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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #1910 a 1935 - auteurs et personnalites tag

Scorsese et le martyre, Berl et le silence

9 Février 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma, #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Grundlegung zur Metaphysik

Vu le dernier film de Scorsese "Silence", film astucieux mais sans intérêt sur le plan moral. Le cinéaste s'y regarde trop le nombril au prisme de la religion. Depuis La dernière tentation du Christ, il aime mettre en scène les doutes des croyants, mais, contrairement à ce que veut faire croire son film, l'engagement religieux ne peut se borner à glisser au milieu du scepticisme de la fin de vie une amulette interdite dans un cercueil. Cela dit, il met un certain talent "technique" au service du sujet considérable que représente le martyre des chrétiens au Japon au XVIIe siècle.

Tous les martyres sont impressionnants, et ils sont le propre de beaucoup de religions. Ils m'impressionnent quand ils ne se font pas avec des ceintures d'explosifs car là, ce n'est plus du martyre, c'est de l'assassinat. J'ai découvert celui de religieux mandéens (sabéens) au XVIIIe siècle il y a peu : en 1782 les musulmans de Perse ne parvenant pas à obtenir par l'argent et la ruse les livres sacrés de cette secte jettent leur clergé en prison et les torturent. Plusieurs sont tués, empalés,mutilés, on leur coupa les membres en commençant par les doigts, corps égorgés, yeux brûlés au fer rouge, têtes coupées selon le témoignage de J. de Morgan. Le Gauzevra Adam auquel les Perses avaient coupé le poignet droit s'enfuit en Turquie avec le livre "Iniani" sous le bras qu'il recopia en cachette de la main gauche.

Je lis Emmanuel Berl en ce moment qui fut une sorte de Montaigne du XXe siècle. Il a raison de dire qu'au fond tous les athées, de Nietzsche à Picasso, furent de grand religieux. Sauf que ces gens là plaçaient leur Dieu trop loin et trop haut pour le croire susceptible d'imposer des lois à l'homme. C'est qu'il leur manquait la foi aux démons (ou plutôt la connaissance des démons), un peu moins d'orgueil, un peu d'humilité dans la façon d'observer des phénomènes comme la voyance et la médiumnité les auraient ramenés aux dures réalités du "deuxième ciel" et ils auraient alors compris pourquoi les lois morales existent. Voyez par exemple la séance où Malraux va voir une médium spirite pour lui faire dater un tapis antique et en ressort comme s'il sortait d'un labo d'analyse scientifique, telle que Pauwels la raconte. Un peu de modestie et de curiosité sans préjugés auraient ouvert à Malraux des boulevards d'élévation spirituelle. Idem pour Kant s'il avait eu l'honnêteté minimale de témoigner de sa fascination initiale (qu'il confesse dans ses lettres) devant l'intuition de Swedenborg sur l'incendie de Stockholm, plutôt que d'enterrer tout cela sous une tonne d'arrogance ironique dans "Rêves d'un visionnaire".

J'aime bien quand Berl dans "A contretemps" fait l'éloge du silence et transforme la phrase de Jésus "Que votre oui soit oui, que votre non soit non, tout le reste vient du Mauvais" (Mt 5:37), en "Dites oui oui dites non non et tout le reste vient des démons". Moi aussi j'aimerais avoir la sagesse de ne pouvoir parler que pour dire "oui" ou "non".

Un fervent musulman a commenté un billet récent de ce blog. Il y a des tas de religions comme l'Islam, le bouddhisme etc dont je me dis que plus je les connais et moins j'en sais sur elles. Mais j'ai une méthode bien à moi pour approcher ces sujets. Je ne creuse que ce qui m'est indispensable, quitte à devenir très pointu sur d'infimes détails (comme vous avez pu le remarquer sur ce blog avec mes remarques sur le pythagorisme), car le sens profond est dans le détail, sans jamais rechercher l'encyclopédisme ni l'académisme. Pour le reste il faut accepter de ne rien comprendre.

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Emmanuel Berl et le Béarn

26 Janvier 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Béarn, #Grundlegung zur Metaphysik

C'est un phénomène très étrange : le Béarn est une province française insignifiante et éloignée de tout, et cependant il s'y est passé à divers moment des phénomènes littéraires, politiques et métaphysiques intéressants. Souvent ils furent le fait de personnalités de passage plus que de natifs.

J'ai abondamment parlé sur ce blog de ce phénomène étrange qu'y fut la réforme protestante d'où est né cet apport indéniable quoiqu'ambigu au système politique et social français que fut la royauté d'Henri IV. Mais il y a plus : ont respiré l'air du Béarn Saint John-Perse, ou encore une grande mystique catholique de la fin du XIXe siècle récemment canonisée originaire du Liban, et le cinéaste Robert Bresson, auteur d'un magnifique film sur Jeanne d'Arc qui y tourna "Au hasard Balthazar", ou le chanteur populaire Daniel Balavoine qui fait encore parler de lui à travers les médiums. Le philosophe marxiste Henri Lefebvre y organisait des retraites intellectuelles avec ses pairs où l'on planifiait le soutien au Nicaragua. Agatha Christie et Sommerset Maugham y ont écrit. Ce sont des choses que les Béarnais eux-mêmes ne savent pas, des canards boiteux comme la République des Pyrénées se gardant bien de le leur apprendre.

Lors de mon dernier séjour là-bas je m'émerveillais encore de ce fait météorologique étrange caractéristique de la région : les Pyrénées y apparaissent ou disparaissent d'un jour sur l'autre suivant que le temps va virer à la pluie ou pas. A ma grande surprise, en regardant l'interview d'Emmanuel Berl devant la caméra de Boutang en 1971 diffusé par une chaîne de télévision ce soir, j'entends Berl citer ce phénomène (*), et évoquer le temps où, juste après la première guerre mondiale, il fréquentait à Pau Francis Jammes et Drieu La Rochelle. J'aurai dû attendre mes 46 ans pour apprendre que Berl avait vécu dans ma région natale.

J'ai toujours éprouvé de la sympathie pour Berl malgré son parcours erratique qui fit de lui à un moment la plume de Pétain. Bien sûr ce n'est pas l'aspect du personnage que je préfère. J'aime mieux évidemment le collaborateur de la revue Europe (la revue de Romain Rolland) qu'il fut auparavant. Il était le cerveau du parti radical socialiste, et un vrai dilettante, une "nature passive" dit-il dans son interview en se référant aux catégories de Sartre dans son livre sur Flaubert, comme je le suis aussi à bien des égards. Je pense que j'éprouve une attirance instinctive pour sa génération d'écrivains qui fut broyée par la guerre et en conçut une mélancolie incurable, plus que pour la génération d'enfants gâtés des 30 glorieuses façon Philippe Sollers qui a transformé la France en parc zoologique d'électeurs d'Hollande et Macron.

En lisant "Europe" en 2014 j'avais relevé qu'il citait Epaminondas au moment où cette référence pythagoricienne croisait mon chemin d'une manière inattendue. "Il y aura beaucoup d'Epaminondas" aurait dit Apollonios de Tyane à propos de l'Aquitaine romaine où se préparait une insurrection contre Néron. J'ignore si l'anecdote est authentique, et, à part Joseph Bonaparte dont l'acolyte en Provence se surnommait Epaminondas, je pense que Berl fut le seul à se soucier de ce héros thébain... Mais Berl a souvent eu un regard juste sur les sujets vraiment importants. Et il l'a eu sur les Pyrénées béarnaises... Il mérite encore sans aucun doute d'être lu...

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Il l'avait fait dans "Sylvia" paru dans "La Nouvelle revue française" de Gallimard en 1953 :

" Le Béarn favorise les confusions du réel et de l'imaginaire ; les Pyrénées surgissent ou s'effacent selon les sautes du vent, tantôt si proches qu'elle font corps, indissolublement avec le paysage, tantôt si bien cachées qu'on n'ose plus parler d'elles aux touristes ; soi-même, on les oublie, jusqu'à ce qu'elles reviennent, véhémentes, vous reprocher votre manque de foi."

