Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #philosophie et philosophes tag

Le delorquisme dans les bibliothèques

18 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

abkhazieJ'actualisais hier la liste des bibliothèques qui ont un ou plusieurs de mes livres. L'occasion de redécouvrir le monde opaque des gardiens des temples du savoir. Une surprise de taille : Abkhazie, ce livre qui n'a fait l'objet que d'une vague recension dans Le Monde diplomatique et d'un signalement dans une revue arménienne a été commandé par près d'une trentaine de bibliothèques à travers le monde (dont plus d'un tiers hors de nos frontères).

 

Difficile de deviner pourquoi. Dans certaines bibliothèques suisses et étatsuniennes, le mot clé "delorca" ouvre sur deux entrées : un livre collectif sur Chomsky auquel j'ai participé, et le livre Abkhazie. On peut supposer que l'achat du premier (sur un sujet très populaire aux USA, dans l'intelligentsia) a entraîné la commande du second. Mais comment expliquer que la bibliothèque municipale de Valence en France, ou celle de Nice se soient prises d'amour pour l'Abkhazie dont personne ne parle, sans avoir acheté aucun autre de mes livres, pas même celui sur la Transnistrie ?

 

Du côté de mon roman, pourquoi la bibliothèque municipale de Marseille et celle de Tours s'y sont intéressées et pas les autres ? Pourquoi mon livre "10 ans" si mal commercialisé a-t-il malgré tout trouvé preneur à la bibliothèque d'Orléans (apparemment la seule en France) ainsi qu'à la Friedrich-Ebert-Stiftung Bibliothek de Bonn en Allemagne ? Tout cela est vraiment très étrange.

 

J'ai conscience que la publication d'un nouveau livre chez un plus gros éditeur pourrait créer un nouvel effet d'entraînement sur les anciens livres. Un de mes manuscrits est d'ailleurs dans les tiroirs de deux comités de lecture en ce moment. Je suis au point où des effets boule-de-neige commencent à devenir envisageables. Mais je reste toujours aussi peu stratège qu'auparavant, et même aussi désinvolte dans ma façon d'écrire : je me suis rendu compte, en composant mon dernier livre en décembre, que je suis incapables de rester plus d'un mois sur un manuscrit. Bon ou mauvais, il faut que tout soit bouclé en un mois.

 

D'aucuns imputeront peut-être cela à mon "inconstance", mais je ne veux pas que l'écriture nuise au cheminement. Elle doit l'aider, mais c'est le cheminement qui compte avant tout. Le mouvement.

 

Je me demande qui va me suivre sur les nouvelles pentes de ma pensée. Il faudrait surtout qu'un éditeur le fasse. Je n'ai pas été ravi de devoir recaser mon "10 ans" sous la forme actualisée "12 ans" chez Edilivres après un non-renouvellement de contrat chez Thélès. Mais au moins j'ai sauvé les meubles : tous mes "enfants" sont hébergés. Douze ans chez les r

 

Le nouveau-né de décembre le sera-t-il ? Je l'ignore encore. S'il l'est je pense qu'il surprendra mes lecteurs. C'est un livre qui totalise ma pensée politique et éthique actuelle (du moins sur ses points essentiels). On y verra un frémissement d'évolution de ma conception du néo-stoïcisme, par rapport au livre que j'avais consacré à ce sujet en janvier 2011. Je pense que cette notion va encore évoluer chez moi. Je préfèrerais m'en débarrasser d'ailleurs car je n'aime plus trop les termes en "-isme", mais j'avoue qu'elle m'est de plus en plus utile pour désigner ma conception de la présence au monde. Elle va encore probablement s'enrichir et prendre de l'épaisseur dans les années à venir.

 

Notez qu'en ce moment aussi je suis travaillé par une phrase que j'ai écrite récemment sur l'ouverture aux êtres opposée à l'ouverture à l'être de Heidegger. Je me demande si ma philosophie de l'être n'est pas au fond très anti-heideggerienne. Car en tenant aux êtres (qu'Heidegger nomme "étants") plus qu'à l'être, je suis aussi dans un rapport au temps opposé à celui de Heidegger, et même à celui de Nieztsche et à ce que Nietzsche répérait comme spécifiquement allemand dans la métaphysique de Leibnitz à Hegel : le sens du devenir. Ne suis-je pas au fond, profondément, un ennemi du devenir ? Mais alors il me faudrait tuer mon père - Montaigne... Est-il raisonnable à mon âge de jouer les parricides ?

 

 

Lire la suite

Systèmes politiques

7 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

L'historien Marc Ferro, pour qui j'ai une estime immense, racontait hier sur France Inter comment il avait eu des problèmes avec l'URSS de Brejnev dans les années 70 pour avoir exhumé dans un de ses films des propos de Lénine qui regrettaient explicitement que l'Union soviétique soit dirigée par un parti unique, et que la bureaucratie tsariste ait repris le pouvoir sous les couleurs artificielles du communisme. Il y avait aussi un texte dans lequel Lénine précisait que l'URSS n'était pas un modèle, mais juste un exemple de pays qui s'était affranchi du capitalisme - de cette modestie Staline aurait dû s'inspirer. Dommage que les sources n'aient pas été précisées au delà.

 

Il est toujours émouvant de saisir une doctrine politique à l'instant où une doctrine politique atteint l'apogée de son efficience, et de son potentiel, et se présente déjà au seuil de ses contradictions, de son déclin, au seuil du temps où elle devra se dévoyer pour survivre. Ce fut le cas du communisme soviétique dans les derniers mois de la vie de Lénine. Le cas aussi du socialisme internationaliste dans les années 1910-1911.

