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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #souvenirs d'enfance et de jeunesse tag

"Faut pas dormir"

3 Février 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Quand j'avais 10 ans, en 1980, sur TF1, il y avait un générique de feuilleton qui disait "Faut pas dormir quand on a la vie devant soi". Je ne sais pas pourquoi dans ma mémoire c'était la chanson d'une pub, comme Eram "est-ce une fille ou un garçon". Je découvre ce soir que c'était un générique. Mais peu importe. Cela faisait partie des messages que la TV adressait à la jeunesse, et à l'égard desquels l'enfant de 10 ans que j'étais jouissait d'une souveraine liberté. Je n'étais pas dans la tranche d'âge du public que visait ce générique, et pourtant oui, j'avais la vie devant moi. Je pouvais tout me permettre, retenir les mots de ce générique, les ignorer, les confondre avec une pub.

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Aujourd'hui que j'ai 40 ans, que je n'ai plus la vie devant moi mais juste une misérable moitié de vie (au mieux), que je suis à deux doigts d'entrer dans le royaume des grisonnants qui me semblaient si éloignés de moi à 10 ans, je pourrais dormir, m'enfoncer dans un très profond sommeil, comme "L'homme qui dort" de Pérec.

 

C'est étonnant mais je n'ai aucune envie de prendre ma place dans le monde d'aujourd'hui. Tout ce que je fais, j'ai l'impression de condescendre à le faire, presque à mon corps défendant. A 10 ans j'avais hâte de prendre ma place dans le monde, j'aurais même aimé, je crois, diriger le monde de la génération de mes parents. J'avais soif de tout apprendre sur son compte. Au fond de ma cour de récré je me récitais la liste des protagonistes de la guerre du Liban et de leurs jeux d'alliance. Aujourd'hui, tout me pèse. Quand je donne une interview comme je l'ai fait à l'ICD, j'ai l'impression de rédiger un testament. Le monde d'aujourd'hui ne m'intéresse plus, voilà la vérité.

 

Quand je prends des nouvelles du monde, je me rends compte que ceux qui le font tourner sont des gens de mon âge, ou alors des gens qui ont au plus quinze ou vingt ans de plus que moi. J'ai l'impression que ce dont je suis censé m'occuper, ce monde dans lequel je suis censé prendre ma place, n'a plus du tout les dimensions que je prêtais à celui de mes parents à 10 ans. En fait il est un peu comme ma cour de récréation d'école primaire, multipliée par quelques dizaines de millions d'habitants, mais au fond très semblable à elle. Et donc j'ai aussi peu envie d'y jouer aux billes que j'en avais dans la vraie cour de récré de mes 10 ans. Sauf peut-être pour tuer le temps, juste pour ça.

 

Or nous sommes sans doute dans un monde beaucoup plus totalitaire qu'en 1980 au sens où c'est un monde qui nous interdit de l'ignorer ou de le refuser. En 1980, dans mon village à Jurançon il y avait encore des tas de gens qui n'avaient pas la TV et peut-être même pas l'eau courante, je ne sais pas. Des gens qui en tout cas ne savaient pas grand chose, des vieux notamment, et personne n'allait leur reprocher leur ignorance. Aujourd'hui, le savoir n'est pas récompensé mais l'ignorance est châtiée : tout le monde doit avoir le savoir moyen de tout le monde, et tout le monde doit être à l'écoute de ce monde, ou du moins de ce que les médias nous présentent comme essentiel sur lui (savoir qui sont les Black Eyed Peas, ce que sont un i-pod et un sex-toy, ce que veut dire "scroller"). On a le droit d'être en colère contre notre monde, d'être dégoûté (c'est même ce qu'il y a de plus chic : de ne plus croire en l'avenir de notre espèce), mais pas de l'ignorer, de ne rien en savoir, comme ce mathématicien russe qui s'était enfermé chez sa mère et ne voulait pas entendre parler des gens qui lui donnaient le prix Nobel. Cette interdiction d'ignorer le monde est peut-être ce qui nourrit en moi l'envie de m'en désintéresser complètement. Par réflexe anti-totalitaire. Je voudrais m'inventer un  rythme à moi. Marcher dix fois moins vite que tous les autres sur les quais des trains et des métros, être dans un décalage rythmique complet. C'est peut-être là la clé d'une vraie dissidence. Un physicien sur France Culture ce soir affirmait sans rire qu'à l'autre bout de l'univers il y avait peut-être des gens qui vivaient un temps inversé par rapport au nôtre, un temps qui file vers le passé. Il n'a pas pu expliciter cette hypothèse.