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La franc-maçonnerie dans la Seconde République espagnole

7 Septembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Espagne, #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Je n'ai pris conscience du caractère maçonnique de la république espagnole qu'en apprenant à la lecture des archives de mon grand père officier de la garde civile républicaine que dans les années 60-70 les francs-maçons étaient les derniers à organiser des réunions de soutien à celle-ci à Paris rue Cadet.

La péninsule ibérique a été travaillée par l'action des francs-maçons au début du XXe siècle. Début 1908 le roi du Portugal avait été assassiné. Cinq semaines plus tôt, le 25 décembre 1907, l’abbé Tourmentin dans le bulletin de l’association antimaçonnique de France publiait un article prophétique où il disait « il est bien à craindre que, dans un temps plus ou moins court, Don Carlos déchu, chassé ou exécuté, ne soit un nouvel exemple de la puissance des francs maçons » . Et c'est dans une République largement pro-franc-maçonne que la Vierge de Fatima est apparue.

En Espagne, le soulèvement de décembre 1930 à Jaca avait été organisé par les maçons. Six semaines avant les élections municipales du 2 mars 1931, F. Coty dans le Figaro avait stigmatisé l'insuffisance de l'action anti-maçonique du gouvernement de Primo de Rivera. En 1928, une perquisition aux sièges du Grand Orient de Madrid et de la Grande Loge symbolique n'avait pas été suivie d'effets. Ces perquisition provoquèrent une mobilisation internationale contre le régime espagnol. En avril 1930 Jean Longuet, membre du comité exécutif de l'internationale ouvrière socialiste, maçon et fils d'un gendre de Marx soutient les républicains à Madrid.

Les conjurés de Jaca (dont le leader le capitaine socialiste Fermin Galán était maçon depuis 1925) et de l'aéroport de Cuatro Vientos proposaient une liste de 10 membres d'un gouvernement provisoire dont 7 francs-maçons, les 3 autres ayant seulement pour fonction d'établir des contacts avec des milieux de droite. Tous ces noms allaient se retrouver dans le gouvernement du 14 avril 1931. La revue maçonnique argentine Cadena de Union en avril 1931 (article de Manuel Gualdi) saluait cette victoire sur le catholicisme. El Liberal fait de même dans un article repris dans le Boletin oficial del grand oriente espanol (n°61, 10 décembre 1931). Le bulletin du Grand Orient allait ensuite tenter d'atténuer cet excès de publicité - qui nuisait à ses intérêts en précisant : "C'est bien clair. La Maçonnerie ne gouverne le pays" . D'où ensuite les destructions d'édifices religieux dès mai 1931.

Le député carliste Lamamié de Clairac à la séance des Cortès du 14 novembre 1936 a accusé la révolte des Asturies d'octobre 1934, comme celle de Catalogne, contre le gouvernement de droite issu des élections de novembre 1933 d'avoir été orchestrées par les francs-maçons, ce qui expliquerait que des leaders condamnés à mort en conseil de guerre comme le socialiste González Peña (pour lequel une mobilisation fut lancée par les francs-maçons) ou le catalan Perez Farras commandant de division lors de l'insurrection de Barcelone (futur conseiller militaire de Durruti) aient été graciés (en prison il aurait dit "mes frères me sortiront de là"). L'URSS a été accusée de fournir des armes aux insurgés. Le 15 février 1935, le député Cano Lopez dépose un projet interdisant la franc-maçonnerie dans l'armée. Le projet est voté mais restera lettre morte. Il citait 21 généraux francs-maçons (dont certains cependant sont devenus nationalistes pendant la guerre civile, ce qui peut signifier qu'ils n'étaient pas très lourdement investis dans la maçonnerie, ce fait mériterait d'être analysé plus avant pour savoir quelle fraction de la maçonnerie était derrière la République). Franco allait aussi accuser plus tard la franc-maçonnerie de Genève d'avoir été derrière l'assassinat du leader Calvo Sotelo (qui avait analysé publiquement la bolchévisation du PSOE) en 1936.

Cette place de la maçonnerie dans la seconde république espagnole n'est pas mise en avant dans nos livres d'histoire, mais éclaire sous un jour un peu particulier la question de l'ingérence étrangère dans les affaires espagnoles dès avant 1936.

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Romain Rolland, Nicolas Tesla, et Vivekananda

6 Juillet 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Grundlegung zur Metaphysik, #Philosophie et philosophes

Un historien veut me poser quelques questions sur Pierre Bourdieu dont il souhaite écrire la biographie. Voilà qui m'oblige à repenser à ce que j'ai écrit sur ce sociologue dans mes livres il y a sept ou huit ans, du temps où j'étais devenu un rationaliste "pur sucre"...

Cela me rappelle combien les carcans intellectuels m'avaient à l'époque appauvri. J'ai eu beaucoup de chance depuis lors, non seulement à cause de mon vécu auprès des médiums dont j'ai déjà parlé dans ce blog en février 2014, mais plus largement parce que je n'ai pas cessé depuis un lustre de rencontrer des gens très étranges, et, en faisant sauter le verrou du rationalisme, j'ai pu apprécier à juste titre leur bizarrerie, pour ne pas dire leur mystère, comme j'ai pu redécouvrir celle de mon propre vécu passé, et même de mon quotidien en apparence le plus vide et le plus solitaire - avez vous par exemple songé à cette bizarrerie du partage de notre vie sur terre en journées en gardant à l'esprit le fait souligné par Jacques Bergier jadis que, selon le savoir scientifique sur la lumière de l'univers, nos nuits normalement ne devraient pas être obscures... bizarrerie du partage en jour qui peut être pris dans un sens initiatique comme le fait la prière chrétienne du Notre Père ("notre pain de ce jour"), et le Salo ou les 120 jours de Sodome de Pier Paolo Pasolini etc...

A force de tout réduire à des déterminations "explicables", sur fond de pessimisme sur l'intérêt du savoir et même de la vie elle-même, je ne respirais plus... Heureusement le carcan a éclaté. Je suis ouvert à toutes les lectures, à tous les savoirs, même les non-savoirs. Je sais combien de choses déroutantes peuvent éclore en nous et hors de nous, je ne prétends plus rien retenir ni rien contrôler, et c'est ma grande satisfactions au milieu des frustrations persistantes qu'entretient en moi la taille considérable du point d'interrogation qui est né dans mon cœur le 18 février 2014.

Et le hasard, "Dieu des imbéciles" comme disait Léon Bloy, fait tout au mieux pour moi de semaine en semaine pour me changer et ouvrir toujours plus ma compréhension du monde. Prenons un seul exemple : vous savez combien j'ai vanté, du temps où je militais beaucoup sur le chemin du socialisme authentique, Romain Rolland et la revue Europe.

Hé bien, ce soir je fais une recherche un peu au hasard sur le célèbre inventeur dont l'aéroport de Belgrade a très opportunément pris le nom (car c'est au départ un Serbe de la Krajina croate), Nicolas Tesla, ce Léonard de Vinci du XXe siècle injustement éclipsé par la rancœur d'Edison et du banquier Morgan. Et voici que je tombe sur un article de Romain Rolland dans la revue Europe du 15 mai 1929 à propos du philosophe Vivekandanda.

Voici ce qu'il dit (p. 42-43) : "Bien qu'aux Etats-Unis, Vivekananda se fût rencontré avec quelques intellectuels de marque, comme l'helléniste Wright, le philosophe William James, et le grand électricien Nicolas Tesla (1), qui lui avaient manifesté un sympathique intérêt, ils étaient, sur le terrain de la spéculation métaphysique hindoue, des novices qui avaient tout à apprendre, comme les diplômés de philosophie de Harvard."

Il ajoute en note de bas de page : " (1) Nicolas Tesla fut surtout frappé, dans l'enseignement de Vivekananda, par la théorie cosmogonique Samkhya et par ses rapports avec les théories modernes de la matière et de la force. Je reviendrai sur la question, dans l'exposé de la doctrine Indienne."

