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Le blog de Frédéric Delorca

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Les pythonisses dans le Paris mondain du XIXe siècle

9 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Grundlegung zur Metaphysik, #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Les pythonisses dans le Paris mondain du XIXe siècle

Je suis tombé aujourd'hui sur cette lettre ci-contre datée de 1850 dans laquelle trois magnétiseurs parisiens se plaignaient des poursuites du Parquet à leur encontre. C'était du temps où Victor Hugo faisait tourner les tables. On est frappé par le succès des voyants dans le "tout-Paris" du XIXe siècle, spécialement sous la Restauration, du reste, et l'on peut supposer que, sans les persécutions judiciaires, et sans l'interdit religieux catholique pesant sur les médiums (interdit largement oublié de nos jours, mais qui restait intransigeant à l'époque) le phénomène eût pris des proportions bien plus grandes, comme dans le monde païen antique.

La Comtesse Dash (Gabrielle de Cisternes) raconte dans ses mémoires (p. 200 du tome 4) qu'elle s'était rendue "en troupe" consulter une vieille femme pythonisse qui exerçait "dans un bouge de la place de la Borde" à Paris, à la fin du règne de Louis-Philippe et qui accueillait ses clients avec dix roquets méchants et laids qui les mordaient aux chevilles. "Elle avait en outre un chat noir qui trônait sur le lit et que les chiens respectaient". La vieille sorcière mourut trahie par un carabin qui feignait de l'aimer pour avoir son magot. En 1847, "le neveu d'un prince régnant" alla consulter uen autre voyante Mme Lacombe en tenue ordinaire, et celle-ci vit dans les cartes qu'il avait un parent sur le trône et lui déclara qu'il n'y serait pas plus de 18 mois encore, ce qui se réalisa. Elle annonça à un autre qu'il serait roi ce qui se vérifia aussi. On apprend grâce à elle qu'il y avait aussi rue Fontaine-Saint-Georges un "nécromacien", Edmond, que ses proches consultaient aussi, et qui disparut mystérieusement. "Quelques fervents notent très sérieusement que le diable l'a emporté" dit-elle. Il s'était fait une fortune.

Pour la période précédente, celle de l'Empire, la comtesse Potocka pour sa part (p. 249 de ses mémoires) évoque le souvenir de la voyante Mlle Lenormand dont une prédiction à l'impératrice Joséphine s'était réalisée "à moitié". Au 5 rue de Tournon elle avait aussi annoncé à Bonaparte sa chute. La revue "La mode, revue du monde élégant" de 1835 cite encore (mais sans mentionner le nom de la pythonisse pour ne pas lui faire de publicité, cependant les initiales et les allusions sont claires) les sommités qui continuent de la consulter sous la Restauration et sous Louis-Philippe.

Pour revenir aux mémoires de la comtesse Potocka, celle-ci raconte que la romancière Mme de Souza l'entraîna chez une pythonisse "bien supérieure encore", assez jeune encore, de langage fort simple, dont elle ne se souvient cependant plus où elle habitait. Les aristocrates s'y rendirent "bien fagotées, bien déguisées", montèrent "un peu honteuses" les quatre étages raides. La petite "sorcière" comme dit la comtesse Potocka au lieu de visiter l'avenir commença par aborder avec les cartes le passé ancien scabreux de Mme de Souza, dans son passé récent à propos d'un orage qui venait de mettre son fils en péril. La comtesse Potocka demande les cartes et le marc "tout en me disant qu'il faudrait me confesser de cette infraction aux lois de l'Eglise"(p. 253). Sans deviner de quel pays vient la comtesse, la voyante décèle que son fils y sera chef de parti mais qu'il affrontera des guerres. Elle lui annonça aussi sa grossesse prochaine, l'accident sans gravité qu'elle subirait à ce moment-là, et que son fils naîtrait coiffé (elle ne s'en est ressouvenue qu'à la naissance de l'enfant, comme si un rideau d'oubli avait dû s'installer dans l'intervalle).

Dans les années 1830, la rouennaise Caroline Delestre fait d'une expérience qu'elle a vécue avec une voyante à Paris un roman "Une pythonisse contemporaine" (pour éviter les ennuis judiciaires, car l'apologie des voyants y est encore une source possible de poursuites).

Le 5 octobre 1845 la revue "La mode, revue du monde élégant" toujours elle nous apprend que la comédienne Mlle Dobré joue à l'opéra dans "Le roi David" (celui de Mermet ?) la pythonisse dans la scène biblique de l'apparition du spectre de Samuel au roi Saül.

Soixante ans plus tard il y avait encore Mme Maya au 22 rue de Chabro dont nous parle le Paris-Musical de 1908 et à qui de grands artistes rendent visite. Elle est très exacte pour raconter aux gens leurs passé... mais elle leur annonce la guerre et la révolution en France pour 1908...

C'est l'époque où Clemenceau s'amuse dans son courrier de la prolifération du théâtre nu. Les dames allaient chez les voyantes comme les hommes allaient "aux putes".

Paris ne fut pas la seule grande ville bien sûr à faire la fortune des voyants et médiums au XIXe siècle. Boston par exemple avait sa Mlle Piper dans le dernier quart du siècle.

Tout cela était clandestin. Aujourd'hui ce "business" a pignon sur rue. Et sera sans doute même bientôt porté au pinacle, hélas, dans nos écoles où déjà l'on fait travailler nos "chères têtes blondes", comme on disait naguère, sur des masques africains et autres objets de sorcellerie...

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Chateaubriand pour les révolutionnaires

15 Novembre 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

chateaubriandJe l'ai souvent dit : il faut lire Chateaubriand (Les Mémoires d'outre-tombe). Son style extraordinaire vous emporte et donne un éclairage nouveau sur l'histoire de continent. En même temps c'est une réflexion profonde sur la condition humaine, bien plus profonde que Plutarque (qui, comme le disait Nietzsche, peint ses personnages autour d'un seul caractère à la fois, alors que Chateaubriand est très conscient des contradictions des êtres). Le regard de Chateaubriand sur Napoléon notamment est très impressionnant car il mêle admiration, fascination et dérision. En même temps Chateaubriand a l'oeil du spécialiste des relations internationales (il a été ministre des affaires étrangères ne l'oublions pas). Grâce à lui je comprends à chaque étape de l'avancée napoléonienne les projets, les enjeux, les traités de paix, pourquoi cela réussit et pourquoi cela échoue (par exemple sous sa plume je découvre un projet de partage du monde que la France avait passé avec la Russie). C'est d'une finesse et d'une richesse extraordinaires. L'auteur nourrit son regard d'une vision de long terme de l'histoire de France, c'est extrêmement jouissif.

