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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #philosophie et philosophes tag

Philosophical memories

27 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Mon directeur de recherche en maîtrise  (j'ai trouvé cette vidéo par hasard sur You Tube, mais bon mes pédagogues à cette fac n'ont jamais été mes boussoles):

 

 

La Sorbonne en 1996 (4 ans - seulement ! - après ma maîtrise), filmée par mes soins (par le jeune homme que j'étais) :

 

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Le jeu des préférences idéologiques

9 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Il est un exercice auquel tout le monde devrait s'astreindre car c'est une bon test d'universalité de l'esprit, et de symbiose avec l'intérêt commun universel de l'humanité : il consiste à essayé de répérer dans les courants de pensée avec lesquels on n'est pas d'accord, la tendance qui nous semble la plus intéressante, ou la moins mauvaise, du point de vue de l'intérêt général de l'humanité. Dans les diverses idéologies que l'humanité a inventées, parfois sur les bases de croyances complètement fausses, quelle tendance était malgré tout la plus proche de l'intérêt universel de l'humanité.

 

Par exemple si vous me demandez dans les philosophies-religions asiatiques, laquelle me paraît la plus intéressante, je continuerais aujourd'hui à dire le bouddhisme (même si le taoïsme m'intrigue beaucoup et suscite de plus en plus mon intérêt). L'aptitude de cette doctrine (que pourtant sur le fond je n'approuve pas, pas plus d'ailleurs qu'aucune autre philosophie asiatique fondée sur des bases pré-scientifiques) à prendre en compte l'unité des espèces vivantes, à travailler sur une "sortie" de l'économie du plaisir et du déplaisir, et sa capacité de fonder des systèmes politiques durables à travers l'Extrême-Orient m'impressionne (même si je hais particulièrement celui des Tibétains).

 

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Si vous me parlez des monothéismes, je continuerai à dire que le judaïsme est celui qui m'impressionne le plus. Parce qu'il fut le premier, parce qu'il est devenu d'une très grande intransigeance aussi bien sur l'éthique que sur les rituels. L'Islam me plaît beaucoup aussi par son pragmatisme, sa capacité d'organiser des systèmes politiques sous des latitudes culturelles très différentes, et sa fidélité à l'esprit du judaïsme, plus grande à mes yeux que celle du christianisme. Mais je continuerais à trouver au judaïsme le mérite d'avoir été pionnier et une impressionnante subtilité.

 

Dans la philosophie grecque ancienne le courant le meilleur, je l'ai déjà dit, selon moi est le stoïcisme, malgré certains de ses égarements (encore que je continue à réserver aussi une tendresse particulière à Platon qui est une sorte de Staline de la révolution philosophique, avec toutes les vertus et tous les travers qu'on peut reconnaître à ce genre de figure).

 

Dans l'école de pensée marxiste (à laquelle je n'adhère pas, pas plus qu'aux précédentes que j'ai citées), le courant le plus intéressant est sans doute le maoïsme. Parce qu'il a cru aux paysans autant qu'aux ouvriers, parce qu'il a pensé le colonialisme bien mieux que le marxisme classique (ce n'est pas un hasard si parmi les meilleurs anti-impérialistes en ce moment, parmi les plus sincères, on trouve beaucoup d'ex-maos), sa prise de distance à l'égard d'un certain mécanisme marxiste (il y a de la poésie chinoise dans le maoïsme), son courage à affronter la question du pouvoir (et des trahisons) des intellectuels (la révolution culturelle).

 

Dans le libéralisme, la version la plus intéressante est celle qui se tient à la limite de l'anarchisme. Principalement les libertariens, parce qu'ils ont une sainte horreur des oligopoles, des oligarchies, et du pouvoir militaire auquel elles s'associent.

 

Nous pourrions étendre ce petit jeu à des tas de domaines qui n'occupent pas une place centrale dans nos manuels scolaires (par exemple les cultures africaines ou amérindiennes, les religions païennes antiques etc). Je trouve cet exercice très salutaire pour les neurones.

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Les Normaliens

7 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je lis dans Le Monde aujourd'hui : "Rarement les murs de l'auguste établissement de la rue d'Ulm auront connu telle affluence. Plus de 1 800 personnes, selon les organisateurs, se sont pressées dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 juin au sein des locaux de l'école normale supérieure, à Paris, pour la première édition de la "nuit de la philosophie"."

 

Je parcours l'article en diagonale, rien que les noms cités m'attristent : soeur Monique Canto Sperber, l'abbé André Glucksmann, grands prêtres de la mondialisation libérale, de la religion du fric, de l'exploitation, de la guerre. Ca ne donne pas très envie de lire. Et les déclarations des intervenants du genre "Il s'agissait de montrer qu'il n'existe pas de clivage entre la philosophie médiatique et la philosophie académique "... aïe aïe aïe.

 

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La Normale Sup' austère et bourgeoise d'autrefois n'était sans doute pas agréable à vivre. L'ENS soumise à la dictature de la bonne humeur médiatique obligatoire a l'air de l'être bien moins encore. Quand je vous dis qu'il devient impossible en ce bas monde d'aimer la culture pour elle-même, sauf à être dans une logique de résistance armée. Tout est fait pour détourner les gens de la lecture et de l'écriture sérieuses.

