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Le blog de Frédéric Delorca

André Malraux sur le Front populaire

22 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Julien Gracq écrit quelque part que notre époque se nourrit des miettes des grands écrivains telles que leurs journaux ou leur correspondance. C'est particulièrement vrai en ce qui me concerne, peut-être parce que je n'ai jamais été très friand de romans. Concernant Malraux par exemple, j'aime bien ses carnets, les notes qu'il a prises à la hâte. Ils sont toujours trop courts, on les lit en une heure, mais on y trouve toujours des détails croustillants sur une époque, une situation, et qui permettent de voir beaucoup plus loin que la fadeur de l'histoire officielle. C'était le cas de ses carnets sur un voyage en URSS publiés récemment qui étaient très éloquents sur la religiosité des membres du PC soviétique et sur la difficulté d'instruire un peuple encore si rural et arriéré en 1934.

 

malraux-copie-1.jpgJe lis aujourd'hui ses cahiers des deux années suivantes, sur le Front populaire. J'y trouve des pépites : une description du discours de Blum à la chambre (que je ne puis reproduire ici car elle est trop longue) pour faire adopter le résultat des accords Matignon par exemple. Cela vaut le récit par Romain Rolland des discours arrosés de vin de Jaurès 35 ans plus tôt. On y perçoit cette grand fragilité physique de Blum, physique et peut-être aussi morale.

 

Il y a ce milieu des radicaux (centre gauche) un peu délétère. Malraux cite Emmanuel Berl, journaliste de leur mouvance : "Suzanne Schreiber est inouïe ! Elle tient des discours qui inquiètent Potemkine (l'ambassadeur de Russie) parce qu'on est toujours dans l'impossibilité, quand Suzanne parle, de supposer qu'elle ne répète pas ce qu'elle a entendu, mais ce n'est pas une raison, parce qu'elle s'est fait baiser par tout le comité directeur du parti radical pour que ce qu'elle dit ait le moindre sérieux ! Et si elle s'est fait engueuler le matin par Herriot parce qu'elle est idiote, elle dira l'après-midi n'importe quoi pour l'embêter. Et plus question de la faire taire. Pensez que le 6 février, Daladier avait pris, pour qu'elle lui foute la paix, des mesures policières : il l'a retrouvée dans sa chambre, entre le lit et la table de nuit... Alors, il a déclaré forfait..." (p. 74).

 

Juste avant, Malraux rapportait que cette sénatrice radicale, Mme Schreiber (dont la descendance fut une dynastie journalistique célèbre en France) se répandait en avertissements (p. 74) auprès de l'ambassade de Russie, avertissements selon lesquels le France alllait bientôt rompre avec Moscou. Quelle folie quand on songe que Malraux notait que selon l'écrivain Ilya Ehrenbourg : "En cas d'attaque hitlérienne sur la France ou la Tchécoslovaquie, l'armée rouge est prête à mobiliser, et Staline à donner immédiatement à l'aviation soviétique l'ordre de bombarder les villes allemandes" (p. 79). On est en plein Annie Lacroix-Riz.

 

front-populaire.jpgEt puis il y a ce peuple français, brouillon, désordonné, dont les grèves spontanées à la fois sauvent le Front populaire (car ainsi Blum apparaît comme un pis-aller aux yeux de la bourgeoisie apeurée), mais aussi menacent de l'anéantir dans leur incohérence. Léo Lagrange le ministre de la jeunesse et des sports du Front populaire.observe (p. 50) "J'ai vu hier Ramette (membre du bureau politiquedu PCF), très inquiet de certaines revendications des grévistes, nettement hitlériennes : Interdiction du travail des femmes mariées - Interdiction du travail des ouvriers étrangers". N'importe qui débarque dans les ministères pour n'importe quoi. Un socialiste débarque cinq fois chez Lagrange pour lui vendre 10 000 baignoires très cher (p. 65), tout étant bloqué, on est porté sur le sexe "râlage chez les conjoints des employés ou employées des magasins, l'ennui, paraît-il, poussant l'espèce humaine à la lubricité" (p. 65) Bécart, un collaborateur de Lagrange, déplore : "L'une des choses les plus graves contre nous, là où elle s'est produite, c'est la grève des employés des pompes funèbres. Qu'il faille faire appel aux pompiers pour enterrer les morts, ça, le prolétariat ne l'admet pas plus que les autres. Il y a là des citations atroces, et qui nous feront sans doute autant d'ennemis" (p. 69). Le point de vue d'Emmanuel Berl (p. 66) : "A brève échéance le péril anarchiste va commencer Il y aura des incidents, et la situation deviendra aussitôt très sérieuse. La fermeture des cafés et des restaurants exaspère les classes moyennes. On parle de la grève des concierges. Les gens n'ont pas envie de rester à la porte (...) Les partis sont débordés et le seront de plus en plus ; d'autre part Hitler prépare un coup contre la Tchécoslovaquie, l'Italie renforce ses frontières et la Yougoslavie est prête à conclure un accord avec l'Allemagne. / Je suis persuadé qu'il y a dans ces grèves de nombreux agents de l'Allemagne. / Je crois que Blum s'effondrera physiquement, avant ou après les premiers incidents, et qu'il y aura un ministère d'imagerie républicaine, de Reynaud à Cachin, ou de spécialistes, qui refera une union à la Poincaré". Léo Lagrange s'emporte : "Nous n'avons rien fait. Nous ne faisons rien. L'attaque de la banque de France dort, les mutations de l'armée attendent, parce que Blum est obligé, jour et nuit, de négocier des accords. Tas de salauds !" (Autrement dit : les grèves nous empêchent de virer les réactionnaires de la banque de France et de l'armée).

 

Une nuance importante aux clichés iréniques sur les grèves de 36, et quelque chose qui doit mettre en garde ceux qui idéalisent les masses (et qui d'ailleurs finissent par prôner la dictature).

 

Le 13 juillet 1936 on joue le Danton de Romain Rolland aux arènes de Lutèce en présence de Blum.

 

En fin de carnet (p. 105), cette lettre étrange de Malraux à la veuve de Léo Lagrange datée du 30 mai 1949 à propos de de Gaulle qu'il avait vu la semaine précédente: "Le Général a regardé par la fenêtre et a dit : "La dernière fois que je suis venu ici c'était pour voir un brave type qui s'appelait Lagrange (comment c'était son prénom déjà) ; c'était le seul à ce moment-là qui comprenait quelque chose et le seul qui aurait pu faire quelque chose d'utile pour la France. Naturellement c'est aussi le seul qui ait été tué" ". "Sans commentaires", conclut Malraux.