Je connais bien peu Vivekandanda. Et je suis tout aussi incapable de créer des ponts entre la philosophie de l'énergie de Nicolas Tesla et celle de l'hindouïsme que de comprendre en quoi la découverte récente du boson de Higgs peut confirmer des intuitions du shivaïsme. Je suis simplement satisfait de sentir se confirmer dans ces lectures des intuitions que j'ai eues dans les Balkans il y a peu à propos de la spiritualité de l'énergie au sein de la matière - mais cela le P. Teilhard de Chardin l'avait déjà bien pressenti - et ravi de découvrir un Romain Rolland très ouvert à ces thématiques, au point que dans son article de 1929 il n'hésite pas à parler de "métapsychisme". La pensée "élargie", même dans les années 1920, n'était donc pas l'apanage de théosophes réactionnaires. Elle avait aussi sa place dans la revue Europe dans son dialogue avec l'Inde... Il faut continuer à creuser entre autres dans cette direction-là.

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Les villes françaises dans un livre de Péguy

2 Septembre 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Grundlegung zur Metaphysik, #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Philosophie et philosophes

Les villes françaises dans un livre de Péguy

Je ne prétends pas connaître ni comprendre Charles Péguy, grand écrivain socialiste révolutionnaire et chrétien du siècle dernier. J'ai juste l'image d'un normalien austère, monacal, respecté, qui fut un peu une sorte de Surmoi de Jaurès, comme Bernard de Clairvaux le fut de Suger 800 ans plus tôt. J'ai bien des livres sur lui qui trainent dans ma bibliothèques, mais que je n'ai pas eu la force de lire.

Alors c'est un peu "vierge" que j'ouvre au hasard, comme je le fais si souvent avec tous mes ouvrages, un de ses livres, "Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc".

Je tombe sur ces passages de la complainte de la bergère Jeanne (qui pour moi évoque la bergère Bernadette Soubirous à Lourdes), lorsqu'elle dit que Bethléem seule rayonne encore sur cette terre, quand toutes les villes de France sont enterrées. C'est un très beau passage sur les promesses divines devenues lettres mortes. On pense à ce que disent les occultistes sur la lettre vouée à rester morte, à devenir pierre (comme l'Eglise de Saint Pierre - "tu es petrus") tandis que seul l'Esprit (fait d'eau) la peut vivifier. C'est une méditation mélancolique sur le "ne plus". Elle passe en revue les grands foyers de spiritualité français : Chartres, Paris, Orléans, Reims, Rouen, Nancy (même si Nancy est beaucoup moins française que les autres, elle fait partie de la "Krajina" française), avec leurs saints attitrés. Bizarrement elle les traite un peu comme des machines industrielles à produire des saints, ce qui me semble être une erreur psychologique et littéraire : le divin n'aurait pas parlé à une bergère qui raisonne de la sorte. Mais l'évocation a le mérite de condenser le "vortex" ou le réseau de vortex spirituels qui composait la Francie historique.

On commet beaucoup de fautes de goûts. Quand on présente Jeanne d'Arc en combattante en armure plutôt qu'en bergère, on manque le sublime chrétien bien vu par Chateaubriand : que les saints faiseurs de miracles et les briseurs de sceptres restent des va-nu-pieds, et tirent précisément leur pouvoir de cela. L'armure n'est qu'un gadget. Pensez à Ste Agnès qui n'avait pas besoin d'armures et à tant d'autres. Et je commets moi-même une faute de goût en parlant des saints français comme de "vortex", c'est-à-dire en empruntant le vocabulaire très "Disneyland" du new age internautique, mais c'est simplement pour rappeler que ce qui se réalise dans l'ordre spirituel n'est pas spatial : les forces (je ne parle pas d' énergies) se condensent dans un seul lieu qui est en même temps un non-lieu, et ce n'est pas la question de savoir "Le Vatican combien de divisions".

Péguy recense les "vortex" sur le mode du "ne plus", du message caduc, un peu comme tous les Français aujourd'hui peuvent saisir la France comme une réalité obsolète, quelque chose qui n'a plus rien à dire au monde, un sanctuaire aux oracles muets, comme ceux du paganisme finissant.

La Jeanne de Péguy a la forme d'un immense "pourquoi ?". Pourquoi y a-t-il eu un Saint Martin à Tours, un Saint Aignan à Orléans, un Saint Ouen à Rouen, une Sainte Geneviève à Paris, un Saint Nicolas à Nancy si c'est pour que tout cela meure ? Pourquoi ces cathédrales qu'aujourd'hui nos architectes seraient bien incapables de bâtir et qu'ils savent à peine restaurer ?

Je ne suis pas nationaliste et ne pense donc pas que la France "dans l'absolu" vaille mieux et renferme un meilleur héritage que d'autres pays. Elle a juste été choisie historiquement pour sauver certains héritages grandioses (sur le plan spirituel) et les faire fructifier. Quand je parle de la France, je signifie cette alliance entre Loire et Somme entre gallo-romains et Francs qui va du VIe siècle au XIVème, alliance sans laquelle probablement ni les gallo-romains seuls ni les Francs de leur côté ne seraient arrivés à rien. En tant que demi-espagnol, je suis sensible par exemple au rayonnement de Saint Jacques en Galice, ou à celui de Saint Vincent à Saragosse (il faut lire Grégoire de Tours pour voir ce que les habitants de cette ville doivent à l'aura de ses reliques). Mais force est de constater que le mot "France fille ainée de l'Eglise" ne fut pas un vain mot pendant la séquence de huit siècles que j'évoque ici, quand elle produisit les Clovis, Charlemagne et les premiers capétiens, et dont Napoléon et De Gaulle furent les héritiers.

On me pose des questions en ce moment sur la vocation "spirituelle" de la France face à des pays comme l'Allemagne. Les catholiques français ont beaucoup réfléchi sur l'abandon de la Germanie du Nord à l'hérésie luthérienne, ses liens avec les médiums, les convulsionnaires (donc le diable) jusque sous la plume de Hegel, de Nietzsche, sa fascination pour l'Islam, pour le zoroastrisme, ses alliances japonaises, les répercussions de tout cela dans le nazisme (et peut-être dans l'imaginaire américain qui doit au protestantisme et à la Prusse). Moi qui ai beaucoup lu et aimé les philosophes allemands, et qui suis le contraire aussi bien d'un doctrinaire que d'un chauvin, je n'ai aucun début de réponse à ces questions, et ne me presse pas d'en avoir.

J'apprécie seulement que Péguy, à travers Jeanne, interroge ce "réseau de vortex" français sur le mode d'un possible "ne plus"(et pourtant Péguy le fait peu après Lourdes, peu après La Salette et la rue du Bac... "Et vous flèche de Chartres et tombeaux de Saint-Denis, saintetés du royaume de France, vous n'êtes rien".

Je me rends compte que nos médiums New Age, avec leur doctrine qui cherche des "vortex" hérités du paganisme dans des cathédrales seraient bien incapables de prononcer des mots aussi tragiques, car dans leurs pseudo-sciences physiques "énergétiques" façon théosophie orientale, il y a toujours des "énergies" à récupérer quelque part, rien ne se perd jamais, le tragique de l'Histoire, est complètement évacué (et donc la problématique poignante de la rédemption aussi, puisqu'on n'est jamais que dans de la gestion placide et bourgeoise des forces de l'au-delà). Péguy, lui, est dans la tragique, quand il montre Jeanne d'Arc indignée par le fait que les soldats "font manger l'avoine à leurs chevaux sur l'autel vénérable" et "boivent dans les très saints calices le vin qui les soûle" (p.39) elle nous plonge dans cette scène du Fantôme de la Liberté de Bunuel où les soldats athées de Napoléon en Espagne dans les églises se nourrissent avec les hosties et boivent le vin de messe dans des calices. Il campe la déchéance de l'absolu, sans laquelle "l'épistrophe" (le retour à l'unité de l'être) pour parler comme les néo-platonicien manquerait de sa dimension sublime. Mais faut-il parler le langage du néo-platonisme que Chateaubriand lie au socialisme ou aux hérésies (voyez mon billet* ici) et dans lequel Barrès voyait la matrice du mépris pour le peuple à l'œuvre aussi bien dans la secte des Assassins (hashashim) ancêtre au Proche-Orient de l'actuel Etats Islamique que dans le nietzschéisme ? Le socialisme de Péguy était peut-être anti-platonicien, mais je ne connais pas assez bien ce sujet pour pouvoir me prononcer là-dessus.

