Le Diplomate et l'Intrus
30 Avril 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Je signale à ceux que ça intéresse la publication ce matin sur Parutions.com de mon compte-rendu sur le dernier livre de Bertrand Badie - de la sociologie made in Sciences Po appliquée aux relations internationales.
Le CR est sur http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=97&ida=9321
Bertrand Badie, Le diplomate et l’intrus
L’ingénierie sociale au secours de la diplomatie occidentale
On, le sait, les relations internationales aujourd’hui ne peuvent plus s’appréhender de la même manière qu’il y a cinquante ans, les « organisations non gouvernementales » humanitaires, ou plus politiques (comme les altermondialistes) se sont taillé une place, une influence, dans le débat diplomatique, et ont conquis des sièges dans les instances multilatérales.
Bertrand Badie, professeur à Sciences Po, propose dans ce nouvel ouvrage une réflexion d’ensemble sur cette nouvelle donne. Partant de la conception classique des rapports internationaux, et de l’histoire de leur étude dans l’espace universitaire, l’auteur nous invite à nous interroger sur l’ascendant pris très tôt par la veine hobbesienne, poursuivie en Allemagne par Clausewitz, Bismarck, Weber, la géopolitique : une vision des relations mondiales comme des rapports entre puissances étatiques, des gladiateurs dans l’arène, vision que les Etats-Unis ont adoptée au XX ème siècle. Tout aurait pu se passer autrement, l’international aurait pu se penser à partir non des Etats mais des sociétés, non de la science politique mais de la sociologie, comme ont tenté de le faire l’école anglaise ou Léon Bourgeois, disciple de Durkheim.
Tous les échecs des grandes puissances à imposer leur vision de la démocratie partout où elles mirent en œuvre leur interventionnisme, du Kosovo à l’Afghanistan en passant par l’Irak, devraient inciter aujourd’hui à réintroduire la sociologie, estime Badie. C'est-à-dire non seulement en intégrant aux appareils diplomatiques étatiques la dimension du marché et de l’individu (à travers par exemples les services économiques des ambassades), mais aussi en prenant en compte les sociétés dans leur singularité, leur manière de définir leur contrat social. Il ne faut plus considérer les revendications ou les violences des sociétés comme des pathologies liées à des phases de transition dans un schéma « développementaliste » qui conduit nécessairement à une démocratie pacifiée, mais voir de quelle manière les élites d’un pays peuvent ou non avoir intérêt à la concurrence des partis politiques, au pluralisme, et créer des incitations dans ce sens (en substituant notamment un effort de « démocratisation » à la rhétorique du regime change appliquée par les néo-conservateurs états-uniens). La thèse de l’ouvrage s’appuie notamment sur une critique sévère (et contestable) de la prégnance des logiques de puissance dans le multilatéralisme onusien, ainsi que des ambiguïtés des intégrations régionales, et valorise concurremment (parfois en faisant passer pour neuf ce qui ne l’est pas tant) les forces émergeantes de dissolution des souverainetés.
Le livre de Bertrand Badie se présente ainsi comme une boîte à outils, peut-être même comme un pharmakon (au double sens indécidable de ce terme) pour des gouvernants de pays riches passablement déçus par l’échec des politiques occidentales des quinze dernières années. L’idée fondamentale du livre : mobiliser la sociologie au secours de la science politique, est en soi pertinente et bien argumentée. Mais la sociologie dont il s’agit ici est très « typée » dans le champ des sciences humaines : c’est une approche fonctionnaliste, qui part de totalités sociétales auxquelles les acteurs sociaux sont censés « s’intégrer » (Bertrand Badie s’essaie même à transposer les catégories de Robert K. Merton aux comportements des Etats) et qui s’apparente davantage à une ingénierie sociale qu’à une étude objective globale des stratégies des individus et des groupes sur la scène internationale (laquelle fait encore cruellement défaut à la sociologie de notre temps). L’absence de neutralité axiologique se révèle notamment dans le dernier chapitre (« Diplomatie contestataire, diplomatie déviante ») qui constitue en fait une dénonciation de l’usage de la communication sociale par des gouvernements anti-systémiques comme celui du Venezuela et de l’Iran, taxés de « populisme ». Pour Bertrand Badie, la « prolifération des jeux contestataires » figure au nombre des « effets de pathologie sociale » qui justifient, en réponse, la mobilisation d’ « une diplomatie sociale constituée » (p. 274). D’une certaine façon, le livre s’inscrit ainsi dans le prolongement d’une tradition académique qui eut ses heures de gloire dans l’immédiat après-guerre face au « péril rouge » : il s’agit toujours de trouver dans l’espace social de nouvelles clés d’adhésion à un ordre mondial qui fuit de toutes parts.
A cet égard il est symptomatique des inquiétudes actuelles de certains groupes (qui symétriquement fondent les espoirs de leurs adversaires).
Frédéric Delorca
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