 

A défaut d'un temps inversé, un mouvement presque suspendu, même artificiellement, me conviendrait très bien.

 

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1986, de l'Italie à la Suède

28 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Vous souvenez-vous quand Deleuze disait que le philosophe ou l'écrivain buvaient parce que la vie est en excès pour eux et qu'ils ont besoin de boire pour supporter ce qu'ils en perçoivent ? Je trouve que c'est particulièrement vrai pendant l'adolescence. Tout ce que l'on reçoit du monde, et notamment ce que l'on reçoit à travers les femmes, est immense, écrasant. Une jeune femme russe, une jeune américaine, une italienne, une suédoise portent en elles tout un univers démesuré, toute une culture. Avec l'âge on apprend à relativiser ce sentiment, on se dit qu'une Bulgare ou une Turque qui vous fait payer une pension alimentaire est une emmerdeuse avant d'être un morceau sublime de l'empire byzantin ou ottoman. Mais ce n'est pas ainsi qu'on raisonne à 16 ans.

 

Quand j'écoutais cette chanson italienne, "Ti sento" de Matia Bazar (cf ci dessous), pendant l'été 1986 (je l'ai découverte avec un an de retard), je la trouvais presque trop lyrique pour moi. Un mélange de passion et de sophistication trop intense pour que je puisse la prendre trop au premier degré.

 

Aujourd'hui en l'entendant je suis surtout sensible à la beauté de cette langue : l'italien, qui va si bien avec la voix de la chanteuse. Une langue que je comprends très mal. Je lis les paroles qui disent ceci :

 

"La parola non ha ne' sapore ne' idea
ma due occhi invadenti petali d'orchidea
se non ha anima .... anima


Ti sento, la musica si muove appena
è un fuoco che mi scoppia dentro,
ti sento, un brivido lungo la schiena
un colpo che fa pieno centro!

Mi ami o no ... mi ami o no .... mi ami?


Che mi resta di te, della mia poesia
mentre l'ombra del sogno lenta scivola via
se non ha anima ... anima

Ti sento, bellissima statua sommersa
seduti, sdraiati, pacciati!
Ti sento atlantide isola persa,
amanti soltanto accennati !
mi ami o no ... mi ami o no .... mi ami ?
Ti sento, deserto lontano miraggio
la sabbia che vuole accecarmi
ti sento, nell'aria un amore selvaggio,
vorrei incontrarti ....."

 

Rien que le vers "Ti sento, bellissima statua sommersa" est une trouvaille extraordinaire.

Passé à la moulinette du traducteur automatique, ça donne ça.

 

"Le mot n'a pas ni saveur ni idée
mais deux yeux envahissant des pétales d'orchidée
si ça n'a pas âme…. d'âme...
Je te sens, la musique bouge à peine
il est un feu qui éclate en moi,
je te sens, un brivido long le dos
un coup qui fait mouche !

Tu m'aimes ou… tu ne m'aimes pas ou non…. m'aimes-tu ?


Qu'il me reste de toi, de ma poésie
pendant que l'ombre du rêve lentement glisse au loin
si ça n'a pas d'âme… d'âme

Je te sens, tres belle statue submergée
assis, sdraiati, à plat ventre !
Je te sens île de l' Atlantide perdue,
amants qui se sont seulement faits signe !
tu m'aimes ou… tu ne m'aimes pas ou non…. m'aimes-tu ?
Je te sens, désert mirage lointain
le sable qui veut m'aveugler
je te sens, dans l'air un amour sauvage,
je voudrais te rencontrer ....."

 

 

L'Italie de notre époque n'a donné à la France que des sous-produits (Carla Bruni, Monica Bellucci) de ce que la précédente génération avait engendré (Sophia Loren, Gina Lolo Brigida). Et je n'ai jamais rencontré dans notre génération de femme italienne qui soit à la hauteur de la beauté de sa langue, cette langue étrange, ce dérivé si musical du latin, si léger, si inventif par rapport au sobre espagnol de mon père et au lourd gascon de ma mère. Même pas parmi les napolitaines que j'ai croisées en Campanie ou les Florentines en Toscane. Aucune sauf peut-être la photographe milanaise Morgana Marchesoni (mon Dieu quel nom envoûtant - et elle le savait la bougresse) avec qui j'ai seulement dialogué sur Facebook quelques semaines durant sans jamais la rencontrer.