 

platon.jpg

On devrait aussi étudier ce moment-là dans le nazisme (mais qui est capable d'étudier sereinement le nazisme de nos jours ?) ou dans le système politique américain à l'époque des Pères fondateurs. Il y a toujours un moment où la doctrine vacille, où elle ne tient plus la route, où elle ne peut rester sur la scène politique sans se renier plus ou moins, sans bricolages.

 

Au fait, j'ai appris récemment que les Pythagoriciens ont pris le pouvoir en Grande Grèce (le Sud de l'Italie, qui était le Far West des Grecs et le lieu de toutes les expérimentations) au Vème siècle av. JC. Si vous avez des éléments historiques sur cette expérience, je suis preneur. Les républiques religieuses (monastiques, philosophiques), m'intriguent beaucoup. Les royaumes aussi. Les régimes d'Akhénaton et d'Asoka, la république jésuite du Paraguay, le régime chiite communiste du Bahrein au Moyen-Age, les républiques de Cromwell et de Calvin, celle de Savonarole. Quand tout un pays devient un monastère ou le champ d'expérimentation d'une secte, un laboratoire.

Lire la suite

L'autonomie de l'esprit

7 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

J'entendais il y a peu Alain Finkielkraut (sur LCP) citer cet aphorisme de Blaise Pascal : "La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle." - Pensées (1670), 793 - .

 

L'agrégé de lettres utilisait cette citation à l'appui d'une défense de l'autonomie de l'école : l'école c'est l'esprit, et il faut lui donner les moyens de mettre à distance les corps du savoir qu'elle dispense.

 

engrenage.jpgA l'heure de la victoire des neurosciences cette autonomie de l'esprit est de plus en plus difficile à penser, le cerveau nous apparaissant lui-même de plus en plus comme un corps à l'anatomie et au fonctionnement transparents. De ce point de vue, la défaite de la psychanalyse est une perte (même si à d'autres égards il faut s'en réjouir). En relisant hier L'Individu, la mort, l'amour en Grèce ancienne de Vernant (livre de 1989), notamment son dernier chapitre, je mesurais combien l'auteur écrivait à partir d'une époque (époque dont je suis hélas le rejeton) qui trouvait légitime l'exploration par le sujet de son soi intime, de ses représentations ineffables. Cette exploration était en grande partie encouragée par l'idéologie psychanalytique. Et l'autonomie de l'esprit pouvait à ce moment-là s'identifier à l'autonomie relative de la psyché.

 

Tout cela est en train de se dissoudre, non seulement sous l'empire des neurosciences et du traitement médicamenteux (ou par la psychologie comportementaliste) des affects, mais aussi en raison de la globalisation néo-libérale qui traite l'individu comme une marchandise, le dissuade de prendre sa psychologie au sérieux, et l'aliène à la fois aux représentations d'un monde virtuel (Internet, téléphone portable etc), mais aussi à des impératifs juridiques (la political correctness) et à une survalorisation du corps (hygiénisme, centralité des sports et des soins esthétiques dans notre culture), le tout sur fond d'angoisse de la disparition totale de l'espèce et du monde vivant, tout un conglomérat d'objets de la conscience humaine au milieu desquels la notion d'autonomie de l'esprit n'a plus du tout sa place.

 

Pour redonner un statut à cette notion (que je crois valide), il faudrait partir du constat que faisait Jean-Didier Vincent dans La biologie des passions, de l'espèce de barrière anatomique qui protège en chaque individu le cerveau des stimulation corporelles, et reconstruire à partir de cette base organique le projet proprement politique et culturel d'une ré-autonomisation de l'esprit. C'est un enjeu considérable pour notre civilisation, et la partie est loin d'être gagnée d'avance.

Lire la suite

Sollers dans sa phase ascendante, les guerres générationnelles

20 Juillet 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

annakarina.jpgJe lis un numéro d'Art Press de janvier 1981 consacré à Philippe Sollers.

 

Il est toujours intéressant de saisir les écrivains dans leur phase ascendante, quand ils apportent une fraîcheur, une nouveauté. Dans les pages consacrées à ses rencontres, Sollers dit le bien et le mal qu'il pense de Foucault, Derrida, Lacan, Beckett etc. Il dénigre dans les mêmes termes Aragon et Althusser (son portait de Sartre est du même tonneau, il se vante de n'avoir rien retenu de l'entretien particulier avec lui, à comparer avec l'enthousiasme de Lanzmann pour la conversation du philosophe). Il n'apprécie pas le tutoiement qu'ils lui infligent, le paternalisme épiscopal.

 

J'ai aimé découvrir l'Aragon des années 1930, celui qui était dans sa phase ascendante analogue à celle de Sollers en 1981. La phase où rien ne va de soi, où l'on est traité avec un sourire un peu méprisant par les vieux (le sourire de Cachin à propos des considérations d'Aragon sur Clara Zetkin) et où l'on se ligue en meute pour créer un monde nouveau.

 

Bien sûr avec le recul cette opposition entre l'esprit de conquête des jeunes et le mépris des vieux qui a fait toute l'histoire littéraire apparaît ridicule, et l'on en serait presque à se réjouir de ce que la société de consommation actuelle ait définitivement transformé la littérature en une marchandise ordinaire, réduisant à néant toute prétention des jeunes générations à apporter quoi que ce soit d'original par rapport aux prédécesseurs.

