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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #abkhazie tag

A propos de la culture circassienne et de l'Abkhazie

11 Décembre 2021 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie, #Lectures

Vient de paraître en Turquie (en langue turque) : 21e siècle des Circassiens : Identité, patrie et politique (Çerkeslerin 21. Yüzyılı: Kimlik, Anayurt ve Siyase) sous la direction de Merih Cemal Taymaz et Sevda Alankuş, aux éditions Dipnot (Ankara).

Cet ouvrage collectif est consacré à la sociologie, à la culture et aux perspectives politiques du monde circassien actuel. Il examine notamment la vie politique circassienne depuis 1864, avec des éclairages particuliers sur le statut des femmes, sur la situation de la diaspora circassienne, et les attentes de sa jeunesse. Le lecteur y trouvera aussi une  analyse comparative des politiques de la Turquie et de la Russie en Abkhazie et en Ossétie du Sud et du rôle de la diaspora dans l'adoption de ces politiques.

A noter notamment la contribution de l'avocat Anıt Baba : "Sur la base de l'exemple de l'Abkhazie : Réflexions sur la dimension juridique du retour au pays" (Abhazya Örneğinden Yola Çıkarak Vatana Dönüşün Hukuki Boyutu Üzerine Düşünceler).

Anıt Baba (Papba) est aussi l'auteur de Les droits de l'homme du passé au présent (Dünden Bugüne İnsan Hakları) paru en septembre dernier. Voyez son blog sur l'Abkhazie ici.

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Le sang de Prométhée et la plante magique de Médée

4 Septembre 2020 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie, #Antiquité - Auteurs et personnalités, #Cinéma, #Divers histoire

Divertissons nous un peu des tristes nouvelles du moment. J'ai appris ceci en travaillant sur les mémoires d'un ancien combattant abkhaze pendant le confinement : non seulement le Caucase était connu pour être la patrie du titan Prométhée, mais il existe en Abkhazie une grotte de Prométhée dans laquelle se passent des phénomènes "spirituels" étranges. Or je regardais tantôt ce film de 1963 qui fit les délices de mes 11 ou de mes 12 ans, "Jason et les Argonautes" - film au demeurant très chrétien car, quoiqu'il mettre en scène très délicatement les jeux des Olympiens, il annonce aussi leur fin prochaine...

J'ai été étonné de voir que ce film à un certain moment évoque subtilement le lien de la Colchide (dont une partie est l'Abkhazie actuelle, ce dont, comme je l'avais évoqué dans mon livre il y a dix ans, même les observateurs russes présents avec moi il y a 10 ans avaient conscience) avec le Titan supplicié. C'est lorsque la sorcière-prêtresse Médée donne au héros Jason un baume magique issu du sang de Prométhée.

Quand on regarde d'où vient cette histoire de baume, on trouve Apollonios de Rhodes, le poète alexandrin exilé par Ptolémée II, qui, à 18 ans (encore un surdoué précoce, un peu comme Lucain sous Néron), composa les Argonautiques. Apollonios y décrit en détail ce remède et explique même comment la magicienne le recueillit "par ses enchantements" du suc d'une fleur née des gouttes du sang de Prométhée dans une coquille, "au bord de la Mer Caspienne". Il précise que pour ce faire elle s'est lavée sept fois dans des eaux "qui ne tarissent jamais" (comme l'âne d'Apulée s'immerge sept fois à la mode pythagoricienne dans la mer pour être sauvé par Isis) et a appelé sept fois sa nourrice d'enfance.

En 1961, Christian Lacombrade, helléniste de l'université de Toulouse, soulignait que toute cette affaire révélait "l'engouement du public (d'Apollonios de Rhodes) pour la magie", bien plus intense selon lui à l'époque hellénistique qu'à l'époque classique. Il remarquait aussi que, non seulement Apollonios s'inspirait, dans la description de la plante, de l'herbe magique que Circé donne à Ulysse dans l'Odyssée, mais aussi que le détail du rituel suivi par Médée pour la cueillir ressemble à ceux que Théophraste exposait à propos des fabricants de philtres, et que l'Alexandrin recopiait peut-être dans son poème un grimoire occultiste de son époque (voilà qui intéresserait sans doute les divers naturopathes et aromatothérapeutes qui se mobilisent contre le fascisme sanitaire en ce moment).

Dans ses "Coupeuses de racines" (ouvrage dont ne subsistent que quelques fragments) Sophocle décrivait Médée recueillant le suc des plantes (selon Macrobe). Apollonios a donc repris une longue tradition concernant la magicienne. Le tragédien rattachait-il déjà une plante de Médée au sang de Prométhée ? On ne le saura jamais avec certitude, mais dans une autre tragédie, "Les Colchidiennes", il mentionne Prométhée quand Médée conseille Jason devant une épreuve.

Moi qui vous ai souvent parlé des stoïciens avant ma conversion, y compris dans un billet d'août 2010, huit mois après mon voyage en Abkhazie, où j'abordais leur cas juste après celui des Argonautes (voir ici), je ne puis rester insensible au fait que le stoïcien Cléanthe (330-232 av JC) se serait lui aussi intéressé à la "plante prométhéenne" et aurait écrit selon un fragment analysé par l'exégèse allemande qu' "il pousse sur le Caucase,  une plante que l'on appelle prométhéenne. Médée la recueillit et la réduisit en poudre pour s'en servir contre les antipathies de son père". Lacombrade imagine même la possibilité d'une rencontre entre l'athénien Cléanthe et Apollonios à Alexandrie. En tout cas les deux naviguaient dans le sens des théories des grandes correspondances cosmiques qui allaient exalter le néo-platonisme au IIIe siècle de notre ère et qui connaissent un très grand succès de nos jours.

Pourquoi Sophocle et Cléanthe s'intéressèrent-ils tant à Médée et aux Argonautes ? On l'ignore.