 

Comparez cette chanson avec cette autre de la même époque, du groupe Secret service, suédoise jusque dans la danse un peu maladroite des figurants du clip, et qui cependant, à 16 ans, me paraissait si soignée que je la croyais anglaise. Point d'effusion lyrique sous ces froides latitudes (encore moins que dans A-ha). Et cependant, une émotion très maîtrisée, condensée dans ce bel éloge de la danse à deux, dans ce rêve impossible d'un temps partagé suspendu, d'une immortalité dans la danse. Une Réunionaise de 27 ans trouvait récemment les paroles très belles (les paroles, parce que la musique ne peut plus parler à des gens "post-new wave"). Preuve que cette chanson peut encore accéder à une certaine universalité. C'était un temps où la piste de danse pouvait revêtir une dimension magique, puisqu'il pouvait s'y passer n'importe quoi... un slow par exemple.

 

 

Night is gone

Now we’re alone
I feel your body near mine
We just have to dance one more time
Your face turned down
I can’t deny
This feeling with you is a fate
I don’t care if the hour is late at all

 

Let us dance just a little bit more

Even if the band walks out the door
And all the others go
Let’s pretend that the music’s on
Even if we’re dancing all alone
And the night is gone

Just for a while
I saw your smile
I know I’ve sang in your ear
«God it’s good to be near»
Your hand in mine
So warm and fine
If only this moment would stay
If only the band was to play some more

Let us dance just a little bit more
Even if the band walks out the door
And all the others go
Let’s pretend that the music’s on
Even if we’re dancing all alone
And the night is gone

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"Vous" de Cassie

15 Septembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

1983. En Béarn les premières "radios libres" récemment légalisées se font entendre. J'ai 12 ans et demi. J'écoute "BFM", "Béarn FM". La présentatrice annonce soigneusement les titres. Moi j'enregistre avec mon magnétophone. elle dit : "Et maintenant 'Cassie : Vous' ". Elle est donc restée dans mes cassettes. J'aimais le style très classique des paroles de cette chanson, c'est si délicieusement désuet, presque une parodie de Corneille. Je croyez même qu'elles disaient "Ici vous eûtes un coeur qui n'a pour se défendre qu'un amour méconnu". Mais c'est "vous souffle un coeur", dommage.

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Quand je l'ai enregistrée, la chanson avait déjà un an. Le style musical faisait déjà très 70s, comparé aux tubes d'Imagination ou de Kim Carnes qu'on écoutait au même moment.

 

Je n'ai jamais vu le visage de la chanteuse. Beaucoup de sites (voir par exemple celui-ci en bas de page) qui publient les paroles de la chanson la confondent avec une autre Cassie née en 1986...

 

Les érudits du dimanche qui commentent les chansons nous disent, sur le Net, que "Cassie tout comme Lesley Jane sont les 2 seules Ma-Ry-Lènes à avoir tenté l'expérience de chanteuses après leur période de gigoteuses derrière Martin Circus"... Voilà qui ne parlera pas aux moins de 35 ans ... Et même on lit que "c'est une adaptation d'une méga vieille chanson, j'ai un 78 tours totalement ruiné, c'est un ténor qui chante, et il s'adresse à une "étrange femme"… ça doit dater des années 30" ! La création est un éternel recommencement...

 

 

 

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In bed with Madonna

7 Juillet 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Ce soir, Arte diffusait "In bed with Madonna"; sorti en France le 15 mai 1991. Comme vous le voyez (ici à gauche), j'avais collé la page du Pariscope qui faisait sa une sur l'affiche de ce film dans mon journal à la date du 18 mai 1991. La première partie de soirée diffusait "Recherche Suzan desespérément", un film de septembre 1985, date de mon quinzième anniversaire.

Je regardais cela tandis que d'autres regardaient les funérailles de Michael Jackson (qui n'a jamais trop été ma tasse de thé à part ses deux premier tubes). Au fond, je n'ai jamais eu de raison spéciale de m'emballer pour cette grosse crevette qu'était Madonna, pas plus qu'un croyant, en dernière analyse, n'en a de croire en Dieu. Mais j'aimais ses chansons, je les prenais au sérieux. Voilà ce qu'aura été mon problème depuis toujours : d'avoir tout pris au sérieux, d'avoir été tellement en empathie avec les rêves et les envies de ce monde, tellement en empathie que j'ai passé mon temps ensuite à m'en protéger. Toutes ces chansonnettes de Madonna qui parlaient si naïvement de désir, comme toute la popmusic, me semblaient incarner ce qu'il y avait de mieux en moi, et dans toute l'humanité, tout ce qui en faisait la jeunesse. Tout cela était indiscutable pour moi. Et d'une certaine façon, ça l'est resté. Simplement tout ça a vieilli. Tout cela est devenu d'un autre siècle. Et moi avec, au seuil de la quarantaine.

