droits de l'homme". Et pourtant j'ose croire encore en la capacité de l'humain à remonter, comme un saumon dans le fleuve, au delà du processus récent qui l'a fait se haïr lui-même.

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Châteaubriand, l'Anabase, le temps, Tesson et le dolmen de Barzun

30 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

026- 1992 (29.8.92-24.11.92) 206Dans le Génie du Christianisme (Première partie livre V ch XIV), je lis ceci :

 

"Pour peindre cette langueur d'âme qu'on éprouve hors de sa patrie, le peuple dit : Cet homme a le mal du pays. C'est véritablement un mal, et qui ne peut guérir que par le retour. Mais pour peu que l'absence ait été de quelques annérs, que retrouve-t-on aux lieux qui nous ont vus naître ? Combien existe-t-il d'hommes, de ceux que nous y avons laissés pleins de vie ? Là, sont des tombeaux où étaient des palais ; là, des palais où étaient des tombeaux ; le champ paternel est livré aux ronces ou à une charrue étrangère : et l'arbre sous lequel on fut nourri, est abattu."

 

De retour du Béarn par un avion matinal aujourd'hui, je ne puis qu'éprouver à la fois la sincérité de ces lignes, écrites par un auteur qui a beaucoup voyagé, et leur profonde vérité existentielle pour tous les âges de l'humanité depuis sa sédentarisation au néolithique.

 

Ce que nous dit Châteaubriand, c'est qu'au fond il n'y a pas d'anabase possible, jamais de retour au point de départ (un constat qui se déduit d'ailleurs du "on ne baigne jamais deux fois dans le même fleuve" d'Héraclite). Et je sais gré au livre "Le Siècle" de Badiou, d'avoir attiré mon attention sur l'Anabase de Xénophon, dont je pressens que c'est un ouvrage sur lequel je devrai me pencher un jour.

 

Dans l'impossibilité de l'anabase, qui est une des modalités de l'inadéquation de l'homme au temps (le présent qui est toujours insaissable, la concencience qui ne perçoit le réel qu'avec une fraction de seconde de retard), se loge précisément la spiritualité de l'animal humain. Parce que notre espèce ne se distingue des autres que par son aptitude à avoir conscience du temps et son inaptitude à le saisir, elle crée et pratique de la spiritualité toutes les fois qu'elle s'installe dans cette problématique de la temporalité insaisissable.

 

Lorsque, comme samedi, je m'assieds à la table d'un Mac Donald's près de Pau avec Sophie qui était ma meilleure amie de lycée il y a vingt-cinq ans, lorsque je remarque que cet animal simiesque qu'elle est, tout comme moi, porte en elle, comme moi, des scènes d'une précision extraordinaire - telle matinée de novembre 1987, tel instant du 1er avril 1988 - même si chacun de nous ne se souvient pas des mêmes, ni de la même manière, lorsque j'observe que, comme moi, elle se débat avec cette ambiguïté du "toujours présent" et du "déjà si lointain", du "c'était hier nous avions 17 ans et aujourd'hui nous en avons 42", tout en sachant que toute l'humanité est saisie dans ces contradictions là depuis son origine (car c'est cette contradiction qui l'a fait humaine), nous sommes, à proprement parler en train de réaliser un exercice de spiritualité à deux, et nous portons la condition de notre expèce au point qui la caractérise le plus en propre, et la tient éloignée des autres animaux, au point d'ailleurs que nous devrions nous baptiser "homo temporalis" et non "homo sapiens", ou alors "homo sapiens temporalis".

 

A contrario toutes les fois où l'humanité oublie le temps, ou feint de pouvoir règler son "problème" avec lui, elle s'animalise et se banalise, ce qui est de plus en plus le cas de nos jours. En disant cela là, je me rapproche évidemment de Heidegger dont je m'étais distancié il y a quelques jours quand j'avais fait primer l'étant sur l'être. Mais ma vision reste profondément non heideggérienne sur d'autres plans, par exemple en ceci qu'il n'y a pas de primat de la mort dans  ma conception de la temporalité, et que je vois mieux (comme toute notre époque d'ailleurs) la dimension animale de l'humain, y compris dans son langage, que ne le faisait Heidegger (de sorte que, par exemple, je ne verrais pas le langage comme une instance possible d'accueil de l'être, et d'ailleurs la notion d'être me cause un sérieux problème dans ce dispositif).

