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Le blog de Frédéric Delorca

Artisanat

25 Janvier 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

werthJe me répète mais il faut vraiment lire "Cochinchine" de Léon Werth récemment réédité. Ce n'est pas seulement un plaidoyer contre le colonialisme européen (qui fut la forme de barbarie consensuelle stupide des années 1900-1930, comme le fut le droit le l'hommisme des années 1990-2000, ou l'antiterrorisme aujourd'hui*), mais aussi une réflexion profonde sur la pudeur, la politesse et la légèreté de l'Orient (je lis pas mal sur le confucianisme classique en ce moment), au miroir de laquelle la grossièreté européenne révèle sa laideur, et une réflexion adossée, non pas comme la doctrine des Indigènes de la République aujourd'hui, au pur ressentiment "made in Europa", mais à la grande tradition classique des Lumières (des Lumières très françaises et assez universelles pour être "ouvertes" au bouddhisme, au taoïsme etc).
 
On retrouve chez Werth beaucoup de l'esprit de la revue Europe de Romain Rolland à laquelle il collabora, l'esprit d'une gauche révolutionnaire attachée à une tradition de douceur et d'élégance contre ce qu'elle appelait la "civilisation mécanicienne", fauteuse de guerre, et dont les Etats-Unis et Clemenceau étaient déjà, à leurs yeux, les principaux architectes... Cette gauche a été balayée par le stalinisme, puis par l'opportunisme socialdémocrate et sociallibéral. Mais des hommes comme Werth furent aux idées de gauche, et au style de la gauche, dans les années 20, ce qu'un Vecchiali fut au cinéma des années 70.
 
Evidemment tous ces grands stylistes et ces grands créateurs sont avant tout d'humbles artisans, de petites lucioles au fond de leurs ateliers, qui trouvaient dans leur modeste grandeur la force nécessaire pour résister efficacement à la sauvagerie de leur temps sans se compromettre. Ils eurent leurs admirateurs à travers le monde, des gens de la même élégance qu'eux, de la même exigence personnelle, et même si l'histoire officielle les ignorera toujours ils auront toujours raison au tribunal clandestin de l'Histoire objective (pourrait on dire pour plagier Hegel). Ce sont en tout cas des exemples de vies bien accomplies en des temps où, comme aujourd'hui, vivre dignement et proprement était rendu impossible par des formes puissantes de totalitarisme.

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* A propos d'antiterrorisme, voyez la vulgarité des écriteaux d'Air France sur les postes d'embarquement à Orly, qui, menacent de poursuites judiciaires et de refus de laisser monter dans l'avion quiconque "agresse physiquement ou verbalement un agent". Triste France où le terrorisme est prétexte à toujours plus de fouilles physiques, d'avilissement et d'abrutissement mental, et où on ne peut plus se faire entendre des services publics (de plus en plus ineptes et incompétents dans l'univers marchand "globalisé"), qu'en gueulant (j'ai vu jeudi un cadre distingué sexéganaire se faire virer manu militari d'un train par les services de sécurité du seul fait qu'il a osé critiquer devant un contrôleur la stupidité kafkaïenne de la SNCF), tandis que le seul fait de gueuler devient passible de poursuites judiciaires pour "viol moral du consensualisme forcé". Dans cette France là, rechercher l'indépendance d'esprit, la culture, l'élégance et la dignité requiert toujours plus de solitude, de refus obstiné de parler le langage d'Internet (loin de l'esprit hargneux des commentateurs malveillants, mais aussi de la bêtise rugueuse de tant de blogueurs "amis" que je n'ose même plus lire). Messieurs de la plateforme Overblog, faites votre travail (pensez à la citation "monsieur le bourreau...") : vous pouvez liquider le présent blog ou le noyer sous la publicité, je ne renouvellerai pas l'abonnement "Premium".