 

Grâce à Chateaubriand je découvre que l'ancrage de l'Angleterre en Inde, et sa colonisation du Sri Lanka sont une réaction à la colonisation française des Pays-Bas (qui possédaient Ceylan à l'époque). Pourquoi personne n'a daigné me l'expliquer dans les écoles ? (au fait, je vais vous reparler du Sri Lanka bientôt : des dangers planent sur cette île). "Assis derrière la récente souveraine de Hollande, l'empereur, selon une de ses familiarités, lui pinçait les oreilles : s'il était de grande société, il n'était pas toujours de bonne compagnie" (t II p. 422) "Les Républiques que Bonaparte avait créées, il les dévorait pour les transformer en monarchies... [A Schoenbrünn en 1805] il déclare que la dynastie de Naples a cessé de régner ; mais c'était pour la remplacer par la sienne : à sa voix, les rois entraient ou sautaient par les fenêtres" (p. 420).

 

barbudoLes révolutionnaires doivent lire les classiques. Sous la plume de Chateaubriand, je découvre les "petits catéchismes" que les enfants des Espagnols insurgés apprennent contre la France (la guérilla espagnole contre Napoléon fut un modèle pour le siècle qui a suivi), et cette remarque profonde pù il observe que l'insurrection militaire espagnole a donné de l'audace aux chancelleries et à l'armée britanniques jusque la tétanisées par les succès de l'empereur. Voilà qui en dit long sur le pouvoir des peuples. Cela nous rappelle aussi le temps où les luttes armées du tiers-monde (celle de Castro en premier) stimulaient l'audace de la diplomatie soviétique jusque là enlisée dans la routine de Yalta...

 

Allez pour la peine je conclus par un "tube" de Tanja Nijmeijer...

 

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Fontanes et Henri IV, Vigny et Bonaparte

30 Septembre 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Hier je lisais Chauteaubriand. On ne dira jamais assez combien cet auteur est un bon compagnon pour vos soirées, comme Plutarque ou Casanova. Il faut le lire par petits bouts. Un tempérament remarquable - mélange d'exaltation et de rationnalité - un regard perçant sur tout (sur les Indiens d'Amérique du Nord, sur la Révolution etc.

 

Je ne veux pas développer trop longuement tout ce qu'il y a de stimulant dans cette lecture. A titre juste anecdotique je trouve chez Chateaubriand des remarques sur celui qu'il identifie comme le dernier des classique là où lui-même se considère comme le premier des romantiques : Louis de Fontanes. Fontanes a écrit "La Forêt de Navarre" qui lui valut un franc succès en 1780 parce qu'elle poursuivait l'inspiration de "La Henriade" de Voltaire.Etonnant effet de mode d'une décennie dont Chateaubriand montre par ailleurs (voir le précédent billet de ce blog), combien elle était paumée...

 

Tout cela contribua à la place du Béarn dans l'affect de l'aristocratie éclairée du XVIIIe siècle.Un peu comme l'Heptaméron de la Marguerite des Marguerites qui trônait dans toutes les bibliothèques nobiliaires.

 

Ce matin dans ma boîte aux lettres, un autre auteur qui rendit un joli service à l'image des Pyrénées dans la culture française : Alfred de Vigny, qui se maria, m'a-t-on appris, en la chapelle des Cordeliers à Pau, devenue depuis lors l'église Saint-Jacques. Nous chantions la première moitié de son poème "Le Cor" à l'école primaire jadis.

 

Je parcours son "Servitude et grandeurs militaires". On apprend en lisant la postface que De Gaulle en écrivit la préface pour une édition de 1946, que le maréchal Juin affirma qu'avant 14 tous les officiers le lisaient, et qu'un franquiste vomit sur cette ouvrage "pacifiste", en vantant la France militaire qui, selon lui, trouvait encore sa noblesse dans la fougue des officiers en Indochine (quelle horreur !).

 

napoleon.jpgChateaubriand, Custine, Vigny sont tous, au fond, des aristocrates sceptiques, que le régime de la Restauration par sa débilité profonde a lessivés jusqu'à la moelle. J'aime le regard de Vigny sur Napoléon Ier. Quand on le voit dialoguer avec le pape Pie VII, on ne peut s'empêcher de lui trouver des airs de Nicolas Sarkozy, alternant le comique et le tragique, la fureur et l'apitoiement, quoique Vigny reconnût à l'empereur quand même un peu plus de génie que nous ne pourrions en prêter à notre ex-président; mais l'histrionisme, le mauvais goût et l'imposture se retrouvent chez les deux chefs à dose égale.

 

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer ci-dessous un tableau que Vigny brosse d'une célébration officielle que Bonaparte organise en Egypte - un tableau dont le pittoresque doit parler à nos temps de mondialisation et de rencontre des cultures, mais où le côté grand guignolesque de Napoléon est bien souligné par le rire de Kléber. Je trouve que nos professeurs de lettres peinent à montrer (parce qu'ils ne le ressentent pas eux-mêmes) en quoi Vigny est séduisant, même dans les préfaces qu'ils rédigent pour ses livres. Moi je repère d'emblée, presque d'instinct, ce qui fait tout son intérêt : "Servitude et grandeur militaires" est une profonde méditation sur le cocufiage historique. Comment une époque peut vous "niquer" jusqu'à l'os, voilà le sujet de Vigny. Comme le dit le commentateur, ce n'est pas la mélancolie adolescente de Musset que Vigny exprime dans ses livres, c'est l'abandon du type loyal, le soldat, qui était prêt à servir jusqu'au sacrifice suprême, mais que son commandement mène en bateau. La mélancolie des militaires est poignante. J'en ai trouvé aussi il y a quelques années une bonne quantité dans les mémoires de mon aïeul républicain espagnol.

 

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Les Etats-Unis à l'époque de Châteaubriand

6 Janvier 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

chateaubriand.jpgIl y a chez Châteaubriand sur les Etats-unis (qui comptaient moins de douze millions d'habitant s lorsqu'il écrivait ses Mémoires d'Outre-Tombe), des considérations assez  peu surpenantes sur les Etats-Unis : leur inculture, l'isolement communautaire de chaque groupe de migrants. Et des anticipations qui semble-t-il crevaient les yeux dès cette époque entre Républiques "à l'antique" (esclavagistes) au Sud, et "modernes" (salariales) au Nord.