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* Billet qui renvoie à un passage des Mémoires d'Outre tombe, dont il faut aussi lire cette suite car elle nous servira pour l'avenir :

"Il était impossible que les vérités développées dans le Génie du Christianisme ne contribuassent pas au changement des idées. C’est encore à cet ouvrage que se rattache le goût actuel pour les édifices du moyen âge : c’est moi qui ai rappelé le jeune siècle à l’admiration des vieux temples. Si l’on a abusé de mon opinion ; s’il n’est pas vrai que nos cathédrales aient approché de la beauté du Parthénon ; s’il est faux que ces églises nous apprennent dans leurs documents de pierre des faits ignorés ; s’il est insensé de soutenir que ces mémoires de granit nous révèlent des choses échappées aux savants Bénédictins ; si à force d’entendre rabâcher du gothique on en meurt d’ennui, ce n’est pas ma faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui manque au Génie du Christianisme ; cette partie de ma composition est défectueuse, parce qu’en 1800 je ne connaissais pas les arts : je n’avais vu ni l’Italie, ni la Grèce, ni l’Égypte. De même, je n’ai pas tiré un parti suffisant des vies des saints et des légendes ; elles m’offraient pourtant des histoires merveilleuses : en y choisissant avec goût, on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des richesses de l’imagination du moyen âge surpasse en fécondité les Métamorphoses d’Ovide et les fables milésiennes. Il y a, de plus, dans mon ouvrage des jugements étriqués ou faux, tels que celui que je porte sur Dante, auquel j’ai rendu depuis un éclatant hommage."

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La "Mècheroutiette"

16 Mai 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Avant guerre, en 1913, paraît à Paris, le mensuel la "Mècheroutiette", sous-titre "Constitutionnel ottoman, organe du Parti Radical Ottoman, consacrée à la défense des intérêts politiques et économiques et des droits égalitaires de tous les Ottomans sans distinction de race ni de religion". Son directeur politique est Chérif Pacha, ancien saint-cyrien, grand officier de la légion d'honneur, ex général divisionnaire et ambassadeur de Turquie à Stockholm. Il habite 115 rue de la Pompe à Paris. Adversaire des Jeunes turcs du Comité Union et Progrès, Chérif Pacha se disait ami de Paris et de Londres et capable d'empêcher le partage de l'Anatolie après celui de la Turquie d'Europe. On trouvera dans sa brochure un remarquable panorama de l'empire ottoman et de ses enjeux à la veille de la première guerre mondiale, du temps où les Occidentaux menaient des expéditions militaires au Venezuela au soutien des créances de leurs banques, et où la Turquie rêvait encore d'unifier sous son drapeau les peuples slaves des Balkans (une cause soutenue par Chérif Pacha, ouvert à toutes les confessions)

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Léon Werth et la non-violence annamite

25 Mars 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

werthLes sagesses chinoise et indienne ont souvent coïncidé, sans qu'on sache laquelle des deux influençait l'autre. Prenait par exemple la parenté entre la conception sexuelle du taoïsme et celle du tantrisme shivaïte. Je crois qu'on peut dire la même chose du principe de renoncement dans l'action hindouïste et de la conception confucianiste du rapport à l'autre, l'un et l'autre menant à la non-violence (ce qui n'empêche pas bien sûr que les sociétés concernées puissent avoir par ailleurs des aspects très violents).

 

Léon Werth dans l'Indochine de l'entre-deux-guerres (avant que celle-ci ne se convertisse à la violence sous la direction d'Ho-Chi-Minh, tout comme la Chine a renoncé au confucianisme sous Mao, et le redécouvre à peine maintenant) a très bien perçu cela lors de son voyage à Saïgon, et ne l'exprime nulle part aussi bien que dans ce passage de Cochinchine (p. 65) :

 

"Je me suis étonné devant des Annamites à culture européenne de cette réaction impassible, lâche ou résigné du coolie brutalisé. On m'a répondu :

 

'Vous avez un mode de votre honneur qui est de rendre les coups. Atavisme ou tradition, nous avons, avant tout, le mépris de la violence. La dignité, pour nous, n'est jamais d'opposer la violence à la violence. La dignité, c'est de se vaincre, de se dominer. Ces principes vous les trouveriez dans la morale confucéenne que les plus cultivés de vos gouverneurs invoquent parfois devant nous pour nous recommander l'obéissance ou la patience. Car il est des Européens qui aiment à prononcer l'adjectif confucéen. Ils possèdent la philosophie de l'Extrême-Orient puisqu'ils connaissent le nom de Confucius. Ils possèdent aussi son art, puisqu'ils cherchent dans les paillotes des bleus de Hué.

 

Beaucoup de villages ont un nom qui signifie la paix et la sérénité. Nous avons un proverbe qui dit : 'Si tu recules d'un pas, c'est un pas de gagné.'

 

L'homme en colère n'est pour nous qu'un ovjet de mépris et de dérision. Nous avons appris à ne point être violent. A l'action de l'homme violent, un Extrême-Oriental refuse une réaction de violence. Et si la haine naît en luui, il l'accumule...'

 

Sans doute un Européen pourrait développer devant un Extrême-Orinetal la maxime de l'Evangile : 'Tendez l'autre joue' Il pourrait même trouver dans des livres et dans des milieux d'exception les traces d'une influence évangélique. Je le défie bien d'expliquer par l'Evangile les moeurs quotidiennes, les moeurs de la rue... Le mérite de l'explication confucéenne, c'est qu'en Extrême-Orient, elle rend compte parfois des faits de la rue."

 

Je précise qu'en soulignant cela, je ne juge pas les choix d'Ho-Chi-Minh, de Mao, et d'autres d'abandonner le confucianisme pour des raisons de modernité et d'efficacité dans les années 40...

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Artisanat

25 Janvier 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

werthJe me répète mais il faut vraiment lire "Cochinchine" de Léon Werth récemment réédité. Ce n'est pas seulement un plaidoyer contre le colonialisme européen (qui fut la forme de barbarie consensuelle stupide des années 1900-1930, comme le fut le droit le l'hommisme des années 1990-2000, ou l'antiterrorisme aujourd'hui*), mais aussi une réflexion profonde sur la pudeur, la politesse et la légèreté de l'Orient (je lis pas mal sur le confucianisme classique en ce moment), au miroir de laquelle la grossièreté européenne révèle sa laideur, et une réflexion adossée, non pas comme la doctrine des Indigènes de la République aujourd'hui, au pur ressentiment "made in Europa", mais à la grande tradition classique des Lumières (des Lumières très françaises et assez universelles pour être "ouvertes" au bouddhisme, au taoïsme etc).
 
On retrouve chez Werth beaucoup de l'esprit de la revue Europe de Romain Rolland à laquelle il collabora, l'esprit d'une gauche révolutionnaire attachée à une tradition de douceur et d'élégance contre ce qu'elle appelait la "civilisation mécanicienne", fauteuse de guerre, et dont les Etats-Unis et Clemenceau étaient déjà, à leurs yeux, les principaux architectes... Cette gauche a été balayée par le stalinisme, puis par l'opportunisme socialdémocrate et sociallibéral. Mais des hommes comme Werth furent aux idées de gauche, et au style de la gauche, dans les années 20, ce qu'un Vecchiali fut au cinéma des années 70.
 