 

Sur le fond, je ne parviens toujours pas à me faire une opinion sur Sollers. Comme je le dis souvent j'ai aimé Le portrait du joueur à 23 ans, ses intuitions sur le catholicisme subversif, sa façon de récupérer Montaigne, son hédonisme. J'ai détesté dans les années 2000 le vieux ponte lubrique qui a ses entrées dans le Tout-Paris et cautionne tous les dogmes politiques dominants. Je n'ai pas été convaincu par la critique sommaire de son cléricalisme que dresse Onfray. Ni par les article laborieux des Actes de la Recherche en sciences sociales, qui en faisaient juste, comme son ami Bernard-Henri Lévy, un entrepreneur de presse roué, du seul fait qu'il avait fait HEC et n'était pas docteur ni ancien élève de l'ENS (l'ENS, ce monastère français - j'allais écrire "ce monastère du gallicisme" - sur lequel il y aurait tant à dire).

 

Mais pour tout dire, je ne crois pas que notre époque ait besoin de s'enivrer des provocations de la génération de 68 à laquelle appartenait Sollers (comme nous le fîmes à 20 ans). Si la littérature et plus largement la pensée devaient avoir un but (mais, je le répète, avec la marchandisation elles n'en ont plus aucun), ce serait plutôt en communion avec l'esprit des auteurs d'avant-guerre et même du début du 20ème siècle qu'elle devrait le faire : des esprits saisis par le besoin de construire ou de reconstruire, pas des enfants gâtés iconoclastes.

 

Au fait : je viens d'apprendre par la nietzschéenne Babette Babich que Catherine Malabou (que je cite, je crois, dans mon livre "Incursion...") s'est convertie à la philosophie analytique. Là pour le coup on est dans la pure transaction boursière de capital philosophique façon Bourdieu et dans la tentative d'une génération pour redorer son blason aux yeux de la suivante (preuve peut-être qu'en philo les guerres de générations ont plus de sens qu'en littérature, la philosophie n'étant pas encore totalement ravalé au rang d'un article supermarché). Jules Romain dit que Gide suivait cette stratégie. Sartre et Bourdieu aussi aussi à mon sens, et il est presque normal qu'une hégélienne fasse de même (les amoureux des systèmes doivent absorber tout en eux). Il faudrait que j'écrive un mot, à l'occasion, sur la nomination d'une spécialiste de la philo analytique à la chaire de métaphysique du collège de France et à la manière "nationaliste" dont le Nouvel Obs selon Bouveresse aurait parlé. Mais j'ai un peu la flemme de le faire. Du temps où j'étais proche de Bricmont le sujet m'intéressait. Aujourd'hui je regarde tout cela d'assez loin...

Lire la suite

Parfois Zizek a des mots justes

30 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

 

Lire la suite
Lire la suite

Un mot de Gombrowicz sur Sartre

13 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

gombrowicz.jpgExtrait du journal de Gombrowicz avril 1963 (Folio p. 358-361) :

 

"Depuis mon arrivée à Paris, il s'est passé en moi des choses étonnantes au sujet de Sartre.

 

A Buenos Aires, je l'admirais depuis longtemps. Seul avec mes livres et jouissant de toutes les supériorités d'un lecteur puisque, d'une moue, je pouvais lui régler son compte, j'étais cependant obligé de le craindre, comme on craint plus fort que soi. Mais à Paris il est devenu pour moi une tour Eiffel, un être dépassant l'ensemble du panorama.

 

Cela a commencé ainsi : j'avais décidé, par curiosité, d'étudier dans quelle mesure l'intellect français avait assimilé l'existentialisme sartrien... En orientant la conversation sur Sartre, j'ai discrètement sondé les écrivains et les autres sur leur connaissance de l'Etre et le Néant. Ces recherches ont abouti à des résultats curieux. Avant tout il s'est avéré clairement - ce qui n'a pas été pour moi une surprise - que ces idées se promenaient et se pressaient dans les têtes françaises, mais dans un état larvaire et puisées un peu au hasard, tirées surtout de ses romans et de son théâtre : quelque chose de tout à fait vague, fragmentaire, sur "l'absurde", "la liberté", "la responsabilité". De toute évidence, l'Etre et le Néant était une oeuvre presque inconnue en France. Oui, certes, les idées de l'auteur travaillaient les têtes, mais elles étaient en vrac et comme mutilées, brisées, coupées en morceaux ; devenues sauvages, terribles, insolites, elles contribuaient à affaiblir, à miner l'ordre de pensée existant... La suite de mes observations fut encore plus curieuse. J'ai été frappé par l'aversion avec laquelle on parlait de Sartre ; ou même, au lieu d'aversion, c'était peut-être un désir camouflé de meurtre. Sartre ? Oui, oui, bien sûr, seulement "il se répète tellement". Oui, oui, sans doute, seulement c'est déjà daté... Ses romans, ses drames ? "C'est proprement l'illustration de ses théories". Sa philosophie ? "C'est simplement la théorie de son art". Sartre ? Evidemment, mais ça suffit, pourquoi écrit-il tant ? Et c'est un crasseux, ce n'est pas un poète, d'ailleurs cette politique... et après tout il est fini ; Sartre, savez-vous, est fini sur tous les plans.

