"Cochinchine" de Léon Werth
3 Novembre 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités
Nous avons déjà rencontré Léon Werth dans la lecture de ses propos sur Clemenceau dans la revue Europe de 1930 (voir mon billet ici). Il me faut parler aujourd'hui de son livre sur la Cochinchine coloniale en 1924, et d'abord vous dire que cet homme qui, humblement, trop humblement, s'est tenu dans l'ombre du Malraux des Conquérants est un écrivain, un véritable écrivain, avec un vrai style, et une très belle sensibilité (il dit quelque part avoir une sensibilité de "fille publique romantique", ce que j'ai peut-être en commun avec lui). Cette sensibilité lui fait voir avec beaucoup de pertinence ce que ses contemporains minimisent bêtement ou rendrent trop abstrait (je pense au livre d'Hannah Arendt sur l'impérialisme) : le grossièreté minable du système colonial européen dans le monde.
Je ne veux pas ajouter à la "culpabilité de l'homme blanc" qui de nos jours infeste un peu trop les mentalités et produit des formes de sottise et d'imposture dans la pensée bourgeoise actuelle.
Juste souligner l'intérêt d'avoir un regard lucide et indépendant sur les injustices. Quelques extraits intéressants (qu'il est inutile que je commente) :
L'intérêt de Werth aussi réside dans ses analyses psychologiques qui confinent à la philosophie. Par exemple quand il estime que les coups de poings et éclats de voix des colons ne procède pas d'une réelle violence personnelle (puisque cette violence décroit à bord du Saïgon-Marseille sur le chemin du retour vers la métropole), mais simplement d'une bassesse institutionnalisée, à laquelle il oppose la retenue "confucéenne" des Orientaux. Ses remarques sur l'érotisme des rapports entre les chanteuses chinoises et leurs clients asiatiques d'un restaurant de Saïgon mériterait en soi dix pages de commentaires qui interrogeraient par effet de miroir vingt siècles de lourdeur de la sensualité occidentale...
Sa réflexions très esthétisante sur les formes des visages des Annamites (mais aussi des Moïs), de leurs gestes etc ouvre un horizon de remise en cause radicale de l'européanité, qui, dans un sens, peut encore relever de l' "âge du jazz" des années 20 (David Stove), la haine de soi occidentale dont parle l'académicien Matteï, mêlée aux dégoûts de l'après-guerre (quand le surréalisme français par exemple vantait systématiquement tout ce qui n'était pas "blanc"). Il faut "en prendre et en laisser" comme on dit, oui, mais tout de même en prendre, oui, essayer de prendre au sérieux cet amour de l'Orient, moins érudit et moins fort que celui d'une Alexandra David-Néel arpentant le Tibet à la même époque, mais tout aussi sincère. Tirer ce fil là, sans naïveté, juste pour voir toutes les potentialités qu'il peut donner. Je crois qu'à la lumière du témoignage de Werth, on comprend beaucoup de choses : pourquoi on ne parle plus français au Vietnam, pourquoi dans les années 2000 ce pays n'a pas soutenu l'Algérie dans sa campagne pour poursuivre la France pour crime contre l'humanité (pourtant le FLN avait tenté des pourparlers à ce sujet avec Hanoï), pourquoi la culture vietnamienne est apparemment sans complexe à l'égard de l'Europe (mais alors on peut se demander : pourquoi celle du Japon en a-t-elle ?). Pourrait-on voir le témoignage de Werth une propédeutique à un "devenir-asiatique" de l'humanité dont l'actuelle globalisation serait aujourd'hui le vecteur ? Ce serait peut-être pousser le raisonnement trop loin, d'autant que l'Asie d'aujourd'hui est peut-être d'une culture moins pure, moins exempte d'occidentalisme (via le consumérisme) qu'elle ne l'était il y a cent ans. Je ne sais. En tout cas après avoir croisé le regard de Werth, tout en finesse sans pour autant verser dans la demi-mesure, on ne peut plus se sentir européen de la même manière qu'avant d'avoir ouvert son livre.
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