 

En parlant de vieilleries, je visitais la cathédrale d'Abbeville samedi. Les vitraux dévastés par les bombardements de 45 jamais réparés. Et les bas-côtés de la nef ravagés par la propagande ecclésiastique contemporaine dans tout ce qu'elle a de mièvre, de pseudo-festif, et d'aussi peu convaincue de son propre bien-fondé que la propagande médiatique de Normale Sup. Des dessins d'enfants, des dessins d'enfants à tout va, comme si seule la foi des enfants pouvait encore attester d'un semblant de vérité dans toute cette histoire. L'enfance mobilisée (Dawkins serait scandalisé), mais maladroitement. On laisse des fautes énormes dans les titres des dessins : signes de l'inculture des catéchistes ? ou fautes volontaires pour faire croire que les enfants eux-mêmes ont trouvé et écrit librement les titres des dessins (ce que bien sûr nul ne peut croire une seule seconde) ?

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"Film socialisme" de Godard

17 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

J'ai été fan de Godard jadis. J'ai cessé de l'être pendant la guerre de Yougoslavie, parce que Godard n'a pas eu de bonne position sur cette guerre (comme Derrida que j'ai toujours rapproché de Godard), ce qui m'a fâché avec le côté un peu "prophète bourré d'intuitions" qu'on vénérait encore en France à l'époque. Je n'ai pas vu le film. Je vous livre la bande annonce et le début d'une interview du réalisateur. La suite est sur Dailymotion. Je n'émets aucun jugement pour l'instant. Je m'offre le luxe de n'en rien penser, sans même savoir du reste si je le verrai un jour.

 

 

 

 

 

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Un post scriptum sur l'affaire Onfray-Freud

13 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je remercie "frdm" d'avoir versé en commentaire sur ce blog un dossier assez complet sur la polémique à la mode "Onfreud", et surtout d'avoir fait dévier le débat vers une question plus importante que l'affrontement entre jouisseurs et psychanalystes : le débat sur la thérapie du mal être contemporain. Onfray, ayant une guerre de retard dans ce débat comme sur le reste joue la carte freudo-marxiste contre le conservatisme (selon moi avéré) de la psychanalyse. Qu'il faille penser politiquement le mal être des individus j'en suis convaincu, mais pas dans une spéculation métaphysique sur la connexion entre rapports de production et névrose comme entend le faire le freudo-marxisme (que j'appréciais pourtant beaucoup jadis). Bien sûr il faut penser le rapport au travail, le rapport au pouvoir politique, à l'espace public, les rapports de classe, le rapport au langage, à l'argent, pour réfléchir à l'émancipation de l'individu. Mais il faut le faire sans esprit de système, et avec une attention particulière à chaque cas et à ce que le sujet peut en dire.

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L'allusion au problème de la normalité est aussi importante. Pour ma part je trouve qu'il y a aussi un usage fonctionnaliste (et donc normativiste) de la psychanalyse, comme des neurosciences, dont il faut se méfier. Mais cela ne veut pas dire qu'il faille adhérer à un relativisme complet, voire verser dans l'apologie de la psychopathologie comme on le faisait un peu trop aisément dans les années 60. Si l'on raisonne du point de vue de l'intérêt de l'espèce, un intérêt dynamique (et non statique comme le pensent les thérapeutes comportementalistes), l'état psychique idéal est celui d'une certaine inadaptation sociale (et donc d'un certain mal être), assez perceptible pour maintenir le sujet dans une volonté de changer le réel (et l'ordre social), mais suffisamment bénin pour ne pas le plonger dans une trop grande négativité ou des fixations morbides.

 

Ajoutons que si Onfray était réellement conséquent avec le freudo-marxisme, au lieu de consacrer sa prochaine université d'été à ce sujet et de prôner la méditation comme thérapie (ce qui fait trop 17ème siècle cartésien), il organiserait, comme Wilhelm Reich, une communauté expérimentale qui, sans forcément rechercher "l'orgone", serait axée sur la praxis, politique et sexuelle.

 

Au fait : un texte anti-Onfray assez juste : http://camarade.over-blog.org/article-proposition-de-loi-pour-l-interdiction-de-michel-onfray-dans-l-ensemble-de-l-espace-public-une-initiative-citoyenne-par-spinoza-45854267.html

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Badiou, Onfray, Freud........... Dawkins, Zénon

12 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

plato-copie-1.jpgUn débat s'est engagé sur ce blog, comme ailleurs dans la grande presse, sur le livre d'Onfray. J'en suis coupable car je fus le premier à en parler en citant un article de Badiou dans Le Monde.

 

Ma philosophie personnelle m'impose de ne pas m'embarquer dans des discussions sur des sujets dictés par l'air du temps qui ne font pas avancer une réflexion réellement utile au bien être de notre espèce. Voilà pourquoi vous constaterez que ce blog évite soigneusement depuis 3 ans 80 % des grands thèmes de l'actualité. La volonté de montrer que l'on est capable d'avoir un avis sur un grand thème à la mode (surtout un thème à la mode chez les gens lettrés) est un ressort puissant qui permet aux ados d'investir de l'énergie dans la lecture et la réflexion, mais dont il faut se défaire à partir de 30 ans sous peine de devenir le jouet d'un conformisme totalitaire.