Evidemment tous ces grands stylistes et ces grands créateurs sont avant tout d'humbles artisans, de petites lucioles au fond de leurs ateliers, qui trouvaient dans leur modeste grandeur la force nécessaire pour résister efficacement à la sauvagerie de leur temps sans se compromettre. Ils eurent leurs admirateurs à travers le monde, des gens de la même élégance qu'eux, de la même exigence personnelle, et même si l'histoire officielle les ignorera toujours ils auront toujours raison au tribunal clandestin de l'Histoire objective (pourrait on dire pour plagier Hegel). Ce sont en tout cas des exemples de vies bien accomplies en des temps où, comme aujourd'hui, vivre dignement et proprement était rendu impossible par des formes puissantes de totalitarisme.

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* A propos d'antiterrorisme, voyez la vulgarité des écriteaux d'Air France sur les postes d'embarquement à Orly, qui, menacent de poursuites judiciaires et de refus de laisser monter dans l'avion quiconque "agresse physiquement ou verbalement un agent". Triste France où le terrorisme est prétexte à toujours plus de fouilles physiques, d'avilissement et d'abrutissement mental, et où on ne peut plus se faire entendre des services publics (de plus en plus ineptes et incompétents dans l'univers marchand "globalisé"), qu'en gueulant (j'ai vu jeudi un cadre distingué sexéganaire se faire virer manu militari d'un train par les services de sécurité du seul fait qu'il a osé critiquer devant un contrôleur la stupidité kafkaïenne de la SNCF), tandis que le seul fait de gueuler devient passible de poursuites judiciaires pour "viol moral du consensualisme forcé". Dans cette France là, rechercher l'indépendance d'esprit, la culture, l'élégance et la dignité requiert toujours plus de solitude, de refus obstiné de parler le langage d'Internet (loin de l'esprit hargneux des commentateurs malveillants, mais aussi de la bêtise rugueuse de tant de blogueurs "amis" que je n'ose même plus lire). Messieurs de la plateforme Overblog, faites votre travail (pensez à la citation "monsieur le bourreau...") : vous pouvez liquider le présent blog ou le noyer sous la publicité, je ne renouvellerai pas l'abonnement "Premium".

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"Cochinchine" de Léon Werth

3 Novembre 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

werthNous avons déjà rencontré Léon Werth dans la lecture de ses propos sur Clemenceau dans la revue Europe de 1930 (voir mon billet ici). Il me faut parler aujourd'hui de son livre sur la Cochinchine coloniale en 1924, et d'abord vous dire que cet homme qui, humblement, trop humblement, s'est tenu dans l'ombre du Malraux des Conquérants est un écrivain, un véritable écrivain, avec un vrai style, et une très belle sensibilité (il dit quelque part avoir une sensibilité de "fille publique romantique", ce que j'ai peut-être en commun avec lui). Cette sensibilité lui fait voir avec beaucoup de pertinence ce que ses contemporains minimisent bêtement ou rendrent trop abstrait (je pense au livre d'Hannah Arendt sur l'impérialisme) : le grossièreté minable du système colonial européen dans le monde.

 

Je ne veux pas ajouter à la "culpabilité de l'homme blanc" qui de nos jours infeste un peu trop les mentalités et produit des formes de sottise et d'imposture dans la pensée bourgeoise actuelle.

 

Juste souligner l'intérêt d'avoir un regard lucide et indépendant sur les injustices. Quelques extraits intéressants (qu'il est inutile que je commente) :

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L'intérêt de Werth aussi réside dans ses analyses psychologiques qui confinent à la philosophie. Par exemple quand il estime que les coups de poings et éclats de voix des colons ne procède pas d'une réelle violence personnelle (puisque cette violence décroit à bord du Saïgon-Marseille sur le chemin du retour vers la métropole), mais simplement d'une bassesse institutionnalisée, à laquelle il oppose la retenue "confucéenne" des Orientaux. Ses remarques sur l'érotisme des rapports entre les chanteuses chinoises et leurs clients asiatiques d'un restaurant de Saïgon mériterait en soi dix pages de commentaires qui interrogeraient par effet de miroir vingt siècles de lourdeur de la sensualité occidentale...

 

Sa réflexions très esthétisante sur les formes des visages des Annamites (mais aussi des Moïs), de leurs gestes etc ouvre un horizon de remise en cause radicale de l'européanité, qui, dans un sens, peut encore relever de l' "âge du jazz" des années 20 (David Stove), la haine de soi occidentale dont parle l'académicien Matteï, mêlée aux dégoûts de l'après-guerre (quand le surréalisme français par exemple vantait systématiquement tout ce qui n'était pas "blanc"). Il faut "en prendre et en laisser" comme on dit, oui, mais tout de même en prendre, oui, essayer de prendre au sérieux cet amour de l'Orient, moins érudit et moins fort que celui d'une Alexandra David-Néel arpentant le Tibet à la même époque, mais tout aussi sincère. Tirer ce fil là, sans naïveté, juste pour voir toutes les potentialités qu'il peut donner. Je crois qu'à la lumière du témoignage de Werth, on comprend beaucoup de choses : pourquoi on ne parle plus français au Vietnam, pourquoi dans les années 2000 ce pays n'a pas soutenu l'Algérie dans sa campagne pour poursuivre la France pour crime contre l'humanité (pourtant le FLN avait tenté des pourparlers à ce sujet avec Hanoï), pourquoi la culture vietnamienne est apparemment sans complexe à l'égard de l'Europe (mais alors on peut se demander : pourquoi celle du Japon en a-t-elle ?). Pourrait-on voir le témoignage de Werth une propédeutique à un "devenir-asiatique" de l'humanité dont l'actuelle globalisation serait aujourd'hui le vecteur ? Ce serait peut-être pousser le raisonnement trop loin, d'autant que l'Asie d'aujourd'hui est peut-être d'une culture moins pure, moins exempte d'occidentalisme (via le consumérisme) qu'elle ne l'était il y a cent ans. Je ne sais. En tout cas après avoir croisé le regard de Werth, tout en finesse sans pour autant verser dans la demi-mesure, on ne peut plus se sentir européen de la même manière qu'avant d'avoir ouvert son livre.

 

 

 

 

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Revue Europe du 15 juillet 1930

18 Octobre 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

rollandJe vous ai parlé il y a un an de la revue Europe du 15 février 1932, revue sympathique et représentative de l'éclectisme de Romain Roland qui incluait dans sa réflexion sur le socialisme aussi bien Gandhi que Lénine. Celle du 15 juillet 1930 que je parcours ce matin accorde aussi une grande place à l'Inde avec des lettres de Gandhi préfacées par Rabindranath Tagore. Une belle phrase de Tagore à propos de l'Asie (p. 309) "Nous n'avons pas vu ce qui est grand en Occident parce que nous n'avons pas pu faire éclore ce qui est grand en nous". Je la dédicace à Houria Boutedja...

 

Encore une phrase de Tagore qui dit tout du colonialisme : "Le malheur pour nous en Asie c'est que l'avènement du monde occidental dans notre continent fut accompagné non seulement de la science qui est la vérité et donc la bienvenue, mais encore d'un usage impie de la vérité dans un but d'égoïsme violent qui la transforme en une force destructrice" (p. 310).

 

Vient ensuite un courrier de Gandhi au vice-roi des Indes qui compare le salaire du premier ministre anglais à celui d'un ouvrier indien... Un article de Romain Rolland sur Goethe musicien... (on y apprend entre autre que Goethe avait entendu le petit Mozart jouer en 1763). Il y avait un véritable fétichisme de Goethe à l'époque, je me souviens des écrits de Zweig ému d'avoir rencontré dans son enfance une vieille dame qui avait connu Goethe de près. Un poème de Gabriel Audisio sur Ulysse, une nouvelle de Jean Prévost, des contes populaires coréens adaptés et traduits par un certain RH Seu.