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Quand Georges Clemenceau médisait sur Albert Thomas

22 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Le 27 mai 1915, Clemenceau écrit à son petit frère du Sénat :

 

clemenceau.jpg

"C'est pour réparer tout le mal qu'on a pris M. Albert Thomas, "technicien" en matière de munitions, nous dit M. Millerand, parce qu'il est agrégé d'histoire et qu'il s'est occupé, on ne sait à quel titre, de la fabrication des obus de 75 qui ont donné les plus déplorables résultats. Il est vrai que 15 jours avant la guerre, il prêchait avec Jaurès la grève générale préventive en cas de guerre. Le plus beau, c'est que cela s'est fait sur la recommandation de Joffre dont notre révolutionnaire avait su capter la confiance par des flagorneries. Voilà ce qu'on appelle un gouvernement"

 

Le style ironique de Clemenceau démolit la statue d'Albert Thomas (un des plus patriotes de la SFIO de l'époque) érigée par un universitaire socialiste de 1919 que j'ai cité l'été dernier, mais aussi la naïveté de la stratégie socialiste d'avant-guerre (thème que je rumine beaucoup en ce moment).

 

A l'heure où l'UMP parle d'allégeance aux armes et où M. Nikonoff se rend sur BFM pour dire à M. Asselineau qu'il reste dans le "périmètre" de la gauche pour le moment, et que si sa stratégie auprès d'un Mélenchon autiste sur l'Europe échoue, il en examinera une autre, tout cela mérite d'être médité.

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Républicains espagnols/Républicains français : vallée d'Aspe 1939

20 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn

juillet-2006-099.jpgComme vous le savez, je ne fais pas de localisme pour le localisme. Et s'il m'arrive de me pencher sur des détails de l'histoire de la vicomté de Béarn et des Basses-Pyrénées, comme je l'ai fait à propos du calvinisme et de la Révolution de 1789, c'est toujours dans l'espoir, à partir d'un vécu "micro-social" peu connu de l'historiographie officielle, de comprendre en profondeur quelles traces les grandes idées ou les grands événements laissent dans la vie des gens, à quel point ils les imprègnent ou non, dans quel sens ils les font réagir.

 

Dans cet esprit, l'ouvrage "Le Béarn à l'heure de la guerre d'Espagne" publié par l'association Mémoire collective en Béarn en 1995, offre des témoignages du rapport entre la France "profonde", ou, pourrait-on dire, la périphérie française pyrénéenne, et l'Espagne républicaine, qui me paraissent très utiles pour saisir quelque chose de ce qu'était le républicanisme français de l'entre-deux guerres.

 

Bien sûr il faut faire la part de ce qui est très particulier à la région considérée. Tout d'abord son début de déchristianisation - moins marqué qu'en Bigorre voisine, mais davantage qu'au Pays Basque. Notons aussi que c'est traditionnellement une terre de petits propriétaires, dont aurait sans doute rêvé Jean-Jacques Rousseau, une situation qui a son importance pour le rapport à soi-même, aux institutions, à la vie collective.

 

J'aime beaucoup à cet égard le témoignage d'un habitant de la Vallée d'Aspe, un certain Jean-François Bayé-Pouey (p. 17) :

"Les Espagnols ont été très bien accueilis par les Aspois. A la fois très bien vus, comme des frères, et un peu méprisés aussi : ils avaient tous de la terre en Espagne, mais, une fois arrivés en Aspe, c'étaient surtout des ouvriers, ils ne possédaient plus de terre.

 

Alors, pour l'Aspois qui a toujours possédé la terre depuis le haut Moyen-Age (il n'y avait ni fermage ni métayage en Aspe), qui a toujours été le paysan propriétaire, même s'il n'avait qu'un demi hectare ou un quart d'hectare, il y avait toujours ce petit mépris, cette commisération pour celui qui était "sans terre". Cela valait aussi pour le curé ou l'instituteur, qu'on respectait J'ai entendu mon père dire : "C'est le regent*, mais il n'a même pas deux mètres de terre pour s'y faire enterrer dedans !"

 

Mon propre grand père républicain espagnol, bien que comptable dans une usine, avait lui aussi quelques lopins de terre en Aragon. Le mot "mépriser" est ici un peu mal choisi. Le témoignage montre en tout cas que ce n'est pas du mépris xénophobe. On trouve aussi un témoignage d'un femme de Pau (Mme Benne p. 44) qui montre qu'on était très loin de la commisération apitoyée très à la mode dans l'ambiance médiatique actuelle et qui a notamment présidé à l'accueil des Kosovars en France en 1999 : " Dans ma famille - mon père était très à gauche - on accueillait [les Républicains espagnols] très chaleureusement parce qu'on savait qu'ils quittaient leur pays par force (...) A la rue de la Fontaine où j'habitais, il y avait un lavoir et ce lavoir était pris d'assaut par les femmes espagnoles. Et les femmes françaises disaient : "Oh ! ces Espagnoles, elles ne font que laver ; qu'est-ce qu'elles sont propres, etc". Et puis les Espagnols faisaient beaucoup d'efforts pour parler le français (...) A l'école, on commençait même à être un peu jaloux de l'intérêt que leur portait la maîtresse, ou de leur succès scolaire".

 

Ce bon accueil est en grande partie lié à l'imprégnation républicaine de la société française qui touche une bonne partie du monde rural (sauf les catégories restées complètement dans le giron de l'Eglise). Moi qui ai travaillé sur les milieux communistes en région parisienne lesquels, en 1936-39, soutinrent les Républicains par pur "internationalisme prolétarien", je découvre la nuance qu'apporte le républicanisme rural.

 

Revenons au témoignage de Jean-François Bayé-Pouey (qui se prolonge p. 46) :

 

"Je pense que nous étions tous, les Aspois, les adultes et même nous les enfants, du côté des républicains (espagnols), automatiquement. Et on ne sait pas très bien pourquoi puisqu'on n'était pas très au fait de ce qui se passait. J'étais enfant de choeur à l'époque - nous étions quatre enfants de choeur -. Il y en avait deux qui portaient la soutane rouge et deux autres la soutane bleu clair. On se précipitait à la sacristie pour avoir la rouge et pour ne pas porter la bleue, parce que le rouge c'était la couleur des républicains espagnols et le bleu c'était celle des franquistes.

 

La population de Borce** était très républicaine et très patriote. Vous savez, notre génération a été élevée à l'école par les anciens de 1914. Dans les villages, que ce soit le berger, le paysan comme mon père, le facteur, le curé, l'instituteur, le forgeron, tous ne parlaient que de 14.


poilus

J'ai vu mon père rencontrer l'oncle de ma femme qu'il n'avait pas vu depuis trente ans et, dix minutes après, ils étaient tous les deux à Verdun ! Ils ne badinaient pas avec le patriotisme, ces gens-là ! L'instituteur qui n'allait jamais à la messe, faisait déplacer l'harmonium jusqu'à l'église par deux anciens combattants, pour la messe du 11 novembre.