Cet après-midi je trouvais sur Facebook un groupe qui s'appelle "La nudité contre la société " créé par des lycéens du côté de Toulouse. Nous n'aurions sûrement pas créé un site comme ça il y a 20 ans. Trop fleurs bleus, comme Rosana Arquette dans "Recherche Suzan". De même nous n'aurions pas pu nous transformer les uns et les autres - les lycéens - en une série d'icones sur lesquelles on peut cliquer à tout moment du jour et de la nuit (sans quoi il y en aurait eu plus d'une qui aurait reçu mes déclarations d'amour, au lieu que je rêve de les dévêtir dans la plus solitaire des solitudes, et, du même coup, la notion de déclaration et même d'amour en eussent été galvaudés). Rien n'était galvaudé, tout était problématique (si bien que nous n'en n'étions pas encore à ne plus pouvoir opposer à la société que notre nudité comme c'est le cas aujourd'hui). Mais le mouvement premier, l'impetus, était le même, et il l'est encore, en moi, dans sa dimension la plus inconditionnée... et la plus insoluble, celle qui ne peut passer de transaction avec rien ni personne.

Difficile de vivre avec le poids des années, le poids des erreurs, dont le souvenir vient tourner l'impetus en ridicule. Difficile d'entendre les musiques du passé, et les rêves qui allaient avec elles. A 20 ans quand j'ai écrit ma première version de La Révolution des Montagnes, mon travail était motivé par l'idée qu'un jour quelque cinéaste en ferait peut-être un film, et je concevais certaines scènes du film sur fond de tubes de popmusic. Plus précisément je concevais la bande annonce. Il y aurait des images du château de Pau, et des gros plans sur les beaux yeux des jeunes femmes qui joueraient les rôles principaux (notamment celui de Patricia Dumonteil). En bande son Come on Eileen des Dexy's Midgnight Runners Voilà qui suffisait à gonfler ma poitrine d'émotions insupportables. J'enfilais un verre de whisky, je dansais un coup, walkman sur les oreilles, je reprenais l'écriture. Belle vie d'autiste n'est-ce pas ?

J'étais dans un état d'esprit plus posé quand j'ai élagué le livre en 2006. Mais l'idée du film, avec la musique d'ado, était toujours là. C'est pourquoi dès que les éditions du Cygne ont décidé de le publier j'en ai adressé un exemplaire à Guédiguian (sa sensibilité "gauche de la gauche" me semblait aller avec le roman, même si ses films ne me plaisent guère), et à WW (qui est béarnaise). WW ne m'a jamais répondu (Guédiguian non plus du reste), mais je l'ai croisée sur Facebook. Elle m'a dit qu'elle trouvait le roman "très chaud", mais je crois qu'elle ne l'a guère aimé. En tout cas je ne pouvais pas compter sur elle pour en parler à des cinéastes.

De toute façon, quand bien même ce miracle se serait réalisé, quand bien même ce roman aurait été porté à l'écran, cela serait advenu trop tard. Filmer le Béarn, c'eût été filmer un univers qui a vieilli, et où mes parents mourront bientôt. Y introduire une musique des années 80 c'eût été une fantaisie d'un quadra grisonnant et bedonnant, à une époque où le statut de cette musique n'est plus ce qu'il était : elle était une musique de merde que nos parents méprisaient, aujourd'hui elle est déjà institutionnalisée, comme avait fini par l'être le jazz avant elle. Tout aurait sonné faux, comme une larme d'un type qui, sachant désormais tout ce qu'il sait sur l'animal humain (et en premier lieu sur lui même) singerait la jeune homme qu'il a cessé d'être. Tous les objectifs ont donc été revus à la baisse et c'est tant mieux : on se contentera d'attendre ce que les gens de Draveil disent du livre, et s'il garde une chance au concours du premier roman de la Ville de Paris.

Aujourd'hui je dois admettre que la musique de mon adolescence, celle qu'on commence à consacrer comme référence classique, n'a plus aucun statut pour moi-même, et que le désir qui lui correspondait (ce désir onirique et pur), même s'il reste vivace en moi, n'a pratiquement plus de voie d'expression possible, si ce n'est sur un mode ironique. Parmi les quelques cerveaux qui se sont généreusement dévoués pour commenter mon roman, aucun ne s'est interrogé sur cet étrange dialogue qui structure l'histoire, entre Fulgaran et Tanya Heaven, lequels ont une douzaine d'années de différence. Je crois qu'il s'agit en vérité d'uen allégorie du dialogue entre un désir mûr et un désir juvénile, c'est-à-dire entre moi et ma jeunesse, à ceci prêt que Heaven est une femme, et surtout une jeune femme d'aujourdhui, c'est à dire une femme dont les rêves ont partie liée avec la dureté pornographique, ce qui n'était pas notre cas autrefois. Qu'importe. De toute façon, le roman vient lui-même trop tard. Plus aucun éditeur n'arrive à rien faire des romans, ni aucun lecteur non plus.

