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Le blog de Frédéric Delorca

Articles avec #ecrire pour qui pour quoi tag

Enigmes proche-orientales, et citations d'un de mes articles sur d'autres sites

23 Octobre 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Proche-Orient, #Débats chez les "résistants", #Ecrire pour qui pour quoi

Il y a beaucoup d'énigmes au Proche-Orient en ce moment. Par exemple le retrait si rapide des peshmergas (les troupes du KRG) de Kirkouk et de la plaine de Ninive face aux troupes de Bagdad est-il le fruit d'une négociation entre le gouvernement de Barzani et les Iraniens comme l'en accuse l'UPK ? Ou encore : l'ex-président yéménite Saleh a-t-il honteusement trahi les Houthis pour rejoindre les Saoudiens comme le laissent entendre en ce moment les maîtres de Sanaa qui veulent sa peau ?

Tout cela est presque aussi mystérieux que la maladie des diplomates américains à Cuba...

Je découvre aujourd'hui que mon article sur "l'intox anti-russe" à propos de la Catalogne du 23 septembre dernier a été repris par trois sites de la mouvance du Réseau Voltaire qui est une tendance avec laquelle j'ai beaucoup de désaccords (notamment sur les excès des jugements qu'ils portent sur la politique israélienne). Nul doute que cela va encore contribuer à l'étiquetage erroné de mes écrits mais je ne peux pas m'amuser à faire une police de l'utilisation de mes travaux et je ne vais pas me plaindre que ceux-ci trouvent des lecteurs de ci de là y compris chez des gens que je n'approuve pas ou qui me désapprouvent. La "démocratie" internautique est ainsi faite. Tant que les sources des articles sont précisées, le lecteur peut toujours venir lire ce blog pour vérifier la nature réelle de mes opinions.

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Entre le quelque chose et le rien, les "Nations obscures" de Vijay Prashad, la sociologie, les nuances

9 Octobre 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #Lectures

Je ne suis pas "quelque chose" dans la mesure où je ne suis pas un prof à la fac ni un militant encarté dans une association ou un parti, ni même un blogueur célèbre. Donc à ce titre, je ne suis pas enfermé dans des routines de pensée, j'ai pu m'ouvrir à des tas d'horizons nouveaux au risque de devoir remettre en cause pas mal de mes écrits passés (par exemple quand j'ai dû abandonner l'athéisme) sans avoir de comptes à rendre à personne.

Et je ne suis pas "rien" non plus, parce que, même si mon blog a peu de lecteurs, il ne descend jamais en dessous d'un certain seuil de lectorat depuis dix ans, il m'arrive encore d'avoir le témoignage de quelques personnes intéressantes que mes écrits influencent, et même des surprises me tombent parfois dessus comme lorsque l'association ICD ou BBC Afrique se sont mises à m'interviewer. Ca ne suffit pas à faire de moi "quelque chose" au sens exposé plus haut, mais ça m'empêche de devenir "rien" c'est à dire de me retrouver complètement découragé et sans inspiration.

Comme mes stratégies des années 2000 pour devenir quelque chose (au service de mes idées), et mes tentations de n'être rien dans les années 2010 (au service de mon nihilisme) ont échoué, j'ai décidé de ne me poser aucune question et de suivre juste au jour le jour mes intuitions ou celles que me donnent tel ou tel interlocuteur (c'est ce que j'appelle la stratégie de la brindille au fil de l'eau). Je ne m'impose aucune lecture ni aucune écriture, je laisse venir.

Cela réserve des surprises. Ainsi, en ce moment, diverses personnes sur mon chemin me conduisent à relire ma thèse que j'avais soutenue en 2006. Je ne m'y attendais pas. Pour moi cette thèse était vouée à rester enterrée dans les sables. Mais des gens m'obligent à leur en parler, donc ça me replonge dans une ambiance, celle de la sociologie bourdieusienne, dont j'avais surtout fini par voir les limites, mais dont il est bon aussi de temps en temps de retrouver (avec beaucoup de réserves) certains avantages.

Je dirais qu'il en va de même du marxisme, autre denrée dont il ne faut pas abuser mais qu'il ne faut pas trop mépriser non plus. A propos du marxisme, je me replongeais tantôt dans la lecture des "Nations obscures" de Vijay Prashad (un universitaire que j'avais enrôlé dans l'équipe de l'Atlas alternatif jadis). C'est un livre qui a bien des vertus, notamment celle de ne pas abrutir le lecteur avec le vocabulaire aride du marxisme (bien que son auteur soit communiste), et celui d'étudier finement les rapports entre les classes sociales : en ce cinquantième anniversaire de la mort de Che Guevara, je recommande notamment le chapitre sur la Bolivie et les rapports entre le peuple, l'armée et l'impérialisme dans le Tiers-Monde.

La sociologie n'est jamais prédictive (pas plus que la démographie, n'en déplaise à Emmanuel Todd), mais elle offre toujours des "narratives" comme diraient les Anglo-saxons, des fils narratifs intéressants pour le passé. Quand on analyse le rôle (faussement) stabilisateur de l'armée dans les conflits sociaux dans tel pays à une époque donnée, on est au moins dans une narration plus riche, moins stupide, que le thème "les pays du tiers monde dans les années 60 étaient trop machistes pour pouvoir progresser sans la férule d'un pouvoir autoritaire" et autres balivernes journalistiques.

Malheur à l'intellectuel rempli d'hubris qui, de ses jolies narrations sur le passé prétendrait en conclure une vision pour l'avenir, mais pouvoir bien raconter le passé est déjà un petit luxe.