 

C'était le seul jour de l'année où il y allait parce que c'était la messe des anciens combattants, alors qu'il était plutôt anticlérical, comme il était de bon ton de l'être à l'époque***...

 

A côté de cela, est-ce qu'ils avaient envie d'aller aider les Espagnols ? Pas du tout ! Je n'en ai jamais entendu parler Par contre, pour les Espagnols qui arrivaient, c'étaient leurs frères d'avant, c'étaient les mêmes, c'était la même communauté de pauvres paysans, des deux côtés des Pyrénées. Mais quant à aller se battre pour les Espagnols en Espagne, non, ils n'y pensaient même pas."

 

J'aime beaucoup ce passage parce qu'il dit toute l'importance de la guerre de 14-18 pour l'ancrage du sentiment républicain dans la génération de Français nés vers 1895 et chez leurs enfants nés autour de 1920-30. C'est une de mes marottes que de répéter que 14-18 ne fut pas une "guerre civile européenne" où tous les torts étaient partagés comme on veut nous le faire croire aujourd'hui (et comme on en vient à le dire aussi de 1939-45), mais une guerre de résistance de la seule grande République européenne (ses ennemis étant une coalition d'empires et de monarchies) face à un danger parfaitement objectif en Europe à l'époque qui était l'idéologie pangermaniste.

 

Ce récit dit l'importance de 14-18 dans l'imaginaire et la pietas de la population d'un village de montagne (évidemment en écrivant ces lignes je pense à Bernanos) mais aussi ce qui allait stériliser définitivement la République française et l'enfoncer dans la lâcheté : parce qu'il y avait eu la saignée de 14-18, on n'avait plus envie de se battre pour la République espagnole, ni pour Dantzig un peu plus tard. Cela ne voulait pas dire qu'on était dans l'amoralisme le plus complet - comme le sont maintenant beaucoup de Français hypnotisés par la désinformation médiatique. On fait encore la différence entre Franco et la République en Espagne, et l'on sait se montrer solidaire et accueillant avec le camp qui porte la justice (un camp d'ailleurs très similaire à soi-même, comme le relève le témoin, parce que ce sont des petits paysans des deux côtés des montagnes, mais aussi, on le sait par ailleurs, parce que la République espagnole, plus présente chez les paysans aragonais que le communisme et même que l'anarchisme, avait le républicanisme français, et chantait la Marseillaise). Mais on n'est pas prêt à guerroyer pour le bien commun de l'Europe. Ce qui bien sûr ne pouvait que conduire au désastre. Beaucoup de ces gens-là (Républicains espagnols et français) allaient se ressaisir en se retrouvant dans la Résistance un peu plus tard. Non pas sur un mode idyllique d'ailleurs, et non pas sans malentendus (non seulement le gouvernement de De Gaulle n'allait rien faire pour aider à une opération de Reconquista via le Val d'Aran, mais encore aucun Français "ordinaire" n'allait s'engager dans ces bataillons, preuve que la communauté d'objectifs n'existait plus vraiment), mais tout de même suffisamment pour permettre une bonne "absorption" des enfants des Républicains dans les listes des bons Français.

 

FD

 

* maître d'école en béarnais

** village aspois où naquit le chanteur populaire Marcel Amont. On y visite un ours pyrénéen en captivité.

*** anticlérical et très à gauche, il était, nous dit son fils plus haut, abonné au Réveil du Combattant de l'ARAC, un journal qui existe toujours et dans lequel j'ai écrit l'an dernier, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un fils enfant de choeur.

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La fin des espoirs en politique internationale

19 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

CSONU.jpgJe n'ai pas mis les pieds à la Fête de l'Humanité cette année. Le Temps des Cerises qui y a son stand et mes livres ne me l'a d'ailleurs pas proposé. Je n'y retournerai d'ailleurs sans doute pas avant un bon quart de siècle.

 

Cela m'aide à cultiver un regard détaché. Et du détachement il en faut. Par exemple quand on voit que des pays aussi directement menacés par l'ingérence occidentale que le Soudan, la Syrie, le Liban, l'Iran et le Sri Lanka votent aujourd'hui comme un seul homme pour la reconnaissance d'un régime libyen directement issu de ladite ingérence (alors que les champions de l'ingérence étrangère - les dirigeants actuels du Rwanda - votent contre cette reconnaissance !), on se dit qu'il n'y a plus grand chose à attendre.... (Au fait je me demande si les grands manitous de l'info "alternative" manichéenne qui sévissent sur le Net signaleront ces bizarreries dans leurs papiers)...

 

La diplomatie va bientôt redevenir aussi subtile qu'à l'époque de Delcassé... Et les peuples n'oseront plus guère s'investir dans les relations internationales car les petits jeux entre empires (l'empire occidental, celui des Russes, celui des Turcs ou des Chiois) n'intéresseront personne (sauf les victimes directes - en 1900 c'étaient les Balkans et nos colonies, aujourd'hui les Africains et le Proche-Orient).

Les gens ne pourront pas croire à l'alliance des mouvements citoyens de par le monde, ni à la grève générale anti-guerre (qui a magnifiquement échoué en 1914). Ils pourront juste créer des groupes sur Facebook du genre "J'aime la paix", "Sarkozy rentre chez toi". Régression d'école maternelle.

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Samedi après-midi

17 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

CIMG1218Je traînais cet après-midi chez un bouquiniste. Je lui ai demandé s'il avait des oeuvres de Romain Rolland. Il lui  restait cinq ou six ouvrages. "On ne le réédite plus, dis-je, pour un prix Nobel c'est injuste". Evidemment, vu son métier, il ne pouvait que m'approuver : "En dehors de phénomènes à la Amélie Nothomb le système de l'édition contemporain ne voit rien. Tenez, allez, je vous donne quand même un sac de la Fnac"...

 

Je ne suis pas très heureux d'être parmi les "réacs progressistes" comme dit un lecteur du blog d'Edgar, mais c'est vrai que notre époque est bien triste, si écervelée... Voyez comme les adversaires de François Asselineau sonnent creux et sans originalité sur BFM TV, un peu comme ces profs qui se dénudent pour dénoncer le manque de moyens de leur époque. Toujours les mêmes clichés, les mêmes procédés qui passent en boucle. On m'a dit qu'au stand du Parti de gauche à la Fête de l'Humanité en ce moment il y a un jeu du "Chamboule tout" avec des boîtes aux effigies de Trichet, Kadhafi, et Le Pen. Surtout ne pas faire réfléchir les gens...