 

Comme il est 4 heures du mat' et que j'espère me rendormir bientôt, je ne dirai que quelques mots très brefs.

 

La psychanalyse, comme le marxisme académique, ou le structuralisme, fait partie de ces maladies de l'esprit qui ont empoisonné la vie intellectuelle du continent européen pendant toute la deuxième moitié du XXème siècle - en réalité elles sont plus anciennes, mais elles ne sont vraiment devenues dominantes qu'à ce moment-là, et encore même dans ma jeunesse, en 1990, l'université qui formait 50 % des agrégés de philo en France (la matière reine des lettrés), la vieille Sorbonne, avait le bon goût de mépriser ces maladies.

 

Ces trois doctrines doivent leur succès au fait qu'elles permettent à une certaine petite bourgeoisie professorale de s'affirmer en rupture avec un ordre social dont elle peut prétendre dénoncer les ressorts intimes, tout en entretenant autour d'un vocabulaire abscons une forme de domination sur son propre public tout aussi dangereuse que les illusions dont elle prétend libérer le reste de la société.

 

La force de ces doctrines tient aussi au fait qu'elles n'ont trouvé pendant longtemps en face d'elles que de vieux barbons qui récitaient Platon, Malebranche - et à la rigueur Kant - sur un ton ennuyeux et pédant, ce qui, par effet de comparaison, donnait à ces doctrines un côté presque ludique et sexy (du moins quand on les consommait à doses homéopathiques, de loin, sans subir leur logomachie à longueur de journée).

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Je dois dire tout de suite que j'ai aimé la manière dont les nietzschéens comme Deleuze ont assez tôt (dès les années 1960-70) démonté ces doctrines, sur un ton souvent plaisant, et je pense qu'Onfray n'a pas fait beaucoup plus que de vouloir prolonger le geste de Deleuze. Ce qui était agréable dans ce geste là, c'était qu'il ne visait pas à imposer aux esprits une nouvelle dictature professorale, mais à libérer des énergies créatrices. Cette force de la critique nietzschéenne était aussi sa faiblesse : elle demeurait esthétique, et ne prétendait pas opposer un discours de vérité à ce discours de mensonge.

 

Ce qui est plus intéressant depuis quelques décennies, c'est qu'un autre discours incompatible avec le marxisme académique, le structuralisme, et la psychanalyse, s'est développé, sur la base de découvertes passionnantes. Il s'agit du discours des sciences dures : neurosciences, éthologie animale, psychologie évolutionniste etc. Les sciences dures présentent plusieurs avantages : comme les doctrines maladives que je citais plus haut, elles permettent de démystifier certaines croyances que l'être humain a sur lui-même, mais, à la différence de ces doctrines, elles le font sur la base d'un travail rationnel collectif (qui neutralise les égos et leurs délires, il n'y a pas de Lacan des neurosciences), sur des segments de savoir toujours clairement limités, avec toujours des remises en cause possibles, des débats ouverts sur des bases modestes, et d'autant plus solides qu'elles sont modestes (l'étude minutieuse des cas, des expériences, le refus des effets de manche).

 

Autant il était utile que Deleuze ressorte Nietzsche dans les années 1970 contre le freudisme et le marxisme (je dis bien le marxisme académique car il y a des aspects de l'oeuvre de Marx que j'admire profondément). Autant le fait qu'aujourd'hui Onfray fasse la même chose (en moins bien d'ailleurs car c'est au nom d'une philosophie du désir extrêmement pauvre) est nuisible à la santé mentale du public lettré européen, parce que cela contribue à relancer pour un tour le débat entre les esthètes libertaires et les apparatchiks de la doctrine freudienne (façon Roudinesco si l'on veut), alors que ce dont le public européen a besoin aujourd'hui, c'est de lire des auteurs rationalistes proches du monde scientifique encore trop peu connus et même très partiellement voire pas du tout traduits : Richard Dawkins, Noam Chomsky, David Stove etc.

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Aujourd'hui, je défends la lecture sérieuse de ces auteurs là (ce qui justifie aussi que je ne puisse pas suivre un Badiou, on s'en doute bien, même si quelques intuitions de Badiou, dans son livre sur Saint Paul par exemple, me semblent avoir une utilité). Cela ne veut pas dire que je veuille limiter la philosophie à une réflexion ultramodeste sur les sciences. Je pense que cette réflexion doit en effet être prioritaire, mais que cette réflexion bien sûr ne peut pas à elle seule donner toutes les réponses à notre besoin de penser notre vie (nos itinéraires individuels et collectifs). Aussi, à côté de cette priorité cognitive que j'accorde aux sciences dures, j'encourage chacun à se constituer une philosophie personnelle qui ne peut avoir qu'une valeur de second rang par rapport au savoir scientifique, mais qui satisfait le "besoin de sens" que les sciences ne peuvent combler. Cette philosophie doit autant que possible se fonder sur une lecture honnête et subtile (ce que ne sait pas faire Onfray) des anciens, tout en faisant la part de ce qui, chez les anciens, relevait des particularismes de leur temps et de leur culture, et de ce qui peut parler aux constantes universelles (et en tout cas celles qui ont perduré jusque dans notre culture) de la condition humaine.