Vous trouverez cette parenthèse nostalgique un peu éloignée des grands problèmes politiques de notre temps. J'aurais pu passer une heure ce soir à vous parler plutôt du coup d'Etat au Honduras (où le Président légitime n'est toujours par retourné), ou des déclarations de Joe Biden sur une attaque possible contre l'Iran (ou du projet de motion pro-révolution verte des bobos du PCF au conseil municipal de Paris). Mais on a nécessairement une vision tronquée de l'être humain (et donc de son devenir politique) si l'on néglige ses grandes dimensions existentielles. Le désir et le temps font partie de ces fondamentaux de toute l'humanité (quelles que soient leurs déclinaisons suivant les cultures, les classes sociales, et la psychologies) sur lesquels il faut revenir sans cesse.

 






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Le songe d’une nuit pyrénéenne

25 Mai 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Pour un écrivain ou un philosophe, la distinction vie privée/vie publique n’existe pas. Tout ce qui nous est donné, c’est un flux de réalités humaines, que l’on éprouve en soi, et qui toutes, au fond, participent d’un même monde, simplement nuancées par les particularités culturelles et physiologiques de chaque Ego. Toutes ont également leur place dans l’écriture, et toutes sont justiciables d’une même évocation, voire, parfois, d’une même volonté d’analyse.

 

J’étais ce week-end en Béarn, dans un univers où tout vieillit : les parents, les oncles et tantes. Partout surgissent des vestiges de l’enfance dont la subsistance paraît aussi incongrue que des ruines romaines au milieu des gratte-ciels. Ici le mur familier d’une vieille bâtisse, là le toit d’une épicerie qui est devenue une banque, mais dont on sait qu’un jour, dans un autre monde, il y a trente ans, elle assurait une autre fonction. La question, la seule question que suscitent ces émergences insolites, est de savoir si cet autre monde, l’univers du passé, a réellement existé.

 

Au cœur d’une nuit d’insomnie, hier, je me suis rappelé une femme. Tous mes choix affectifs ont toujours été désastreux, et ma manière de les gérer encore pire. Mon histoire avec elle n’a pas fait exception, et cependant, n’étaient les circonstances particulièrement odieuses dans lesquelles notre relation s’est achevée, je lui eusse volontiers consacrée un livre.

 

C’était une Belge de père serbe. Elle était née près des Grands lacs, juste avant l’indépendance du Congo. Femme instable, grande voyageuse, les yeux rivés sur la mappemonde depuis l’enfance, elle avait néanmoins élevé consciencieusement, et pratiquement seule, trois enfants, et gardé Bruxelles comme point d’ancrage, où elle revenait presque tous les ans, voir notamment ses nombreux frères et sœurs, tout en s’arrangeant pour vivre en Afrique le reste du temps, au Rwanda, en Ouganda, en Guinée.

 

J’ai été mille fois fasciné par ce personnage, par son potentiel, ses limites, son côté petite bourgeoise autodidacte éblouie par les passeports diplomatiques, et sa capacité à se fondre dans la société africaine où elle avait vécu intensément une enfance semble-t-il heureuse. Elle éprouvait véritablement ce continent dans sa chair, et se sentait plus noire que blanche malgré la couleur de sa peau. En même temps celle-ci, ainsi que sa culture, la renvoyaient en permanence à son appartenance au monde des colonisateurs. Elle se vantait d’avoir porté la mention « apatride » sur sa carte d’identité pendant ses premières années de scolarisation en Belgique, retour de Kinshasa, et d’en avoir souffert.

 

Cette femme n’était jamais en repos. Elle portait une sorte de deuil en elle, et, en même temps que le deuil, un perpétuel dépassement, ou du moins l’énergie du dépassement. Je n’ai jamais su si cette énergie la portait réellement vers une Aufhäbung véritable ou si elle se dispersait dans sa vaine folie douce, qui, par souvent, me terrifiait. Elle méprisait et admirait, indissociablement, mon goût pour l’écriture. Moi je tentais de l’encourager chez elle pour qu’elle pût mieux faire partager son expérience, en même temps que d’y mettre de l’ordre. Mais avais-je le droit de souhaiter sa conversion à un ordre quelconque ?