 

Il y a chez Romain Rolland, à côté de beaucoup de lourdeurs, une problématique intéressante sur le rapport entre le mysticisme personnel (appelons cela plutôt la recherche  philosophique), et l'engagement dans la société, la façon de concilier les deux. Particulièrement important de nos jours quand la présence au monde (l'insertion dans le totalitarisme "globalisé" ambiant) tend à vider les individus de leur contenu subjectif...

 

Je suis content aussi d'avoir relu la correspondance de Clemenceau. Même si son américanophilie n'est pas ma tasse de thé, même si, comme le souligne Julien Gracq dans " En lisant en écrivant" à propos d'Alain dont il fut l'élève (Alain remis au goût du jour par Chouard bizarrement), l'univers radical sent un peu trop la France rurale, la résistance des arrondissements au curé, au sous-préfet, au notaire, Clemenceau reste une personnalité attachante. Son mot contre Albert Thomas et Jean Jaurès qui croyaient encore à la grève générale européenne 15 jours avant l'entrée en guerre de tous contre tous est très juste. On aurait envie de dire la même chose à Mélenchon qui dans son dernier billet répond au MPEP sur l'euro par du catéchisme ("l'Europe c'est la paix").

 

A part ça je cherche toujours un moyen de me rendre utile à mon époque... Quelqu'un a-t-il une idée ?

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Résistances

16 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Deux styles de résistance aux tendances de fond de ce monde. Celui de M. Erdogan, et celui de M. Chavez.

 

 

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Ivo Andric, les Balkans, la Turquie

14 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

kmgd.jpgA l'heure où Erdogan est accueilli au Caire comme un nouveau Nasser, il faut lire Le pont sur la Drina, chef d'oeuvre écrit en 1945  par un homme devenu prix nobel de littérature en 1961... et seulement traduit en 1994 (faut-il que la France méprise les Balkans pour avoir attendu si longtemps !).

 

Je ne sais si Kusturica sera à la hauteur au niveau de l'adaptation cinématographique, mais c'est vraiment de la grande littérature, très fine, en empathie avec les groupes et les individus qu'elle fait évoluer sur quarante ans (des années 1870 à la première guerre mondiale). Un livre qui non seulement vous fait ressentir profondément l'histoire et la mentalité des Balkans (ce mélange d'univers turc et slave) au delà de la vision abstraite des cartes géopolitiques, mais aussi, qui à travers les particularités de cette région parvient à une approche si attachante de l'humain qu'elle en devient universelle - l'on voudrait même que chaque partie du monde pût avoir son "Pont sur la Drina" qui eût permis au reste de l'humanité de se reconnaître en elle. Il faut dire que l'endroit s'y prêtait. Visegrad sous la botte autrichienne, à quelques kilomètres à la fois de la frontière turque et de la frontière serbe. Ce pont, magnifique et magique, "le rêve d'un Vizir" natif de la région.

 

On comprend tout : l'occidentalisation par les Habsbourg, les remous politiques qu'elle entraîne avec l'émergence des nationalismes (serbe, musulman, juif), et cela vous est raconté à travers les regards, les silences, la nouvelle façon qu'ont les jeunes gens de parler, de séduire, de se battre. Ce nouveau rapport au temps quand l'administration autrichienne vient tout mesurer et fait construire un train qui relie la région à Sarajevo. Et la réaction des paysans, ces oubliés de l'histoire, cette chair à canon, ces gens qui ont leur façon à eux d'entendre, de commenter, et de se taire, qu'ils croient en Allah ou en Dieu - quelque chose qui me fait penser, moi, aux paysans du Béarn que j'ai connus, ceux d'avant la télé et d'avant les automobiles. Et en même temps, on sent qu'il y a autre chose : le rapport à la terre, à la vie en plein air, certes, à ces bourgeois qui aiment se moquer de vous et vous tromper en vous faisant croire que le train est déjà parti alors qu'il ne s'en va que dans trois heures, mais aussi ce rapport aux valeurs orientales "le doux silence" indolent vertu cardinale de l'empire ottoman (je me souviens de mon passage à Belgrade quand mon ami à Kalemagdan me disait "allons marcher en devisant tranquillement, fichir bei comme disaient les intellectuels turcs). Pensez à la belle endormie qui était la forme de la Turquie sous la plume de nos dessinateurs d'avant-1914, pensez par contraste à L'Homme sans qualité de Musil dans cette Vienne trop rationnelle, trop inquiète (notre modernité, des écrits de Trotski réfugié en Autriche à ceux de Freud, qui la quitta vient de là).Tout cela est captivant. On aurait voulu un Pont sur la Drina "tome 2" : sur le Visegrad de la première Yougoslavie, celui de l'occupation nazie, celui de la Yougoslavie communiste, celui de la guerre civile de Bosnie (qui a sans doute éradiqué ce qu'il y restait d'oriental et de turc).

 

On voudrait visiter Visegrad, en pélerinage, comme une Mecque de la littérature, une ville qui a permis le miracle littéraire de ce roman d'Andric, qui a permis à l'humanité de chacun de grandir à travers le roman de Visegrad. On aurait voulu le voir avant que Kusturica n'y construise son parc d'attraction (le décor de son film qui est destiné à perdurer pour "attirer de devises" dans la région). Kusturica a-t-il conscience de la lourde responsabilité qu'il prend en tournant ce film et en laissant ce parc d'attraction ? Est-il conscient du risque de transformer cette ville en Dysneyland ? Veut-il par ce biais recréer le Visegrad multiethnique ? Un multiethnisme sous l'égide des dollars (ou des yuans) et de la consommation, ce n'est pas bon du tout. Peut-être la seconde mort du vizir qui construisit le pont, la deuxième mort de la culture ottomane en Serbie orientale. Une mienne correspondante turque dont les ancêtres étaient de Sarajevo me faisait part récemment de son scepticisme "instinctif" à l'égard du projet de Kusturica. A juste titre je pense. Il faut dire aussi qu'elle n'aime pas l'ambiance de foire de ses films (que moi pourtant j'apprécie bien). Il est certain que cette ambiance serait elle aussi, par elle-même, un crime contre le "doux silence". Kusturica est-il capable de faire un film silencieux ? C'est ce qu'il faudrait à Visegrad.