 Sartre.jpg

Ca m'a fait réfléchir. Dans notre admiration pour un artiste il entre encore assez de la bonté d'une vieille tante, qui complimente un petit garçon pour ne pas lui faire de peine : l'artiste a su entrer dans nos bonnes grâces, il a conquis notre sympathie à tel point que nous sommes heureux de pouvoir l'admirer et qu'il nous coûterait de ne pas le faire. Cela apparaît avec netteté dans l'attitude des Français envers Proust que, même en son cercueil, on nourrit de douceurs : il a su se les concilier. Au contraire, Sartre est peut-être le seul grand artiste contemporain, à ma connaissance, qui soit personnellement détesté. Que vaut, comparé à cette montagne de révélations qu'est Sartre, un Borges d'Argentine, fade bouillon pour gens de lettres ? Mais ils font joujou avec Borges tandis qu'ils tapent sur Sartre. Serait-ce pour des raisons politiques ? Ce serait d'une mesquinerie impardonnable ! Mesquinerie ? Serait-ce simplement la mesquinerie, et non la politique, qu'on trouverait à la base de cette animosité ? Détesterait-on Sartre parce qu'il est trop grand ?

 

(...) Pour en revenir à Proust, je ne lui contesterai pas une part de tragique, de dureté, de cruauté même, mais le tout, comme ces tortures de dindes, est pour la consommation, comporte une intention gastronomique, reste en liaison avec l'assiette, les légumes, et la sauce...

 

Du côté opposé, Du côté de chez Sartre, se trouve la pensée française la plus catégorique depuis Descartes, une pensée follement dynamique, qui démolit leurs plaisir de gourmets... Stop ! Qu'est-ce ? Deux ou trois garçons, deux filles, un groupe réjoui où les plaisanteries fusent, une France charmante, et jeune, et faite pour la nudité, pénètre soudain dans ma méditation. Ils traversent la place, ils disparaissent à un tournant : à ce moment Sartre m'a fait mal, je sentais qu'il les détruisait... Mais quand je les ai perdus de vue, quand j'eus retrouvé devant moi les Messieurs-Dames* d'âge gastronomique, j'ai compris que pour ces derniers il n'y avait, hors de Sartre, point de salut. Il était une énergie libératrice, la seule qui pût les arracher à leur laideur. Je dirai plus : cette laideur française qui s'est développée pendant des siècles dans les petits logements, derrière les rideaux, au milieu des bibelots, et qui ne pouvait plus se supporter elle-même, a produit un Sartre, dangereux messie..."

 

* en français dans le texte

Lire la suite

A propos de la sainteté laïque

27 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Le blogueur Edgar a attiré hier l'attention de ses lecteurs sur la situation du Bahrein. Edgar se rapproche ainsi de ce que je considère être la "sainteté laïque". Et, dans cette sainteté, il entraîne progressivement une petite poignée de lecteurs : un photographe parisien, un Internaute du Loir et Cher etc.

 

Cela fait quelque temps que j'aimerais écrire un livre sur la sainteté, mais je n'en trouverai vraisemblablement pas la force.

 

plato-copie-1.jpg

La sainteté est cet état par lequel l'être humain se rapproche de l'achèvement optimal d'un certain nombre de vertus cardinales (on ne peut pas dire "toutes les vertus", car une vertu se paie nécessairement d'un défaut - la réunion de toutes les vertus impliquant la disparition de tout défaut est impossible chez un être humain). En tant que parachèvement d'un certain nombre de qualités, la sainteté a quelque chose à voir avec l'absolu, et, à ce titre, fait partie de ce que la société de consommation et de médiocrité actuelle ne peut que répudier et ridiculiser. Pour cette raison elle est une force de rupture.

 

Bien sûr chacun peut définir la sainteté et ses vertus cardinales comme bon lui semble.

 

Pour ma part je lui prête les traits suivants (dont, vous le remarquerez, beaucoup sont liées aux vertus de la sagesse antique) :

 

- le courage (physique et intellectuel)

- l'indépendance morale (au risque de la solitude)

- le sens de la vérité objective (ne pas s'abriter derrière un subjectivisme facile ou le relativisme, ce qui implique aussi de savoir reconnaître quand soi même on s'est éloigné de la vérité)

- le goût de la recherche, du cheminement

- le sens de la construction

- la persévérance

- la cohérence intellectuelle

- le désintéressement et le refus de la facilité (ils vont de pair, car la facilité est généralement recherchée pour les profits immédiats et superficiels qu'elle procure)

- le sens du devoir

- la modestie

- l'ouverture à la sensibilité d'autrui, à ses différences, à la cohérence propre du système de représentation qui l'anime (ce qui implique aussi un sens de la charité au sens où Pascal parlait par exemple de "lecture charitable" : c'est à dire, savoir reconnaître qu'autrui ne livre pas d'emblée toute sa logique et toute sa cohérence, et qu'il faut aussi l'aider lui-même à aller au bout de sa cohérence pour construire avec lui un dialogue constructif sans chercher soi-même à se mettre en valeur à tout prix)

- un sens du style et de l'élégance, qui est ce par quoi les vertus d'indépendance, de modestie, d'ouverture etc se cristallisent harmonieusement et font système. Arriver par exemple dans son style à mêler provocation et nuance, humour et sérieux, profondeur et légèreté etc inséparablement...

 

Voilà douze vertus cardinales essentielles à mes yeux. Je pourrais presque juger l'ensemble de la caste des publicistes de notre époque ou des politiciens à l'aune de ces vertus et les classer selon leur degré d'éloignement au regard de ce que je définis comme la sainteté.