Quoi qu'il en soit, pour ma part, je suis moins surpris de retrouver la sorcellerie des plantes et des astres (Médée est aussi la prêtresse qui fait tomber la Lune du ciel) autour des montagnes abkhazes qui en sont saturées (même le récit de mon ancien combattant en parlait) que de dénicher dans un peplum des années 60 une si grande fidélité érudite à un poème alexandrin des années 270 av JC... En tout cas jetez y un coup d'oeil si vous aimez les mythes et les origines de notre culture. Je le poste en lien ci-dessous.

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L'Abkhazie agace toujours les Russes

24 Mars 2020 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

L'élection présidentielle en Abkhazie (que les Abkhazes appellent Apsny, le pays de l'âme), qui s'est tenue dimanche (après quand même une tentative de coup d'Etat en janvier), a été remportée par le chef de l'opposition Aslan Bzhaniya avec 56,5% des voix, face au vice-Premier ministre, ministre de l'économie d'Abkhazie, Adgur Ardzinba, 35,42%, et à  l'ancien chef du ministère des Affaires intérieures de l'Abkhazie Leonid Dzapshba - 2,22%. Le taux de participation a dépassé les 71%. Pas d'effet "coronavirus" donc dans ce pays.

Le site russe Pravda.ru donne la parole au député à la Douma et spécialiste des Etats de l'ex-URSS (CEI) Constantin Zatouline, qui critique le fonctionnement clanique persistant du pays qui selon lui y encourage les logiques de vendetta et les lois du silence, et le fait que les Russes ne peuvent toujours pas y acheter des propriétés (la législation réserve le foncier aux locaux, et toutes les entreprises doivent être à 51 % abkhazes, donc pas de place pour les spéculateurs capitalistes venus de l'étranger !).
Sur les réseaux sociaux comme ici les Russes blâment la paresse des Abkhazes, le fait que tout ce qui a été fait dans ce pays est l'oeuvre des Géorgiens avant 1992. Apparemment les Russes apprécient l'air pur de la région, mais pas trop l'attitude des autochtones à leur égard.

Ca rejoint des propos que j'ai entendus sur place en 2009. Dans tous les commentaires les touristes russes disent que les Abkhazes sont paresseux et des voleurs, qu'ils n'ont rien reconstruit chez eux depuis la guerre, qu'ils ne nettoient même pas leurs maisons, qu'ils gaspillent l'argent que Moscou leur donne et ne font rien pour le tourisme. L'Abkhazie malgré sa très belle nature serait vouée à perdre ses visiteurs au profit de la Crimée, qui est aussi très belle et où les gens auraient un esprit plus positif...

Je crois que le jour où les Russes cesseront de voir l'Abkhazie à travers des jolies filles qui se filment en mode selfie sur les bords de la Mer Noire (et il y a des vidéos sur You Tube en tenue plus légère que celle ci-dessous), ils progresseront dans leur compréhension de l'essence de ce pays.

A comparer avec les déclarations du militant circassien de Kardino-Balkarie e( ex héros de la guerre patriotique abkhaze) İbrahim Yağan à la Voix de la Circassie en février 2012 : "Il existe de nombreux conflits, notamment entre clans, dans la société abkhaze. L'administration russe joue un rôle important dans ce dossier... Les activités des bureaucrates russes en Abkhazie sapent la structure étatique non seulement de l'Abkhazie, mais aussi de la Russie... Malgré le potentiel de l'Abkhazie, il n'est pas possible d'offrir aujourd'hui une vie meilleure que la vie dans les campagnes russes. Parce que ce serait un exemple indésirable pour les dirigeants russes."

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Elections en Abkhazie

5 Septembre 2019 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

Le premier tour des élections présidentielles en Abkhazie s'est tenu le 25 août dernier. J'ai trouvé instructif de voir que parmi les observateurs, il y avait l'ambassadrice du Nicaragua à Moscou et Soukhoumi Alba Azucena Torres (une poétesse), un ancien premier ministre slovaque Jan Charnogursky, président dans son pays d'une association des Amis de la Crimée, un député du parti de droite de la droite allemande AfD Stefan Keuter (d'Essen), l'Autrichien Patrick Poppel de l'Institut Souvorov, et des représentants de la Biélorussie, de la Russie, de la Chine et du Venezuela. La vice-présidente du Venezuela Delcy Rodriguez avait reçu le président abkhaze en janvier dernier.

J'avais fait partie il y a dix ans d'une équipe d'observateurs des élections présidentielles dans ce pays, mais à l'époque il s'agissait de simples citoyens coachés par une association russe. De cette expérience était né mon livre sur l'Abkhazie publié aux éditions du Cygne..

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Le faux-moine abkhaze du père Tikhon

22 Juin 2019 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie, #Christianisme

Je lisais tantôt dans "Everyday Saints and Other Stories" du père Tikhon (Chevkounov) qu'on dit être le confesseur de Vladimir Poutine, l'histoire vraie d'un brigand qui s'est fait passer pour un orphelin dont la mère - une religieuse - avait été brûlée vive par des brigands en Abkhazie (voir ici). C'était en 1986, le jeune homme a usurpé une identité authentique après avoir volé des richesses dans un monastère à Omsk (en Sibérie), puis s'est réfugié au Monastère des grottes de Pskov (au Nord Ouest de la Russie). Chevkounov l'a démasqué grâce à une révélation divine qui l'a conduit à faire un tournage à Osmk (pour une vidéo qu'il souhaitait présenter en Géorgie) où les méfaits du faux moines lui ont été rapportés, ce qui lui a permis par recoupement de percer les mensonges de son protégé. 

C'est une histoire édifiante sur le thème du risque permanent de retomber dans le péché, puisque, le faux moine s'étant finalement converti pour de bon, finit quand même ses jours assassiné par la mafia en 2001 pour avoir continué de traiter un peu trop avec elle... Un avertissement en ce qui concerne mes propres mauvais penchants. 