Pour ne rien dire de notre incapacité à parler du présent : voyez à ce propos une vidéo très légère sur laquelle je suis tombé ce matin. Elle part d'une hypothèse : il y a eu un survol de la Corée du Nord par des B52, puis un tremblement de terre. Conclusion : une bombe nucléaire a été larguée sur le pays de Kim Jong Un. Thèse intéressante, oui mes voilà... Des preuves ? Aucune. On allègue. Puis petit à petit la vidéo se discrédite : fautes de français, incapacité à prononcer correctement Trump ou "establishment" (déjà que cette manie des Internautes d'utiliser des voix de robots pour lire leurs textes est horripilante). Outrance du vocabulaire : on présente l'entourage de Trump comme une junte militaire, on use d'un vocabulaire à gerber "les khazariens" (sans doute un dérivé des thèses de Shlomo Sand sur les Khazars, lesquelles ne tiennent guère la route, mais beaucoup les ont fait leurs dans une orientation clairement antisémite), puis on nous raconte sans nuance que le prince Harry a fait un signe satanique à Mélanie  Trump, alors que de la nuance, il y avait de la matière pour en faire, par exemple au vu ce que dit une spécialiste de la gestuelle qui a déjà étudié celle dudit prince ici.

Les gens qui ne prennent pas la peine d'assortir leur propos de nuances ne se rendent pas compte qu'ainsi ils discréditent toutes leurs affirmations. Les nuances n'ont jamais affaibli une thèse : elles ménagent une discussion, et des approfondissements plus intelligents. On sait que la monarchie anglaise a depuis le XIXe siècle des rapports étroits (et souvent criminels) avec les Rothschild (mais aussi avec bien d'autres structures impérialistes), et que peut-être (cela se disait déjà il y a 120 ans), il y avait des pactes de sociétés secrètes derrière tout cela - et le fait que la reine Elisabeth se fasse soigner dans un hôpital franc-maçon donne à penser. On sait aussi que le prince Harry est un peu louche, lui qui se promenait à poil à Las Vegas il y a quelques années (Las Vegas, toujours Las Vegas). Mais quel intérêt de sauter aux conclusions aussi rapidement ? Montrez les faits, rappelez d'autres faits, et cela suffira largement à créer une présomption ouverte : "il y a peut-être quelque chose là dessous", "oui, peut-être, mais pas sûr". Il y a peut etre quelque chose derrière ce tremblement de terre en Corée du Nord. Comme il y avait peut être quelque chose derrière cette insubordination des militaires à la fin du second mandat de Bush (quand un bombardier d'une base du Sud des Etats-Unis refusa de décoller). Quoi ? Un historien le dira peut-être dans 100 ans. Ou peut-être jamais. Ne faites pas semblant de savoir quand certaines parties du réel sont inconnaissables. Et dire que Melania Trump a rallié les Illuminati parce qu'elle était en noir et blanc face à Harry me paraît tout aussi absurde.Dites "peut-être" dites "à creuser", mais ne feignez pas d'avoir tout compris. De toute façon, que les Illuminati existent encore (cela reste à démontrer car le groupe est censé avoir été dissous au XVIIIe siècle) ou pas, qu'une partie de la monarchie anglaise y adhère ou pas, on n'a pas besoin d'avoir des certitudes là dessus pour comprendre que la surclasse mondiale est profondément décadente (il suffit de voir Hillary Clinton avec Beyonce) en même temps que profondément injuste et destructrice des structures étatiques qui seules peuvent protéger les peuples, pour comprendre qu'il faut revenir à des cadres nationaux et des systèmes de démocratie sociale participative. Face à ces évidences, les spéculations sur le Prince Harry ou sur le "pédigrée" de tel ou tel sont de trop. Halte aux spéculations ! Juste des faits !

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Interlude

21 Septembre 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien, #Ecrire pour qui pour quoi, #Asie

Des tas de gens parlent de la Corée du Nord en ce moment. De ceux qui l'ont visitée et idéalisée. De ceux qui l'ont fuie et la décrivent comme un enfer. L'enfer est-ce là bas ou ici ? En tout cas c'est le pays à la mode, depuis que Trump menace de l'anéantir.

Il y a cinq ans, je ne songeais qu'à écrire un livre à son sujet, comme je l'avais fait sur la Transnistrie. Un musicien m'incitait à m'y rendre pour organiser un spectacle pour la paix là-bas, et une institutrice voulait m'y accompagner. Tous ces gens ont disparu de mon horizon, et je ne suis plus trop demandeur de "fact finding missions" dans des pays lointains quand on sait bien qu'on ne voit dans ce genre de voyage que ce qu'on veut bien nous montrer.

De toute façon, je n'ai pas reçu non plus d'offres dans ce sens. Même si l'association Initiative Citoyenneté Défense a bien voulu me demander un article sur le sujet, et si l'abonnement à mon blog de trois personnes en six jours (alors qu'on stagnait lamentablement en 2015-2016) semble révéler que mon point de vue sur l'actualité peut intéresser quelques lecteurs, je préfère voyager dans le temps pour le moment, en lisant un livre sur la dialectique subtile des néo-platoniciens de la Renaissance, ou encore mon journal sur le début de mes activités comme chargé de mission en septembre 2009 auprès du maire de la commune que j'avais appelée Brosseville (il en reste bien des traces sur ce blog... souvenirs souvenirs...).

Je ne prends aucune initiative car toute initiative aboutit à une impasse narcissique. Je réponds seulement aux sollicitations extérieures. Et j'attends de voir ce qui attend notre aimable pays avec les appels à la mobilisation sociale de la semaine prochaine...

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Chrysippe

10 Septembre 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #La Révolution des Montagnes, #Philosophie et philosophes, #"Eloge de la liberté sexuelle stoïcienne"

Un des moteurs de la réécriture et la publication de mon roman "La Révolution des montagnes", il y a 9 ans, ce fut la lassitude que m'inspiraient la médiocrité du milieu anti-impérialisme de l'époque, leur nombrilisme petit bourgeois, leur tendance à se contenter de demi-idées, d'une vulgate pré-mâchée etc (sans oublier l'éditeur de l'Atlas qui a lâché l'entreprise en cours de route). Aujourd'hui je vois d'anciens contributeurs de l'Atlas ou anciens sympathisants pérorer sur You Tube dans des émissions très "à droite" (et surtout très bêtes), et tourner en rond dans leur doxa fumeuse. Certes c'est mieux que le petit marquis Macron-au-maquillage-à-27000-euros qui a osé dire que la Corée du Nord menaçait l'Europe (Pyongyang a bien ironisé là dessus, et à juste titre), mais quand même, notre pays mérite mieux que tous ces poseurs enlisés dans leurs routines de pensée narcissiques. Donc, maintenant, la tentation de fuir dans l'imaginaire est la même. Alors quoi ? Vais-je écrire une suite à la "Révolution des Montagnes" ?