 

Aujourd'hui parler du Bahrein, comme autrefois parler de Pancevo ou de Falloudjah, c'est s'approcher de la sainteté, parce que c'est manifester du courage, de l'indépendance, un sens de la vérité, un sens du devoir et une ouverture à ces manifestants que l'arrière-plan (pour parler comme Searle) collectif occidental assimile trop facilement à des "chiites communautaristes" (éventuellement même instrumentalisés) sans même leur faire crédit d'une légitimité possible au même titre que les Tunisiens et les Egyptiens. Encore faut-il que cette sainteté ne soit pas gâchée par des manières tonitruantes, une absence d'humilité, un goût pour la facilité, un absence de cohérence intellectuelle, comme, par exemple, beaucoup de partisans de la Palestine ont fini par discréditer leur combat en versant dans ce genre de défaut.

 

Je crois qu'Edgar n'est pas (encore) tombé dans ce genre de travers, et il faut souhaiter qu'il continue d'entraîner beaucoup de gens dans son sillage.

Lire la suite

Chavez, Gombrowicz et les jeunes

24 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Lors de la dernière émission "Alo presidente", Hugo Chavez, convalescent d'une maladie, a parlé de la jeunesse vénézuélienne (cf vidéo ci dessous). Ce n'était pas la première fois. Il a dit que lui travaillait pour cette jeunesse, alors que la droite et les sociaux libéraux ne travaillaient que pour les vieux. Il a cité la jeunesse de certains héros de l'indépendance vénézuélienne et latino-américaine, dont Sucre qui était presque un enfant, a-t-il dit, quand il s'est engagé dans le combat.

 

Comme toujours le président vénézuélien était vêtu d'un blouson aux couleurs du Vénézuela. Cet homme vit une épopée nationale, il est drapé dans cette histoire. Il prolonge une saga, celle de Bolivar, de Sucre. Chaque jour, tous les matins, il l'enfile sur son buste à la fois comme une seconde peau et comme un costume de scène, il entre dans ce scénario, et fait entrer avec lui un bataillon d'acteurs-figurants - par centaines de milliers - dont l'histoire et le générique de fin ne retiendront pas les noms.

 

Bien sûr Chavez, bien que d'âge mûr, est légitime dans son rôle. La jeunesse vénézuélienne croit vraiment en lui. Précisément parce qu'il y a cette épopée de jeunes gens qui remonte à Bolivar en passant par Castro et dont Chavez a su devenir le continuateur d'une façon crédible, en payant de sa personne. Aucun leader politique en Occident ne pourrait prétendre incarner la jeunesse comme lui. Même Obama avec sa bouille de trentenaire ne le peut pas. On le sait sorti d'un mauvais casting d'agence de com'. Nul n'ignore qu'Obama ne vit pas une épopée. Il ne prolonge aucun geste héroïque. Il va juste au bureau le matin dans le costume de l'administrateur : l'administrateur des fonds de pension de son pays et d'un complexe militaro-industriel, en guerre contre la jeunesse de plusieurs pays sur deux ou trois continents.

 

Je ne suis ni jeuniste ni démago. Je sais tout ce que la jeunesse a d'insuffisant, de très con même. Surtout quand je repense à la mienne. "Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait".  La jeunesse peut-être débile, impulsive, stupidement iconoclaste, ce qui en a toujours fait la clientèle parfaite des fascismes en tout genre (et ce sera toujours ainsi). Mais elle garde un atout qui n'est ni éthique ni épistémique, purement ontologique : elle a un avenir, là où les vieux ne l'ont pas. Elle a pour elle un potentiel de vie que les vieux à tout jamais ont perdu.

 

On a réussi sous nos latitudes à instiller auprès de nos jeunes suffisamment de dégoût de la vie pour qu'ils perdent toute conscience de ce privilège injuste dont ils bénéficient. Mais même en soumettant tout le monde à leurs idées morbides nos vieux ne peuvent toujours pas empêcher cette évidence biologique : ils restent, eux, plus proches du néant que les jeunes cons qui leur succèdent.

 

En écoutant Chavez, j'ai repensé à la Pornographie de Gombrowicz qui est un livre étonnant sur la vieillesse et l'immaturité que je lisais à 20 ans. Un livre ou plutôt un grand classique du 20ème siècle. En le parcourant à nouveau tantôt j'ai été moins frappé par son humour, et même par sa profondeur philosophique, qui m'avaient séduits à 20 ans (pour tout dire, le fait qu'un de ses héros s'appelle Frédéric a sans doute tout autant pesé dans le choix de mon pseudo que le faît que ce fût aussi le prénom de Nietzsche), que par son ambition de substituer une métaphysique existentielle du corps aux métaphysiques dominantes (chrétienne et marxiste) qui surplombaient l'Europe des années 30. On sent dans ce roman l'influence de la Nausée de Sartre. Il faudrait d'ailleurs que je relise ce dernier ouvrage (que j'ai lu à 16 ans) pour évaluer le degré précis d'originalité d'un roman par rapport à l'autre.

 

Je crois qu'aujourd'hui le projet de Gombrowicz est tout aussi périmé que celui de Sartre. Parce qu'au fond la seule véritable métaphysique qui se soit imposée in fine est celle de la marchandise - s'il faut parler de métaphysique car c'est peut-être d'une anti-métaphysique qu'il s'agit, une pure polarisation fétichiste sur des images vides de sens (je crois qu'il faudrait confronter la Société du spectacle de Debord et la Société de Consommation de Baudrillard pour parvenir à évaluer le degré de métaphysique ou d'anti-métaphysique dans lequel nous sommes aujourd'hui engagés). Il n'en reste pas moins que l'entreprise de Gombrowicz pour tout réorganiser autour des présences des corps est belle, comme des tableaux d'artistes un peu étranges.