Elle a attiré mon attention parce qu'elle révèle que, dans les années 1970-80, il était possible de se déplacer sans papiers particuliers en Abkhazie soviétique, ce qui était rare à l'époque, et qu'il existait une filière permettant à des moines orthodoxes de s'installer dans les montagnes à l'Est de Soukhoumi. L'orphelin Augustin dont le jeune brigand avait usurpé l'identité avait vu sa mère périr par le feu après avoir été couverte de kérosène par des chasseurs éméchés qu'elle avait accueillis dans une scène digne de Viridiana de Buñuel qui en dit long sur la dureté des moeurs caucasiennes.

J'avais croisé en 2013 un photographe, M. Poli, qui avait été impressionné par le monastère de Nouvel-Athos (Novi Athos). Pour ma part, lors de mon voyage dans ce pays en 2009, je n'avais hélas guère pu m'intéresser à cet aspect des choses.

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Derechef : comme c'est chic !

25 Mars 2019 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Actualité de mes publications, #Abkhazie

Comme c'est chic ! Une phrase du livre de Frédéric Delorca "Abkhazie" est citée par le Wiktionnaire comme illustration de l'emploi du mot "derechef" aux côtés d'Honoré de Balzac, Alexandre Dumas et Paul Nizan...

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Global CST épinglée pour avoir armé les factions du Sud-Soudan

18 Décembre 2018 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous, #Colonialisme-impérialisme, #Abkhazie

Après avoir développé son influence en Amérique latine (Pérou-Colombie) et en Afrique (Guinée, Togo) au début des années 2010, le vendeur de mercenaires israélien, ancien général, Israel Ziv fait maintenant l'objet de sanctions du département du Trésor américain (confiscation d'avoirs et interdiction de transaction) pour avoir vendu illégalement des armes au Sud Soudan, tant au gouvernement qu'à l'opposition, pendant la guerre civile de 2013-2017 (qui a fait 400 000 morts) pour un montant de 150 millions de dollars sous couvert de faire de l'agribusiness.

Mawien Makol, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a qualifié ces nouvelles sanctions d'"injustifiées", ajoutant qu'elles avaient en réalité pour but de faire échouer le récent accord de paix signé au Soudan du Sud. Ziv clame son innocence. Mais ce n'est pas la première fois que ses activités troubles sont épinglées. Ainsi l'activiste israélien Eitay Mack  avait déjà dénoncé en 2017 les ventes d'armes d'Israel Ziv via sa société Global CST à la Birmanie où elles ont servi à persécuter les Rohingyas, les Shans et les Kachins. D'une manière générale si vous faites une recherche en tapant "Eitay Mack" sur Google vous aurez une vision générale de l'aide militaire israélienne à différents dictateurs du Tiers-monde.

Global CST avait aussi préalablement encadré les Géorgiens durant l'attaque contre l'Ossétie du Sud en 2008, puis aidé trois ans plus tard l'Abkhazie sécessionniste selon un article d'Haaretz du 5 mai 2011 et selon l'agence abkhaze Apsnipress, qui affirmait que sept membres de cette société, dont Israel Ziv et le major général Meir Klifi l'ancien secrétaire militaire de Netanyahou ont rencontré le premier ministre Sergueï Chamba à Soukhoumi en avril 2011. Ce n'était pas la première fois que cette société était accusée de double jeu, puisqu'en 2008 un interprète de cette société qui travaillait avec le gouvernement colombien, Shai Killman, avait vendu des secrets militaires à la guérilla des FARC.

La firme du général de réserve Israel Ziv n'est pas coupée de l'appareil militaire israélien. Outre Meir Klifi, elle compte aussi parmi ses dirigeants Ephraim Sneh , ancien vice-ministre travailliste de la défense. Il est étrange que, compte tenu de ses liens avec Netanyahou, l'administration Trump ait pris des mesures aussi radicales contre elle aujourd'hui.

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Les réfugiés syriens en Abkhazie

4 Juillet 2018 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie, #Revue de presse

Lors de son voyage en Abkhazie au printemps dernier, Loïc Ramirez, journaliste au Grand Soir, a rencontré Dana Barsbai, une circassienne née en Syrie sur le plateau du Golan, serveuse au restaurant le Barista dont les touristes russes font l'éloge sur le Net, ainsi que Thaer Hagibek, scénographe pour la télévision publique, et son copain Omar.  Il en a fait un article publié dans Courrier de la Russie dans lequel il explique que le gouvernement abkhaze a dépensé 500 000 euros pour les réfugiés de Syrie, et raconte comment les réfugiés en 2012-2013 ont été logés gratuitement à l'hôtel Aïtar à 20 minutes du centre-ville de Soukhoumi. Plus de 500 réfugiés ont bénéficié de ce programme qui ferait rêver beaucoup de "migrants" en Occident. Selon Loïc Ramirez cette politique généreuse serait en partie due au souci de l'Abkhazie de renforcer sa démographie face à la Géorgie.

Je crois me souvenir cependant qu'en 2014 ou 2015 l'Abkhazie avait été aussi généreuse dans son aide aux populations du Donbass. Le souvenir de l'internationalisme prolétarien se conjugue avec le sens de l'hospitalité caucasienne dont j'avais bénéficié aussi sur place (j'en parle dans mon livre). Bien sûr c'est une générosité liée à des intérêts spécifiques, mais tout de même cela représente un effort important pour ce pays pauvre où l'emploi fait défaut et qui dépend du soutien de Moscou, car après tout ces réfugiés ne parlent même pas la langue autochtone.

Voilà qui explique en tout cas que Damas ait emboîté le pas du Venezuela et du Nicaragua pour reconnaître la petite république circassienne autoproclamée..

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"Auction of souls", "L'Arménie martyre" (1919)

1 Juin 2018 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma, #Abkhazie, #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Christianisme

Il est une image qu'on trouve parfois sur des profils de militants chrétiens sur des réseaux sociaux, celle ci-dessous.

Elle est en fait extraite d'un film américain "Auction of souls" (ou "Ravished Armenia"), diffusé en France sous le titre "L'Arménie martyre". Une petite recherche sur Gallica nous en dit un peu plus sur ce film.