Ou vais-je tourner des films ? (aujourd'hui avec l'informatique plus besoin de grands moyens pour faire ça). J'aimerais en faire un sur Chrysippe, le philosophe stoïcien sur la couverture de mon "Eloge de la liberté sexuelle". Quand j'ai publié ce livre, je suis allé au Louvre juste pour photographier son portrait alors qu'au départ je cherchais surtout celui de Zénon. Je crois que c'est le même jour que j'ai photographié la version romaine des Trois Grâces qui était juste à côté. Chrysippe ancien champion du stade, Chrysippe qui écrivit son livre majeur "sur la queue d'un chien" (dans un flirt avec les cyniques), Chrysippe qui donnait des cours de métaphysique sur la base d'un tableau porno sur Héra et Zeus. Edgar Wind, qui, dans ses travaux sur la Renaissance, parle beaucoup des Trois Grâces (qui sont un symbole métaphysique très puissant), souligne que Chrysippe avait une dette envers Epicure qui était pourtant son adversaire, ce qui le conduisit à "positiver" le désir, ainsi que le firent aussi par effet de contagion Marsile Ficin et Pic de la Mirandole à Florence. Peut-être le positivèrent-ils un peu trop d'ailleurs. Allez savoir... tout comme le héros de mon roman, Fulgaran... et comme ce vieux film de Russ Meyer, "Up" découvert cet après-midi.

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Inutile d'être un écrivain

4 Août 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #Christianisme, #Philosophie et philosophes, #Grundlegung zur Metaphysik

Je ne connais pas Jésus, même si j'approuve son enseignement. Mauriac (dans sa vie de Sainte Marguerite de Cortone) me rappelle (mais c'était déjà dans la Bible : "il y a plusieurs maisons...") qu'il existe plusieurs voies d'accès à Dieu, par le père, le fils, le saint esprit. Tant pis donc si j'ai un côté arien ou déiste. Il me déculpabilise à l'égard de la mise en garde de Thérèse d'Avila (et des protestants) qu'il n'y a pas de chemin hors de Jésus pris en son humanité et sa divinité (sauf que quand même lui a dit qu'il faudrait passer par lui...).

Je pense que la voie d'accès à Dieu qui nous a été donnée à nous Européens est celle du christianisme et qu'il n'y en a pas d'autres (ce n'est pas identitariste que de dire cela, cela simplifie, c'est tout). Le bouddhisme est donné aux asiatiques, l'islam aux proche-orientaux etc. Je n'ai pas d'opinion sur ces voies.

Je suis chrétien ne pouvant être autre chose (je ne peux notamment pas être juif, faute d'accès à l'hébreu, même si ce peuple a peut-être un accès privilégié au divin car ils comprennent mieux le sens originel du livre sacré). Et je ne cèderai point à la facilité narcissique de n'être rien ou de me forger par moi-même ma propre croyance. Comme le dit Sheldrake, il est important de se rattacher à une tradition religieuse (ce qui ne veut pas dire devenir religieux ni bigot), car on sent bien que, même du point de vue énergétique, c'est à dire des égrégores collectifs qui se forment (et allez vous faire masser par des Chinois, vous verrez combien l'énergétique compte) il le faut.

Je me souvenais tantôt du bien que m'avait fait Montaigne, à presque 16 ans, alors que Pascal me laissa de marbre.

J'aimais le regard amusé que promenait cet auteur sur les biens de ce monde, lesquels ne cessaient de m'intriguer et me faisaient un peu peur. Montaigne les traitait avec la fausse humilité de l'homme qui doute et l'orgueil authentique du lettré pétri de philosophie et de poésie depuis sa tendre enfance. Voilà le regard que je voulais avoir, le point de vue que je voulais adopter pour affronter les énigmes de ce monde dans lequel j'étais appelé à "faire carrière".

Et voilà que les événements des trois dernières années m'ont révélé d'une manière très tangible l'existence de l'Invisible, et de la voie chrétienne pour en éviter les pièges, même si je suis un très mauvais disciple de Jésus.

Or, d'un point de vue chrétien, il n'est pas mauvais d'être un écrivain ou un philosophe, surtout si on l'est à la manière de Mauriac, mais il n'est pas pour autant indispensable de l'être. Il n'est donc pas grave que je ne l'aie point été en dépit de toutes mes tentatives d'écrire et publier des livres.

Malgré l'éloge du scribe que fait l'Ecclésiaste dans le Bible, comme il fait aussi l'éloge du maçon, on peut se passer d'en être un. On peut aussi, tout en s'acquittant des tâches diverses dont la vie quotidienne nous charge, n'être fondamentalement rien, ce qu'au fond on est toujours, en dernière analyse, devant Dieu. C'est toujours cela de gagné pour notre impossible humilité.

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Ursidification

20 Mai 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien, #Ecrire pour qui pour quoi

Le contact humain ne va pas de soi quand on est un chercheur indépendant comme moi qui a défendu pendant 20 ans des idées un peu hors normes et fréquenté des milieux qui ne sont pas dans le consensus dominants.

Hier à midi je discutais avec des bureaucrates de haut niveau dans leur domaine, mais d'une ignorance crasse en ce qui concerne le monde où ils vivent. Trop occupés à lire Le Monde le soir, et pas assez à réfléchir, ils m'ont accablé de mille préjugés arrogants dès que j'ai tenté de décrire en deux mots ce que j'avais vu en Transnistrie. Genre "on n'y est jamais allé, mais on va te dire ce qu'il s'y passe, parce que l'idéologie de notre époque nous a donné une science infuse sur ces sujets" ! J'avais connu cela à propos de la Serbie en 99 aussi...