 

Je ne pense pas que l'esthétique de Chavez soit d'aucune manière compatible avec celle de Gombrowicz. Mais il y a dans cet appel du vieil homme à la jeunesse - cet appel crédible, inspiré, qui ne doit rien à de vulgaires montages marketing de vieillard -, dans ce pari sur le potentiel de vie, malgré son lot de maladresse, de futilité, d'aveuglement et de folie prévisibles, quelque chose de commun avec le geste du roman de Gombrowicz : quelque chose qui interroge le degré de foi qu'on peut investir dans le temps et dans la vie, et le vertige qu'une telle foi provoque. Car la Pornographie est un roman très vertigineux, d'un vertige que Chavez lui-même doit parfois éprouver devant sa propre entreprise politique. Réintroduire la jeunesse dans la politique est un projet terriblement risqué. Mais refuser de le faire, comme le font avec une belle obstination nos propres technostructures n'est-il pas proprement suicidaire ?

 

Lire la suite

L'individu et le geste (encore...)

22 Avril 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Nous avons été aux prises plusieurs fois dans ce blog avec le problème philosophique, esthétique et politique de l'individualité. Le lecteur anonyme JD m'a fait remarquer que je n'ai pas pu tenir jusqu'au bout la ligne "deleuzienne" qui valorise le geste par delà la personne.

 

Hier soir, je prenais un verre avec Agnieszka R, une chorégraphe polonaise qui apparaît notamment dans le clip ci dessous.

 

La Pologne avec son catholicisme obstiné, combattant, underground, est un objet mystérieux en Europe, assez peu compréhensible - à la différence de la république tchèque par exemple, si laïcisée, si proche de la France de ce point de vue là, si lipide. Même dans une pensée polonaise laïcisée comme celle de Gombrowicz il y a cette marque du christianisme des confins. Les confins, le limes, les zones frontières entre deux religions (comme dans la Krajina serbe et l'Ukraine - deux mots qui portent le mot slave pour frontière dans leur nom). Ce sont des endroits où l'on ne badine pas avec les principes. Parce qu'on a toujours été structuralement aux avants postes, on ne peut pas ne pas avoir une mentalité d'avant-poste (qui est le contraire d'une avant-garde). L'avant-poste est ambigu : ferment potentiel d'une conquête ou d'une reconquête comme ces armées polonaises qui envahissent la Russie en 1918 ou prêtent main forte à Bush en Irak en 2003, mais aussi toujours susceptible d'être vaincu, submergé, de redevenir "le pays qui n'existe pas". Il y a peut-être encore de cela aussi en Europe dans la Vieille Castille, même si elle a cessé d'être un avant-poste il y a 500 ans.

 

Je ne voudrais pas trop épiloguer sur le travail d'Agnieszka R, ce qu'il a de polonais ou pas (par exemple dans sa décision d'organiser un striptease au ralenti d'une heure et demi dans un musée, un rapport extrêmement intéressant à la temporalité). Car ce n'est pas le lieu ici d'en parler. Je veux surtout retenir de la soirée d'hier ce moment où nous évoquions les gestes et les sujets des actes (avec une chorégraphe c'était inévitable). Deleuze m'est venu à l'esprit, évidemment. L'artiste (qui connaissait la citation à laquelle je faisais référence) m'a répondu, le regard fixé sur l'horizon : "Oui, mais je le trouve hypocrite. Il a quand même besoin des gens. C'est comme le fait qu'il n'ait jamais franchi les frontières de la France".

 

Quelques phrases comme ça. Peu de mots. Mais sans doute pas des mots prononcés à la légère. Moi j'essaie toujours de légitimer le fait qu'on ne s'attache pas aux gens, ou qu'on ne voyage pas (comme Kant), au nom de cette vie du concept qui est une autre vie, même si c'est une vie par procuration. J'avance Derrida, la mort dans l'écriture, sur "Otobiographies" de Nietzsche. Agnieszka R objecte avec Bukowski (c'est souvent qu'on me balance cet auteur ces derniers temps). En même temps, elle aussi doit reconnaître qu'elle dissocie les gestes des personnes dans son travail.

 

On ne sort toujours pas de l'aporie.

 

Lire la suite

Du rapport à la nature

16 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Une chanteuse à succès apprend qu'elle ne pourra plus donner la vie parce qu'elle a trop souvent avorté... (A 44 ans, vous allez me dire... on se demande s'il n'a pas un peu trop attendu avant de se poser les questions que l' "horloge biologique"impose). Nul doute que les adversaires de l'avortement esquisseront à partir de cet exemple mille raisons irrationnelles de vouloir interdire l'avortement, tout comme les anti-nucléaires trouvent dans l'accident de Fukushima des arguments déraisonnables contre le nucléaire français (j'approuve le dernier billet de C. Allègre à dessus).

 

Dans un cas comme dans l'autre, c'est la dialectique nature contre liberté humaine qui paraît se poser. En même temps pour moi tout est dans la nature, la liberté humaine aussi, il n'y a pas de rupture ontologique entre humanité et animalité. Et l'on ne peut empêcher l'humain de vouloir son plein développement individuel et collectif avec le moins de désagrément possible. La question pertinente dans le cas de la chanteuse est évidemment de sa voir si la VRAIE liberté et le vrai développement humain résidaient dans le fantasme de négation du cours du temps qui paraissait la travailler. Même problème que celui que pose François Jullien quand il rappelle que dans la sagesse chinoise traditionnelle, celui qui veut garder la vie risque de la perdre en cultivant ce désir à l'excès. Pour avoir une vie longue il faut aussi savoir accepter par avance la possibilité d'une mort précoce. J'y reviendrai...