 

Elle avait ce franc parler des femmes très émotives non formatées par l’hypocrisie académique. Elle pouvait avoir des propos et surtout des intonations terribles sur la bêtise d’une contrôleuse de métro flamande, la perfidie d’une fondée de pouvoir tutsie qui l’avait spoliée de son entreprise à Kigali, la bêtise de certains militant anti-impérialistes inconditionnels de Jean Bricmont dans la vieille Belgique catholique. Elle fut de ceux qui me firent aimer son plat pays, parce que son amour-haine pour cette terre dans son regard se conjuguait sans cesse aux temps de l’ailleurs dont elle provenait, et où elle retournerait, inexorablement. La dernière fois que je la vis, elle m’amena à une audience d’un petit tribunal de quartier bruxellois qui devait statuer sur le droit d’une sienne amie congolaise à la naturalisation de ses enfants ou quelque chose dans ce genre-là. Je n’ai pas gardé un souvenir extrêmement précis de cette affaire. Seulement des images de mon attente de l’audience dans une antichambre glauque, avec elle, son amie requérante, une pléthore de petits enfants congolais qui attendaient sagement, et des juges belges bedonnants aux accents lourds qui arboraient de grosses médailles, comme chez nous les conseillers des Prud’hommes, sur fond de drapeau tricolore noir-jaune-rouge et de portrait royal.

 

Elle aimait la famille royale et Michel Collon, tout à la fois, dans un même mouvement. Elle traînait son spleen dans la solitude des cimetières, sur la tombe de sa maman, et son besoin de défoulement dans les boutiques colorées de Matongué, le quartier congolais de Bruxelles. Elle était tout et son contraire. Elle voulait partager avec moi son besoin de retour à ses racines serbes.

 

Un jour de 1940 où le gouvernement de la Yougoslavie s’était déclaré prêt à céder à l’ultimatum d’Hitler comme l’avait fait le maréchal Pétain en France, un groupe d’officiers serbes s’était emparé du pouvoir dans un sursaut de dignité nationale. Son père, colonel de l’aviation, en avait fait partie. Elle ne l’a su que très tard car celui-ci n’en a jamais rien dit à sa famille. Pour elle, il était seulement un aventurier balkanique qui vendait des aspirateurs dans les colonies belges d’Afrique après la seconde guerre mondiale. Hélas son envie de rechercher avec moi le passé de sa famille n’était pas d’une grande pertinence. C’était à une époque où je ne songeais qu’à me débarrasser de l’Europe du Sud-Est.

 

Je pensais à elle, en Béarn, ce week-end, au creux d’une de ces nuits orageuses où tout espoir de donner un sens aux choses se volatilise brusquement. Je me demandais si, de son côté, la moindre bribe de sens l’avait, d’une manière ou d’une autre, rattrapée. Et je faisais le pari que non. A un certain niveau, elle et moi partagions une même inaptitude viscérale à donner un sens définitif à quoi que ce fût.

 

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On est très bête quand on a 20 ans

2 Mai 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

J'écrivais ceci dans mon journal le vendredi 8 mars 1991 :

"Phénoménologie. Voilà bien le mot qui manquait à ma pensée. Trop longtemps il s'est tenu dans le vague, enfoui sous des concepts plus pressants. Quiconque m'aurait demandé "Qu'entendez-vous par phénoménologie ?" aurait obtenu cette réponse terne : "un mouvement philosophique, mieux une démarche inauguré par Husserl pour revenir aux chose mêmes ; poursuivi par Merleau-Ponty, Heidegger et les penseurs contemporains." Puis j'aurais détaillé les questions de la rupture avec la métaphysique, fin de la substance, conscience intentionnelle.

Tout cela était exact, mais ne représentait rien de très profond dans ma vie, c'est-à-dire dans ma pensée la plus intime. Je crois que l'on peut passer vingt ans à maîtriser (au sens technique du mot) une notion et l'utiliser dans ses raisonnements en oubliant une de ses dimensions, la plus importante, dont l'absence fera que vous omettez d'user de la notion au moment où cela s'impose, même quand vous ne faites aucun contresens ni contre-emploi sur elle. Bref vous connaîtrez un coût d'opportunité, et il n'y a rien de pire que lorqu'on le découvre a posteriori.

Je croyais que dans le mot "phénoménologie" ce qui importait c'était le phénomène (un texte de Heidegger sur ce thème m'a beaucoup marqué à 18 ans). En vérité ce qui compte davantage dans cela, c'est l'idée de champ ou de domaine, que Husserl chérissait. Bourdieu en répétant ce mot sans cesse a éveillé mon esprit.

Haar, cet après-midi, en déclarant qu'il fallait faire une phénoménologie du souci, de la nostalgie etc acheva cette a-lethe-ia (sortie du lethe et de la léthargie).

