Alain Finkielkraut - Annie Ernaux
14 Avril 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca
Je lui ai demandé hier l'autorisation de reproduire sur ce blog le mail que je lui ai adressé à la suite de l'émission "Répliques" d'Alain Finkielkraut sur France Culture samedi dernier (12 avril 2008), et elle me l'a accordée ce matin. Je n'ai pas sollicité en revanche auprès d'elle le droit de reproduire la réponse de onze lignes qu'elle m'a envoyée dimanche, dans la mesure où ce blog n'a pas vocation à révéler la teneur de messages qui me sont adressés à titre privé.
Il me semble qu'une réflexion sur cette émission pourrait nourrir une longue discussion sur le rapport entre politique et littérature...
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Chère Annie Ernaux
Je dois confesser que je n'ai pas (encore) lu votre dernier livre, mais j'écoutais ce matin votre interview chez Alain
Finkielkraut. Je dois tout d'abord vous féliciter d'avoir participé à cette émission. D'une part parce qu'il est
toujours difficile de débattre avec quelqu'un qui n'a pas les mêmes opinions que soi, et, d'autre part, parce les
espaces de débats pluralistes deviennent très rares dans les médias - chacun n'invitant que des gens du même bord que soi-même ou n'acceptant les invitations que de gens de son propre bord.
Je me permets juste de vous livrer un point de vue d'auditeur ordinaire. A vrai dire, autant la démarche de votre ouvrage m'a paru juste, autant sa traduction dans l'espace d'un débat laisse l'auditeur sur sa faim. Peut-être au fond c'est le projet même d'Alain Finkielkraut, d'utiliser ce livre comme espace de comparaison de deux imaginaires, et des conditions historiques de leur émergence, qui vouait le débat à l'échec, puisque au fond il s'est agi d'un
non-débat, et d'une simple juxtaposition de deux héritages.
Ce projet n'était d'ailleurs peut-être pas le projet initial. Il semble qu'Alain Finkielkraut au début
nourrissait l'intention de vous faire débattre avec lui de la question de la transmission transgénérationnelle qui,
selon lui, aurait été sacrifiée sur l'autel de mai 68, et que d'une certaine façon, l'absence d'accord sur cette question
là (une absence d'accord dont on n'a d'ailleurs pas clairemen vu la cause) l'ait fait dériver vers cette
juxtaposition des imaginaires.
Au moins cette interview aura permis une chose : faire entendre le souvenir des bombardements étatsuniens sur la
Normandie. Comme je vous l'ai déjà indiqué dans une lettre jadis, depuis notre attaque contre Belgrade en 1999 j'ai un rapport très fort à la question des bombardements (peut-être aussi à cause de mes orgines républicaines espagnoles). Ma compagne normande et sa famille m'ont beaucoup parlé du bombardement du Havre, de Rouen et de Sotteville. J'ai bien ressenti dans votre témoignage que c'était un des aspects de votre propos dans lequel vous investissiez le plus d'émotion, peut-être parce que ce traumatisme reste très largement occulté dans l'histoire nationale, alors qu'il est fondateur d'un ressentiment régional très fort.
Le silence sur l'horreur du bombardement de la Normandie en recouvre un autre : celui sur le sacrifice de toute une jeune génération de soldats soviétiques. Car M. Finkielkraut citant M. Agulhon pour qui la mémoire du Débarquement interdirait l'hostilité à l'égar des Etats-Unis oublie une chose : les Etats-Unis se sont hâtés de débarquer en Normandie parce que l'URSS était en train de remporter la guerre à l'Est. Ce qui relativise beaucoup notre obligation de gratitude.
Cet aspect des choses : l'oubli des bombardements qui rejoint l'oubli du sacrifice russe, ne pouvait sans doute
pas être traité du point de vue où vous vous placiez, qui est un point de vue littéraire. Car la littérature comme
témoignage d'un je, d'un on, d'un nous, ne peut pas nécessairement tenir ensemble des choses dont le "je"
n'était pas témoin - les Normands n'ont connu le sacrifice des Russes que très indirectement, et le lien conceptuel
entre ce qu'ils subissaient et ce que subissaient les Russes s'établit dans le champ de l'analyse historique, et non de ce qui est éprouvé empiriquement, même sous un angle collectif.
En tout cas, je reste très intéressé par votre démarche évidemment, cherchant moi-même à donner de la chair à mon engagement - par delà les froids mécanismes de la géopolitique - à travers la littérature , et ne manquerai pas de lire votre livre à l'occasion.
Bien amicalement
FD
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