 

clemenceauPuis une chronique de Léon Werth, l'écrivain anti-militariste, sur "Grandeur et misères d'une victoire" de Georges Clemenceau paru chez Plon. Loin de s'extasier devant le Clemenceau admirateur des impressionnistes comme on le fait aujourd'hui il écrit que son livre sur Monet était composé "dans un incroyable pathos, amplification scolaire ou sénile, livre smplement ridicule". Il a vu le Tigre à l'enterrement de Monet "pas si mongol que sa légende, pas si mongol que ses portraits. Mais en lui rien de cette trivialité si apparente, si rayonnante chez tant de parlementaires. Un bourgeois, un vrai bourgeois de l'époque où il y avait encore des bourgeois. De la tenue comme il y a vingt ans chez les notaires et les avoués dans les petits centres. Comme lui notoires dans leur cercle, puissants et croyant savoir". Sur son style il ajoute "mon professeur de quatrième, qui était vraiment un vieil humaniste, se moquait de ses élèves quand ils écrivaient ainsi". Il lui reconnaît toutefois un talent comique pour dépeindre les "fantoches" Foch et Poincaré. Précisément sur "Grandeur et misères d'une victoire", Werth trouve que Clemenceau "pense l'histoire selon le manuel qu'il apprenait quand il avait dix ans", ne lui trouve aucune hauteur de vue, estime que ses différends avec Foch "apparaissent parfois comme des chipotages de dactylos dans un bureau". Cette phrase de Werth me fait penser à mes impressions sur les débats sur la Yougoslavie chez Régis Debray en 1999 : "Qu'il s'agisse du Congo ou du Palatinat, [Foch, Poincaré et Clemenceau] ne saisissent du réel que ce que la politique en peut absorber. Aucun d'entre eux ne sait qu'il pense et agit dans l'irréel, dans une sorte de chimère organisée."

 

Werth trouve Clemenceau "stupide comme un joueur qui explique sa chance ou sa guigne. Stupide aussi comme un adjudant".

 

emiliano_zapata_en_la_ciudad_de_cuernavaca.jpgMarcelle Auclair, fondatrice de la revue Marie-Claire, épouse de Jean Prévost déjà cité dans la revue, et qui a grandi au Chili, commente deux ouvrages mexicains sur la révolution de Pancho Villa dont "Ceux d'en bas" de Mariano Azuela récemment réédité. "Nous nous méfions de l'abondance des poètes sud-américains, de leur facilité" écrit-elle, mais ces deux auteurs échappent à ces travers selon elle. Belle phrase d'Emmanuel Berl, écrite à Saint-Tropez, à propos du régionalisme d'André Chamson dans son livre sur le Sud-Tyrol annexé par Mussolini : "Les particularismes locaux n'empêchent ni les impérialismes, ni les invasions". Le journaliste Emile Dermenghem disserte sur des livres sur l'Egypte dominés par la figure de cheikh Mohamed Abdou, disciple d'Al Afghani, auquel il trouve le mérite de purifier l'Islam loin des excès du wahabisme et deu laïcisme kémaliste, mais qu'il trouve quand même "un peu primaire". Robertfrance commente Soupault, Prévost chronique René-Louis Doyon. Articles intéressants aussi sur le cinéma et le théâtre russes, sur le fascisme italien. Plus que jamais j'apprécie de lire les années 30 au miroir de cette revue qui, en des temps difficiles, semait pour l'avenir. Quel dommage que notre époque l'ait oubliée !

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Le Tibet d'A. David-Néel

18 Août 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Asie, #Grundlegung zur Metaphysik

Il y a quelques jours, je regardais en DVD un de ces mauvais fims biographiques ("biopics") sur une célébrité de notre temps : Diana, avec Naomi Watts dans le rôle de la princesse de Galles. Comme son équivalent sur Margaret Thatcher sorti un peu plus tôt, et comme la plupart des productions actuelles, le film est techniquement bien fait, mais totalement dépourvu d'inspiration - notamment les scènes paroxystiques tombent parfaitement à plat.

 

Dans le supplément le réalisateur explique que Diana Spencer était probablement une médium-guérisseuse, même si elle n'a jamais développé ce don, que cela se sentait dans ses gestes et dans son regard, et que c'était sans doute aussi le cas de son amat le chirurgien dont j'ai oublié le nom.

 

baliL'intuition se veut chic, mais elle est simplement "trendy" comme lorsque TF1 avance le slogan "recevez des énergies positives" ou quelque chose dans ce goût-là.

 

La globalisation véhiculée par Internet nous offre en ce momet du "ready-made" chamanique,mystique, bouddhiste etc digne des pires super-productions de Walt Disney et cela entre progressivement dans la vulgate de tous les domaines, même cinématographique (songez par exemple à Marion Cotillard qui dit être allée voir un exorciste. Tout ce mauvais goût chargé d'images à 5 centimes (les "maîtres ascensionnés"), de fausses fêtes (la fausse fête de la pleine lune de Wesak par exemple dont beaucoup de gens croient dur comme fer qu'elle est tibétaine), n'est pas pire, me direz-vous, que les vagues d'irrationnalité orientalisante qui se sont abattues sur l'Europe dans les années 1960 ou 70 par exemple ne valurent pas mieux. Mais l'important est de s'affranchir des clichés de masse.

 

adnJe ne sais pas ce que vaut le bouddhisme d'A. David-Néel, et je m'en fiche un peu. Ce qui compte en premier lieu à mes yeux, c'est qu'il nous plonge dans une autre époque : celle où Georges Clemenceau collectionnait des statues de l'Illuminé. Une époque libère d'une autre par le simple mouvement de détachement que sa découverte provoque. En second lieu, ce que j'aime chez cette voyageuse c'est le témoignage qu'elle porte sur la ferveur paysanne de tous ces Tibétains ordinaires jetés sur les routes des pèlerinages : elle fait entendre leur langue, leurs rires, leurs prières, voir leurs visages, leurs lieux saints. On se doute bien que ni le Tibet actuel gagné par la modernité sous l'emprise de la République populaire de Chine, ni le Tibet lamaïste en exil de l'autre côté de la frontière indienne n'ont plus grand chose à voir avec ce bouddhisme-là, tout comme, si l'on veut, mon village natal aujourd'hui n'a qu'un rapport éloigné et extrêmement formel (peut-être même purement nominal) à ce qu'il était dans les années 1930.

 

Les lieux de ferveur mystique sont intrigants. On sait quelle fascination l'Egypte par exemple exerça sur tous imaginaires, même ceux des conquérants arabes malgré la passion iconoclaste et anti-païenne qui les animait. Le Tibet est de la même sorte. Ces lieux de foi véhiculent maintes impostures, mais aussi des éléments d'élévation authentique de l'humanité au dessus de l'esclavage de sa routine. Ce qui est intéressant dans la façon dont A. David Néel (ADN) restitue ces vecteurs de dépassement dans le contexte historique où elle les découvre, c'est qu'elle le fait à partir d'un cheminement personnel authentique. Elle n'est pas au Tibet pour réaliser une thèse universitaire, mais poussée par un élan intime qui est à la fois politique et métaphysique (peu de gens - à part quelques grands auteurs que je mets en valeur dans ce blog, et bien sûr tous les grands philosophes - ont une intuition profonde du lien qu'il y a entre le politique et le divin) : elle part d'un geste libertaire, anti-colonialiste - la volonté de braver l'arbitraire colonial anglais qui interdit l'accès au Tibet aux Occidentaux -, geste dont l'essence est l'auto-affirmation de sa puissance d'être humain ; le geste cheminement ; les dieux appuient le cheminement, de l'intérieur et de l'extérieur (comme lorsqu'ils lui "envoient" comme elle dit p. 91 un bonnet en peau d'agneau du pays de Kham au bord de son sentier), et du coup le cheminement croise, sur un mode plus authentique que s'il s'était agi d'une collecte d'informations scientifique ou administrative, le cheminement propre des populations locales.