 

Je parle de tout cela d'autant plus tranquillement que je me suis désengagé de mon intérêt de Balkans progressivement depuis 2001. C'est pourquoi j'ai attendu 10 ans avant de lire Andric. Mon point de vue est donc désormais détaché et assez impartial, je crois. Je salue la générosité d'Andric, le Croate, lui aussi étranger à l'égard de la Bosnie orientale, qui a trouvé tant d'inspiration pour parler des gens de cette terre comme s'il étaient ses propres ancêtres. C'est la même générosité - une générosité lucide du point de vue des valeurs universelles -, je suppose, qui lui fit prendre le parti des serbes résistants, quand son propre pays était gavé d'exaltation nazie.

 

Aujourd'hui M. Erdogan devient "néo-ottoman" et va porter la bonne parole turque de la Somalie affamée à la Tunisie incertaine. Tant mieux pour les habitants de Gaza qu'il veut aider avec sa flotte de guerre, mais ce n'est pas sans danger. En même temps je comprends que la Turquie veuille reconstituer son empire, ou un crypto-empire, quand nous mêmes, de Clinton à Obama et de Jospin à Sarkozy, nous comportons de façon impériale. L'impérialisme suscite d'impérialisme. Rien de nouveau sous le soleil.  Bella ciao, qui a eu la bonté de publier mon dernier billet sur le Nicaragua, édite aussi des passages des articles de Jaurès dans la Dépêche du Midi sur la conquête de la Tripolitaine. Jaurès faisait remarquer au début du XXe siècle que la conquête de Tripoli suscitait l'indignation de tout le monde musulman. Dans Le pont sur la Drina il y a un passage où les jeunes musulmans de Visegrad coiffés d'un fès interpellent un ouvrier italien à propos de l'invasion de Tripoli. Aujourd'hui tout le monde musulman n'est pas soulevé car nous avons habilement mêlé notre ingérence à la rhétorique de la solidarité avec les "printemps arabes". Mais chacun en Méditerranée orientale sait ce que nos multinationales feront de l'or noir libyen. Pour cette raison tous encourageront M. Erdogan a reprendre pied en Libye, comme il se sont plus ou moins ouvertement félicités de voir M. Ahmadinejad reconquérir de l'influence en Irak face aux GI's. La concurrence des empires est bien embarrassante pour les peuples, mais c'est un pis-aller par rapport à l'hégémonie d'un seul.

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13 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

sncf.jpgLe RER (celui qui va à l'aéroport de Roissy) faisait des siennes ce matin. Bloqué à Châtelet, je ne sais pourquoi. Une Russe "mature" anglisciste, n'entendant rien au français, demandait vainement des explications à chaque gare. J'ai dû me dévouer. Les passagers français me regardaient amusés avec l'air de dire : "Tiens pourquoi cet idiot tente-t-il de parler anglais ?" (je ne crois pas que ce soit mon accent qui les ait amusé, car quoique celui-ci ne soit guère british, il n'est pas franchouillard non plus, et, dans l'ensemble, je m'en sors plutôt bien par rapport à la moyenne). Ils étaient tous là avec leur mélange bien connu de culpabilité et d'arrogance à l'égard de la langue de Shakespeare. Dès qu'un touriste les interroge, on les sent à la fois incapables de faire une phrase, et renfrognés comme s'ils se disaient interieurement : "Pourquoi me ferais-je ch**, à parler à cet(te) abruti(e) dans cette langue à la gomme ?".

 

Donc ils se replient sur eux-mêmes avec cet air à la fois minable et satisfait d'eux-mêmes qu'ils arborent lorsqu'ils (ou elles) vous piquent sous votre nez la dernière place assise dans la rame pour se plonger dans la lecture du catalogue d'Ikea.

 

Evidemment la touriste russe a cessé de me poser des questions quand elle a découvert que la passagère qui s'est assise en face d'elle à Gare du Nord était slave come elle. Elle s'est faite soudain bien plus souriante et volubile à l'égard de sa compatriote, et elle ont passé le reste du trajet à papoter allègrement dans leur langue. Encore une qui, en situation concrète, "préfère sa soeur à sa cousine, et sa cousine à sa voisine". Some things never change...

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Le problème de la folie du monde...

12 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Le problème de la folie de l'humanité travaille le débat public depuis longtemps. Pendant les guerres civiles spécialement (à Rome dans l'Antiquité, en Europe au temps des guerre des religion), puis sous le coup des grands progrès techniques : au début du XXe siècle, puis après 45 avec le développement des bombes atomiques.

 

train.jpg

Les sciences humaines ont traité le sujet avec bienveillance, comme une curiosité intellectuelle, et un défi à la raison classique, donc un moyen d'étendre celle-ci et de prouver notre aptitude aussi à rendre compte de l'inconscient (au niveau de l'individu ou des groupes).

 

L'évolutionnisme darwinien tend à minimiser l'ampleur de notre folie... puisque la sélection naturelle aurait adapté notre cerveau et notre raison aux défis de l'environnement auquel notre espèce était confrontée. Nous n'avons pu évoluer vers la démence.

 

Or aujourd'hui on voit ressurgir le thème avec une bonne dose d'angoisse un peu sur tous les fronts. La folie du capitalisme financier, la folie de la destruction de l'environnement, la folie de l'évolution des moeurs, dans le sens de leur libération, ou au contraire du retour aux conservatismes religieux. Diifficile de se faire une opinion. Beaucoup de problèmes sont exagérés par nos contemporains simplement du fait de leur inculture ou du culte du temps présent qui s'est emparé de notre époque. En même temps on ne peut nier qu'il se passe des choses très très bizarres, et que les technosciences nous donnent des moyens de destruction massive sur nous-mêmes et sur autrui parfaitement sans précédents dans notre histoire. Le pire n'est jamais assuré, mais il est difficile d'évaluer la part de folie (et de bêtise irrationellement) réellement à l'oeuvre actuellement. Par conséquent, ne sachant comment l'évaluer, ont ne peut guère savoir non plus comment la guérir politiquement ou du moins la neutraliser, et l'on ne sait jamais jusqu'à quel point elle peut dynamiter ce qu'il reste encore de rationnel dans les projets collectifs que les uns ou les autres (nos dirigeants en particulier ou leur opposition) peuvent échaffauder. C'est là une véritable épée de Damoclès qui plane sur tous nos jugements.