 

Et puis des remarques plus inattendues sur le côté "peu tapageur" de la révolution américaine (que l'auteur compare à celle des Suisses, qui sont alors un peuple pauvre, peu susceptible de faire école en Europe), sur l'obligation pour les nouveaux riches de dissimuler leur fortune dans un pays qui croit encore en l'égalité (et qui en a besoin pour fonder son ordre politique), enfin sur l'absence de sens de la famille chez ces migrants qui doivent livrer leurs enfants au salariat dès le plus jeune âge (ce qui laisse penser que l'ostentation de la richesse et l'obession du clan familial sont des caractères acquis tardivement par la culture américaine et non innés).

 

Comme tous les grands auteurs, Châteaubriand a le sens de la géopolitique (et ne fut pas ministre des affaires étrangères pour rien). Il se demande ce que deviendraient les anciennes colonies britanniques si la fédération américaine éclatait, si les Etats se faisaient la guerre entre eux. Il pressent que le Kentucky, Etat plus guerrier que les autres, pourraient gagner un certain ascendant sur les autres, et il soupçonne aussi le danger d'une dictature des riches ou d'une dictature miitaire (ce qui peut revenir au même comme le montra chez nous Napoléon III) pour ces jeunes Républiques.

 

Et il raisonne aussi à l'échelle du continent. Pour lui les Républiques naissantes en Argentine, en Colombie etc sont des rivaux importants pour les Etats-Unis anglophones (de telles lignes laisseraient rêveurs nos amis latino-américains aujourd'hui épris d'émancipation à l'égard de leur encombrant voisin du Nord). Les hypothèses qu'il échaffaude sur la possible évolution de l' "hémisphère occidental" comme on dit aujourd'hui sont autant de moyens de réfléchir à ce que fut sa nature il y a deux siècles, aux destins possibles qui lui étaient donnés, aux voies qui ont été prises, à ce qui en lui est profond, à ce qui s'est ajouté très récemment.

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Une bonne raison de boycotter la redevance : "George et Fanchette"

29 Octobre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Tenez, une bonne raison de refuser l'augmentation de deux euros de votre redevance que propose la pauvre Mme Filipetti, et même de ne pas payer de redevance en jetant votre TV aux orties : le téléfilm (financé par votre taxe) "George et Fanchette" que diffuse France 5 ce soir et qui prétend saisir un moment de la vie de George Sand en 1848.

 

Le cinéma contemporain ne sait rien restituer du XIXe siècle et surtout pas ses génies (vu que tous ceux qui tiennent le haut du pavé de la création aujourd'hui ne sont que de vils mollusques insipides). Alors on fait jouer le rôle d'Aurore Dupin-George Sand par l'archibanale Ariane Ascaride qui prend des airs de femme terne et posée. Ce que n'ont pas compris les idiots qui ont fait ce film, c'est qu'un grand écrivain est tout sauf un être ordinaire aux bonnes manières. George Sand, telle qu'elle se décrit elle-même dans ses mémoires est tout le contraire de cela. Oui c'est un être réfléchi, profond, et qui sait très bien assumer ses responsabilités et mener des projets à long terme. Mais c'est aussi, elle le dit elle même, une femme qui ne tire pas son bonheur de ce qui réjouit d'habitude les autres individus de son sexe, mais qui, à l'inverse, se laisse emporter d'enthousiasme par bien des détails de la vie qui laissent les autres indifférentes. Vous vous souvenez de son ivresse devant les paysages des Pyrénées, de sa migraine devant la croix en feu des funérailles de Louis XVIII. Tout le charme du personnage est là, dans ce côté imprévisible, sa capacité à s'engloutir dans des détails.

 

Elle a perdu son père lorqu'elle était encore en bas âge, sa mère était mi-comédienne mi-prostituée, elle avait gardé d'elle le côté fillette qui attire à elle tous les oiseaux de la forêt, un côté un peu fou, un peu chamane... Tenez j'ouvre encore au hasard son "Histoire de ma vie", p. 584 et tombe sur cette phrase : "J'étais trop mal vêtue, et j'avais l'air trop simple (mon air habituel , distrait et volontiers hébété) pour attirer ou fixer les regards." Un air volontier hébété. Oui. cela se voit très bien dans le portrait au crayon que Musset fit d'elle. C'est une rêveuse, un personnage décalé, c'est ce qui fait toute sa séduction, et qui justifie son ancrage dans l'écriture c'est à dire dans l'autre monde, dans l'au-delà de l'ici-bas, dans le dialogue avec la postérité.

 

Quel rapport avec les airs de brave fonctionnaire du ministère de la culture (voire de prof de français de troisième) qu'arbore Ariane Ascaride (ou qu'on fait arborer à Ariane Ascaride parce que personne sur le tournage n'a même idée que George Sand pût être autre chose que cela) et qui, à eux seuls, discréditent tout le film ? Je préfèrerais cent fois qu'il n'y eût sur nos écrans que des films américains imbéciles et violents plutôt que pareilles insultes à la grandeur de notre histoire littéraire et qu'on cessât de prélever dans nos poches de quoi financer pareils navets...

 

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George Sand aux funérailles de Louis XVIII

26 Octobre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

sandEn septembre 1824, George Sand est à l'enterrement de Louis XVIII. Malheureusement son témoignage dans "Histoire de ma vie" est coupé. On n'aura donc pas la totalité du tableau, mais il y a quand même des bribes intéressantes. Elle est venue avec une amie qui a réussi à avoir au culot les meilleures places dans la basilique Saint-Denis pour 16 personnes. Elles sont toutes vêtues de noir parce que toutes les femmes en France, même bonapartistes ou libérales, ont décidé  par effet de mode de partager le deuil. La petite Aurore-George n'a pas voulu jouer les "esprits forts" comme elle dit.

 

Communiste dans l'âme, elle n'éprouve évidemment aucune tristesse dans ce deuil. Elle observe que la Restauration n'est pas mise en péril par le décès du roi car les libéraux attendent beaucoup de Charles X. Comme souvent dans ses récits, elle se laisse happer par les détails. Cette grande croix en flammes et ces rangées de cierges sur fond de velour noir dans la basilique lui font mal aux yeux pendant deux heures et lui donnent la migraine. Une cantatrice italienne à côté d'elle, Mme Pasta, dit que c'est comme l'enfer ou une cérémonie de sorciers. A un moment elle voit Louis-Philippe qui a des airs de jeune homme guilleret.