 

A la différence d'Onfray qui se fonde sur une vision populaire (et mal comprise, car débarrassée de la religiosité profonde qui l'animait) de l'épicurisme, je défends moi une morale stoïcienne, qui s'inspire du premier stoïcisme, celui de Zénon et Chrysippe, qui ne se refusait aucune audace (notamment sur le plan de la théorie sexuelle), mais restait arrimé à une ferme volonté de comprendre la nature humaine et de définir des devoirs individuels et collectifs en harmonie avec l'insertion de l'animal humain dans son environnement. Je sais que mon propre parcours ne me permettra jamais de passer des mois à écrire des bouquins sur ma vision de ce stoïcisme-là comme a pu le faire Onfray (et tant d'autres profs de philo) sur son épicurisme, mais au moins je tente, de temps à autre, sur ce blog, de rappeler la possibilité d'une telle option intellectuelle, par delà les modes intellectuelles de notre époque.

 

Voilà, cette petite mise au point s'imposait. Elle explique pourquoi je n'entends pas continuer à écrire sur l'opposition entre Onfray et les freudiens qui me paraît, telle qu'elle est posée dans le débat public en ce moment, assez stérile.

 

 

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Freudisme, darwinisme et marxisme

8 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je suis absolument en désaccord avec le dernier article de Badiou dans Le Monde du 8 mai qui place sur un pied d'égalité freudisme, darwinisme et marxisme : c'est mêler deux idéologies à une théorie scientifique, ce qui est très grave.

 

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Mais je suis d'accord avec sa conclusion, tournée contre Onfray et l'hédonisme :

 

"Parmi ces tentatives qui, sous couvert de "modernité", recyclent les vieilleries libérales remontant aux années 1820, les moins détestables ne sont pas celles qui se réclament d'un matérialisme de la jouissance pour tenir, en particulier sur la psychanalyse, des propos de corps de garde. Loin d'être en rapport avec quelque émancipation que ce soit, l'impératif "Jouis !" est celui-là même auquel nous ordonnent d'obéir les sociétés dites occidentales. Et ce afin que nous nous interdisions à nous-mêmes d'organiser ce qui compte : le processus libérateur des quelques vérités disponibles dont les grands dispositifs de pensée assuraient la garde."

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"Histoire philosophique et politique des deux Indes" (II)

24 Avril 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

L'été dernier nous avions lancé une discussion sur les Lumières et le colonialisme à l'instigation d'un lecteur admirateur de Diderot - voir nos billets du 17 août 2009 et du 26 août 2009.

 

Je crois que Stéphanie Couderc-Morandeau a raison de dire dans son livre que l'idée même de progrès, la vue selon laquelle l'autre est un barbare attardé, favorise toujour le colonialisme, et, en ce sens, les Lumières ont été colonialistes.

 

Si vous prenez par exemple le chapitre "Occuper l'Afrique du Nord ?" dans Histoire philosophique et politique des deux Indes (ouvrage du 18ème siècle il faut le rappeler) : l'auteur y écrit : " si la réduction et le désarmement des Barbaresques ne doivent pas être une source de bonheur pour eux comme pour nous (...) restons dans nos ports !" Cela signifie qu'il ouvre encore la possibilité d'une conquête coloniale ("la réduction et le désarmement") qui puisse apporter du bonheur. On ne peut pas nier que beaucoup y ont cru, y compris parmi les colonisés, mais dans l'ensemble la psychologie anticoloniale contemporaine, nourrie aux sources de Fanon, Sartre et Hegel (la dialectique des regards), ne peut pas adhérer à l'idée qu'on puisse faire le bonheur d'autrui en le désarmant.

 

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Reconnaissons tout de même à cette Histoire philosophique, le mérite d'avoir établi "in abstracto" de bons principes moraux de ce qu'aurait pu être une politique commerciale intercontinentale raisonnable dans les deux siècles qui ont suivi la découverte des Amériques. Je renvoie notamment à l'étonnant chapitre de Diderot intitulé "Du droit de coloniser" qui est peut-être le texte le moins colonialiste de tout le livre et qui définit assez précisément les conditions d'une occupation de terres vierges qui n'aurait nui ni aux intérêts des "sauvages" ni à a bonne entente avec les Européens. C'est un texte qui pose très clairement qu'une spoliation des terres ou des idées religieuses transforme le spoliateur en bête sauvage que le peuple menacé est en droit de chasser de chez lui par les armes...