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Mon livre-bilan

5 Janvier 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Au coeur des mouvements anti-guerre

couv antigVient de paraître un livre-bilan de mon engagement dans les milieux anti-guerre "Au coeur des mouvements anti-guerre". Le livre peut-être commandé ici. C'est un livre testament sur quinze ans d'engagement, les idées que j'ai défendues et ce qui j'ai pensé ou cru comprendre des milieux "résistants", sur le volet des relations internationales, de la géopolitique, mais aussi de la politique intérieure.

 

Je ne me demande pas à quoi ont servi ces années d'engagement car je suis fidèle au vieux principe hindouïste du renoncement dans l'action, donc les fruits positifs ou négatifs de ce que j'ai tenté d'accomplir m'indiffèrent. Vous avez pu voir d'après le commentaire fiéleux qui m'a été adressé en novembre dernier quel niveau de haine stupide et hargneuse j'ai pu provoquer (auprès de gens prêts à disséquer mon itinéraire dans tous les sens pour y trouver matière à ironie). Il est probable que, d'une manière générale, la présence sur Internet favorise bien souvent davantage de réactions négatives de gens aigris, jaloux, désireux d'en découdre etc ou d'indifférence que d'encouragements. Il vous suffit de voir combien de sites sur la toile mentionnent le présent blog pour vous en convaincre. De toute façon, je n'étais pas spécialement à la recherche de "coups de pouce". Depuis plus d'un an je ne vois plus bien l'intérêt d'écrire dans ces colonnes. Les problèmes structurels du monde et de la France sont les mêmes depuis 15 ans et j'ai suffisamment disserté à leur sujet. Quant à mes petites recherches philosophiques ou culturelles, je n'ai jamais eu le temps de les expliciter comme il se devait, et il vaudrait mieux en discuter en petit comité que sur la place publique internautique.

 

Il est possible que je publie encore quelques petits billets sur ce blog, mais celui-ci est amené à occuper une place très marginale dans le panel des modes d'expression que la vie m'offre encore un petit peu en ce début d'année 2015.

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Interview de F. Delorca sur la Transnistrie

3 Janvier 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Transnistrie

transnistriecouv.jpgLe 27 novembre dernier j'ai donné l'interview sur la Transnistrie que vous trouverez ci-dessous. En France, la Transnistrie n'intéresse plus que les adeptes du ballon rond à cause des succès du FC Sheriff de Tiraspol. Cette interview ainsi que mon livre sur ce pays sont cités dans la version papier du magazine So Foot de ce mois-ci.

 

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Que savez-vous de Victor Gushan, outre le fait qu'il soit à la tête de Sheriff (le trust qui contrôle une grande partie de l'économie de la Transnistrie) ?


- Tout ce que l'on peut savoir sur Victor Gushan c'est que c'est un ancien membre des services secrets de ma République soviétique socialiste de Moldavie qui, après la sécession de la Transnistrie, a profité de son influence pour constituer le conglomérat financier Sheriff qui accapare le business de la grande distribution, des télécoms, du gaz, bref de tout ce qui rapporte. En somme c'est un cas assez classique en ex-URSS, d'un membre de la nomenklatura qui profite de son influence pour prendre le contrôle de l'économie après l'effondrement de l'Etat soviétique. Le cas est aussi fréquent en Ukraine et en Russie.

A-t-il d'autres activités officielles ou cachées?


- Je n'ai pas mené d'investigation particulière sur la question. Et je ne crois pas que même ses adversaires en Moldavie lui prête des fonctions occultes. Mais être le chef de la holding financière dont dépendent plus de 15 % des recettes de l'Etat (selon ce qui m'avait été dit quand j'étais en Transnistrie, suffit à être faiseur et défaiseur de rois.

Que sait-t-on de son influence réelle et de son pouvoir dans le pays?