L'après midi je prenais un verre avec un vieil universitaire lunaire qui, malgré une vingtaine d'échanges de mails avec lui depuis un an, et bien qu'il m'ait envoyé un de ses livres il y a six mois, n'avait pas mémorisé mon nom de famille, et n'écoutait visiblement pas les deux ou trois choses que je lui disais sur mon compte (s'il traite tout le réel du monde actuel avec la même inattention que les gens qu'il a en face de lui cela promet). Surtout le type, comme tous les maitres de confs que j'ai connus, traitait le savoir qu'il avait accumulé sur le mode de la manie du collectionneur, sans mesurer, de toute évidence, la richesse et la lourdeur des enjeux humains que les mots qu'il employait dissimule... Terrifiant en vérité. "La trahison des clercs". Vices de la scholastic view. Comment puis-je me motiver pour participer à des colloques dans ces conditions ?

Ce n'est pas forcément mieux avec les lecteurs de ce blog, comme l'abonnée imbue d'elle-même l'hiver dernier qui, elle aussi, tentait de me donner des leçons sur des sujets qu'elle ne connaissait visiblement pas. Une réflexologue me disait lundi dernier : "C'est incroyable comme les gens s'enferment dans leurs certitudes, et se construisent des systèmes dans chercher à retrouver les nuances de la vie réelle". Toutes ces postures à la con font de moi un ours qui s'isole toujours plus dans les montagnes.

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De la laideur de Twitter

7 Mai 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Proche-Orient, #Ecrire pour qui pour quoi

La dame est libanaise, sans doute d'origine chrétienne. Elle se dit journaliste. Elle s'affiche sur Twitter avec un grand décolleté qui exhibe ses miches, se dit laïque et pour l'égalité des genres. Elle a griffonné une carte qui prétend que bientôt la moitié du Proche Orient appartiendra aux Kurdes et l'autre moitié au Liban. Elle consacre 10 tweets en une journée à dénigrer une jeune journaliste pro-Assad qui a eu le tort d'être interviewée un jour par Russia Today et de le mettre à la "une" de son profil. Elle l'accuse d'être une inculte parce qu'elle a déclaré que c'est à cause des "sionistes" que l'Allemagne et l'Autriche ne sont pas un seul et même pays, puisque ça a toujours été deux pays. Exemple même du débat absurde : on ne voit pas en quoi on fait avancer la réflexion collective en disant que les "sionistes" ont séparé l'Allemagne de l'Autriche (c'était juste une décision commune des alliés et de Staline qui rétablissait le statu quo d'avant l'Anschluss et de tout l'époque bismarckienne) ni à l'inverse en quoi la dame serait moins inculte que son adversaire en laissant apparaître qu'elle ne sait pas que l'Allemagne et l'Autriche ont bien été unifiées pendant 7 ans.

Pour faire bonne mesure dans cet échange gratuit de déclarations chocs et de dénigrements stupides à grands coups d'émoticones, un Arménien syrien partisan d'Assad écrit au sujet de la dame : "Cette pute prétend être une écrivaine prof d'université et veut montrer comment l'Ouest du Liban et l'ouest du Kurdistan seront extraits de la Syrie en 2022. Je suppose qu'il y a aussi un Kurdistan oriental et un Liban oriental. Elle doit être sous drogue hallucinogène comme la plupart des filles chrétiennes libanaises qui soutiennent le Parti des forces libanaises" ( "This ** bitch claims to be a University professor and author, drew up how West Lebanon and West Kurdistan will be carved out of Syria by the year 2022. I guess there would be yet East Lebanon and East Kurdistan. She must be on hallucinogenic drug like most of the Lebanese Christian girls who support the Lebanese Forces party").

Et bien sûr ces gens ont des centaines d'abonnés qui les soutiennent ponctuellement dans leurs poussées de testotérone...

Belle image de ce qu'est le débat au Proche-Orient en ce moment - on sent bien que le jour où ces gens seront face à face avec des couteaux ils s'éviscèreront mutuellement... Mais plus généralement c'est aussi un bon cliché de la stupidité stérile et hargneuse qui s'épanche en pure perte chaque jour sur les réseaux sociaux. Tant de laideur, mes aïeux, tant de laideur !!!

Tous ces gens n'en ont ils pas assez des rivières de sang qui coulent autour d'eux ? Ils feraient tellement mieux de mettre un bruit de ruisseau de montagne sur leur ordinateur et redonner une dimension poétique à leur vie plutôt que de river, des jours durant, un regard inquiet et haineux sur leur écran d'ordinateur...

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L'actu des 10 derniers jours

3 Mai 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Revue de presse, #Le monde autour de nous, #Ecrire pour qui pour quoi

La dynamique de ce blog est complètement en panne. Moitié moins de lecteurs par rapport à l'an dernier (et en plus les stats sont artificiellement dopées par le fait qu'un quart de mes lecteurs ont cherché "Mehlang Chang" sur Google, comme lors de la présidentielle 2012). Même si j'ai gagné deux abonnés en 6 mois, on est loin du nombre de lecteurs cumulés (Atlas alternatif + Delorca) que j'avais par exemple il y a 7 ans quand je travaillais à Brosseville, une époque où pourtant je me plaignais de ma faible audience sur le Web.

Je n'en suis pas encore tout à fait à fermer ce blog comme l'a fait le type qui tenait le blog "La lettre volée" (et qui avait parlé de mes bouquins) ou comme je l'ai fait avec le blog "atlas alternatif", mais je n'en suis pas loin.

De toute façon, vu l'état de décrépitude de la mouvance anti-impérialiste (qui, finalement, n'aura connu son apogée idéologique qu'au tour des années 2009-2010, au moment du retrait américain d'Irak, apogée toute relative car on était fort éparpillés et médiocres malgré tout), et des dix feuilles de chou qu'elle véhicule sur le Web ou dans "la vraie vie", rien de surprenant à l'asthénie qui nous gagne tous. C'est juste la bouteille à la mer. On écrit pour une personne ou deux qui, peut-être, un jour feront quelque chose pour elles-mêmes de tout cela. Faire ça ou peigner la girafe...

Bon, on épluche un peu la presse des huit derniers jours comme on l'a fait le mois dernier ?