 

C'est une heureuse intervention de Diderot dans le livre, mais toutes ne le sont pas. Celle qu'il pose à la fin du chapitre sur la république communiste organisée par les Jésuites au Paraguay me semble notamment d'assez mauvais goût. Non qu'elle soit dépourvue de mérite sur le fond - elle nuance la naïveté du début du chapitre écrit par quelqu'un d'autre - mais on y retrouve toute sorte de facilités propres à Diderot : son lyrisme, ses points d'exclamations, ses badinages, et son obsession sexuelle. Curieux : j'aimais Diderot à 16 ans (son Jacques le Fataliste). Aujourd'hui, dans les pages de l'Histoire philoophique il m'agace bien souvent.

 

Le plus intéressant dans ce livre, je trouve, c'est ce regard des Lumières, qui baignait toute une partie de la bourgeoisie et de l'aristocratie de l'époque : cette façon de penser l'humanité dans son ensemble, et dans les défis qu'elle avait à relever face à une nature hostile, et une propension à perdre de vue les préceptes de la raison. Ces hommes étaient guidés par un schéma de pensée intéressant, une grille de lecture, qui leur faisait aborder tous les problèmes sous ce double angle d'approche (un peu comme les stoïciens, autre grande option rationaliste de l'histoire de l'humanité que j'étudie et défends en ce moment, abordaient eux aussi tous les problèmes dans une dialectique avec la nature et avec la perversion, mais tout en posant la problématique de la perversion sur une ligne différente de celle des Lumières).

 

A l'époque des Lumières, le combat pour la maîtrise de la nature (notamment la baisse de la mortalité humaine) était loin d'être gagné comme il le fut un siècle plus tard. Et donc l'optimisme dont on crédite souvent cette époque est tout de même mêlé de beaucoup d'inquiétudes qui rendent les argumentations nuancées et intéressantes. Je crois qu'il faut revenir à la lecture de ce livre qui fut sans doute la meilleure production de son temps sur la problématique coloniale. J'y reviendrai d'ailleurs peut-être à nouveau sur ce blog.

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Stoïcisme (suite)

14 Mars 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

A nouveau plongé dans le stoïcisme. Je lis "The Making of Fornication :  Eros and Political Reform in Greek Philosophy and Early Christianity" de Kathy L. Gaca (UCP 2003). Un très bon livre. Tous les bons livres sur le corps sont en anglais et non traduits. platon.jpg

Gaca montre bien ce qui et peut être évident pour les philologues mais pas pour le commun des mortels (même à la Sorbonne on ne l'apprenait pas) : que le premier stoïcisme était pour le communisme sexuel, et le second seulement à partir de 150 av JC pour la sexualité limitée au mariage. Elle explique cette évolution par le fait que des familles aristocratiques pouvaient difficilement envoyer leurs jeunes suivre des cours auprès de philosophes qui auraient enseigné la destruction de la famille. C'est ce qu'on appelle l'embourgeoisement d'une doctrine révolutionnaire.

Je pense que le stoïcisme dans ses deux déclinaisons (révolutionnaire et bourgeoise) est la doctrine adaptée à notre époque. Son intérêt pour la nature humaine universelle (par delà les ethnies, le sexes, les générations), pour la recherche d'une gestion rationnelle de cette nature sans aucune répression artificielle des instincts, la conviction stoïcienne d'une coappartenance du corps et de la raison, son refus des diabolisations, sa foi en la possibilité d'une amitié universelle - qui est aussi une amitié des corps - par delà les anciennes superstitions, tout cela me paraît excellent et correspond à beaucoup d'attentes de notre temps, après l'éffondrement du christianisme européen.

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"L'Assemblée des femmes" d'Aristophane

27 Février 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Nous vivons une époque où beaucoup de problèmes peuvent être réexaminés sur des bases nouvelles, mais où le temps fait défaut pour relire les classiques et s'imprégner de la manière ancienne de les considérer (principalement d'ailleurs parce qu'on perd un temps infini à lire des textes contemporains complètement inutiles).
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Je me plonge en ce moment dans l'Assemblée des Femmes d'Aristophane, une comédie à côté de laquelle les sketches de Bigard sont d'un niveau de langage très raffiné. La pièce traite du communisme, aussi bien sexuel qu'économique, après que les femmes aient pris le pouvoir à Athènes. Outre que c'est une mine pour mes travaux d'anthropologie du corps (j'ai d'ailleurs été interviewé là dessus pour une émission de TV cette semaine), c'est une preuve supplémentaire de ce qu'Athènes fut un laboratoire d'idées extraordinaire, des idées à examiner de très près (y compris leur critique ironique chez Aristophane), notamment maintenant que les préjugés chrétiens s'en sont allés (en grande partie, disons). J'y reviendrai.
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Il n'y a pas qu'Hypatie dans la vie !

26 Janvier 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Après avoir vu le film Agora, je puis vous le confier : il y a aussi Hipparchie (Hipparchia), que j'admire bien plus !