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Une histoire d'ADN

9 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Aux amateurs d'évolutionnisme darwinien je recommande un article de mars dernier sur une certaine évolution de notre ADN qui différencia les hominidés des autres primates et eut quelque incidence sur nos relations sociales (notamment nos relations de couple, semble-t-il). Ceux qui aiment disserter sur l'érotisme comme "art spécifiquement humain", trouveront là peut-être des informations sur la base-même de cet art (son matériau brut si l'on peut dire). Cela me fait penser à un sexologue que j'ai rencontré dans le cadre de mes activités de recherche. Un homme qui avait eu un parcours original. Les gens qui travaillent sur le corps ont souvent eu des itinéraires étranges, spécialement parce que le corps, et les cultures qui le valorisent, n'avaient pas très bonne presse dans l'univers académique traditionnel (ou n'intéressaient pas les gens très cérébraux qui y officient). Pensons par exemple à Desmond Morris en Angleterre.Cela a changé pour ce qui concerne l' "anthropologie naturelle", mais peut-être pas tant que ça sur le volet "anthropologie culturelle".

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Kim Wilde

8 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

kimwilde.jpgComme un lecteur de ce blog a bien voulu écrire un commentaire à propos de View from a bridge de Kim Wilde, j'aurais bien envie d'ajouter un ou deux mots sur cette chanteuse que j'ai évoquée comme ça en passant dans un de mes livres.

 

Le lecteur a raison de dire que beaucoup de titres de Kim Wilde sont des morceaux que les gens de nos âges (nés en 1969-70-71) avons dans un coin de la mémoire sans toujours savoir qui les chantait. C'est dû au fait que nous étions très jeunes quand sont sortis les principaux succès de Kim Wilde (Cambodia, View from a Bridge, Kids in America, Child come away), mais aussi au fait que le monde n'était pas bien "globalisé", comme il peut l'être aujourd'hui. Nous ne savions pas grand chose de cette chanteuse, et nous n'avions pas beaucoup de moyens de nous renseigner. Nous la savions anglaise, vaguement rattachée à la New Wave. Les radios libres venaient à peine d'être légalisées et les blancs becs qui les animaient n'étaient pas du genre à connaître grand chose des artistes qu'ils diffusaient. Il fallait attendre des passages à des émissions comme Platine 45, Jack Spot ou les Enfants du Rock pour voir les clips. Je crois même que Kim Wilde est allée chanter "View from a bridge" dans une émission de Collaro, si je me souviens bien.

 

Et puis nous étions à des âges où l'on ne cherchait pas vraiment à savoir les choses en détail (personnellement je n'ai commencé à en savoir un peu plus sur Kim Wilde qu'en achetant la revue londonienne Smash Hits vers 86-87, quand elle chantait "you just keep me hangin'on" ou "you came" et était déjà un peu "has been"). Cela peut expliquer que certains n'aient plus trop retenu quel morceau était d'elle, lequel était chanté par d'autres. Il n'empêche que nous avons été nombreux à adhérer au phénomène. Je n'avais pas son poster dans ma chambre, mais je l'ai vu chez de nombreux gars, y compris 10 ou 15 ans plus tard. Et je ne suis pas étonné de voir des quadras maintenant faire des sites sur elle.

 

Certains d'entre eux, pour essayer de faire comprendre aux jeunes ce que fut Kim Wilde, tentent d'expliquer (sur Youtube par exemple) que ce fut une sorte de "Madonna" de son temps (juste avant elle). Mais ces comparaisons n'ont pas beaucoup de sens. Madonna fut la première vedette "globale", "mondialisée" qui s'appuyait sur une énorme industrie du disque américaine et un système de diffusion parfaitement huilé. Kim Wilde avait monté une sorte de PME anglaise avec son frère. La différence d'ambition est flagrante, et elle est en partie liée à des différences de personnalité (Kim Wilde était toujours assez modeste dans ses interviews, assez "fille ordinaire", et je crois d'ailleurs que dans les années 1990 elle s'est mise à présenter une émission d'horticulture à la BBC, bref à se faire une semi-retraite tranquille, avant de revenir sur la scène dans les années 2000 liftée et recolorée comme tant de vedettes d'il y a 25 ans, sous la pression d'un public nostalgique et peut-être d'impératifs fiscaux).

 

Le phénomène Kim Wilde était moins organisé, plus spontané, plus artisanal que le système Madonna. Il n'en fut pas moins massif pour autant. On peut dire qu'elle fut la première femme à envahir simultanément l'imaginaire de tous les adolescents du monde occidental au même moment, d'un seul coup... J'ai beau chercher, je ne vois pas de précédent. Diana Ross, Donna Summer aux Etats-Unis, Barbara Stresand, Debbie Harry de Blondie ont été de grandes stars aussi, mais les marchés étaient peut-être encore trop segmentés, et je ne crois pas que toute une génération de français ait été simultanément fascinée par elles pendant deux ou trois ans comme elle le fut par Kim Wilde.

 

Si l'on voulait décortiquer un peu plus les couleurs, les tonalités de ce que cette chanteuse a pu laisser dans l'arrière-fond de nos souvenirs, je pense qu'on trouverait quelque chose d'assez nébuleux. L'univers de la New Wave, je l'ai dit, avec une fascination pour le visage et les yeux (très mis en valeur dans les clips de Kim Wilde), et pas du tout le corps, une fascination pour la tristesse aussi malgré le côté assez rythmé de la musique (c'était une constante dans toute la New Wave, d'Orchestral Manoeuvre in the Dark jusqu'aux Cure...), ce côté "la fille qui ne sourit jamais" comme on disait à l'époque, je crois. Cela enveloppait nos premiers émois d'adolescence d'une sorte de brouillard romantique, qui, je pense, n'existe plus aujourd'hui chez les plus jeunes.

 

Je crois que nous prenions très au sérieux "l'aura" de Kim Wilde, et ses "épiphanies" à la TV ou sur nos radios, même si nous ne comprenions qu'une phrase sur deux de ce qu'elle chantait (il n'était pas besoin en France de censurer ses chansons comme Cambodia le fut aux Etats-Unis...), parce que son apparition dans notre espace musical coincidait avec un nouveau positionnement dudit espace dans l'ensemble du monde où nous vivions. La génération précédente (celle des "yéyé") avait eu ses premiers disques vinyls, ses premières revues et émissions spécialisées en musique, mais la nôtre avait des radios entières, bientôt des chaînes de TV complètes (MTV venait d'apparaître aux USA, la 6 en France allait s'y essayer vers 1985, en un temps où la TV comptait plus qu'aujourd'hui), avec de la musique en tout lieu (notamment avec les walkman) tout allait être diffusé plus vite et à plus large échelle, et ça n'avait plus rien d'accessoire et de trivial, c'était au coeur de la société dans laquelle nous prenions place.

 

L'éditorialiste du Figaro Magazine Louis Pauwels allait d'ailleurs nous caractériser en 1986 en premier lieu par notre rapport à la popmusic dans sa célèbre diatribe : "Ce sont les enfants du rock débile, les écoliers de la vulgarité pédagogique, les béats nourris de soupe infra idéologique cuite au show-biz".