Lire la suite

Un de mes billets dans "Anti-Onfray 3" d'Emile Jalley (L'Harmattan)

9 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je n'ai pas lu l'ouvrage intitulé "Anti-Onfray 3", qui semble être une compilation de réactions au livre de Michel Onfray contre Freud, mais j'observe, en tombant par hasard sur son sommaire sur Amazon, qu'au chapitre 14, M. Emile Jalley cite in extenso l'article que j'avais intitulé "Badiou, Onfray, Freud........... Dawkins, Zénon" posté sur ce blog le 12 mai 2010.

  onfray

Je ne sais pas si je dois me réjouir de cette reprise de mon billet ou la regretter. Celui-ci, écrit à la hâte à l'occasion d'une insomnie nocturne, n'avait pas vraiment vocation à devenir, à l'état brut en tout cas, la pièce d'un dossier à charge ou à décharge dans un procès intellectuel. J'ai cru comprendre que M. Jalley est très freudien, ce que je ne suis pas. Mon billet sur Onfray s'inscrit au milieu de plusieurs autres dans lesquels j'essaie de faire la part à la fois des mérites et des défauts de cet auteur. Je ne suis donc pas tout à fait convaincu de l'opportunité de la reprise de ce texte dans un recueil où mon nom côtoie ceux de Nancy et Quiniou. D'ailleurs mon billet se terminait par une remarque sur ma relative "extranéité" à l'égard de ce débat que je n'abordais que de biais.

 

Mais bon, je ne veux pas trop faire la fine bouche. Je ne sais pas si cet ouvrage à plus de 30 euros reposant sur le réseau très artisanal de L'Harmattan peut toucher un public quelconque, mais si la mention de mon billet en son sein peut aider à initier les lecteurs à la réhabilitation du stoïcisme à laquelle je m'essaie en ce moment ce ne sera finalement pas si mal.

 

Sur l'affaire Onfray-Freud elle-même je vous conseille la lecture de l'article d'un des contributeurs (je crois) du "Livre noir de la psychanalyse" dans Books du mois de mars. Son idée selon laquelle ramener le freudisme à la personnalité de Freud revient en fait à faire du freudisme me paraît juste : en sciences humaines la critique généalogique et biographique des oeuvres n'est pas la bonne méthode.

Lire la suite

Le retour du petit carrosse de Raymond Boudon

3 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Il a vécu de sa petite rente de sociologue libéral parmi les exilés de Coblence (ou plutôt ceux de Paris IV, mais c'est pareil) quand le Quartier latin faisait sa petite révolution par les sciences humaines. Thermidor a eu raison de la Montagne, et sans même qu'il y eut de parenthèse impériale, les Bourbon sont revenus et Raymond Boudon vient mettre son point final aux rêveries des petits bourgeois excités qui, dans les années 70, ne voulaient pas l'entendre. Un site de droite, "enquête débat", lui donne la parole.

 

Jeu de balancier de l'histoire moderne. Presque anecdotique au fond. Cela dit Boudon m'ennuyait à 20 ans, mais à 35 j'appréciais son souci de rester proche de l'esprit scientifique. Il est vrai que le structuralisme a beaucoup trop abîmé le peu de scientificité que les sciences humaines pouvaient avoir. A part ça j'aime bien ce qu'il dit d'Althusser.

 

Lire la suite

Les gestes sans les individus

3 Janvier 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Les vraies valeurs de la vie sont des gestes et seulement ça. Mais la valeur esthétique d'un geste dépend de son contenu éthique. Or ce contenu est solidaire d'un récit. Le récit peut-il être construit sans jugement de valeur sur les êtres et même dans l'indifférence à l'égard de la valeur des êtres?

 

Prenons un exemple connu : le geste du soldat de l’armée rouge qui plante le drapeau rouge sur le Reichstag à Berlin en 1945.

Peu importe que le geste ait été un peu « construit » par l’agence de presse soviétique. Nous savons que ce geste aurait pu avoir lieu même indépendamment de cette construction.

La beauté du geste est solidaire d’un récit : 20 millions de jeunes paysans et ouvriers russes sont morts pour libérer leur pays d’une armée qui les traitait comme des chympanzés, et leur drapeau symbolisait aussi la possibilité d’un monde nouveau.

Un autre récit est possible qui inverse la valeur de ce geste : c’est de dire que les soldats soviétiques étaient fanatisés et que le drapeau rouge est le symbole d’un totalitarisme génocidaire équivalent à celui des nazis.

Le choix entre le premier récit est le second est affaire d’étude des faits et de réflexion philosophique sur l’histoire du monde.

Pour ma part j’adhère au premier récit (j’aurais mille arguments pour le justifier, mais faisons court) et c’est dans ce premier récit donc que le geste acquiert sa beauté.

Dans ce dispositif entre le récit et le geste, les individus ne comptent pas. Tout le monde sait que ce moujik qui a planté le drapeau rouge avait trois montres à son poignet et les avait donc volées. Il est aussi probable qu’il ait violé des femmes avant de monter sur (des viols dont le contenu et la signification éthique sont aussi très problématiques dans le Berlin de cette époque, je vous renvoie au témoignage célèbre sur lequel j’ai écrit un billet il y a quelques années).

La valeur intrinsèque de tous ces individus qui composèrent l’armée rouge est assez indécidable, comme était aussi indécidable celle de Staline et du système qu’il dirigeait. Cette valeur elle-même ne réside que dans des séries de gestes accomplis par Staline ou son régime, eux-mêmes solidaires de certains récits ou quelque récits.