Voici ce que Diogène Laërce en dit  (je reprends la traduction de Robert Genaille de 1933 en la rendant un peu plus réaliste sur certains points clés) :P1000173.JPG

"Les discours de ces philosophes convertirent encore la soeur de Métroclès, Hipparchia. Comme lui, elle était de Maronée. Elle s’éprit si passionnément de la doctrine et du genre de vie de Cratès qu’aucun prétendant, fût-il riche, noble ou bien fait, ne put la détourner de lui. Elle alla jusqu’à menacer ses parents de se tuer si elle n’avait pas son Cratès. Cratès fut invité par eux à la détourner de son projet : il fit tout ce qu’il put pour cela, mais finalement, n’arrivant pas à la persuader, il se leva, se dépouilla devant elle de ses vêtements, et lui dit : « Voilà votre mari, voilà ce qu’il possède, décidez-vous, car vous ne serez pas ma femme si vous ne partagez mon genre de vie. »

La jeune fille le choisit, prit le même vêtement que lui, le suivit partout, fit l’amour avec lui en public, et alla avec lui aux dîners. Un jour où elle vint à un dîner chez Lysimaque, elle confondit Théodore, surnommé l’Athée, par le raisonnement suivant : « Ce que Théodore ferait sans y voir une injustice, Hipparchia peut aussi le faire sans injustice. Or Théodore peut se frapper sans dommage, donc Hipparchia, en frappant Théodore, ne lui fait aucun dommage. »

L’autre ne répondit rien, mais lui enleva son vêtement. Mais Hipparchia n’en fut ni frappée, ni effrayée, bien que femme. Et comme il lui disait : « Qui donc a laissé sa navette sur le métier ?» elle lui répondit : « C’est moi, Théodore, mais ce faisant, crois-tu donc que j’ai mal fait, si j’ai employé à l’étude tout le temps que, de par mon sexe, il me fallait perdre au rouet ? »

On raconte encore bien d’autres bons mots de cette femme philosophe.


Bon, il faudrait quelques soustitres, comme toujours quand on parle de l'Antiquité. Les "dîners" sont les sumposion (cena en latin), véritables institutions publiques réservées aux hommes. Faire l'amour en public et aller au sumposion est aussi sacrilège (comme se masturber et manger dans la rue, comme le faisait Diogène). Le "vêtement" d'Hipparchie qu'enlève Théodore est le manteau des cyniques qui était leur unique accoutrement. La philosophe assume la nudité publique comme le lui dicte la doctrine cynique. La question "qui donc a laissé sa navette" est une citation d'Euripide. Parce qu'on a beau être un abominable machiste comme Théodore l'Athée, on n'en est pas moins fin lettré. Il faut l'être de toute façon pour être admis à la table de Lysimaque, général d'Alexandre le Grand devenu gouverneur de Thrace. Car en effet tout cela se passe en Thrace... longtemps, longtemps avant la naissance d'Hypatie - à la louche six siècles plus tôt...

 

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Logos spermatikos

9 Janvier 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Une discussion récente avec un communiste qui me parlait de recherche d'un "paradis terrestre" m'a convaincu que je devrai un jour reprendre la rédaction d'un livre sur le stoïciens en général, et sur Caton d'Utique en particulier (le héros des conservateurs romains à l'époque de Jules César).

romans.jpgJ'ai commencé à écrire ce livre en 2006. Je l'avais conçu comme une sorte de biographie de Caton qui s'inspirait de celle qu'expose Plutarque dans ses Vies. J'étais encore à cette époque otage du style universitaire, n'ayant pour option de publication que L'Harmattan en dehors du Temps des Cerises. Et ma réflexion politique n'était pas assez avancée pour mobiliser le stoïcisme au service d'une réflexion contemporaine sur le monde.

Je crois que, à maints égards, la publication de mon livre sur la Transnistrie l'an dernier m'a libéré de beaucoup de contraintes formelles. J'ai vu qu'on pouvait composer un livre avec des bouts de ficelle tels qu'un journal de voyage auquel on peut accoller un article d'anayse juridique. L'ensemble tient quand même. Une partie en éclaire une autre. Et, même si un médiocre publiciste parisien dans une lettre à mon éditeur a tourné ce livre en ironie en le qualifiant de "brochure", la plupart des lecteurs, eux, y trouvent leur compte.

Ce livre libère une certaine audace. Je ne me sens plus obligé d'aligner des chapitres savants très cohérents entre eux. Si j'avais à écrire sur Caton aujourd'hui, bien sûr j'insisterais sur la biographie du personnage. Parce que Plutarque est singulièrement éloquent sur son compte. Et comme plus personne ne lit Plutarque aujourd'hui, il faut ressortir ces histoires. Elles montrent combien une éthique intègre à Rome au Ier siècle avant JC n'était pas "conservatrice" mais révolutionnaire, ce qui valait à Caton l'estime de la plèbe. C'est tout un rapport à la Loi, à l'Ordre, qui se joue là. Un sujet que les libéraux et les bobos n'aiment pas aborder car ça ne cadre pas avec l'esprit du capitalisme hédoniste contemporain. Cet ordre, les philosophes stoïciens l'appellent Logos. Le roi indien Asoka quand il parle de l'ordre dans ses décrets en pali utilise le mot "dharma" (bien connu des adeptes du bouddhisme), et dans leur version grecque... Logos.