 

Nous avions toutes les raisons d'adhérer aux icones musicales parce que notre engouement collectif pour Kim Wilde et les autres n'était pas encore ghettoïsé sur Internet, ni fragmenté, compartimenté en autant de sous-genres et de sous-cultures qu'il y a de consommateurs. Nous participions tous au même phénomène au même moment, qui s'affichait dans les classements de disque de tous les supermarchés de France et de Navarre. Et nous étions de plain-pied présents dans la société et dans le réel (pas encore virtualisés...) auquel nous voulions apporter notre imaginaire fait de blondes ténébreuses et de mélodies "métaphysiques" au synthé.

 

On peut dire sans doute que nous avons été les cocus de cette histoire dans la mesure où l'industrialisation croissante du marché du disque a transformé notre fascination pour les icônes de la pop comme Kim Wilde en simple "fétichisation pour la marchandise" musicale, comme dirait Marx, en même temps que sa virtualisation. Aujourd'hui ceux qui vont voir cette quinquagénaire oxygénée surmaquillée se produire à la Cigale (cf ci dessous) en se faisant croire que c'est la Kim Wilde de leurs douze ans ne sont plus que des ombres à la recherche de ce qu'aurait pu devenir leur rêve d'ado si... si et seulement si... oui, mais voilà, ça ne s'est pas passé comme ils l'avaient cru...

 

Forgive and forget, comme chantait Blondie il y a 11 ans... C'est l'option que je prône.

 

 

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Adele "Rolling in the deep"

7 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

Elle a eu beaucoup de succès cet été, et c'est mérité. En l'entendant pour la première fois je me suis demandé si ce n'était pas Amy Winehouse, et la critique l'a qualifiée en effet de "nouvelle Amy Winehouse". Ce morceau s'écoute et ne se regarde pas (quelle sottise maintenant de "regarder" la musique sur le Net !), mais je mets quand même le clip sur ce blog. Dommage aussi que les paroles soient si revanchardes : "I'll lay your ship bare,/See how I'll leave with every piece of you" "(You're gonna wish you, never had met me)" "I'm gonna make your head burn".

 

Le reflet de l'époque actuelle. Agressive, mesquine, sans noblesse... "De mon temps" les chagrins d'amour exprimés par les chansons débouchaient seulement sur une fascination esthétique et contemplative de la mélancolie. Pensons par exemple à "View from a bridge" de Kim Wilde.

 

Mais bon tant pis. La voix est puissante, la mélodie agréable. C'est une chanson qui a du souffle et du rythme. Une présence qui tient la corde d'un bout à l'autre du morceau.
 
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Systèmes politiques

7 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

L'historien Marc Ferro, pour qui j'ai une estime immense, racontait hier sur France Inter comment il avait eu des problèmes avec l'URSS de Brejnev dans les années 70 pour avoir exhumé dans un de ses films des propos de Lénine qui regrettaient explicitement que l'Union soviétique soit dirigée par un parti unique, et que la bureaucratie tsariste ait repris le pouvoir sous les couleurs artificielles du communisme. Il y avait aussi un texte dans lequel Lénine précisait que l'URSS n'était pas un modèle, mais juste un exemple de pays qui s'était affranchi du capitalisme - de cette modestie Staline aurait dû s'inspirer. Dommage que les sources n'aient pas été précisées au delà.

 

Il est toujours émouvant de saisir une doctrine politique à l'instant où une doctrine politique atteint l'apogée de son efficience, et de son potentiel, et se présente déjà au seuil de ses contradictions, de son déclin, au seuil du temps où elle devra se dévoyer pour survivre. Ce fut le cas du communisme soviétique dans les derniers mois de la vie de Lénine. Le cas aussi du socialisme internationaliste dans les années 1910-1911.

 

platon.jpg

On devrait aussi étudier ce moment-là dans le nazisme (mais qui est capable d'étudier sereinement le nazisme de nos jours ?) ou dans le système politique américain à l'époque des Pères fondateurs. Il y a toujours un moment où la doctrine vacille, où elle ne tient plus la route, où elle ne peut rester sur la scène politique sans se renier plus ou moins, sans bricolages.

 

Au fait, j'ai appris récemment que les Pythagoriciens ont pris le pouvoir en Grande Grèce (le Sud de l'Italie, qui était le Far West des Grecs et le lieu de toutes les expérimentations) au Vème siècle av. JC. Si vous avez des éléments historiques sur cette expérience, je suis preneur. Les républiques religieuses (monastiques, philosophiques), m'intriguent beaucoup. Les royaumes aussi. Les régimes d'Akhénaton et d'Asoka, la république jésuite du Paraguay, le régime chiite communiste du Bahrein au Moyen-Age, les républiques de Cromwell et de Calvin, celle de Savonarole. Quand tout un pays devient un monastère ou le champ d'expérimentation d'une secte, un laboratoire.

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Les Balkans et la modernité austro-hongroise

4 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE

Après avoir décrit la réception du nouveau commandant militaire (autrichien) de la ville de Visegrad par le pope, le hodja (prêtre musulman), le rabbin et le directeur de la medersa lors du placement de la Bosnie-Herzégovine sous le protectorat des Habsbourg en 1878, Ivo Andric, prix Nobel de littérature en 1961, raconte, dans son roman « Le Pont sur la Drina » de 1945 (p. 152 de la version de poche actuelle), que Kusturica adaptera bientôt à l'écran :

 

visegrad.JPG« A l’automne, les soldats (autrichiens) commencèrent à quitter la ville. Petit à petit, sans qu’on le remarquât, leur nombre diminua. Seuls restèrent les détachements de gendarmerie. Ils s’installèrent dans des appartements, en vue d’un séjour permanent. Dans le même temps commencèrent à arriver des fonctionnaires, des employés de l’Administration de grades plus ou moins importants, accompagnés de leurs familles et de leurs domestiques, suivis d’artisans et de spécialistes dans certains domaines et métiers encore inconnus chez nous. Il y avait des Tchèques, des Polonais, des Croates, des Hongrois et des Allemands.