 

Voilà. Sand m'amuse toujours avec ses fausses naïvetés, ses petites marottes qui sont toujours très féminines (alors pourtant qu'elle dit détester la compagnie des femmes qu'elle trouve trop "nerveuses" et inquiète pour des choses puériles). Ces funérailles sont pourtant un sacré événement : premières funérailles royales après la profanation de Saint Denis par les révolutionnaires, encore un effort surhumain, digne de la Corée du Nord aujour'hui, que fait la monarchie en ce temps là pour faire "comme si rien ne s'était passé", pour réparer l'irréparable... Tout ce théâtre d'ombres, quand essaie d'exister encore ce qui n'est déjà plus, et depuis très longtemps.

 

Je lis Sand parce que je n'arrive pas à avoir par Parutions.com les livres dont je voulais faire la critique. Alors je picore dans Sand comme je butinerais dans Custine. Juste pour le plaisir d'avoir la compagnie de gens que j'aime bien. C'est un peu loin du vote du budget du gouvernement Hollande par le Sénat, du taux de chômage en Espagne, de la trêve en Syrie, mais ce n'est pas moins intéressant. Ces gens des années 1820 ont un point commun avec nous : ils vivent dans un moment où l'histoire retient son souffle : entre l'épopée napoléonienne et le temps des nouvelles révolutions.

 

Comme nous mêmes nous trouvons sans doute dans une dernière respiration entre la première déferlante de la vague néo-libérale (dans les années 1990) et l'arrivée d'un monde sans doute très profondément différent de celui du XXe siècle (pour le meilleur et pour le pire). Ces périodes d'entre-deux sont toujours intriguantes. Les esprits rassemblent des morceaux de la culture du passé en essayant de l'ajuster à ce qui pourra advenir, sans avoir d'idée précise de la forme que les événements peuvent prendre ni de la direction dans laquelle le rouleau compresseur va se mettre en branle...

 

Au fait, je repense à Louis-Philippe. Je trouve vraiment qu'on ne peut pas avoir de sympathie pour la branche orléaniste. La trahison de Louis XVI par Philippe-Egalité, quand on y songe, est une affaire horrible, et bien avant même que ce dernier ne vote la mort du roi. Songeons aussi au cadavre de la princesse de Lamballe éventré traîné sous les fenêtres du Palais Royal sous les fenêtres de Philippe Egalité qui n'y trouve rien à redire. D'ailleurs un bien drôle d'endroit que ce Palais Royal propriété des Orléans. Pourquoi y ont-ils toujours laissé proliférer la prostitution ? Et pourquoi Napoléon voulut-il y installer son Conseil d'Etat ? Je me demande ce qu'il aurait mieux valu en faire... Peut-être le brûler ? Rien de ce qui touche à cet endroit ne me dit rien de bon. A ma connaissance il n'y a que Stefan Zweig pour en chanter la louange dans ses mémoires (ainsi que celle des écrivains illustres qui l'habitèrent), car il y demeura quelques mois.

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Custine et la réaction espagnole

9 Octobre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Vous savez, amis lecteurs, il n'est pas impossible que le nietzschéisme ait eu une "mauvaise influence" sur moi. Même si je le portais de gauche, "deleuzien" ou "derridien", peut-être nous prédisposait-il, insidieusement, à "tolérer" au moins la pensée réactionnaire mieux que si nous avions été seulement spinozistes ou marxistes. Parce quand on lisait Nietzsche, on lisait ensuite Cioran (combien de mes amis, même bons électeurs de François Mitterrand, lisaient Cioran !), et là, on se trouvait embrigadés dans des interrogations peu compatibles avec l'esprit républicain. Par exemple c'est Cioran (malgré toutes ses lourdeurs qui m'exaspéraient) qui m'a sensibilisé à des interrogations sur les mysticismes espagnol et russe, portés ensemble, pensés ensemble. Interrogations peut-être inutiles, mais cependant incontournables.

 

Encore récemment j'y songeais : l'Espagne noire, ce symbole par excellence de la réaction et du gâchis socioéconomique que vomissaient Voltaire et tant d'autres. Je n'ai cessé de me demander pendant des lustres comment avant 1900 il avait bien pu y avoir des Espagnols en Europe (et je vous jure que je ne me pose pas cette question parce que je suis moi-même à moitié aragonais, ma famille n'étant guère de cette Espagne obscurantiste, mais peut-être plutôt parce que la foi dans le progrès que l'école laïque inculqua empêche viscéralement de pouvoir percevoir autrement que comme un scandale l'existence d'un pays comme celui-là).

 

Mes-Photos0012.jpgBernard Lewis l'an dernier (j'ai oublié le titre de son livre) m'a donné une clé pour comprendre l'acharnement réactionnaire des Espagnols et des Russes : leur ardent combat, presque désespéré, contre l'Islam - ce furent les seuls territoires où l'Islam fut repoussé.

 

Cela bien sûr ne suffit pas. Il y a peu, je suis tombé sur une chronique de d'Ormesson en faveur du marquis de Custine injustement banni par notre culture officielle (or tous les bannis m'intéresse). Las d'Ormesson se trompait de livre à commenter. Il citait le voyage en Russie dont ledit marquis serait revenu libéral (en 1824) alors qu'il y était parti en réactionnaire. J'ignore si d'Ormesso dit vrai, mais ce qui est sûr, c'est que sept ans, m'entendez-vous, sept ans après ce périple chargé de désillusions Custine était à nouveau réactionnaire, et c'est en réactionnaire qu'il visite l'Espagne.

 

Et cela me plaît (c'est le récit de voyage que je lis en ce moment). Non pas parce que je serais moi-même réactionnaire comme l'écrivait un lecteur au bas de mon billet sur d'Ormesson (d'ailleurs le mot n'a pas grand sens, et vous savez par ailleurs combien je suis progressiste, sur les moeurs notamment, voyez mon livre sur le stoïcisme - c'est ce qui me sépare de beaucoup d' "anti-impérialistes"), mais parce que Custine fait le voyage en Castille pour la même raison que j'ai fait celui de Transnistrie ou celui d'Abkhazie : pour voir un pays que les idées à la mode, celles qui sont soi-disant universelles, laissent de marbre. Tout le monde en France en 1831 (au lendemain des Trois Glorieuses) s'entredéchire autour des idées des Lumières et de leurs prolongements (le saint-simonisme par exemple), en Espagne cela n'intéresse personne : on se contente de vivre dans un musée vivant du catholicisme traditionnel. Comment est-ce possible ? qu'est-ce que cela donne dans la vie concrète des gens ?

 

La fuite espagnole de Custine aurait peut-être aujourd'hui un équiivalent dans un voyage quun communiste effectuerait en Corée du Nord.