Par exemple la Revue Comoedia du 7 décembre 1919 :

Jeudi prochain 11 décembre, à la Salle Gaveau, sera projeté au profit des orphelins de l'Arménie un film qui constitue une noble — et douloureuse — propagande.

Mme la duchesse de Rohan patronne l'œuvre et le film sur lequel on nous donne les renseignements suivants:

Ce drame a déjà été donné sous le titre d'Auction of Souls (Ames vendues aux enchères) en Amérique, et à Londres, et a produit partout une profonde impression ; le martyre de l'Arménie y est représenté de la façon la plus émouvante.

Ce film a été établi d'après les témoignages publiés par lord Bryce et M. Henry Morgenthau, et notamment d'après les souvenirs personnels d'une Jeune Arménienne, Aurora Mardiganian, qui, après avoir fait l'infernal voyage des déportations, enlevée par les Turcs et enfermée dans un harem, a réussi à s'échapper et à se rendre en Amérique. Mlle Aurora Mardiganian est d'ailleurs l'héroïne du film. ALADIN.

La même revue un peu plus tôt 30 oct 1919 regrettait que la diffusion du film ait été interdite au moins jeunes mineurs dans l'Ontario. Paris aimait depuis longtemps, dans le domaine du spectacle, se poser en antithèse des Etats-Unis "puritains".

Sans surprise on notera que la Revue royaliste l'Action française 8 décembre 1919 en p. 4 synthétisait toutes les critiques positives de la presse anglaise à propos de ce film :

"Appréciations dans la presse anglaise, sur le film "L'Arménie martyre", qui sera donné jeudi 11 décembre à huit heures et demie du soir à la salle Gaveau

Bioscope - "ce film est le plus remarquable qui ait jamais été édité en Amérique"
Evening Standard - "Toute femme anglaise devrait se faire un devoir d'assister à la représentation d'Auction of Souls".
Evening News - "La production cinématographique la plus étonnante sous tous rapports que j'aie jamais vue."
Kinematograph Weekly - "Il n'a jamais été présenté sur l'écran de ce pays un film plus puissant,plus convaincant et plus poignant. Cette production est d'une technique et d'une habileté insurpassables"
B. Blais Esq. - "Je ne puis qu'exprimer un désir : c'est que ce film soit vu par chaque homme et chaque femme du monde civilisé"

Je ne sais pas trop si dans les cours d'histoire du cinéma aujourd'hui on parle beaucoup de ce film. La même année sortait à Paris "J'accuse" d'Abel Gance célèbre pour sa scène sur les fantômes des morts de la guerre qui hantent la conscience d'un poilu,et "Une idylle aux champs" de Charlie Chaplin.

Il avait été tourné en Californie, nous apprend la fiche Wikipedia.

Je me suis un peu intéressé à cette duchesse de Rohan qui patronnait la diffusion de l' "Arménie martyre" en France. C'était une poétesse, âgée à ce moment là de 66 ans. Elle venait de recevoir peu la légion d'honneur du maréchal Foch, en mai 1919, au cours d'une cérémonie dans son hôtel particulier près des Invalides, pour y avoir soigné les blessés de guerre (elle l'avait mis à la disposition de la Croix Rouge), et, le même mois, la croix de la reconnaissance italienne "en remerciement des mois passés dans les ambulances du front en Vénétie". Son mari, le duc était député de Ploërmel en Bretagne. Elle était fille d'un marquis du Périgord. Un de ses fils périt dans la Grande guerre à hardecourt.

Comment la duchesse a-t-elle été sensibilisée à la cause arménienne ?

La duchesse connaissait l'Europe de l'Est. En octobre 1909 (source la revue "Les modes") elle avait effectué un voyage dans le Caucase, en Crimée et en Roumanie, en compagnie de une de ses cinq enfants la princesse Marie qui épousa un descendant de Murat l'acolyte de Napoléon (la petite fille de cette dernière fut l'épouse du ministre de Chirac Albin Chalandon, le monde est petit). La presse de l'époque nous apprend qu'elle y avait rendu visite à la reine de Mingrélie SA la princesse Salomé Murat (à propos de la Mingrélie je vous renvoie à mon livre sur l'Abkhazie). Elle avait écrit une partie de son voyage dans son chalet Herminissia dans la montagne de Kuibia. Le récit fut publié en 1910 chez Calmann Lévy sous le titre "Les dévoilées du Caucase". Le journal "Gil Blas" du 17 juillet 1910 ironique le décrit comme "un voyage en famille minutieusement papoté. L'auteur eût oublié quelque part son ombrelle qu'elle n'aurait pas négligé de nous en faire part". La Croix du 22 juillet 1910, plus déférente le qualifiera de "si aimable, si varié de ton, si spirituel sans prétention et si noble de pensée". On peut supposer que ses attaches mingrèles, auprès de sa belle famille les Murat avait sensibilisé la duchesse à la cause arménienne. Mais on n'en sait pas plus au vu des archives disponibles sur le Net sur ce qu'elle en pensa précisément ni le cheminement précis qui permit au public parisien de découvrir "L'Arménie martyre" à la salle Gaveau.

Le film est in extenso ci dessous.