 

Peu importent la religiosité ou l'athéisme affichés. Ce qui fait la force d'un voyage comme d'une action politique, ou d'une histoire d'amour etc, c'est la force intéreure qui l'habite. La part d'imposture et de faux semblants se révèle toujours. Dans le cas d'ADN l'authenticité de la force motrice ne fait aucun doute, et, du coup, elle fait ressortir des pans du réel (par exemple l'atroce saleté du peuple tibétain - rappelez vous mes remarques sur le fait que le grotesque cotoie toujours le sacré, la saleté la pureté etc) qu'une démarche plus artificielle n'aurait jamais pu saisir...

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Oublions un peu Donetsk, lisons Mme David-Néel

14 Août 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Je crois que je vais me désengager un peu de mon projet de livre avec mon petit camarade qui est à Donetsk. Je ne suis pas convaincu de la cohérence entre sa partie "chronique de guerre" et mon introduction "analytique".

 

Je retiens ce qu'il m'a dit et qui m'avait déjà été précisé par le Dissident internationaliste : il y a aussi une extrême-droite chez les pro-russes, et pas seulement dans les troupes de Kiev. Mais ça, on le savait : il suffisait de voir l'archange sur leur drapeau. Rien n'est jamais tout noir ni tout blanc, évidemment.

 

A part cela ma petite reprise des infos d'Antiwar.com sur un gros mensonge de guerre américain en Irak, fait son effet sur le blog de l'Atlas alternatif (plus de 100 likages en une journée) et aussi ma synthèse sur les recours possibles des Palestiniens devant la cour pénale internationale (50 likages). Ce qui est court et efficace est apprécié.

 

china.jpgJe lis "Voyage d'une Parisienne à Lhassa" d'Alexandra David-Néel après avoir aperçu un reportage sur cette étrange bonne femme il y a peu. J'apprends qu'elle est une disciple d'Elisée Reclus, ce qui en soi est très prometteur (et je ne dis pas cela parce que cet auteur anarchiste a beaucoup pratiqué le Béarn comme moi, mais parce que son oeuvre est objectivement considérable). Quand on entre dans un récit de voyage comme celui de feu-cette dame sans autre lecture préalable, on est toujours bien sûr frustré, parce qu'on sait qu'on ne connaît rien d'elle, ni de son milieu social, ni de son vécu antérieur. C'est comme si quelqu'un que vous n'avez jamais vu venait vous parler à l'oreille ; on ne se sent pas bien préparé. Mais d'un autre côté, cela a aussi son charme. On se sent très vierge, très frais, plus à l'écoute. On découvre son style, on tente de deviner à travers lui une tournure d'esprit, un savoir accumulé, et bien sûr toute une époque en arrière-plan. La dame savait beaucoup de choses, avait suivi des tas de cours au collège de France. Les textes sacrés indiens et tibétains n'avaient pas beaucoup de secrets pour elle par exemple. Il est intéressant qu'elle ait croisé cela si tôt avec une tournure d'esprit libertaire. Et je crois qu'on n'a pas fini de mesurer les implications que cela put avoir, notamment l'ampleur de cette initiative qu'elle eut : de partir en tant que femme seule, sur les routes du Tibet, sous les traits d'une mendiante. Dans les mythes grecs ce sont les dieux qui se déguisent en clochards, là c'est Mme David-Néel qui le fit, toute femme qu'elle était, et toute étrangère dans l'Himalaya en 1924 ! Quelle histoire extraordinaire... Je vous en reparlerai peut-être.

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"Servitude humaine" de Somerset Maugham

8 Mai 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Peut-être vous souvenez-vous de la chanson de Souchon qui disait « Comme dans ces nouvelles pour dames, de Somerset Maugham ».

J’ai acheté de Somerset Maugham « La Servitude humaine » (Of human bondage – le titre est meilleur en anglais, il fait moins « énième plagiat » d’un titre Vigny, le grand Vigny, si drôle quand il parle de Napoléon en Egypte, Vigny marié à Pau…). Pas à cause de Souchon, mais parce que le Docteur Deepak Chopra, fils du médecin personnel (indien) de Lord Mountbatten, dit quelque part que cet ouvrage qui lui fut offert par son père fut parmi les trois qui le décidèrent à devenir médecin plutôt qu’écrivain.

Je vous vois venir, fieffés rationalistes. Vous écumez, vous sautez sur votre chaise : « Bougre de Delorca, oser mentionner ce fumiste de Docteur Chopra dans les nobles colonnes de ce blog ! » Mais non vous ne dites même pas cela, parce qu’en bons rationalistes vous ignorez jusqu’au nom de Deepak Chopra, comme de Doreen Virtue, et de tous ces obscurs spéculateurs qui travaillent le cœur des distinguées trentenaires internautiques qui prient nuitamment la lune croissante (Artémis, nous y sommes en ce moment, après la sombre Hécate en Saturne du 29 au soir). Et je ne vous donnerai ni raison ni tort, à la manière d’Apollonios de Tyane (« Néron creusera et ne creusera pas le canal de Corinthe », au fait j’aurais plein de choses intéressantes à vous dire sur les murailles de Thèbes, et sur l’Apollon de César-Auguste, mais ne nous dispersons pas trop, n’est-ce pas ? je ne suis pas un véritable écrivain et donc je n’ai ni le temps ni la légitimité pour écrire des livres ou des billets sur ces sujets importants et graves).

maughamRevenons à nos moutons. Somerset Maugham fut un auteur à succès de l’entre deux guerres. Le mieux payé du monde a-t-on dit. Vous allez me dire : s’il avait pour public les jeunes bourgeois indiens de l’époque cela fait déjà du monde, « mais pas que » comme disent les jeunes journalistes qui veulent être à la mode. « La servitude humaine » n’est pas son titre le plus connu. D’ailleurs il n’est plus réédité. Je l’ai commandé à un petit bouquiniste de province qui se vend sur Amazon. Ces gens me touchent toujours. Ils vous envoient toujours leurs livres bien empaquetés, avec de jolis timbres, parfois un gentil mot. Ils aiment leur métier, ils vous sont reconnaissants de ne pas avoir acheté Marc Lévy ou Jacques Attali.

L’édition que j’ai en main, plutôt bien conservée, a été publiée en livre de poche en 1966, à partir d’une édition chez Hachette de 1960. Les livres étaient moins prétentieux à l’époque. Pas de texte racoleur en quatrième de couv, pas de présentation de l’auteur. La traductrice est très discrète, elle ne mentionne même pas son prénom « Texte français de Mme E.R. Blanchet » est-il écrit, rien à voir avec certaines connasses des milieux antiguerre que j’ai connues dans les années 2000 qui indiquaient leur nom comme traductrices des articles sur Internet en plus gros encore que le nom des auteurs… Pardon pour cette nouvelle digression…

Le livre est dédié à Léon Barthou… Voilà qui m’interpelle… Nous autres béarnais, qui savons que Barthou est un nom bien de chez nous, avons tous été formés dans des écoles ou des lycées Louis Barthou. Barthou, natif d’Oloron-Sainte-Marie, président du conseil et ministre des affaires étrangères, périt en 1932 ou 1934 (ma mémoire défaille, mais je dirais plutôt 34) sous les balles d’un fasciste croate pour avoir trop aimé les Russes et les Serbes. C’est en partie à cause de cela qu’il n’y eut point d’alliance franco-russe contre Hitler (au grand dam du Malraux des Carnets du Front Populaire et de Mme Lacroix-Riz), comme il n’y a pas d’alliance franco-russe contre les néonazis ukrainiens aujourd’hui. Les Béarnais sont parfois géniaux, mais dans ce cas il arrive qu’on les assassine… Pensez à Henri IV…

Léon Barthou était-il de la famille de Louis ? Les sites trouvés sur Google ne disent rien sur lui (la mémoire internautique est ingrate), sauf qu’il fut « aéronaute », et vice-président d’un club français spécialisé dans ce domaine. Les gens du Sud-Ouest se prenaient parfois pour Icare. Les Messier, Latécoère, Daher. Ce n’est pas un hasard, si Airbus est à Toulouse. Quelle divinité les poussait-elle à vouloir voler ?