Minable décision d'une Cour d'Appel française (dans l'Est de la France) qui refuse d'extrader Haradinaj et provoque une crise diplomatique avec la Serbie.L'Arabie saoudite intègre la Commission de la condition de la femme des Nations unies avec douze autres pays pour 2018-2022 (ha ha ha, bon faut avouer que ça discrédite un peu l'ONU).

Trump fait un pas en arrière plutôt que d'attaquer la Corée du Nord. Quant à la bombe MOAB en Afghanistan, son usage aurait fait flop... L'art de la gesticulation...

Sur l'état de l'impérialisme américain je vous conseille cet article d'Antiwar.com sur les bases secrètes américaines en Afrique avec une carte très confidentielle dévoilée.

Sur les armes chimiques utilisées à Khan Cheikhoun (Syrie) le 4 avril, Ayrault sort un rapport bidon de 5 pages s'appuyant sur des "échantillons" que les Français ont soit prélevé dans des zones contrôlées par les djihadistes d'Al-Nosra (donc avec leur complicité) soit à l'étranger (et dans ce cas ça ne vaut rien). Que ce gouvernement français indigne et les médias à sa botte disparaissent vite de notre horizon (mais le Deep State français a déjà son remplaçant hélas...). Seule bonne nouvelle du début mai sur le front syrien : la décision de Trump d'envoyer des troupes pour protéger les Kurdes des attaques turques.

Côté latino-américain je n'ai rien compris à la décision de Maduro de convoquer une constituante, mais je manque de temps pour creuser ce sujet. Sans doute y a t il une logique intrinsèque à ce choix, mais j'attends que Lemoine ou un autre pondent un article un peu élaboré sur le sujet.

Voili voilà.

Bon, je ne voterai pas au second tour de la présidentielle dimanche prochain. J'avais voté blanc au premier. Je vais avoir du mal à reconnaître Macron, un fumiste sans expérience politique, comme président de la République. Mais je ne reconnaissais pas ce titre à Sarkozy non plus ni à Hollande. De toute façon pour être le fondé de pouvoir des grandes banques, n'importe quel lampiste peut faire l'affaire. L'illusion de l'existence de la République française au moins va s'effacer définitivement. Qu'on cesse de nous parler d'Etat. Qu'on nous parle juste de "succursale française de la structure répressive mondialisée", ce sera plus juste.

Un jour il n'y aura peut-être plus dans le monde que  l'état d'urgence ad vitam aeternam, des fondés de pouvoir des banques à la place des hommes et femmes politiques,et des "fourmis cinglées jaunes" (Anoplolepis gracilipes) à la place de leurs rivales (j'ai vu que ça inquiète une certaine presse proche-orientale en ce moment, les fourmis pas les banquiers...). Un scénario parmi d'autres...

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Enseignement et corruption

3 Janvier 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Une artiste tantôt m'écrivait que son art n'aurait pas de sens sans la politique et que c'est la raison pour laquelle elle lisait mon blog. Elle disait aussi avoir apprécié mes récents billets sur Trump et sur les Yézidis.

C'est étrange, parce que j'avais précisément le sentiment que ces deux sujets seraient ceux que des gens comme elle (les gens qui ont un profil de gauche) apprécieraient le moins : je m'attendais plutôt à ce que ce type de lecteur là me reproche d'avoir traité Trump sous un angle trop "à droite", et les Yézidis sous un angle trop communautariste (reproches contre lesquels j'avais préparé des munitions, mais qui ne sont jamais venus).

Tout cela montre les imperfections de ce monde. Les adeptes de l'art pour l'art ne lisent pas mon blog, et, du fait qu'ils n'entrent pas en dissidence politique, se rendent complices des pires injustices ; et ceux qui lisent mes blogs ou des blogs similaires y investissent peut-être des choses qui n'y sont pas, en ont une approche biaisée etc.

Voilà le résultat de la corruption fondamentale de la condition humaine et il faut faire avec. J'espère que mes lecteurs me reconnaîtront un mérite,un seul : celui d'assumer pleinement cette corruption. Jamais je n'ai cédé à la prétention de la pureté. Par exemple je me suis opposé au "ninisme" au temps des guerres d'ingérence ("ni Milosevic ni l'OTAN", "ni Bush ni Saddam"), qui était une forme d'imposture intellectualiste qui rendait en réalité complice des technostructures et de leurs crimes. J'ai aussi refusé de jouer les donneurs de leçon au micro de groupuscules sur You Tube à prétendre incarner la "résistance", à me parer de titre pompeux comme l'ont fait certains. Je savais que cela me camperait dans un rôle qui n'est pas celui du chercheur humble de la vérité que tout citoyen devrait être, et j'ai vu les mauvais tour que cette imposture a joué à bien des militants, y compris dans la mouvance de l'Atlas alternatif. Je suppose que c'est ce que mes lecteurs ont apprécié dans ce blog. Celui-ci reste celui de quelqu'un qui prend des trains bondés pour aller bosser, qui, à la fois a des propos durs sur la structure impériale de notre monde, et garde toujours une forme d'hésitation prudente sur la forme de son engagement, sachant combien l'engagement à force de narcissisme se corrompt non seulement dans l'impuissance pratique mais aussi dans le mensonge théorique. Oui, mon blog est d'abord celui d'un monsieur-tout-le-monde, d'un type qui n'a de leçons à donner à personne parce que justement il sait combien la volonté d'instruire autrui expose à l'aveuglement.

Je dois ce pessimisme "constructif" à Bourdieu qui a tant de fois dénoncé l'aveuglement de la "scholastic view" (pour reprendre l'expression d'Austin). Lui-même avait vu combien ce défaut du regard intellectuel corrompt foncièrement l'honnêteté de l'engagement politique "petit bourgeois" (et tous les engagements dissidents sont profondément de cette nature). Cela fait partie de ces malédictions dont Bourdieu disait qu'il comprenait qu'il poussait bien des gens à se suicider. Nous sommes tous englués là-dedans, et nous ne pouvons limiter notre corruption dans cette fange que par un effort de modestie.