Mais je voudrais aller bien plus loin que l'évocation du courage physique et moral de Caton d'Utique et de la vénération qu'il lui a valu (aux antipodes des sarcasmes de la récente série britanique "Rome" à son sujet). Je voudrais tirer diverses thématiques du stoïcisme dont Caton était adepte vers notre époque moderne. Le stoïcisme m'intéresse comme politique du "devoir" aux antipodes des téléologies marxistes et plus généralement progressistes - "Hacer la revolucion como un deber", "Faire la révolution comme un devoir" titrait audacieusement Republica.es cette semaine. Il m'intéresse aussi par l'innovation qu'il a apportée à son temps en terme d'unité de l'humanité, de cosmopoliteia. Un sujet diablement d'actualité à l'heure de la mondialisation. Enfin il pose des questions sur ce que la nature commande à l'humanité, ou du moins autorise chez elle, ce qui est aussi un thème très actuel maintenant que la génétique, les sciences cognitives et la paléoanthropologie nous ont réconcilié avec l'idée qu'une nature humaine existe et qu'elle détermine nos catégories mentales. Je me suis procuré hier l'ouvrage de Valéry Laurand sur la politique stoïcienne. J'écrirai peut-être mon livre sur Caton quand je serai à la retraite.
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De Mélenchon à Agora

7 Janvier 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

M. Mélenchon, après s'être enlisé dans de sinistres querelles d'appareil avec le PCF pour la constitution des listes aux régionales, enfourche le cheval de bataille de la défense d'une loi liberticide sur la burqa sur son blog aujourd'hui. Je doute que cela donne très envie aux électeurs de la gauche de la gauche de se mobiliser pour elle. DSK n'a pas à s'inquiéter pour son élection à la prochaine présidentielle.
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Un lecteur de mon blog hier a justement nuancé mon intérêt pour le film que je  n'ai toujours pas vu Agora (mais j'avais précisé que cette intérêt allait au film dans la mesure où il reflétait la façon dont notre époque regarde son passé, rien de plus).

Je n'aime pas le thème (présent dans ce film et ailleurs) de la défense du paganisme contre le christianisme, qui procède du même réflexe que l'islamophobie et même que l'anticommunisme. J'y vois le côté bobo cool qui aime bien que les gens "ne croient pas trop à ce qu'ils croient" (les croyances soi-disant un peu sceptiques des païens philosophes leur plaisent davantage - cela dit ils se trompent complètement car les néoplatoniciens étaient tout aussi religieux que les chrétiens). En tout cas les commentaires du film dans la presse bourgeoise qui parlent des échos de l'époque contemporaine que trouve le film, sur le thème de l'intégrisme notamment, ont manifestement en tête l'équation premiers chrétiens=talibans / païens=bobos "laïques" éclairés.

Historiquement, il existe d'ailleurs un lien organique entre l'intransigeance des premiers chrétiens et la naissance de l'Islam, l'Islam étant apparu au contact des sectes chrétiennes hérétiques les plus rigoristes (judéo-chrétiens, nestoriens). L'allergie de notre époque à l'égard de tout ce qui est rigoriste ne me dit rien qui vaille. Autant la défense du paganisme était intéressante dans les années 70-80 à l'époque de Jerphagnon, le maitre d'Onfray ès-athéisme à Caen, face à une Eglise décadante mais encore stérilisante, autant aujourd'hui elle n'est plus que le porte-drapeau d'un esprit de consommation vide et intolérant. Je vous incite à nouveau à lire le Saint Paul de Badiou, voire quelques intuitions de Zizek sur paganisme et christianisme dans La Marionnette et le Nain. Des regards intéressants sur le "génie" du premier christianisme.
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Bailando

29 Novembre 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

J'intervenais hier sur la Côte d'Azur dans un colloque organisé par le département de danse d'une université régionale dont la plupart des membres sont des danseurs et chorégraphes qui essaient de théoriser leur activité. Les professionnels d'une activité qui se mettent à la théorie sont généralement très appliqués à adopter le vocabulaire dominant des autres disciplines mais aussi souvent frustrés par les limites de l'apport de ces disciplines appliqué à leur domaie de pratique, et donc toujours ouverts à de nouveaux apports théoriques pour combler ce manque. C'est ce qui m'a permis de placer dans cet espace mes théories liées à la psychologie évolutionniste. Ma thèse selon laquelle la culture n'est qu'un sous-ensemble de la nature, et le mot qu'on applique finalement à la partie des interactions et représentations naturelles les plus complexes et les plus difficiles à expliquer par la seule méthode des sciences naturelles ordinaires a intéressé, bien que l'auditoire fût loin de pouvoir en tirer toutes les conséquences (seule une partie était prête à accepter l'idée que les singes dansent aussi, par exemple, mais une partie c'est déjà bien. On m'a invité à revenir ce qui est bon signe.

Dans la journée j'avais assisté à des sessions de recherche appliquée, notamment une dans laquelle un directeur de département chorégraphique déployait toutes ses installations techniques (informatiques) pour "capter" la présence sensorielle du danseur au delà de son enveloppe charnelle et la faire exister dans l'espace simultanément à sa performance.