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Une grande guerre byzantine en Géorgie

16 Décembre 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

Une grande guerre byzantine en Géorgie

Gustave-Léon Schlumberger dans son Épopée byzantine à la fin du dixième siècle en trois volumes (1896-1905) raconte comment le dernier grand empereur byzantin Basile II le Bulgaroctone avant de mourir combattit en 1021 Georges Ier (Keorki Ier) "souverain pagratide des Aphkases" qui, pour récupérer la région de Tao s’était allié au caliphe fatimide du Caire contre Byzance. Le royaume d’Abkhazie et celui de Kartli s'étaient réunis quelques années plus tôt sous la houlette prudente de Bagrat III). Les Grecs crurent mourir de froid dans le Caucase et y eurent leur retraite de Russie, non sans y avoir commis beaucoup de massacres, aux dires de Samuel d’Ani, dans toute la portion du royaume d’Aphkasie sise au sud du Kour (ou la Koura) qui se jette dans la Caspienne, soit toute la Géorgie sauf la partie au nord de la rivière infranchissable. « Les dames nobles trainées sur les places publiques, la tête dépouillée de leur voile, furent exposées, dans une honteuse nudité, à la face du soleil », écrit Schlumberger citant Samuel d'Ani. « Celles qui, auparavant, pouvaient à peine trouver assez de forces pour visiter à pied les malades ou les lieux saints de pèlerinage, aujourd’hui tête et pieds nus, marchaient devant leurs vainqueurs insolents, privées de leurs parures, déshonorées, livrées à mille sortes d’outrages ». Les enfants furent exterminés. Les soldats russes de l'empire byzantin et les mercenaires étrangers furent particulièrement sanguinaires. Jamais depuis Justinien l’empire byzantin n’avait été aussi puissant. Mais dans les 30 ans qui allaient suivre la mort de Basile II en 1025 toute la grandeur de Constantinople allait s'effondrer.

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L'Abkhazie antique

7 Mars 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

juillet-2006-099.jpgJ'ai évoqué ici la prégnance de l'image des Argonautes chez les Ibères selon Tacite. Revenons d'un mot sur l'Abkhazie antique du temps où elle était la Colchide.

 

Du point de vue de la légende, dans le cadre de l'expédition des Argonautes, les Dioscures fondèrent une ville en Colchide, sur la mer Noire : Dioscurias (ou Iskouriah, Isgaur, Sebastopolis, aujourd'hui Soukhoumi), qui devint un grand centre commercial. Du point de vue historique Dioscurias était une vieille colonie milésienne, comme Phasis (Poti) en Mingrélie.

 

Voici ce que dit Strabon (qui est né sur la côte pontique de la Turquie actuelle) de la Colchide à l'époque d'Auguste :

 

"[Or la Colchide était à cette époque bien déchue de ce qu'elle avait été]. Dans les temps anciens, en effet, elle avait jeté le plus vif éclat, comme on en peut juger par ce que la Fable nous raconte ou plutôt nous laisse deviner de l'expédition de Jason poussée peut-être jusqu'en Médie et de l'expédition antérieure de Phrixus. Mais les rois successeurs de ces héros ayant divisé le pays en plusieurs skeptoukhies n'eurent plus qu'une médiocre puissance, et, quand survint le prodigieux accroissement des états de Mithridate Eupator, toute la Colchide y fut aisément absorbée. Seulement, Mithridate n'envoya jamais pour la gouverner et l'administrer qu'un de ses plus fidèles serviteurs et amis. C'est à ce titre, notamment, qu'il y avait envoyé Moapherne, oncle paternel de ma mère. De son côté la Colchide fut toujours le pays qui fournit le plus de ressources à ce prince pour l'entretien de ses forces navales. Mais, une fois Mithridate renversé, ses états se démembrèrent et furent partagés entre plusieurs princes. Le dernier qu'ait eu la Colchide est Polémon, et sa veuve Pythodoris qui a continué à régner se trouve aujourd'hui réunir à la fois sous son sceptre la Colchilde, Trapézûs, Pharnacie et certains pays barbares de l'intérieur dont nous parlerons plus loin.- La Moschike si célèbre par son temple [de Leucothée] forme trois régions distinctes occupées, la première, par les Colkhes, la seconde par des tribus Ibères, la troisième par des Arméniens. Le souvenir de Phrixus s'est conservé encore dans le nom d'une petite ville d'assiette assez forte qui est située en Ibérie sur les confins de la Colchide, nous voulons parler de Phrixipolis, plus connue actuellement sous le nom d'Ideessa.

19. Au nombre des peuples qui fréquentent l'emporium ou marché de Dioscurias figurent aussi les Phthirophages, ainsi nommés à cause de leur saleté et de la vermine qui les couvre. Leurs voisins, les Soanes, ne valent guère mieux qu'eux sous le rapport de la propreté, mais ils leur sont bien supérieurs en puissance ; on peut même dire qu'ils surpassent en force et en bravoure tous les autres peuples de ces contrées. Aussi exercent-ils une sorte de domination sur les tribus circonvoisines du haut des cimes escarpées du Caucase qu'ils occupent en arrière de Dioscurias. Ils ont pour les gouverner un roi assisté d'un conseil de trois cents guerriers et peuvent mettre sur pied, à ce qu'on assure, jusqu'à des armées de 200 000 hommes. Chez eux, en effet, tout le monde est soldat, [mais] sans pouvoir se plier à la discipline des armées régulières. Un autre fait qu'on nous donne pour certain, c'est que les torrents de leur pays roulent des paillettes d'or que ces Barbares recueillent à l'aide de vans percés de trous et de toisons à longue laine, circonstance qui aurait suggéré, dit-on, le mythe de la Toison d'or. [Quelques auteurs] prétendent aussi à ce propos que, si l'on a donné à un peuple du Caucase le même nom qu'aux peuples de l'extrême Occident, à savoir le nom d'Ibères, c'est parce que les deux pays se trouvent posséder des mines d'or. Les Soanes trempent la pointe de leurs flèches dans des poisons qui ont cela de particulier que leur odeur insupportable aggrave encore, s'il est possible, la blessure faite par les flèches ainsi préparées. En général, les peuples du Caucase voisins de la Colchide habitent des terres arides et de peu d'étendue ; toutefois les deux nations des Albani et des Ibères, qui à elles seules occupent l'isthme presque tout entier, et qu'on peut à la rigueur ranger aussi parmi les nations caucasiennes, se trouvent posséder une région fertile et capable de suffire amplement aux besoins d'une population nombreuse."