- C'est lui qui a tenu à bout de bras le gouvernement de la Transnistrie quand dans les années 1990 Igor Smirnov en était le président "héroïque" - puisque Smirnov, ancien ingénieur, s'était distingué en 1991-92 dans la guerre contre les nationalistes moldaves pro-roumains. D'ailleurs des membres de la famille de Smirnov travaillaient au sein du conglomérat Sheriff et profitaient de ses largesses. A partir de 2006 Gushan et Sheriff ont progressivement lâché Smirnov, et, en accord avec le Kremlin, un autre président, plus jeune, et plus proche de Poutine, Evgueni  Chevtchouk a été installé à la tête de la Transnistrie en 2011 aux termes d'élections présidentielles où Smirnov a été évincé dès le premier tour. Bien sûr Chevtchouk est un ancien directeur adjoint de Shériff et pour beaucoup il était au moment de son élection l'homme de Sheriff. Depuis lors on dit que ses relations avec Sheriff se sont dégradées. On a notamment remarqué que le fils de Victor Gushan a échoué à devenir le maire de la capitale de la Transnistrie, Tiraspol, ce qui pourrait être dû à un veto de Chevtchouk. Après il se peut qu'il y ait un jeu de pouvoir complexe entre Sheriff, le Kremlin et les autres oligarques russes, mais là dessus on est réduit à de la pure spéculation.

Comment peut-on qualifier l'économie du pays?


institution.jpg- C'est un système socialiste sur lequel s'est greffé une oligarchie. La caractère socialiste a été préservé en partie à cause de l'isolement du pays non reconnu internationalement, en partie à cause de la mentalité soviétique de la base sociale du régime - des fonctionnaires et ouvriers russes et ukrainiens implantés en Moldavie avec l'industrialisation stalinienne et qui refusaient la désintégration de l'URSS. Il se vérifie encore dans le fait que l'agriculture reste largement collectivisée, que la médecine est une médecine d'Etat etc. Mais la vente de nombreux commerces et industries à la holding Sheriff et les privatisations menées par le parti de Chevtchouk ("Renouveau") depuis sept  ans ne fait que renforcer son caractère oligarchique, en offrant aussi des ouvertures sur un capitalisme de petites entreprises.

Pensez-vous concevable que les infrastructures titanesques du FC Sheriff Tiraspol soient le fruit d'investissements illégaux sur le marché noir et que le club de football serve à blanchir de l'argent?


- Le club sert surtout à mobiliser le patriotisme politique des Transnistriens. Il y a peut-être d'autres moyens en Russie de blanchir de l'argent que de crée un club de foot. Cela dit qu'il y ait du marché noir c'est à peu près évident puisque la non-reconnaissance de la Transnistrie au niveau international favorise les transactions occultes. On a parlé de trafics d'armes et de stupéfiants, mais je ne suis pas certain que ce soit prédominant car cela mettrait trop le pays dans le collimateur des Occidentaux et donnerait des armes idéologiques au gouvernement de Chisinau (Moldavie) qui demande en permanence la suppression de l'entité transnistrienne. En revanche qu'il y ait de nombreux détournements de fonds autour des fournitures de gaz russe, du marché de la distribution etc c'est très probable.

Trois adjectifs pour qualifier la Transnistrie ?

- Isolée, très particulière, en voie de russification. Isolée, parce que cela reste une sorte de sous-préfecture soviétique assez coupée du monde (même si beaucoup de Transnistriens grâce à des passeports russes ou ukrainiens arrivent à voyager). Très particulière parce qu'elle avait quand même réussi à constituer une identité originale, fondée sur le souvenir du temps où cette partie de la moldavie était ukrainienne (elle n'a jamais fait partie du grand ensemble roumain auquel les nationalistes de Chisinau voulaient la rattacher en 1991-92). En voie de russification parce que l'évolution actuelle de la Moldavie et de l'Ukraine vers un rapprochement avec l'Union européenne et l'OTAN nourrit une volonté de rattachement à la Russie, sur le modèle de ce qui s'est passé en Crimée.

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