Je crois que vous pouvez aussi tous trouver des exemples dans vos vies privées. Vous vous souvenez du regard d’une femme à un certain moment, d’un certain sourire un jour, en des circonstances très spéciales, raccordées à un certain dispositif, et dont la valeur ethétique est liée à une « positivité » éthique elle-même liée au récit que vous faites des événements et de votre vie, presque de votre « monde » au sens où en parle Juranville dans son livre sur Heidegger et Lacan (pardonnez moi cette vieille réminiscence).

Pour autant vous savez que cette femme trois ans plus tard vous a trahi, ou vous a ignoré, que c’était à maints égards une fieffée catin etc. Ou vous savez que vous-même n’avez jamais été à la hauteur du premier sourire, que c’est vous qui en avez fait une catin, que l’instant magique vécu une fois n’a jamais pu trouver son équivalent.
deleuze.jpg
J’ai toujours été fasciné par le défi que nous lançait Deleuze : ne s’attacher qu’aux gestes, aux styles, ignorer les individus et les déceptions ou exaltations (ou même l’affection ou la rancœur) qu’ils provoquent. Peut-on peupler toute une vie, tout un système de valeur, seulement avec des gestes détachés des individus ou des groupes qui les portent ? Ce défi éthico-esthétique peut-il être relevé ?

Dans un sens on peut dire que c’est peut-être la clé du refus de la négativité, puisque l’individu a ce potentiel d’annuler ce qu’il donne, de trahir l’instant qu’il a offert, de ne pas être à la hauteur de l’esthétique de l’instant (c'est-à-dire du dispositif de récit d’où nait la magie du geste, de l’instant, et qui fonde en retour la poursuite dudit récit). Mais en même temps la suspension du jugement, et du sentiment (pour autant que tout sentiment est un jugement comme le disaient, à juste titre selon moi, les stoïciens) n’est-elle pas en même temps le début du nihilisme, qui élide le réel, et légitime tous les récits sans plus aucun critère de vérité possible ?

Lire la suite

Sterben und Sterben

16 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Une réaction à mon article sur la vie et la mort :

 

"J'ai lu ton texte il y a une semaine sans trouver le temps d'y répondre. Il m'a habitée cependant plusieurs jours car, comme je te l'ai déjà dit , je fais partie d'un groupe de travail sur l'accompagnement de fin de vie et j'accompagne un monsieur en fin de vie depuis un an...et oui! mourir ça peut prendre du temps...ce que tu m'as écrit m'a donc laissée pensive...


La mort n'a rien de silencieux. Du moins, si on se contente de la regarder en adoptant une posture de retrait...Que l'on soit "valide" ou handicapé mentalement, comme le sont les gens que j'accompagne, la mort réveille des angoisses. Quand vient le soir notamment. Il n'est pas rare, (en fait on le fait systématiquement) que l'on allume une veilleuse pour la nuit afin d'apaiser la personne.

Les angoisses peuvent amener la personne en fin de vie à gémir toute la journée...;si bien que cette musique lancinante berce et rythme tout le pavillon sans discontinuer...souffrance réelle? souffrance de l'âme? Il y a fort à parier que l'on se place sur les deux plans. Certes les morphiniques agissent aujourd'hui de manière efficace et l'on parvient à bien les doser. Idem pour les anxiolitiques qui permettent de calmer les fameuses angoisses...mais lorsque le corps est devenu décharné au point de ressembler aux fantômes sortant des camps de concentration à la fin de la guerre...on se dit que l'on est trahi par une part de soi...le corps n'est plus que peau reposant sur un squelette. Les escarres font leur apparition et la douleur vous ramène à la vie....mais quelle vie?

Je lisais hier un poème d'Emily Dickinson où elle disait qu'elle aimait le regard d'un mourant car il n'y a rien de plus vrai que ce regard...cette morbidité n'est pas à mon goût....trop "extrémiste" ...le regard d'un mourant est difficilement soutenable . Pour ma part, mon application à faire les soins d'urgence qui s'imposaent m'a permis de le soutenir, mais sans ce contexte, je ne sais pas si j'y serais parvenue...

Une personne qui meurt en s'étouffant ou en manquant d'air, ça n'a rien de silencieux... Une personne qui souffre...ça n'a rien de silencieux....

La seule 'belle mort" est celle qui vient te prendre dans ton sommeil?...et encore...est -on sûr qu'à l'instant fatidique la paisibilité demeure?...

Alors la mort est-elle silencieuse? Pas celle que j'ai pu accompagner...Pas celle de ceux que je vois errer dans les rues  (et crois moi, jeunes, vieux, ils sont de plus en plus en plus nombreux) Pas celle de ceux qui meurent de froid dans la rue car avant de s'eteindre, ils auront maintes hululé sous nos fenêtres ou insulter les passants...parce que vivre dehors ce n'est rien d'autre que vivre en surcis. C'est sans cesse se demander comment on va manger, où on va dormir, comment on va gagner 4 sous. C'est abandonner une part de sa dignité en faisant ses besoins entre deux voitures ou dans des buissons. C'est à devenir fou...beaucoup le sont d'ailleurs! Mais ne faut-il pas au moins cela pour pouvoir tenir?

Comme le dit un des médecins en soins palliatifs avec qui nous travaillons en collaboration: "mourir est une épreuve"...comme si la vie ne nous en avait pas offert d'autres avant....

Je te livre ma pensée un peu pêle-mêle...mais ce qu'il faut en retenir je crois, c'est que pour moi la mort n'est pas silencieuse si peu que l'on tend l'oreille..."

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>