 

Mes-Photos0019.jpg

Custine a les idées mal placées (c'est pourquoi son intolérante postérité l'a délibérément ignoré), mais il a souvent le regard juste. Il interroge tous les dogmes de son temps avec du matériau concret. Dans les villages il observe la noblesse du port des gens, l'élégance des habits opposée à la pauvreté de vêtements, l'arrogance des mendiants et des moines qui paraissent être, dit-il, les véritables pouvoirs dans ce pays. Sur le plateau de la Manche, il observe que la densité humaine est faible mais que les gens sont plus heureux que là où ils se bousculent. Une pierre dans le jardin de progressistes qui, depuis les physiocrates français et le libéraux anglais pensent que bien-être rîme avec richesse, et richesse avec fécondité et prolifération (au passage remarquons, même si c'est anecdotique, que tous ceux qui aujourd'hui tentent de culpabiliser les femmes qui aiment trop la maternité - voyez par exemple le dernier numéro de Books, applaudiraient sans doute des deux mains).

 

Custine était revenu déçu et effrayé de Moscou, il ne l'est pas en Espagne dont il célèbre les vertus à chaque page, et qui devient à ses yeux une sorte de pays du "christianisme réel" comme l'URSS le fut du socialisme réel aux yeux des communistes du XXe siècle. D'Ormesson aveuglé par son propre libéralisme et son besoin, au fond ,de penser comme tout le monde (sur un mode juste un peu plus suranné) préférait lire le mauvais livre, celui qui abjurait, in fine la réaction, au lieu du suivant, qui la glorifiait. Or c'est dans cette glorification que Custine est le plus étrange, le plus inattendu, le plus paradoxal. L'image qu'il donne du peuple le plus radicalement rebelle à ce qu'en son temps on présente comme un progrès poitique et économique obligatoire mérite assurément qu'on s'y attarde, et qu'on s'intéresse notamment à l'obstination inflexible dont fait preuve Custine à ne pas se laisser aller à penser ni voir comme les autres. C'était d'un très grand mérite à l'époque, et cela le reste bien sûr.

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Revue des cours littéraires de la France et de l'étranger 1867-1868

29 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Comment voyait-on le monde en 1867 ? La revue des cours sur laquelle je suis tombé par hasard aujourd'hui en donne une petite idée.

 

Le XIXe siècle en matière de compréhension sociologique et psychologique de l'histoire est souvent le siècle de la simplicité, ce qui a l'avantage de permettre d'entrer dans trop d'efforts dans des sujets compliqués sans trop se fatiguer, mais cela suppose bien sûr qu'on ne se contente pas des clichés produits.

 

J'aime bien celui-ci par exemple, dans le numéro du 2 mai 1868, sous la plume de Jean Zeller à propos de la Renaissance : "La France, on le sait, se trouvait alors entre l'Italie, qui retournait au paganisme par l'étude des chefs d'oeuvre profanes des Grecs et des Latins, et l'Allemagne, qui tournait à une révolution religieuse en s'attachant aux livres saints et aux premiers Pères. (...) François Ier et Marguerite s'intéressaient, dans leur mesure et selon leurs directions différentes, à ce renouvellement de l'esprit ; François se faisait traduire et lire les historiens latins et grecs, Tite-Live ou Thucydide ; Marguerite ouvrait les Epîtres de saint Paul ou la Cité de Dieu, de l'évêque d'Hippone" (Soirée littéraire de la Sorbonne).

 

Plutôt amusant, avouons le. Cette formule élégante avec sa passion pour les "caractères nationaux" ferait presque de François Ier un italien et de la Marguerite des Marguerite une allemande, ce qui, du coup, permet aussi de figer la femme dans le stéréotype de la dévotion comme on l'aimait alors ("Marguerite était avant tout bonne soeur" écrit-il plus loin, on verra ailleurs sur mon blog ce que je pense de cela), oubliant Marguerite lectrice de Boccace...

 

Par Léon Feer de l'Ecole des lettres orientales (miracle ! il a sa fiche dans Wikipédia) dans la revue du 29 juillet 1868 on apprend que la France fut pionnière dans la philologie des  textes tibétains grâce à l'envoi par Pierre le Grand de liasses de textes de ce pays à l'Académie des inscriptions de Paris, mais qu'il en fut fait un mauvais usage. Il note à propos de la colonisation occidentale en Asie : "L'invasion européenne (car elle mérite ce nom) secoue les peuples de leur torpeur (...). Le développement de l'activité nationale par une meilleure administration des ressources de chaque contrée, l'accroissement de la richesse publique, peuvent seuls faire pardonner l'immixtion, peut-être nécessaire, en tout cas inévitable, mais assurément trop pressante, et non exempte de violence et d'usurpation, des Européens dans des contrées qui ne sont pas les leurs". Sans doute est-ce là le reflet de l'opinion majoritaire de l'époque.

 

Dans le numéro du 7 mars, Emille Beaussire (qui sera un des fondateurs de Sciences Po) s'inquiète du contenu dogmatique du spiritualisme académique et défend un essai de François Magy (réimprimé aux USA il y a peu semble-t-il voir ici) qui concilie matérialisme et spiritualisme autour de Leibnitz. J'aperçois aussi des considérations de Paul Janet sur les âmes des animaux, des conférences sur la littérature américaine, sur la Prusse, sur les premières colonies françaises (au XVe siècle), sur l'Antiquité. Il faudra que je vous reparle de tout ça un autre jour.

 

 

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Syrie / George Sand "Histoire de ma vie"

15 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Vous savez ce que j'ai fait ce soir ? J'ai parcouru les pages en anglais qu'on trouve quand on clique sur "report" sous ce lien. Le dernier rapport de l'ONU qui parle notamment des massacres de Houla en Syrie. En juin j'avais un peu expliqué sur le blog de l'Atlas alternatif en quoi cette affaire avait l'air assez embrouillée. Il fallait donc que je lise quand même dans le texte (ce que les militants "alternatifs" ne font jamais), en anglais, les pages des derniers éléments d'enquête de l'ONU. Elles ne sont pas bonnes pour le gouvernement syrien : elles hachent menu la version des rares témoins pro-gouvernementaux avec des éléments d'une précision confondante. Bien sûr il est toujours possible qu'il y ait du bidonage onusien, mais le moins qu'on puisse dire est que quand même l'acte d'accusation ne repose pas que sur du sable. Je me devais d'attirer l'attention des anti-ingérence sur ce rapport, parce qu'à force d'entendre dire n'importe quoi dans nos grands médias, on finit par penser que, dans ce genre de guerre, toute la propagande repose sur de falsifications aussi grossières que les flacons de Colin Powell à l'ONU fin 2002. C'est loin d'être le cas. Je ne dis pas que l'ONU a raison, mais je signale juste que l'acte d'accusation cette fois est très circonstancié.