L'idée est intéressante (c'est presque de la métaphysique appliquée, ou du Eric Olson appliqué, bien que le théoricien n'eût pas du tout ce genre de référence en tête), mais il est étonnant de constater que des gens consacrent des mois, des années de leur vie à cela, en balançant du Spinoza et du Deleuze pour le justifier (d'ailleurs pourquoi depuis quarante ans tout le monde est il resté sur ce vocabulaire et ces références, y compris chez les plus jeune ? n'est-ce pas le signe d'une "panne" intellectuelle de la philosophie française ?).

Quel rôle ces gens jouent-ils dans la société ? J'ai songé à ces prêtres que toutes les sociétés ont nourris pour remplir des rituels, c'est à dire des actes quotidiens de préservation d'un ordre symbolique. Maintenant que l'ordre (religieux) de nos valeurs s'est inversé, que l'innovation a remplacé la préservation comme dogme qui fonde l'ordre social, les nouveaux prêtres (ou une partie des nouveaux prêtres car il y a plusieurs congragations) sont cette caste de théoriciens qui branchent des percepteurs sensoriels sur le corps de leurs danseuses, ou tentent de faire de la peinture en équilibre au dessus du vide ou que sais je encore. Toutes sortes d'organismes nationaux et régionaux les paient pour cela, ils courent d'un colloque à l'autre, pour exposer leur activité et les conséquences théoriques qu'ils en tirent. Le profit cognitif (et même le gain philosophique) de leur activité est faible mais ils participent d'un rituel, et à ce titre, confortent la solidité symbolique d'une société qui veut se penser comme perpétuellement en mouvement, en recherche, en création, autant que les sociétés anciennes se voulaient attachées à la conservation de ce que Dieu ou les dieux leur avaient donné.
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Qui cherche trouve

16 Novembre 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Les jeunes gens s'effraient de cette chose très naturelle qu'est la copulation sexuelle, le mélange des organes au delà de la limite individuelle. Ils se demandent pourquoi, comment, avec qui, quand. Les vieux sont terrifiés par cette autre banalité biologique qu'est la mort : ce grand silence des organes, ce moment où ça se refroidit, où ça se liquéfie. Rien de plus anodin que ce second dépucelage qui peut venir de n'importe où - un pot de fleur qui vous fracasse le crâne, une petite rupture de vaisseau sangin. On appelle ça "trouver la mort" comme si la mort se trouvait comme un porte monnaie. Trouve-t-on la mort aux objets trouvés ?

Chaque semaine je vois mon fils grandir. Il aura deux ans en avril. Sa mère et moi éduquons son cerveau à coordonner ses organes, pour que le tout soit un organisme autonome dans quelques années, et nous faisons grandir lesdits organes alors qu'il dépériraient sans l'assistance parentale. Evidemment je ne puis m'empêcher de songer que nous faisons cela pour que cela un jour périclite dans 80 ou 90 ans, et qu'entretemps ce garçon aura vécu dans l'angoisse plus ou moins bien refoulée de cette fin inévitable. J'y ai songé dès la fécondation - c'est un luxe donné aux gens de notre époque, avant on ne choisissait même pas "to procreate or not to procreate". Il y a comme une bravade absurde à vouloir avoir un enfant. Une bravade contre laquelle Onfray, Cochez et tant d'autres nihilistes se sont élevés. Et pourtant la capitulation nihiliste ne convainc toujours pas grand monde, de quelque élégance qu'elle se pare. Précisément tout ce qu'il y a d'absurde dans le pari de la vie est séduisant. C'est peut-être la dernière grande folie que l'on puisse s'offrir.

En lisant Internet j'apprends qu'un acteur célèbre a failli trouver le porte-monnaie de la mort sur un quai à Saint Tropez. Un "malaise" à 84 ans. Le patriarche thodoxe de Serbie, lui, a trouvé son porte-monnaie en dormant ce matin. Trois jours de deuil à Belgrade. Du temps où j'allais à Belgrade je ne pensais jamais à la mort. Elle était purement abstraite. Même si je songeais au décès des victimes "collatérales" de nos bombes, la liquéfaction des orgaes ne m'effleuraient pas. Je ne voulais que vivre, découvrir, expérimenter, comprendre, témoigner, me prouver à moi-même des tas de choses, et accomplir des tâches utiles à mon époque. C'est depuis que je ne vais plus au devant des populations en guerre que je pense beaucoup au trépas. Encore une réalité bien normale et somme toute banale. J'ai lu quelque part que presque aucun des atomes qui composaient mon corps il y a 10 ans (dans l'avion pour Belgrade) n'existe encore de nos jours (et a fortiori pour ceux de mon corps d'enfant). Tout est mort (sauf les atomes des os). Un autre individu s'est substitué à celui de 1999, même si les cellules du cerveau (elles aussi renouvelées) par le processus de la mémoire, ont gardé le sentiment d'une continuité du "moi". Le philosophe Eric T. Olson développe toute une analytique un chouia scolastique sur la conservation de l'identité dans le temps. Etrange mécanisme qui touche aussi les animaux. Bizarrerie de tout ce foisonnement biologique à la surface de notre petite sphère bleue.
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