 

Il semblait au début qu’ils avaient échoué là par hasard, selon les caprices du vent, et qu’ils venaient vivre ici de façon provisoire, pour partager plus ou moins avec nous la façon dont on avait toujours vécu dans ces contrées, comme si les autorités devaient prolonger pendant un certain temps l’occupation inaugurée par l’armée. Cependant, de mois en mois, le nombre d’étrangers augmentait. Ce qui surprenait le plus de gens de la ville et les emplissait à la fois d’étonnement et de méfiance, ce n’est pas tant leur nombre que leurs incompréhensibles et interminables projets, l’activité débordante et la persévérance dont ils faisaient preuve pour mener à bien les tâches qu’ils entreprenaient. Ces étrangers ne s’arrêtaient jamais de travailler et ne permettaient à personne de prendre le moindre répit ; ils semblaient résolus à enfermer dans leur réseau – invisible, mais de plus en plus perceptible – de lois, d’ordonnances et de règlements la vie tout entière, hommes, bêtes et objets, et à tout déplacer et transformer autour d’eux, aussi bien l’aspect extérieur de la ville que les mœurs et les habitudes des hommes, du berceau à la tombe. Ils faisaient tout cela avec calme et sans beaucoup parler, sans user de violence ou de provocation, si bien que l’on n’avait pas à quoi résister. Lorsqu’ils se heurtaient à l’incompréhension ou à des réticences, ils arrêtaient immédiatement, se consultaient quelque part sans qu’on le vît, changeaient seulement d’objectif ou de façon de faire, mais parvenaient quand même à leurs fins. Ils mesuraient une terre en friche, marquaient les arbres dans la forêt, inspectaient les lieux d’aisances et les canaux, examinaient les dents des chevaux et des vaches, vérifiaient les poids et les mesures, s’informaient des maladies dont souffrait le peuple, du nombre et des noms des arbres fruitiers, des races des moutons ou de la volaille. (On aurait dit qu’ils s’amusaient, tant ce qu’ils faisaient paraissait incompréhensible, irréel et peu sérieux aux yeux des gens.) Puis tout ce qui avait été fait avec tant d’application et de zèle s’évanouissait on ne savait où, semblait disparaître à jamais, sans laisser la moindre trace. Mais quelques mois plus tard, et même souvent un an après, lorsqu’on avait complètement oublié la chose, on découvrait tout à coup le sens de toute cette activité, apparemment insensée et déjà tombée dans l’oubli : les responsables des quartiers étaient convoqués au palais et se voyaient communiquer une nouvelle ordonnance sur la coupe des forêts, la lutte contre le typhus, le commerce des fruits et des pâtisseries, ou encore sur les certificats obligatoires pour le bétail. Et avec chaque ordonnance, l’homme en tant qu’individu se voyait imposer plus de restrictions et de contraintes, alors que la vie collective des habitants de la ville et des villages se développait en se structurant et en s’organisant.

 

Mais dans les maisons, chez les Serbes comme chez les musulmans, rien ne changeait. On y vivait, on y travaillait, on s’y amusait à la manière d’autrefois. On pétrissait le pain dans la huche, on grillait le café dans la cheminée (…).

 

L’aspect extérieur de la ville, par contre, changeait rapidement et de façon visible. Et ces mêmes gens qui, dans leurs foyers, perpétuaient en toute chose l’ordre ancien, sans songer à le modifier, acceptaient plutôt bien ces changements dans la ville. »

 

On a là un exemple intéressant de colonisation « douce ». Plus douce sans doute que la réquisition de la main d’œuvre ou les confiscations brutales de terre dans les colonies africaines ou asiatiques des pays européens à la même époque. Mais on ne peut négliger le fait que cette dimension « indolore » existait aussi dans les pays du Sud et qu’elle produisit sans doute beaucoup plus d’effets déstabilisateurs encore que les actions violentes.

 

Le rapport des Balkans (et peut-être de tous les pays méditerranéens) à l'Europe suit ce schéma depuis plus de cent ans.

 

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L'hommage de Bertrand Russell à Robert Owen

4 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités


Bertrand Russell - Histoire des idées au 19e siècle, Gallimard 1951 (p. 140) - à propos de Robert Owen, qu’il considère comme « le fondateur du socialisme » (p. 134) qui « ne fut pas tout à fait un sage, mais (…) fut un saint » :

robert-owen.jpg« Il n’est guère aisé de porter un jugement exact sur l’œuvre et l’influence d’Owen. Jusqu’en 1815, il se révèle comme un homme essentiellement pratique, réussissant dans tout ce qu’il entreprend, et ne se laissant pas égarer par ses impulsions de réformateur dans des entreprises impossibles. A partir de ce moment, sa vision s’élargit, mais il perd sa sagacité de la pratique quotidienne. Dans ses essais pour transformer le monde, il échoua par impatience, parce qu’il n’accorda pas assez d’attention au point de vue financier, et parce qu’il croyait qu’on pouvait aisément et rapidement convaincre tout le monde de ce qui, pour lui, était une vérité évidente. Son succès à New Lanark (*) l’égara, comme au début il en égara d’autres. Il avait la compréhension des machines et savait se faire aimer ; ces qualités suffisaient à New Lanark, mais as dans ses tentatives ultérieures. Il n’avait pas les qualités qui assurent la réussite d’un chef ou d’un organisateur.

Mais pour ses idées, il mérite d’être placé très haut. Il souligne l’importance de problèmes concernant la production industrielle, problèmes qui furent reconnus importants par la suite, quoique dans la période qui suivit immédiatement celle de son activité, leur importance ait été masquée temporairement par le développement du chemin de fer. Il comprit que la production accrue due aux machines conduirait à une surproduction ou au chômage, à moins qu’on ne pût étendre le marché grâce à une forte augmentation des salaires. Il se rendit compte aussi qu’une augmentation de salaires ne serait pas déterminée par les forces économiques sous un régime de libre concurrence. Il en déduisit qu’il fallait une méthode de production et de distribution plus socialisée si on voulait que l’industrialisme engendrât la prospérité générale. Le XIXe siècle, en trouvant continuellement de nouveaux marchés et de nouveaux pays à exploiter, réussit à échapper à une logique de la surproduction ; mais de nos jours, la vérité de l’analyse d’Owen commence à être évidente.

De son temps, les objections les plus sérieuses à son projet furent le principe de peuplement et la nécessité de la concurrence comme stimulant de l’industrie (…).
russell.jpg
La réponse à l’argument du peuplement  a été donnée par la baisse de la natalité. Un destin ironique a voulu que la classe ouvrière apprît finalement le contrôle des naissances, qui est essentiel au succès du socialisme, alors que les socialistes y ont été pour la plupart hostiles ou indifférents. L’autre argument est devenu moins sérieux à cause de la capacité de production accrue du travail. Lorsque la journée normale de travail était de douze ou quinze heures, sans aucun doute la crainte du renvoi était un stimulant nécessaire. Mais avec les méthodes modernes, et une organisation convenable, très peu d’heures suffiraient, et on pourrait les obtenir par une discipline qu’il ne serait pas difficile d’imposer.»

(*) une usine de 2 000 ouvrier dont il fut le patron.

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