La nostalgie, le souci sont des champs. Je m'étonnais de voir mes professeurs de métaphysique (Haar, Delamarre) analyser ces états d'âme passagers comme l'impatience, la découverte, l'événement, en ne se référant qu'en second lieu aux philosophes, revenant toujours à l'expérience vécue (l'émotion etc) avec une minutie extrême. Cette philosophie du quotidien me surprenait. Cela manquait de brio, d'envolées esthétiques, de mises en perspective.

Quelle différence avec ces rationalistes qui comme Malebranche n'écrivent que pour démontrer l'existence de Dieu ou l'immortalité de l'âme.

Je voyais mal, très mal. La rupture avec la métaphysique n'était pour moi qu'un refus de chercher des causes, de fonder des hypothèses au delà de l'expérience. Conception uniquement négative de la chose. Je n'apercevais pas le contenu positif de la démarche : une forme d'honnêteté intllectuelle. Faire de la phénoménologie, "aux choses mêmes", c'est refuser le préjugé, prendre la plume non pas dans l'intention de démontrer quoi que ce soit (pas plus la réalité de Dieu que du diable). C'est étudier un champ et extorquer tout ce qu'il peut nous dire (tout ce qu'on peut en dire) par rapport à l'expérience du monde.

La pensée contemporaine est phénoménologique. Ce siècle ne peut être que cela. C'est là un progrès immense, riche pour notre existence, même pour nos artistes s'ils savent s'en inspirer.

Les glissements progressifs du style de ce journal, de sa philosophie me menaient de plus en plus aux choses mêmes, hors du préjugé, mais sans savoir que la phénoménologie pouvait me cautionner, sans savoir que j'allais dans son sens."


En relisant ces lignes c'est comme si je rencontrais au bord de la route le petit gars que j'étais (qui pesait 20 kg de moins que moi et avait moins de cheveux grisonnants). Je revois son univers sorbonnesque que j'ai filmé 5 ans plus tard (cf la vidéo ci dessous). Je redécouvre combien mon cerveau à l'époque n'était qu'une tablette de cire sur laquelle venaient s'imprimer aussi bien les cours de Haar et Delamarre (à Paris IV) que de Bourdieu (au Collège de France). Je faisais quand même un effort pour mettre tout cela en cohérence (et avec quelle conviction ! y engageant même mes sentiments les plus intimes).

Au moins cela me donnait un peu plus à penser que Sciences Po où j'étudiais au même moment (la culture IEP transparaît dans l'expression "coût d'opportunité"). Notez que ce repli sur l'analyse philosophique du "quotidien" allait aussi avec le contexte de démobilisation politique du moment (7 ans plus tôt, mon journal, à ses débuts, au coeur de mon adolescence, était au contraire tourné vers le commentaire de l'actualité, et pris dans le mouvement de l'Histoire). Sur le fond, j'ai depuis lors largement renié la phénoménologie, un peu en vertu de ce que Piaget en dit dans Sagesse et illusion de la philosophie : que tout ce qu'on peut connaître à partir des représentations internes du moi est d'un intérêt bien limité. Il le dit contre Sartre (et notez que Piaget lui-même parfois ne  va pas assez loin dans l'objectivation, notamment quand il se raccroche à des notions kantiennes comme le "schème" - son débat face à Chomsky l'a montré). Evidemment dans la très spiritualiste Sorbonne je ne pouvais être conscient de cela (mais je ne critique pas la vieille Sorbonne : son pendant spinozo-marxiste, la nouvelle Sorbonne était tout aussi ennuyeuse, sinon plus). On remarquera aussi qu'à l'époque je raccrochais sans problème la phénoménologie à Bourdieu (au prix d'un contresens sur l'usage du "champ" en sociologie). C'était lié au côté fourre-tout de ce dernier. Lui-même faisait l'apologie d'une "sociologie phénoménologique" tout en estimant qu'il fallait aussi voir au delà, concilier le subjectif et l'objectif, ne pas trop s'arrêter au problèmes épistémologiques que cela posait, bref c'est un air que vous connaissez.

La vidéo ci dessous que j'ai filmée en 1996 nous livre une Sorbonne qui ressemblait indubitablement à celle où je préparais ma licence 5 ans plus tôt, et pourtant à mes yeux elle n'avait déjà plus rien à voir. Je vous livre malgré tout ses images. Il y manque seulement la musique (j'avais toujours des écouteurs de walkman dans les oreilles quand je m'y rendais, j'y écoutais des émissions de radio, ou des morceaux de tubes du moment ou plus anciens). Notez la montre à quartz. Elle est de 1996 mais j'en portais sans doute une semblable en 1991. J'ai découvert dans mon journal de bord de 91 que je mettais un point de distinction à avoir une montre à affichage digital là où mes condisciples de l'IEP avaient des montres à aiguilles. Cela faisait partie de mon côté anachronique, et semi-prolo-pas branché du tout (comme les pantalons bien repassés, et les chemises à col strict).