Je ne veux instruire personne. Je témoigne seulement. Je dis ce que je lis dans la presse étrangère et ce que je ne lis pas dans la nôtre. Ce que j'essaie de faire ou d'être pour être moins idiot, pour tenter de comprendre encore un ou deux ressorts de ce monde, pour aider telle ou telle population, telle ou telle cause. Et pourquoi je n'ai pas le temps, à la fin d'une journée de travail, d'expliquer plus de choses, de mieux préciser ma pensée.

Alors partons donc pour une nouvelle année dans ce monde corrompu, où, comme le notait Platon, en toute chose bien et mal sont entremêlés, ce monde où il y aura encore bien des gourous, bien des donneurs de leçons à supporter à longueurs de journées. Une nouvelle année dans un monde où nos politiciens commettront des bévues qui détruiront des milliers de vies humaines, et où ceux qui les critiqueront discréditeront leur critique par une bévue ou une autre. On continuera de tenir ce blog de temps à autre, sur des sujets majeurs ou mineurs, pour la trentaine de lecteurs quotidiens. On essaiera de faire comprendre ce qu'on croit entrevoir, tout en sachant la part d'erreur potentielle de nos jugements (alors qu'on n'est même pas capable de bien comprendre le profil et les attentes de son propre lectorat). On essaiera par ce biais-là, comme par le biais du travail et de la vie familiale, de ne pas exister seulement pour soi, de ne pas lire que pour soi, de ne pas apprendre que pour soi. Des gens continueront à découvrir ce blog plus ou moins par hasard, à s'y attacher ou à l'abandonner, à le trouver utile ou stupide.

Bref, comme dit la chanson "Nothing changes on New Year's day". Très bonne année à tous !

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Le goudron et les plumes

22 Décembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #Le quotidien

On paye souvent ses dons d'une manière ou d'une autre. Moi, depuis mon enfance, je paye les miens par le fait d'avoir une tête à me faire rouler dans la farine en permanence par les gens que je croise. Une médium algérienne avait dit à une mienne amie ivoirienne en 2015 : "les gens le trahissent tout le temps". C'est peu dire. Ils me prennent pour un abruti, me marchent dessus avec la meilleure conscience du monde comme ce vieux crétin à l'aéroport avant hier qui, lorsque je lui fis remarquer qu'il faisait rouler sa valise sur mon pied, me rétorqua avec une suffisance parfaite : "Votre pied fonctionne très bien". Dans ce beau pays où la malveillance règne qu'est la France, tout cela est monnaie courante pour moi. Plus les gens sont minables, stupides et puants, plus ils pensent pouvoir me traiter avec mépris, se poser en souverains sur ma personne. Et il ne sert à rien que je cherche à les rabrouer : ils resteront toujours convaincus que tout leur est permis à mon égard, depuis cette employée de mon éditeur en 2006 qui s'est autorisée (sans m'en avertir et en me faisant croire au contraire qu'elle l'avait fait) à ne pas envoyer par la poste les 40 exemplaires de l'Atlas alternatif que j'étais allé spécialement mettre sous enveloppe dans son bureau, en rédigeant les adresses pour chacun des contributeurs (ce qui a complètement gâché la dynamique collective autour du livre), jusqu'à mon ancienne secrétaire qui, en novembre, s'engageait à me recontacter pour aider les Yézidis, puis a depuis lors fait la morte, en passant par les abrutis qui se sont répandus en insultes anonymes sur le Net (bon, ça vous allez me dire que c'est normal), mes chefs qui me collent des permanences aux dates qui m'arrangent le moins au mépris des règles qu'ils avaient initialement fixées etc. Et, bien sûr, l'offense à mon égard n'est pas l'apanage des nuls. Pour les deux ouvrages collectifs que j'ai dirigés, j'ai trouvé le moyen de choisir des préfaciers qui jamais n'ont soutenu ces livres bien que leur nom figurât sur la couverture (je me demande qui dans le monde éditorial a débusqué des préfaciers aussi indifférents que les miens), et récemment encore un contributeur d'un de ces  deux livres collectifs, Nils Andersson, omet de le mentionner alors qu'il cite les autres ouvrages auxquels il a participé. Damnatio memoriae, railleries, entourloupes les plus fourbes sont mon lot depuis des décennies, au point qu'à mon âge on finit par ployer sous le souvenir de toutes ces méchancetés gratuites et marques de mépris en tout genre, et à fuir toute compagnie humaine.

Les chrétiens d'autrefois se consolaient de ce genre de malédiction en attendant une récompense dans l'au-delà. Tel n'est pas du tout mon cas. Je suis certain que tout cela est absolument sans remède. C'est pourquoi je répugne désormais à m'engager pour des causes, et à entreprendre quoi que ce soit. Je sais que mon appui n'est d'aucune utilité à personne car il attirera plutôt aux idées ou aux gens que je défendrai un surcroît d'opprobre et de dénigrement. Rester dans la position d'un commentateur désabusé et peu lu est encore la meilleure chose à laquelle je puisse aspirer dans une telle configuration.

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Hibernatus

15 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #Le quotidien, #Grundlegung zur Metaphysik

Tous les gens qui me méprisent ou me détestent (et ils sont nombreux parmi ceux que j'ai croisés depuis 20 ans) peuvent se réjouir. Malgré toutes les grandes écoles que j'ai faites, tous les diplômes obtenus, tous les livres écrits, toutes les révolutions intellectuelles accomplies depuis 5 ans, ma vie n'a pas progressé d'un millimètre. Sur tous les plans, professionnel et autre, j'en suis exactement au même point que lorsque je faisais "mes premiers pas sur Internet" en 1999, pour reprendre l'expression en en-tête de ce blog. Les gens qui s'intéressent à mes écrits se comptent sur les doigts des deux mains, personne ne me propose aucun enseignement, il suffit que j'adhère à un parti politique, même minuscule, pour que tous ses membres (que je connaissais avant d'y adhérer) décident de m'ignorer totalement. Quelque projet que je lance je sais qu'il va tomber dans un vide abyssal. Si je décide d'écrire un livre, même sur un sujet populaire (ce qui en soi m'est difficile car je n'aime que les choses un peu rares comme tel récit de voyage en Mésopotamie eu 17e siècle), je suis sûr de ne pouvoir publier qu'aux éditions du Cygne et n'y avoir que 30 lecteurs (quand on voit comment a échoué le projet censé être fédérateur "Atlas alternatif" il y a 12 ans, "grâce à" la complicité d'esprits malveillants bien placés dans mon entourage propre, on a tout compris). Bref c'est une glaciation complète et sans issue.