 

Plus tard au moment du déclin de l'empire romain (3e siècle de notre ère) extrait de La marine des Ptolémées et la marine des Romains. La marine marchande / par le vice-amiral Jurien de La Gravière -E. Plon, Nourrit et Cie (Paris)-1885

"Les limites des provinces romaines d'Asie, avaient été portées, depuis l'époque où Arrien côtoyait le littoral du Pont-Euxin, de Dioscurias à Pityus, "ville pourvue d'un port et défendue par une forte muraille". Procope compte deux jours de navigation entre Pityus et Dioscurias ; Muller reconnaît l'emplacement de Pityus dans la localité moderne de Pitisounta, située à trente milles envirion de Soukhoum-Kaleh, débuché maritime dont le nom se retrouvera souvent dans l'histoire des lutes que les Russes n'ont cessé de soutenir contre les armées du sultan." (p. 149) De la Gravière raconte comment Successianus ayant été remplacé pour la défense de Pityus, les Goths ravagèrent ensuite la Colchide jusqu'à Trapézont. Une occasion de rappeler le souvenir de cet amiral breton érudit.

 

Dans Études sur le commerce au Moyen Age. Histoire du commerce de la mer Noire et des colonies génoises de la Krimée (Comon Paris 1848) F. Élie de La Primaudaie (qui n'a pas encore sa fiche sur Wikipedia) note que "Dioscurias, où se rassemblaient, dit Strabon, des peuples parlant soixante-dix langues différentes, était le grand dépôt des précieuses marchandises de l'Orient, et ce commerce avait fait de l'Ibérie, pays pauvre et presque désert aujourd'hui, l'une des contrées les plus peuplées et les plus opulentes de l'Asie" (p. 12) et "Phanagoria, Panticapée et Dioscurias étaient les marchés d'esclaves les plus considérables et les plus fameux" (p. 7).

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F. Delorca à l'émission "L'Humeur Vagabonde" sur France Inter

5 Mars 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

abkhazieJe ferai en 10 minutes une brève présentation de l'histoire de l'Abkhazie sur France Inter le jeudi 19 mars dans l'émission de Kathleen Evin "L'humeur Vagabonde" consacrée au livre de Dov Lynch "Mer noire" de 20h à 21h, disponible en podcast à la date de l'émission jusqu'en 2017.

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Election présidentielle en Abkhazie

25 Août 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

Raoul Khadjimba, l'ancien vice-président de feu-Sergueï Bagapch qui avait démissionné en 2009 pour protester contre les accords douaniers avec la Russie, est donné vainqueur de l'élection présidentielle d'hier, dès le premier tour avec 50,57% contre le chef du Service de sécurité par intérim Aslan Bjania et le ministre de la Défense Mirab Kichmari ont recueilli respectivement 35,91% et 6,4% des suffrages.

 

Khadjimba était présenté comme le candidat de l'opposition. Il succède donc à Alexandre Ankvab démissionnaire. Les Abkhazes semblent avoir pris l'habitude d'élire leur président dès le premier tour pour éviter les déchirements de seconds tours fratricides, armes au poing,comme on en a vus au cours des années 2000, comme on l'avait souligné dans notre livre sur ce pays. C'était, pour Khadjimba, sa quatrième élection présidentielle. Il était le seul politicien professionnel, et bénéficiait de la popularité du mouvement social déclenché en mai qui avait chassé Ankvab du pouvoir. Dans les sondages (qui avaient prévu la victoire de Khadjmba), 60 % de la population se plaignait du chômage, de l'absence de croissance économique, de la criminalité et de la corruption, de la mauvaise qualité des soins de santé. Khadjimba était donné favori.

 

A noter que pour cette élection beaucoup d'Abkhazes de Russie (1 000 sur 131 000) et de Turquie ont pu prendre part au vote - de même que des Géorgiens de Mingrélie, ce qui est mal perçu par les Abkhazes, selon les sondages, mais aussi par les Russes et les Arméniens d'Abkhazie (les Arméniens avaient été courtisés à Moscou par le nouveau président dans le semaine précédent le scrutin). Khadjimba est aujourd'hui l'avocat de l'ouverture des frontières économiques avec la Russie, qui entretient une présence militaire de 4 000 hommes sur le sol abkhaze, ouverture assez largement soutenue par la population.

 

 

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Le coup d’Etat abkhaze et le conflit ukrainien

4 Juin 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

Mon article publié ce matin sur le site "Esprit Cors@ire" :

 

P1020569En Abkhazie que, la version électronique du Monde du mercredi 28 mai relatant les événements qualifie sottement de « petite région pro-russe et séparatiste de Géorgie » (désignerait-on la France comme une province « pro-américaine » de l’Union européenne ? l’Abkhazie étant alliée des Russes par nécessité économique et militaire, et avec bien plus de nuances que la France ne l’est des Américains), des opposants ont pris d’assaut le palais présidentiel à Soukhoum mardi dernier. Les forces armées sont restées dans un premier temps fidèles au président Alexandre Ankvab, réfugié dans son fief de Goudaouta, mais celui-ci le 1er juin a finalement décidé de démissionner pour éviter tout bain de sang.

 

Le motif du coup de force était la politique gouvernementale d’octroi de passeports (et donc du droit de vote) aux ressortissants de la minorité mingrélienne à l’Est du pays, soupçonnés d’être alliés au gouvernement géorgien - un sujet qui occupait déjà le débat politique local il y a cinq ans (cf "Abkhazie à la découverte d'une 'république' de survivants") – et la gestion de l’aide financière russe, détournée par le clan Ankvab selon ses opposants.

 

A Tbilissi, les analystes qui pendant des années se sont obstinés à ne voir dans les présidents successifs d’Abkhazie que des « marionnettes » de Moscou, s’empressent une fois de plus de discerner dans ce « Maïdan » abkhaze

 

La suite sur le site Esprit Cors@ire  ici (dead link).