 

Voilà pour la Syrie. Dois-je aussi signaler la grande mobilisation de certains "alternatifs" pour une très jolie journaliste syrienne enlevée dans je ne sais quelles collines par des fanatiques islamistes et dont on nous livrera peut-être bientôt la photo du cadavre ? (j'espère bien sûr qu'il n'en sera rien et que cette personne sera retrouvée saine et sauve). Il paraît que des gens en France se mobilisent pour elle et écrivent à l'Elysée. Mais non, je n'appellerai pas à agir pour sa libération, parce qu'alors on m'objecterai à juste titre qu'il est injuste de le faire sans alarmer symétriquement l'opinion publique sur les enlèvements commis par l'armée loyaliste syrienne. Et puis je me souviens aussi de toute la confusion qui a régné fin 2011 autour de la journaliste de télévision libyenne qui, si je me souviens bien, portait le nom de la ville de Misrata, et avait brandi un pistolet devant la caméra lors de la prise de Tripoli. On l'a dite morte (certains "alternatifs" l'ont dite morte), puis ça a été démenti, puis on ne sait plus du tout aujourd'hui si elle est encore de ce monde, si elle est toujours prisonnière des milices ou si elle a été libérée tant les communiqués contradictoires se sont succédés. Tout cela me conduit à prôner, encore et toujours, la plus grande prudence quand on parle de ce genre de guerre civile. Tout ce que je puis dire ici, c'est que l'appel M. Bernard Henri-Lévy à l'ingérence aérienne est selon moi complètement idiot, mais cela, mes lecteurs le savent déjà.

 

Alors mes amis, si nous laissions un peu de côté cette guerre que nous serons impuissants à arrêter, cette guerre, et avec elle, le bikini de Mme Trierweiler, et l'alternance de nouvelles tragiques et futiles dont les journaux nous abreuvent, pour regarder en arrière et ... parler un peu de George Sand ?

 

sand.jpgHé, pourquoi pas, oui, allons, pourquoi pas ? un peu de douceur dans ce monde de brutes. Rassurez vous, je serai bref. Ne serait-ce que parce que je n'ai pas lu en entier son "Histoire de ma vie". J'ai juste picoré des passages ici et là. Les aventures des petites filles rêveuses mal à l'aise dans leur milieu familial m'intéressent, mais jusqu'à un certain point seulement. Pas de longue dissertation sur le sujet, juste quelques brèves remarques.

 

Mme Sand écrivait délicieusement bien, même si parfois ses petites leçons existentielles sont un peu assomantes. Et c'était une femme très honnête, non seulement courageuse (ça chacun le savait, on ne se fait pas un nom dans le milieu littéraire à cette époque quand on était femme sans cette vertu), mais pétrie de principes et capable de les respecter au delà de ce que j'imaginais avant d'ouvrir le livre. C'est ce qui rend le personnage à la fois admirable et attachant. C'est une femme qui voulait le Bien, et le voulait passionnément. Elle tâcha toute sa vie de ne pas laisser cet idéal dans la sphère des abstractions mais de le répandre tout autour d'elle d'une façon très pratique (ce que beaucoup d'idéalistes, surtout dans la gent masculine, oublient souvent de faire).

 

J'aurais pu scanner sur ce blog la page où elle raconte comment elle est devenue "communiste" comme elle le dit., à 14 ou 15 ans Je pense que le PCF devrait la citer (mais le PCF sait-il qu'Aurore Dupin alias George Sand fut classée communiste au moins jusqu'à Napoléon III ?). Je n'ai pas bien compris si l'écrivain est restée communiste de coeur après 1850 (son '"Histoire de ma vie" date de 1848). Je sais qu'elle s'est accomodée de l'Empire, mais Proudhon aussi, et qu'elle n'a pas soutenu la Commune, mais ça ne suffit pas à mes yeux à en faire une renégate.

 

Ce qui est certain c'est qu'on devrait envoyer ses livres à Hugo Chavez, car elle fut communiste et chrétienne, chrétienne parce que communiste et réciproquement, elle y insiste beaucoup. Je comprends que Flaubert ait été fatigué par toute la religiosité du socialisme français du XIXe siècle...

 

Il y a des passages de son livre que j'aime beaucoup. Le bel hommage qu'elle rend à ses parents (quoiqu'il soit un peu long). Le charme se glisse dans les détails : par exemple cette page où elle explique qu'elle ne sait pas pleurer, que, lorsque les émotions gagnent sa gorge, elle parvient pas à jeter des larmes et se contente de gémir. Une femme qui compta beaucoup dans ma vie jadis était comme ça aussi. Or c'était une époque où il était important de savoir pleurer car on sanglotait souvent, plus ouvertement qu'aujourd'hui, et l'on accordait beaucoup d'importance aux larmes (n'avais je pas au fait fait la même remarque à propos du XVIIIe siècle et d'une lecture publique de Casanova qui s'était terminée à grands sanglots ? il faudrait rechercher dans mes billets du mois dernier). Un des symptômes de la déshumanisation actuelle est bien sûr que les pleurs n'ont plus du tout bonne presse !

 

Evidemment vous n'aurez jamais ce genre de détail dans un téléfilm contemporain sur la vie de George Sand ou de n'importe quel auteur des années 1830, parce qu'on ne nous mettra en scène que des acteurs porteurs des styles d'expression émotionnels les plus répandus, et plus précisément les plus répandus à notre époque (car il n'y a aucun effort pour rejoindre les manières d'être du passé). Comment Mme Sand gémissait-elle dans les périodes les plus dures de sa vie ? Nous ne le saurons jamais. Elle dit que peut-être un jour elle mourra de recevoir un grand choc affectif qu'elle ne saura "gérer émotionnellement" (pour utiliser une tournure actuelle) par les larmes. Elle était hantée par l'idée (plusieurs fois exprimée dans son livre) que nous portons en nous mêmes le principe qui causera notre mort.

 

J'aime certaines de ses émotions, quand par exemple elle conte son désarroi de mère à amener son fils Maurice très déprimé faire sa rentrée au collège Henri IV. Par contre, je ne supporte pas les portraits qu'elle dresse des contemporains illustres qu'elle rencontre, et qui tous sont débordants de compliments généreux mais ne permettent jamais de retenir quelque image intéressante que ce soit du personnage dont elle parle.