 

Ca ne signifie pas que je sousestime complètement ce que le langage apporte à la problématique du temps. Hier soir je lisais des lettres que certaines de mes amies (car les filles étaient plus à l'aise dans cet art) m'adressaient en 1993-94, trois ans avant l'apparition d'Internet et des mails. Je vois bien qu'une certaine durée (bergsonienne ?) inhérente à l'exercice épistolaire, et à l'engagement du corps dans cet exercice, libérait une place pour des mots (dans un français bien écrit et sans fautes, comme les femmes qui ont 23 ans aujourd'hui seraient probablement incapables d'en écrire à niveau d'études égal) qui par eux-mêmes pavaient le chemin des sentiments en dessinant pour eux une forme possible, sentiments par lesquels à son tour un nouveau rapport au temps (un nouvel exercice spirituel, conscient de lui-même ou non) pouvait se déployer.

 

C'est une possibilité que l'invention d'Internet a détruite.

 

De même je lisais hier dans le journal local La République des Pyrénées, que le village de Barzun, dans l'Est du Béarn, avait retrouvé son dolmen. Le dolmen a été déposé dans le sens qui était orignellement le sien, à savoir qu'il regarde le Pic du Midi de Bigorre, précisait le journal. Je l'ai déjà dit : ce qui me distingue profondément de la bourgeoisie urbaine, c'est que j'ai toujours appris, dans mon enfance, à regarder les montagnes, depuis les environs de Pau, de sorte que, pour moi, grimper sur elles pour faire du ski ou des randonnées, est proprement sacrilège.

 

J'observe que j'ai ce sens de la contemplation des montagnes, en commun avec les gens qui ont installé ce dolmen, il y a 3 500 ans, à défaut de l'avoir avec mes contemporains. Sylvain Tesson par exemple avoue qu'il n'avait jamais appris, avant de se retrouver seul sur les bords du Baïkal, qu'une montagne cela pouvait se regarder - le personnage révèle ainsi toute sa vacuité, comme dans son besoin d'amener avec lui un téléphone portable, un ordinateur, et une batterie de lectures convenues dont il ne tire rien d'intéressant dans tout son livre sauf des effets de manche affligeants.

 

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Nos contemporains révèlent dans leur "besoin de skier", dans leur rapport d'exploitation avec les montagnes, et leur inaptitude à les contempler une complète absence de sens de la temporalité, et donc une animalité parfaitement fade, dont je me demande comment ils pourront en guérir un jour ... Voilà qui ne me rend pas optimiste.

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Dixième anniversaire de la mort de Bourdieu

23 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Deux pages dans Le Monde, deux pages dans la République des Pyrénées. Non je ne vous ferai pas le coup de la publication du scan de la lettre que Bourdieu m'a adressée trois semaines avant sa mort.

 

Non messieurs et mesdames, n'attendez rien de tel de ma part ce soir. Si vous voulez savoir ce qui s'est joué pour moi autour de la mort de ce sociologue, jetez donc un oeil à mes livres, à "Incursion" par exemple. S'il n'était pas mort je serais resté plus longtemps dans le système universitaire, puisque j'avais intégré son labo, et nous aurions peut-être avancé politiquement aussi, avec lui et Bricmont, ou peut-être serions-nous allés au clash. Je n'en sais rien. Ca n'a plus d'importance aujourd'hui.

 

J'ai laissé sur le Net son message sur mon répondeur en mai 2001, c'est bien assez. Il faut aller de l'avant. RIen n'est plus con, plus détestable, que toutes ces commémorations officielles, et les bourdieusiens patentés qui pondent des articles à cette occasion s'avilissent une fois de plus.

 

 

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