Certains esprits religieux parlent de "possession par un esprit de mort". Il paraît que cela s'hérite de génération en génération, que cela ressemble à la malédiction des pharaons dans les tombeaux égyptiens, et que cela se soigne par l'exorcisme. Je ne sais pas si je suis censé croire cela vu que je n'ai pas d'exorciste disponible en ce moment dans mon entourage pour régler le problème sur le plan métaphysique. Je peux juste faire l'inventaire du néant autour de moi, de l'apathie générale qu'il a engendrée dans ma façon de percevoir le présent et l'avenir et dans l'attitude des gens que je rencontre.

Un jour j'ai entendu un prédicateur dire qu'il sentait que tout un pays (en l'occurrence Madagascar) était paralysé à l'état d'embryon. Je suppose que ce genre de constat peut s'appliquer à des tas de contrées, et à des millions de gens. Des gens qui, quoi qu'ils fassent, n'arrivent pas à faire bouger leur position. Beaucoup en concluent qu'il vaut mieux renoncer à tout effort intellectuel, moral ou autre. Aller claquer du fric dans un salon de massage, draguer la première paumée qui passe, se cuiter etc. J'ai eu moi-même ce genre de période de "benign neglect" comme on disait en matière de politique économique jadis. Ce n'est pas si bénin que ça, et ça m'a même mené au bord du gouffre. Ce n'est donc pas la solution.

Quand on est dans l'hibernation, dans les 25 ou 40 ans de paralysie, comme Epiménide le chamane crétois qui dormit 57 ans avant de sauver Athènes de la peste (et encore, quand ça se termine à la manière d'Epiménide c'est plutôt bien), on peut juste se dire que si le choix est entre la glaciation et la catastrophe, la glaciation, à tout prendre, vaut mieux (autrement dit "c'est pas plus mal que si c'était pire"). Hier je lisais un récit abominable sur les souffrances de centaines de femmes yazidies qui vivent dans un camp de réfugiés qui leur est consacré dans le sud de l'Allemagne avec leurs enfants, dans le cauchemar chaque jour et chaque nuit renouvelé du souvenir des sévices endurés l'an dernier sous la férule des tarés de Daech. Un de leurs visiteurs dit qu'on ne dort pas pendant trois nuits quand on a entendu leur témoignage. Je veux bien le croire. Ces personnes ont été au coeur de la pire abomination de notre époque, dans le chaudron de ce que notre époque a fabriqué, depuis deux ans, de pire dans l'ordre de la barbarie (et quand je dis "notre époque", je veux dire aussi la pire partie de nous mêmes car cette barbarie là est sang de notre sang, chair de notre chair à tous). Et le malheur de ce peuple à travers l'histoire, comme celui des Juifs - pire encore, car ce fut un malheur sans livres, sans mémoire, sans témoignage, et sans eschatologie rédemptrice -, comme celui de beaucoup d'autres, a toujours été comme le portrait réaliste, "sur le vif", de ce que la condition humaine sur Terre engendre de pire. Evidemment pour ces gens là, qui ne peuvent plus croire en personne, à qui leurs bras et les mains même sont devenus étrangers, la glaciation serait comme une sorte de luxe hors d'atteinte, comme il le fut pour moi-même quand, en janvier 2014 je me battais aux frontières de la mort.

Cette hibernation je l'ai souvent contemplée au miroir de l'apathie de la société française qui, depuis 25 ans (depuis le début de la "globalisation") vit dans l'immobilité craintive et désabusée elle aussi, dans le même scepticisme un peu aigre, la même compulsion de répétition qu'incarne si bien la figure d'Alain Juppé. Ce n'est pas notre pays qui ferait le grand saut dans le vide d'élire un Donald Trump, et ça n'a d'ailleurs pas que des inconvénients, car cela lui épargne les pleurs hystériques dans les rues et les risques du retour du refoulé raciste et sexiste. J'ai eu souvent le grand tort "d'expliquer" ma paralysie par celle de la société. Grande erreur de la sociologie. Si le vrai couvercle sur la vie des individus était purement social il n'y aurait jamais eu de Jeanne d'Arc, ni de Lénine, ni de Mandela, ni de Chavez, ni de Christophe Colomb (qui lui aussi eut sa vie paralysée pendant 15 ans par le bêtise du système politique espagnol de son époque). Je sais que beaucoup de gens attribuent la paralysie de leur vie à des circonstances extérieures : au milieu où ils ont grandi, à l'état des technologies comme Internet (comme si le temps où les gens traînaient leur vide existentiel dans les bistrots plutôt que sur la toile avait été réellement fécond). Je préfère penser que l'extérieur (de nos vies) est le reflet de l'intérieur et le bas est le reflet du haut. Il faut tout tenir ensemble si l'on veut garder la moindre chance, encore une fois, une dernière fois avant le trépas, dans 10 ans, dans 20 ans, de changer la totalité.

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Paul Morand, la littérature

10 Novembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #1950-75 : Auteurs et personnalités, #Lectures, #Grundlegung zur Metaphysik

Il y avait ce soir à la TV sur une chaine de la TNT une longue interview de Paul Morand. Je l'ai écoutée jusqu'au bout.

Je sais que des jeunes gens comme Romain ou Etienne qui m'ont fait l'amabilité de réagir à ce blog naguère ont apprécié que j'y parle d'auteurs du XXe siècle comme Gary ou Werth. J'ai peut-être mieux fait de faire cela que d'y parler de politique. Je ne sais pas...

Ce soir j'écoutais Morand comme on dialoguerait avec un extra-terrestre. J'ai tellement peu de points communs avec cet homme... et pourtant son monde m'a effleuré plusieurs fois dans ma vie. Le monde des peintres surréalistes, de Malraux, de Gide, de Proust. Je l'ai croisé au sortir de l'enfance, au début de ma vie d'adulte, au milieu. On ne sait pas pourquoi ce genre de chose vous atteint, s'éloigne de vous, puis revient à divers moments. On plaint ceux qui n'ont pas la chance de croiser cela sur leur route.