Je regarde Wikipedia sur Somersert Maugham. Né à Paris dans une famille de diplomates anglais, il passe, comme beaucoup de bourgeois de son temps, les vacances de sa petite enfance avec sa mère l’été à Deauville et l’hiver… à Pau…

Il a donc mis ses pas dans ceux de Vigny sur le boulevard des Pyrénées (le choix du titre « Servitude humaine » par le traducteur français n’est donc pas si débile, pas si hasardeux en tout cas, « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous »). Sa mère est morte en couche (avec un cinquième fils mort-né) quand il avait huit ans (en 1883). Wikipedia ne dit pas s’il continua à se rendre à Pau après cela. En tout cas, s’il a connu Léon Barthou à Paris à l’âge adulte, ils ont pu évoquer ensemble le Béarn.

Poursuivons. Le héros de « La servitude humaine », Philip, voit sa mère mourir en couche en 1885. La scène est belle. Elle lui caresse délicatement les flancs huit jours avant d’expirer. Je l’ai lue avant de parcourir la fiche Wikipedia, donc sans savoir que c’était autobiographique. Evidemment en songeant que tout cela relève du témoignage oculaire, du vécu, on le perçoit différemment.

L’auteur a de fait grandi comme un enfant unique car ses frères et sœurs étaient bien plus âgés que lui. Il en va de même du héros Philip. J'aime la géographie de Paris de ce Philip, entre la Gaîté Montparnasse et le boulevard Raspail à Paris. Le voyage de Philip dans la vie, est celui auquel nous convie Maugham. A la fin du chapitre 53 on a carrément droit à un rapide cours de philo entre Hobbes, Spinoza et Hume, et même de philo politique sur le rapport entre l'individu et l'Etat.

 

Les portraits de la fac de médecine de Londres ne sont pas mal non plus. Et toujours ses rêves obsédants autour de l'Andalousie. A son héros aussi on a dit que les plus belles femmes du monde s'y trouvaient. Moi c'est un vieux monsieur qui me l'avait dit, dans le TGV espagnol DSCN5767en 1994 quand nous traversions l'austère Castille. Le monsieur n'avait pas vraiment le physique de l'éphèbe bien placé pour vanter les beautés sévillanes, c'est pourtant ce qu'il fit, et sur un ton si convaincant que vingt ans plus tard je m'en souviens encore. Pourtant allez savoir pourquoi, quand je suis allé sur les bords du Guadalquivir, je n'ai pas vu de femmes, seulement des monuments. "Je vous ai attendus sur les bords du Guadalquivir et vous n'y étiez pas", phrase absurde que Malraux lança, selon Chirac, dans un meeting en banlieue rouge pour faire taire les gars de la CGT venus l'empêcher de parler... Oued-el-Kabir, le grand fleuve, le Rio Grande... Mais ne dérivons pas trop...

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Ana Pauker

19 Octobre 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

l_nine.jpgLe chercheur roumain psychanalyste Radu Clit dans son essai sur la sexualité collective (aux éditions du Cygne) reproduit certaines erreurs classiques sur Aleksandra Kollontaï qu'il emprunte directement à Judith Stora-Sandor (sur le mythe de la "première femme ambassadeur", le silence sur son passé menchévik etc, voir mes précédents billets ici et ).On y trouve aussi malheureusement des erreurs historiques et des approximations sur les phénomènes qu'il décrit (le plus souvent à partir de sources de seconde main) comme par exemple quand il prétend que la répression politique commence seulement sous Staline (et pas sous Lénine) et n'est donc pas contemporaine de la libération sexuelle en Russie, et une survalorisation excessive du livre du sexologue Mikhaïl Stern (1979) sur la vie sexuelle en URSS (on ne peut pas se satisfaire des mémoires d'un sexologue - nécessairement plus attiré par la pathologie que par la norme statistique - pour décrire une société). De ce point de vue là on baigne souvent dans la même gratuité  qu'avec les errances de Devereux dont j'ai déjà parlé ici.

 

Cependant le grand mérite peut-être de la première partie de son livre est qu'elle exhume un personnage intéressant du monde communiste dont je n'avais jamais entendu parler, la roumaine stalinienne Ana Pauker qui fut ministre des affaires étrangères. Il souligne chez elle le goût pour les tenues bourgeoises (comme Aleksandra Kollontaï, mais Clit à cause de l'écran de Stora-Sandor ne peut pas le savoir) et surtout pour les jeunes hommes à l'approche de ses 60 ans (ce qui ne figure pas dans la fiche Wikipedia, dommage...). Je ne comprends pas l'obstination de M. Clit à interpréter ce côté "cougar" (hormonalement explicable) en termes de "tentation de l'inceste", si ce n'est par le puritanisme excessif de la psychanalyse et son refus obstiné de s'intéresser aux neurosciences et à la biologie.

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Interview de Philippe Soupault, et un mot sur Eisenstein

6 Octobre 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Dans la série "mieux vaut le contact avec les grands auteurs qu'avec d'obscurs commentateurs", je vous recommande cette interview ci-dessous de Soupault en 1982 sur les surréalistes. Je viens de la découvrir. J'avais aimé ce que Maurice Nadeau m'avait fait voir de leurs provocations et de leurs combats politiques. Dans le témoignage de Soupault cela sonne plus vrai et plus subtil. Il est difficile de ne pas se laisser convaincre par sa haine de Cocteau et de Dali (que personnellement je détestais déjà pour sa complicité avec Franco, comme je déteste Sollers et Kristeva pour avoir béni nos bombes en 1999). Ses anecdotes sont délicieuses aussi. On notera que selon mon habitude je suis plus sensible à l'enjeu éthique du surréalisme qu'à son esthétique (ce qui ne m'empêche pas d'apprécier des poêmes de Michaux ou des tableaux de Ernst), mais je tiens à maintenir l'éthique, le Bien, au centre de ma philosophie, tout en soutenant qu'il est indissociable du Vrai et du Beau. En vertu de cette échelle de valeurs, je reste très réservé sur ce que Soupault décrit comme le coeur du surréalisme, qui est l'écriture automatique, qui ouvre la porte à des dérives sectaires comme tout pari excessif sur l'inconscient (et le mouvement lui-même ne fut pas exempt de ces dérives), mais le geste de révolte au coeur du surréalisme, dans sa visée poétique autant que politique, doit rester une source d'inspiration pour nous tous.
 
 
 
Je vous renvoie à part cela à ce que j'ai dit sur ce blog à propos de Bunuel (vous pouvez le retrouver dans la rubrique recherche par mot clé). Vendredi soir je suis allé voir "Octobre" d'Einsenstein, film magnifique. Le renversement de la statue d'Alexandre III semble avoir directement inspiré (par télépathie ?) la mise en scène américaine autour de la statue de Saddam Hussein en 2013. Le travail d'Eisenstein sur les détails est fascinant. Le film est un très bon boulot de pédagogie populaire (d'une clarté limpide) en même temps qu'une excellente recherche esthétique. Le sommet de l'art de la propagande, qui, en outre, montre quoi qu'il en soit quelque chose de très vrai sur la justice du combat bolchévique à l'époque (le cheval suspendu au pont de Petrograd dit très bien l'injustice que le bolchévisme devait réparer). D'un bout à l'autre je n'ai pas perdu de vue la phrase de Russell (qui avait rencontré le gouvernement communiste à Moscou) sur l'intolérance des léninistes comparable à celle "des chrétiens après la répression de Dioclétien" Mais "Octobre" fait ressentir la nécessité presque au sens stoïcien de la révolution bolchévique, à l'époque, dans ce pays. J'ai aussi songé à ce que Deleuze disait dans l'abécédaire sur la glaciation du cinéma soviétique après Eisenstein, et enfin on peut penser ce matin au mot de Breton repris par Soupault ci-dessus sur la révolution russe "simple changement de conseil des ministres", mais ça c'est une autre affaire...
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