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Paris des années 80

25 Mars 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

J'écoutais tantôt une interview de Soral sur sa jeunesse parisienne. Je ne parlerai pas de politique ici - les aventures de Soral et Dieudonné chez Le Pen, toutes ces histoires pas terribles, leurs dérapages verbaux, ces fourvoiements en cascade, tout cela ne mérite guère qu'on s'y attarde. Ce qui était intéressant dans le récit de Soral, c'était l'évocation du Paris "bohème" des années 70. Une de mes amies de naguère avait connu aussi cela, dans le Saint-Germain-des-Près de l'après 68, baisant avec Tabarly, Giraudeau, se cuitant avec Roland Topor. J'ai déjà fait référence à cet univers dans un billet sur Genet et Dominique Eddé. J'ai souvent essayé d'imaginer ce que ça avait pu représenter pour ce genre de minettes nées dans des familles conservatrices. Toute cette fluidité des rencontres, des comportements. Une effervescence parisienne. Soral en parle très bien.

Quand je suis arrivé à Paris en 1988, il y avait encore une queue de comète de tout ça. J'avais des potes de Sciences Po, qui connaissaient beaucoup de gens dans les milieux artistiques, grâce à cette facilité des échanges. Je ne pense pas qu'ils le devaient seulement au "capital social" de leurs parents. Pas tous. Moi je me sentais assez étranger à ça, et d'ailleurs personne ne m'a jamais proposé de m'introduire dans ces cercles. De toute façon, je n'en avais pas le temps. J'avais des études sérieuses à faire.

Je ne suis pas sûr que cela m'aurait apporté grand chose du reste, ni humainement ni intellectuellement. Cela m'aurait lassé, comme le salon de l'Ecrivain engagé que je décris dans 10 ans sur la planète résistante. Car au fond tous ces échanges, ces verres partagés avec l'un, avec l'autre, entretenaient chez ceux qui jouaient ce jeu là un esprit très superficiel. Cela faisait partie de la vanité parisienne, de ce que j'ai toujours détesté à Paris. Au fond ce n'était pas différent de la vacuité de la cour versaillaise au siècle de Louis XIV.

Soral fait l'éloge de ces rencontres, de ce qu'elles lui ont apporté. Je me demande si elles ne l'ont pas entretenu dans une culture publicitaire, une culture des effets de manche, comme Dantec et bien d'autres auxquels il s'oppose. Une culture qui le conduit à choisir les slogans sans nuance et les jugements à l'emporte-pièce, à porter au pinacle des penseurs sans grande envergure, à en rejeter en bloc d'autres, dont l'oeuvre ne se peut réduire à des clichés rapides.

Aujourd'hui la fluidité sociale a disparu nous dit-on. Les artistes ou intellectuels connus ne frayent plus qu'avec leurs pairs et les gens riches, il n'y a plus de bohème et les jeunes talents déshérités se suicident en banlieue. C'est possible. Il est vrai en tout cas que les échanges se font plus sur Internet que dans le réel, et qu'il manque à ces échanges "le contexte", la "situation" qui en faisait le sel, les inscrivait dans un récit, un récit charnel autrement plus parlant pour l'imagination que : "j'étais dans ma chambre, j'ai allumé mon ordi, j'ai eu un échange de trois lignes avec Emmanuel Todd dont un ami m'a donné l'adresse email, et puis j'ai éteint mon ordi et je me suis couché"... Mais peut-être aussi cette nouvelle sècheresse des rapports entre individus médiatisés par l'écran de l'ordinateur, toute cette solitude dont on nous parle tant, nous débarrasse-t-elle aussi de beaucoup de conversations stériles dont ma jeunesse fut saturée et qui ne faisait que m'engluer dans les stéréotypes inutiles d'une époque, moi et toute ma génération. Chacun dans sa solitude brasse peut-être, au fond, plus d'idées et de connaissances que nous ne le faisions. Tellement d'idées et de savoir, du reste, que nous ne savons plus quoi en faire ni comment les structurer. Nous avons perdu en poésie, en plaisir d'être ensemble, mais peut-être nous sommes-nous aussi, par là même, débarrassés d'une vanité, et d'une forme de bêtise.
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