Les ex-dissidents d'Europe de l'Est et le Tiers-monde
8 Novembre 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"
Quelqu'un me demandait ce matin pourquoi les ex-dissidents du bloc de l'Est, alliés aux "réformistes" gorbatchéviens sont tous devenus les pires laquais du néo-conservatisme américain au point de se faire les zélateurs de la guerre en Irak. N'est-ce point le signe, me demandait-il, qu'ils étaien déjà objectivement dès 1970-75, les alliés objectifs du capitalisme états-unien (même si beaucoup se croyaient de gauche) ?
Pour ma part je ne suis pas convaincu que tous les dissidents aient basculé dans le camp pro-Occidental ou anti-communiste. Un type comme Alexandre Zinoviev par exemple n'a pas basculé dans ce camp (même si son itinéraire n'est pas forcément très glorieux). Piotr Ikonowicz que je cite dans mon livre sur la Transnistrie a ussi gardé une position intègre.
Mais il y a un phénomène de génération qui fait que ce qui s'énonçait dans les années 70 dans les formes du libertarisme, se formule trente ans plus tard dans les mots du néo-libéralisme. A ce phénomène s'ajoute un mécanisme de vieillissement et d'embourgeoisement des individus qui, à force de fréquenter les salons littéraires occidentaux, se laissent contaminer par leurs idées. Seule une minorité peut rester, passée la cinquantaine, éthiquement pure et ostracisée par le reste des élites.
Je ne pense pas qu'on puisse en déduire a posteriori que ces mouvements étaient déjà capitalistes ou néo-libéraux dans l'âme. Parce qu'alors raisonner de la sorte (avec une anachronisme rétrospectif) reviendrait à condamner comme potentiellement capitaliste toute critique libertaire du socialisme autoritaire depuis Bakounine jusqu'au Black block d'aujourd'hui.
Et puis il y a une particularité de l'Europe de l'Est. Des processus culturels très complexes y sont à l'oeuvre. Rien n'est binaire. Il y a d'abord leur extrême fascination pour l'Europe de l'Ouest et leur frustration d'en avoir été coupés. C'est un mécanisme psychologique puissant qu'on trouve même chez les poutiniens et les partisans de Milosevic.
En outre il existe un racisme profond à l'égard du Tiers monde (des Chinois, des Noirs, des Arabes) qui les fait facilement basculer dans le camp des "valeurs occidentales", y compris du sionisme en tant qu'il se pense comme avant-garde de ces valeurs (et ce malgré e vieux fond antisémite qui travaille ces pays). En 2000 l'opposition serbe faisait campagne sur le thème "nous sommes plus proches de Badgad que de Londres "et "les Chinois nous envahissent".
Ce n'est pas un hasard si Balkans Infos, tout anti-américain qu'il fût, ait en grande partie basculé comme leur ami Jean Robin dans le camp sioniste (un de ses journalistes m'a reproché de m'allier "aux pires ennemis des serbes" parce que, après avoir combattu l'agression de l'OTAN contre la RF de Yougoslavie, je suis resté solidaire du Tiers monde), non que Balkans Infos soit à proprement parler "raciste" à l'égard des peuples du Tiers-monde, mais les guerres civiles yougoslaves les ont fait évoluer dans une ambiance islamophobe qui au final les conduit à se sentir beaucoup plus proches de fervents défenseurs d'Israël que des chantres de l'esprit de Durban. Là encore même les poutiniens jouent un jeu très ambigu entre Arabes et Israéliens. Il n'est pas étonnant que ces tropismes qui affectent les parties les plus anti américaines de ces sociétés aient a fortiori fonctionné sur les "dissidents" qui fréquentaient les salons littéraires du quartier latin voire du Figaro Magazine.
Ce facteur culturel va de pair avec l'influence matérielle des réseaux (par exemple le rôle de l'EHESS comme trait d'union entre les dissidents et l'Oncle sam). Cette profonde "déconnexion" pour parler comme Samir Amin entre les ex-dissidents d'Europe de l'Est et les causes progressistes du Tiers-monde, n'est qu'une exagération d'une autre déconnexion très profonde entre les sociétés de ces pays et celles d'Asie ou d'Afrique. Si bien qu'il me semble que les nouvelles alliances entre Poutine et Chavez, ou même sur un mode plus ambigu entre Moscou et Pékin - alliances dont se réjouissent les tiers-mondistes - participent davantage de froids calculs géopolitiques au niveau des Etats que d'un réel rapprochement entre les peuples. Ce froid calcul bismarckien est toujours réversible et peut se retourner en sainte-alliance russo-occidentale contre le reste du monde, si les Etats-Unis cessaient de jouer la carte de l'encerclement de la Russie (ce qu'une partie de l'administration Obama semble prête à faire mais que la partie la plus belliciste des élites étatsuniennes s'emploiera toujours à contrecarrer).
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