 

Un épisode a retenu mon attention songeuse : quand elle décrit sa tristesse de jeune adolescente de 11 ans devant le spectacle de la démobilisation de l'armée de la Loire (les dernières restes de la Grande Armée napoléonienne) qui défile non loin de chez elle. J'avais gardé le souvenir de l'introduction de la Confession d'un Enfant du siècle de Musset qui soulignait les causes politiques du spleen de la génération romantique qui avait vu revenir la médiocre restauration après la glorieuse épopée napoléonienne. Je n'avais pas mesuré à quel point tous ces auteurs avaient eu, dans leur propre famille, des anciens officiers de l'Empereur - dans le cas d'Hugo, et de George Sand elle-même, ce furent leurs propres pères. Et surtout je n'avais pas mesuré toute la bassesse morale de cette aristocratie revenue dans les fourgons des armées étrangères, qui se permet de faire exécuter des maréchaux d'Empire héroïques comme Ney, alors qu'eux-mêmes n'avaient été bons qu'à se planquer outre-Rhin ou outre-Manche pendant les heures les plus grandioses et les plus tragiques de l'histoire de notre pays.

 

On comprend à quel point pour ces adolescents-là l'air devait être irrespirable. Cela fait penser à Vichy, au franquisme en Espagne, à toutes ces périodes terribles dans l'histoire des peuples quand les lâches et les menteurs tiennent le haut du pavé, et font qu'ainsi toutes les valeurs de la société sont falsifiées.

 

"Histoire de ma vie" présente une Sand jeune, un peu comme "La première moitié de ma vie" écrite par le dernier empeur de Chine quand il eût 40 ans. Que fut Sand à 70 ans ? Que représentait-elle pour des gens qui n'étaient pas nés sous l'Empire comme elle ? Une espèce d'antiquité respectable mais un peu lassante et encombrante comme  l'étaient par exemple dans les années 1980 les vieux barons du gaullisme ? J'ai entendu il y a peu un extrait de l'éloge funèbre que prononça pour elle Victor Hugo (qui était pourtant plus âgé). J'ai trouvé qu'elle manquait singulièrement de vibration et d'inspiration. On avait l'impression qu'Hugo n'avait fait que le "minimum syndical". Pourquoi ? Reprochait-il à Sand de ne s'être point exilé comme lui sous Napoléon III ? La profondeur politique de Sand s'était-elle émoussée avec l'âge ? J'aimerais bien le savoir...

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"L'art pour l'art" de Flaubert

9 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

flaubert.jpgFlaubert en 1870, dans sa religion de l'art pour l'art (si hostile aux autre cultes : socialisme, catholicisme) angoissé à l'idée que le support de cette religion - la France, Paris - puisse être balayé par l'invasion prussienne (la hantise que la France devienne un pays bigot affaibli comme l'Espagne, ou "un pays plat et industriel comme la Belgique"). Cette crainte lui arrache même une petite sympathie nostalgique pour la République (dans une lettre Sand, notez qu'il dialogue mieux quand mêm avec la gauche - Sand - qu'avec la droite), quoiqu'il raille la mode du retour à 1792 dont il est témoin (comme de Gaulle dans ses mémoires raillera la "mode révolutionnaire" de 1945-46, une mode qui a bien failli s'emparer à nouveau des médias à un moment de la campagne de Mélenchon cette année).

 

Je me suis décidé à acheter sa correspondance que jusque là je m'étais contenté de parcourir dans les bibiothèques. En fait je cherchais les souvenirs de G. Sand qu'Amazon tarde à me livrer, mais ils sont introuvable dans la plus grande librairie d'une ville moyenne française.

 

Une pensée pour les tentatives d'utiisation de Flaubert par Sartre et Bourdieu, celle de Bourdieu notamment trop prise dans une grille de lecture assez "inutile et incertaine" comme aurait dit l'autre...

 

C'était quoi alors cet "art pour l'art" (auquel Nietzsche aussi adhéra à sa manière) ? Un sorte d'hypersensibilité à toutes les formes d'injustice (Flaubert a toujours le mot "Justice" à la bouche), de facilité, de lâcheté, un refus de la démagogie (notamment d'évolution du monde à l'"américaine", déjà il s'en préoccupait, peut-être sous l'influence de Tocqueville), le choix de Voltaire contre Rousseau, de l'élitisme, dans un esprit de complet désintéressement (Flaubert ne vivait pas de sa plume, et sa vision de l'art est incompatible avec l'utilisation cuistre et superficielle qu'en font les bourgeois. Le tout dans une recherche intransigeante d'une totale exactitude formelle.

 

Flaubert pensait que la victoire prussienne annonçait le triomphe du positivisme, et donc un déclin inévitable de la civilisation française (quelque part Flaubert qualifie sous Napoléon III la France de première nation du monde, ce à quoi sans doute beaucoup de Français souscrivaient à l'époque). A-t-il eu raison ? Les année 1860 furent-elles le sommet de ce sommet de ce que pouvait réaliser l'art littéraire français ?

 

Je n'ai sans doute pas la sensibiité assez affutée pour en juger. Un lecteur anonyme a bien voulu en passant par ce blog m'y traiter courageusement de "bourrin" et il y a sans doute du vrai là-dedans.

 

Dans un précédent billet j'ai dit que le positivisme n'avait été que le poil à gratter de la période suivante. Il n'a pas vaincu, tout comme les Prussiens n'ont pas fait de Paris un "nouveau Varsovie". Il y a encore eu le symbolisme, Mallarmé etc. Mais la mécanique de la modernité industrielle était là, avec son travail incessant,  sa manière bien particulière de rythmer le temps et d'asservir par ce biais les sensibilités, c'est indéniable.

 

Aujourd'hui il n'y a plus "d'art pour l'art" bien sûr. Il n'y a plus chez les critiques que la recherche des "motivations socio-psychologiques", la volonté de se rincer l'oeil ou de compatir dans une débauche de bons sentiments, la recherche de messages politiques, et chez les auteurs l'abdication de tout élitisme, la passivité devant la bêtise et l'injustice, la volonté de plaire à tout prix, de se faire un nom, de ne pas "investir pour rien" etc. Bref rien qui relève d'aucune justesse de regard ni de ton, encore moins de l'élégance stylistique.

 

En tout cas cet "art pour l'art" avait quelque chose d'éthiquement irréprochable (c'était d'ailleurs son ambition, presque platonicienne) et constitue toujours une sorte de point abstrait de référence pour accéder à une lucidité supérieure, une sorte de point d'Archimède sur lequel on gagne à asseoir son jugement. Par exemple si l'on veut se faire une opinion sur la Commune de Paris. Quand Flaubert y voit un grand retour au Moyen-Age (et dans la bouche d'un Spinoziste post-révolutionnaire comme lui, ce n'était pas un compliment), la remarque interpelle, et donne à réfléchir...