 

Article in extenso ici

 

 

 

                                               Le coup d’Etat abkhaze et le conflit ukrainien

 

 

En Abkhazie que, la version électronique du Monde du mercredi 28 mai relatant les événements qualifie sottement de « petite région pro-russe et séparatiste de Géorgie » (désignerait-on la France comme une province « pro-américaine » de l’Union européenne ? l’Abkhazie étant alliée des Russes par nécessité économique et militaire, et avec bien plus de nuances que la France ne l’est des Américains), des opposants ont pris d’assaut le palais présidentiel à Soukhoum mardi dernier. Les forces armées sont restées dans un premier temps fidèles au président Alexandre Ankvab, réfugié dans son fief de Goudaouta, mais celui-ci le 1er juin a finalement décidé de démissionner pour éviter tout bain de sang.

 

Le motif du coup de force était la politique gouvernementale d’octroi de passeports (et donc du droit de vote) aux ressortissants de la minorité mingrélienne à l’Est du pays, soupçonnés d’être alliés au gouvernement géorgien  - un sujet qui occupait déjà le débat politique local il y a cinq ans (1) – et la gestion de l’aide financière russe, détournée par le clan Ankvab selon ses opposants.

 

A Tbilissi, les analystes qui pendant des années se sont obstinés à ne voir dans les présidents successifs d’Abkhazie que des « marionnettes » de Moscou, s’empressent une fois de plus à discerner dans ce « Maïdan » abkhaze une opération téléguidée par Vladimir Poutine en soulignant que son leader Raoul Khadjimba avait été autrefois le candidat malheureux de Moscou contre le président SergueïI Bagapch. Certains notent cependant que Moscou a réagi très tardivement en envoyant l’émissaire du président Vladislav Sourkov à Soukhoum, si bien qu’il se pourrait fort bien que l’élan contestataire soit purement endogène dans ce pays où les conflits politiques se règlent souvent encore à coups de fusil.

 

Quelles que soient les forces à l’œuvre derrière les luttes de faction en Abkhazie, l’influence du conflit ukrainien saute aux yeux. En premier lieu, le fait qu’on parle d’un « Maïdan » abkhaze ne relève pas du hasard : la nouvelle « révolution colorée » ukrainienne, avec rassemblement populaire et renversement du président légalement élu à la clé, applaudie par les Occidentaux, a créé un nouveau précédent dangereux dans tous l’espace post-soviétique et peut-être au-delà. Le message lancé par la révolution de Kiev est « descendez dans la rue, ne respectez plus le verdict des urnes, le coup d’Etat permanent est possible ! » (si l’on ose une référence ici à la terminologie mitterrandienne).

 

Deuxièmement, la crise ukrainienne crée une insécurité dans l’ensemble du bassin de la Mer noire. Les Abkhazes, attachés au souvenir des hauts faits de l’Armée rouge (ils ont été, comme les Transnistriens, fidèles aux valeurs soviétiques jusqu’à la fin du mandat de Gorbatchev), ne voient pas spécialement d’un bon œil des milices d’inspiration néo-nazie donner le coup de poing en plein cœur du parlement de Kiev… ni non plus les navires de guerre américain patrouiller de plus en plus nombreux au large de leurs côtes depuis l’annexion préventive de la Crimée par Moscou.

 

Le président français « pro-américain » François Hollande a d’ailleurs pu attiser les craintes des Abkhazes en se précipitant le 13 mai  à Tbilissi pour assurer la Géorgie du soutien de la France à son « intégrité territoriale ». Malgré les efforts de l’Elysée pour présenter cette démarche comme une sorte de « service minimum » aux côtés des alliés des Occidentaux, les Abkhazes savent ce que signifient ces mots prononcés cinq jours seulement après que le ministre des affaires étrangères de la Géorgie ait annoncé qu’il allait accélérer les efforts pour assurer l’adhésion de son pays à l’OTAN : bientôt l’Abkhazie pourrait être considérée comme un pays sécessionniste au sein d’un Etat membre de l’Alliance atlantique, et le mécanisme des traités pourrait transformer n’importe quel incident frontalier en casus belli impliquant, par la simple mécanique des traités, toute l’Alliance…

 

L’équation de sur les bords de la mer noire est simple : l’opération « Euromaïdan » menée pour accélérer par la force l’inclusion de l’Ukraine à la sphère euro-atlantique, et la réaction russe en Crimée qui en a découlé ainsi que les initiatives d’autodéfense dans le Donbass, ont aujourd’hui plongé toute la région dans une logique de guerre froide : qu’on songe par exemple au bras de fer entre la Moldavie et Moscou sur la question de la visite du vice-président du gouvernement russe Dmitri Rogozine en Transnistrie. Cela entraîne un isolement croissant de l’Abkhazie sur la scène internationale, transformée de plus en plus, dans le discours occidental, en simple annexe des intérêts russes dans le Caucase Sud, ce qui compromet les chances pour l’Abkhazie d’élargir le périmètre des Etats qui reconnaissent sont indépendance (au nombre de quatre actuellement), et paradoxalement lie encore plus étroitement le pays à la Russie (au point qu’on débat maintenant d’une possible annexion, comme en Ossétie du Sud). Et cela implique aussi une vulnérabilité croissante à l’égard des tentatives de déstabilisation pro-russe, mais aussi anti-russes (d’où le fait que la question de l’octroi de la citoyenneté à la minorité mingrélienne ressurgisse en des termes de plus en plus sensibles à Soukhoum sans même parler du possible retour des 200 000 réfugiés géorgiens de 1992, de plus en plus relégué aux oubliettes par ce nouveau contexte international).

 

Le moins que l’on puisse dire est que la perpétuation de la crise ukrainienne est ainsi devenue une très mauvaise nouvelle pour les chances de la paix dans cette région du Caucase.

 

F. Delorca

 

 

(1) Cf Frédéric Delorca « Abkhazie, à la découverte d’une ‘république’ de survivants » Paris, Editions du Cygne, 2010

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Interview de F. Delorca dans Altinpost

29 Mai 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

Ci-dessous la version française de l'interview de Frédéric Delorca qui vient de paraître dans l'e-zine de la diapora abkhaze en Turquie Altinpost (publiée en turc ici).

