Georg Lukacs et l'existentialisme
11 Juin 2025 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1950-75 : Auteurs et personnalités, #La gauche, #Philosophie et philosophes
Les édition Delga ont donné la parole il y a deux ans à Victor Sarkis pour braquer les projecteurs sur le penseur marxiste Georges Lukacs (1885-1971) qui commence à intéresser la jeune génération.
Je lisais ce soir un compte rendu par le prof de lycée socialiste d'Angers Pierre Bonnel (1916,1963) dans la revue Critique de 1948, du livre de Lukacs contre l'existentialisme de Sartre. Cet ouvrage, issu des rencontres de Genève de 1946 face à Jaspers. Lukacs dénonçait dans l'existentialisme comme troisième voie entre capitalisme et communisme une idéologie bourgeoise spiritualiste qui prive les masses de leur voie d'émancipation. Relativiste, infiniment irrationnaliste, transformant en réalité universelle de la condition humaine ce qui n'est que le fruit du capitalisme, créant des fétiches comme le Néant, l'existentialisme enferme le sujet dans le solipsisme et une éthique bourgeoise banale et sans rigueur (le mot est lié à la pensée de Lukcas de l'oeuvre comme miroir de la société, et son rejet du romantisme et de l'irrationnalisme).
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A la différence des Allemands, les existentialistes français donne de l'importance à l'engagement politique et restent fascinés par le marxisme à l'égard duquel ils entretiennent une attraction-répulsion, hantés par la peur de se couper d'une victoire possible de la classe ouvrière. Mais ils restent prisonniers de l'éthique kantienne de la bonne intention. Malgré l'insistance sur la "situation", l'existentialiste fraçais à la Sartre ne peut s'empêcher de disqualifier le vécu ordinaire, et du coup créer un sujet supra-historique sans perspective. Ayant posé a priori le projet historique qu'il s'assigne, jamais cet individu ne rejoint son milieu. L'incompatibilité théorique entre existentialisme et marxisme, rappelle Lukacs, tient à ce que le premier part de l'individu pris dans l'authenticité de son être, en tant qu'existence délaissé jetée là sans raison, alors que le marxisme part d'une praxis. Ce sont des points de départ incompatibles.
Néanmoins ajoutera Bonnel en conclusion, au moins l'existentialisme a pris au sérieux la question du sujet, car on ne peut pas faire comme si Kierkegaard et Nietzsche n'avaient pas existé, alors que le Sens de l'Histoire auquel croit Lukacs est très problématique, comme Merleau-Ponty l'a posé.
Jean Kanapa dans les Cahiers du communisme d'octobre 1948 avait aussi rendu compte de ce livre. Il souligne que d'après Lukacs la bourgeosie impérialiste de l'époque de la Libération est obligée d'inventer une recherche de la troisième voie, parce qu'elle n'a plus d'intellectuels crédibles pour faire directement son éloge. Ainsi elle les oriente vers le nihilisme pour les détourner de la collaboration avec la classe ouvrière. Il voit aussi dans certaines formes d'existentialisme comme celle de Merleau-Ponty des aspects trotskystes de refus du socialisme réel soviétique.
D'une façon assez significative Lukcas disait dans ce livre que les existentialistes avaient le choix entre devenir des Romain Rolland ou des André Malraux. Kanapa prédit un destin malrussien à l'existentialisme en faisant référence à l'éphémère parti RDR fondé par Sartre un an plus tôt, "commis voyageur du blumisme". Tout cela est assez juste quand on voit ce qu'est devenu Sartre dans les années 1970.
La sympathie de Lukacs, à qui il a été reproché son conservatisme esthétique (voir sa polémique avec Brecht), pour Romain Rolland qui avait les mêmes goûts classiques n'est pas étonnante. Je trouve d'autres aspects agréables chez Lukacs, par exemple son soutien à Staline quand celui-ci écrit que la lutte du roi d'Afghanistan est à certains égards plus progressiste que l'attachement de certains socialistes occidentaux à la démocratie formelle, parce que la première nuit à l'impérialisme et non la seconde. Avec ce genre de raisonnement, il préfèrerait sans doute la République islamique d'Iran aux discours de Marine Tondelier.
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