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Un mot de Flaubert

9 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

A propos des succès de Thiers :

 

"Les prostituées, comme la France, ont toujours un faible pour les vieux farceurs"

 

(Lettre à George Sand, 18 décembre 1867)

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George Sand vue par Debû-Bridel

8 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités

Sand.PNGJ'écoutais tantôt à la radio la conférence de 1954 "George Sand, homme politique", par le sénateur "gaulliste de gauche" (mais ex maurrassien) et "grand résistant" Jacques Debû-Bridel. Dans cette conférence Debû-Bridel célèbre la radicalité populiste de George Sand en 1848 mais blâme son choix de soutenir Jules Favre (avec qui elle avait travaillé 22 ans plus tôt au cabinet de Ledru Rollin) contre Gambetta en 1870. Il est vrai qu'il y a quelque chose de pétainiste dans ce négociateur de la paix avec Bismarck. Lorsqu'il remarque que les ouvriers que Sand avait appelé à descendre dans la rue le 16 avril 1848 furent accueillis par la Garde nationale au cri de "A bas les communistes" le sénateur ajoute qu'à l'époque on parlait déjà des communistes mais que les choses étaient plus simples car alors ils n'étaient pas liés à une "puissance étrangère" (sic). J'ai trouvé cela amusant, et somme toute assez vrai. Pour lui ce 16 avril eût pu être un succès pour les Républicains et les socialistes mais il remarque à juste titre que les journées qui réussissent sont célébrées par la postérité comme des "révolutions" et les journées qui échouent condamnées comme des "émeutes".

 

Je veux bien revisiter un peu le XIXe siècle avec Mme Sand et viens de commander "Histoire de ma vie". Je m'étais enthousiasmé pour la Confession d'un enfant du siècle  de Musset et Choses Vues d'Hugo à 16 ans, puis j'ai un peu négligé cet univers là, en grande partie sous l'influence de mon époque. Il convient de revenir à ce siècle un peu bizarre à nos yeux de révoltes ouvrières, d'utopies saint-simoniennes, et de résistance au cléricalisme omniprésent. Pourquoi ne pas le faire avec Mme Sand ? Ne lui prête-t-on pas toutes les qualités : bonne amante sensuelle (mais fidèle avec ça, même dans sa relation chaste - par la force des choses - avec Chopin), bonne mère, bonne aristocrate par son père (descendante du maréchal de Saxe), et par sa mère bonne fille du peuple qui aime à faire des confitures ? Je trouve un peu sot son amour candide et rousseauiste des paysans, mais c'est une écrivain de génie, alors il doit quand même être bien agréable de passer quelques heures en sa compagnie. Je vous dirai.

 

A part ça, ce soir Michel Onfray jugeait que la maître de Camus, Jean Grenier était un personnage "pas très sympathique" parce qu'il n'aimait pas sortir le soir (si si, réécoutez sa conférence à l'Université populaire de Caen, c'est exactement ce qu'il dit). De même qu'il n'aimait pas Kant parce que celui-ci n'avait pas eu de vie sexuelle. L'ennui c'est que ce genre de caractéristique concerne les trois quarts de la haute intelligentsia, qui, par définition, pour aimer la lecture et l'écriture, doit avoir des penchants monastiques... J'en conclus qu'Onfray est plus proche des noceurs paillards, mais le niveau de sa pensée est en conséquence...

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L'hommage de Bertrand Russell à Robert Owen

4 Septembre 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XIXe siècle - Auteurs et personnalités


Bertrand Russell - Histoire des idées au 19e siècle, Gallimard 1951 (p. 140) - à propos de Robert Owen, qu’il considère comme « le fondateur du socialisme » (p. 134) qui « ne fut pas tout à fait un sage, mais (…) fut un saint » :

robert-owen.jpg« Il n’est guère aisé de porter un jugement exact sur l’œuvre et l’influence d’Owen. Jusqu’en 1815, il se révèle comme un homme essentiellement pratique, réussissant dans tout ce qu’il entreprend, et ne se laissant pas égarer par ses impulsions de réformateur dans des entreprises impossibles. A partir de ce moment, sa vision s’élargit, mais il perd sa sagacité de la pratique quotidienne. Dans ses essais pour transformer le monde, il échoua par impatience, parce qu’il n’accorda pas assez d’attention au point de vue financier, et parce qu’il croyait qu’on pouvait aisément et rapidement convaincre tout le monde de ce qui, pour lui, était une vérité évidente. Son succès à New Lanark (*) l’égara, comme au début il en égara d’autres. Il avait la compréhension des machines et savait se faire aimer ; ces qualités suffisaient à New Lanark, mais as dans ses tentatives ultérieures. Il n’avait pas les qualités qui assurent la réussite d’un chef ou d’un organisateur.

Mais pour ses idées, il mérite d’être placé très haut. Il souligne l’importance de problèmes concernant la production industrielle, problèmes qui furent reconnus importants par la suite, quoique dans la période qui suivit immédiatement celle de son activité, leur importance ait été masquée temporairement par le développement du chemin de fer. Il comprit que la production accrue due aux machines conduirait à une surproduction ou au chômage, à moins qu’on ne pût étendre le marché grâce à une forte augmentation des salaires. Il se rendit compte aussi qu’une augmentation de salaires ne serait pas déterminée par les forces économiques sous un régime de libre concurrence. Il en déduisit qu’il fallait une méthode de production et de distribution plus socialisée si on voulait que l’industrialisme engendrât la prospérité générale. Le XIXe siècle, en trouvant continuellement de nouveaux marchés et de nouveaux pays à exploiter, réussit à échapper à une logique de la surproduction ; mais de nos jours, la vérité de l’analyse d’Owen commence à être évidente.

De son temps, les objections les plus sérieuses à son projet furent le principe de peuplement et la nécessité de la concurrence comme stimulant de l’industrie (…).
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La réponse à l’argument du peuplement  a été donnée par la baisse de la natalité. Un destin ironique a voulu que la classe ouvrière apprît finalement le contrôle des naissances, qui est essentiel au succès du socialisme, alors que les socialistes y ont été pour la plupart hostiles ou indifférents. L’autre argument est devenu moins sérieux à cause de la capacité de production accrue du travail. Lorsque la journée normale de travail était de douze ou quinze heures, sans aucun doute la crainte du renvoi était un stimulant nécessaire. Mais avec les méthodes modernes, et une organisation convenable, très peu d’heures suffiraient, et on pourrait les obtenir par une discipline qu’il ne serait pas difficile d’imposer.»

(*) une usine de 2 000 ouvrier dont il fut le patron.

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