 

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- Il y a très peu d'intellectuels français qui se sont intéressés à l'Abkhazie et vous êtes un d'entre eux. Nous savons que vous avez écrit un livre important sur ce pays qui s'appelle "Abkhazie A la découverte d'une "République" de survivants". Pourquoi l'Abkhazie? Comment avez vous rencontré ce pays?

 

--- J'ai mené un combat contre l'hégémonisme de l'OTAN à partir de la guerre du Kosovo, et j'ai toujours voulu lutter contre la désinformation à propos des diverses guerres à travers le monde, y compris les "conflits gelés" d'ex-URSS. En 2007 je me suis rendu en Transnistrie, et, en 2009, quand des amis polonais m'ont proposé de faire partie d'une mission de contrôle électoral pour la première élection présidentielle après la reconnaissance par la Russie, j'ai tout de suite accepté de m'y rendre.
 
- Pourquoi est-ce que les pays occidentaux refusent la réalité d'une Abkhazie indépendante ?
 
- La principale raison est que les puissances occidentales ont toujours été réticentes à l'idée de remettre en cause les frontières héritées de la seconde guerre mondiale. Avec l'éclatement de la Yougoslavie et celui de l'Union soviétique, elles ont accepté l'idée de découper les frontières des anciens Etats fédéraux le long des limites des Etats fédérés, mais n'acceptent pas d'aller au delà. La contradiction complète tient bien sûr au cas du Kosovo, dans lequel l'Ouest ne veut voir qu'une exception (mais ça n'a aucun sens). Peut-être l'indépendance de l'Ecosse va-t-elle faire évoluer les mentalités. Mais ce que les Européens acceptent pour l'Ouest du continent, ils ne sont pas prêts à l'accepter pour les pays riverains de la Mer Noire. Toujours le "deux poids deux mesures"... Et puis l'annexion de la Crimée a suscité beaucoup de craintes. Les esprits des milieux gouvernementaux restent crispés et fermés à tout effort de pédagogie. 

- Que devrait faire la diplomatie abkhaze, afin d'obtenir une reconnaissance européenne ou bien celle-ci est-elle impossible avant longtemps ?
 
- Il est toujours utile de développer un travail de lobbying auprès de diverses institutions comme le Conseil de l'Europe ou le Parlement européen. Auprès des médias aussi. Il faut mener un travail pédagogique. expliquer que l'Abkhazie a été rattachée de force à la Géorgie par Staline. Raconter toutes les épreuves traversées par le peuple abkhaze, depuis la déportation au XIXe siècle, jusqu'à la guerre patriotique de 1992-93, mettre l'accent sur le côté multiethnique de l'Abkhazie actuelle, sur ses efforts pour se démocratiser, sur le mérite qu'elle a eu de résister à tous les embargos, casser tous les clichés du pays dangereux, mafieux, base du militarisme russe etc que ses adversaires entretiennent en permanence.

- Quels sont les moyens alternatifs pour l'Abkhazie d'avoir une communication directe avec les gens en Europe, la société civile etc. ? 
 
- Les Européens de l'Ouest (et surtout les Français) ont deux grands défauts : ils ne s'intéressent pas beaucoup à ce qui se passe au delà de leurs frontières (la très grande majorité ignore l'existence de l'Abkhazie), et leur point de vue est conditionné par les grands médias, c'est à dire en fait par quelques journalistes qui répètent ce que disent une dizaine de leurs confères (par exemple en France, l'AFP, le Monde et Radio France internationale qui restent les plus influents sur la politique étrangère). Pour contourner le mur de la désinformation, il faut aller vers des milieux qu, ont des raisons diverses et variées de se méfier des "vérités officielles". Par exemple les milieux souverainistes (hostiles à l'Union européenne), la gauche de la gauche, les écologistes, les partis régionalistes (j'avais moi même tenté d'amener avec moi un élu occitaniste en Abkhazie). Ces mouvances peuvent être intéressées par le point de vue abkhaze. Il est aussi possible de développer une coopération culturelle avec les municipalités, les régions ou les associations quelles que soient leur couleur politique. Le Caucase est si mal connu en France. Je suis sûr par exemple que l'Association des Populations des Montagnes du Monde qui est présidée par un élu de ma région natale pourrait collaborer utilement avec l'Abkhazie.

- De quelle manière la "crise ukrainienne" pourrait-elle affecter l'Abkhazie?

- Principalement, elle crispe les relations Est-Ouest ce qui ne peut que renforcer aux yeux des Occidentaux la volonté d'isoler l'Abkhazie. Le pire serait sans doute si cette logique de guerre froide aboutissait à l'entrée de la Géorgie dans l'OTAN. D'une manière générale il faut souhaiter une stabilisation de la situation ukrainienne autour d'une solution "raisonnable" qui préserve les intérêts à la fois de la partie russophone du pays et ceux de la partie orientale et mette un terme à la logique de militarisation et de déstabilisation de l'ensemble du bassin de la Mer Noire. Cela suppose bien sûr le désarmement des milices de part et d'autre (celui de Secteur de droite et des éventuels mercenaires présents à l'Ouest du Pays, comme celui des groupes d'auto-défense russophones à l'Ouest). Espérons que le réalisme finira par prévaloir de part et d'autre sur ce point.

- Quelle est votre opinion sur le partenariat stratégique russo-abkhaze et sur le rôle de la Russie dans le destin de l'Abkhazie ?

- Je crois que les dirigeants abkhazes ont compris à la fois que l'alliance avec la Russie était à court terme le meilleur moyen de renforcer la sécurité du pays et d'éviter une nouvelle guerre avec la Géorgie, et que cette alliance risquait à plus long terme de les rendre trop dépendants du sort de la Russie dans les relations internationales si elle restait trop "exclusive". D'où l'intérêt pour l'Abkhazie de développer des liens également avec la Turquie, l'Iran, le monde arabe... Mais comment développer des contacts avec ces autres pays si ces derniers ont peur de reconnaître la République abkhaze, et comment lier des contacts avec eux sans devenir un enjeu de leurs rivalités voire sans importer une partie de leurs problèmes internes ? Je suppose que c'est une question assez complexe.
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