Le monde des surréalistes était encore présent en moi en 2012, je crois, à moins que ce ne fût 2013, à travers Soupault. Et puis l'oeuvre de Morand s'est invitée dans ma vie en 2014 à travers Hécate et ses chiens et à travers son journal de 1968-1970. C'est lui qui m'a donné envie de lire le journal de Simone de Beauvoir de la même époque. Je me demande si je n'ai pas connu Hécate et ses chiens après avoir lu un article du journaliste Labévière. 2014 était une année vraiment épouvantable pour moi et en même temps mêlée de révélations compliquées. Il était étrange que le roman de Morand soit arrivé là, car Hécate et ses chiens est un livre un peu diabolique. Juste un peu. Et cependant moi qui, après toutes mes découvertes, suis devenu allergique aux démons, je ne perçois pas de danger dans le monde de Morand. Peut-être suis je en cela trop naïf. Peut-être à cause de cette espèce d'humilité très sobre du personnage qu'on retrouvait dans son interview ce soir.

Peut-être à cause de son absence. Cet homme fut très présent à son époque, et en même temps tellement décalé, évanescent. Pas le genre de type qui vous embrigadera dans une légion criminelle. Il se sera beaucoup trompé, autant je pense quand il aimait Picasso, que quand il se résignait au pétainisme, ou quand il détesta De Gaulle. Mais il s'est trompé de façon intéressante, toujours, d'une façon bizarre, instructive. Peut-être à cause de son espèce d'absence de tout justement D'où ses phrases courtes dans l'interview, et le fait qu'il avoue ne pas aimer parler. Un point commun avec Deleuze.

J'ai la chance de ne pas être un écrivain, de n'avoir pas derrière moi une oeuvre, même si j'ai pondu un roman et quelques témoignages autobiographiques. Je peux donc aborder n'importe quel livre de façon parfaitement désintéressée, candide, désinvolte. Je n'ai même pas, à la différence des profs, à me poser dans le rôle du type "qui s'y connaît", qui doit transmettre, je ne suis même pas dans ce sérieux là. Je suis dans un sérieux, certes, mais un sérieux à moi, un sérieux lié à ma recherche incommunicable, incompréhensible par autrui, donc je tire des livres ce que je veux, j'en dis ce que bon me semble sur ces pages numériques ou ailleurs. Ca a de l'importance, et ça n'en a pas. Dans quelques semaines je serai pour quelques jours à Venise. Je ne l'ai pas choisi. Ca arrive comme ça, alors que Venise évoquait toujours pour moi Sollers et toute une imposture littéraire que je déteste. Une boursoufflure devrais je dire. La ville n'a-t-elle point elle même vécu du vol et de l'imposture depuis le Moyen-Age ? Pour m'y sentir moins seul, j'emmènerai le livre de Morand avec moi, "Venises". Dans l'interview de ce soir, il expliquait que Montaigne, Rousseau et bien d'autres génies ont écrit sur cette ville où lui même a rencontré mille célébrités. Je pense qu'à travers ce livre je retrouverai un peu du monde littéraire, et de l'univers des esthètes, qu'accaparé par ma recherche métaphysique depuis deux ans je néglige un peu trop. J'ignore si j'en parlerai sur ce blog. On verra bien.

Ai-je déjà parlé dans ce blog de Morand ? Je pense que oui. Qu'en ai-je dit ? Je ne sais plus. Est-ce que la littérature cela compte vraiment ou n'est-ce qu'un de ces pièges hédonistes de plus qui nous éloignent de la vérité ? Grave question. Platon voulait chasser les poètes de la Cité. A ma connaissance l'Israël biblique n'a pas eu d'écrivains, même à l'époque hellénistique des Macchabées. Il en a eu un avec Flavius Josèphe, mais ce n'était plus l'époque biblique, en tout cas plus celle de l'Ancien Testament. Il faudrait que je vous parle de Josèphe d'ailleurs car j'ai lu trois chapitres de son récit des guerres juives il y a peu. Passons. Oui, les peuples qui se confrontent sérieusement à la vérité ne pratiquent pas la littérature. Cependant l'auteur de l'Ecclésiaste ou celui du Cantique des cantiques ne sont-ils pas des écrivains ? Le style nous éloigne de la vérité, mais comment peut-il y avoir une vérité sans style ? Surtout une vérité pratique, au quotidien. Comment puis-je manger une pomme avec une certaine vérité dans ma façon d'être si je n'ai pas un regard littéraire sur elle, et sur ma façon de la prendre en main ? Je ne sais pas trop comment vous expliquer cela, mais je crois qu'il y a là un "vrai sujet" comme eût dit un de mes collègues.

Donc il se peut que vous tombiez encore sur des lignes sur Morand, en parcourant ce blog, dans les mois à venir, et sur des lignes sur Venise. Sauf si je me persuade de ce que je perds mon temps à aborder ces sujets là...

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Aide aux esclaves de Daech : pourquoi ne faisons-nous rien ?

26 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Aide aux femmes yezidies, #Le monde autour de nous, #Ecrire pour qui pour quoi

Il y a un peu plus d'un an, quand, après avoir regardé le reportage de la BBC sur l'action de la journaliste Nareen Shammo auprès des femmes yezidies séquestrées par les fanatiques de Daech, j'ai contacté cette journaliste, j'ai cru que mon geste allait dans le sens de ce que tout le monde pense. Les lecteurs de ce blog savent que je suis plutôt habitué des causes ultra-minoritaires qui n'intéressent personne. Là, j'ai plutôt pensé que je représenterais un millionième, un dix millionième de tous les efforts de la planète pour aider ces femmes rescapées de la pire des ignominies, et qui, ayant perdu leurs maris, leurs frères, vivent aujourd'hui sous des tentes du haut commissariat aux réfugiés. Je serais une goutte d'eau dans un océan de solidarité comme celui qui s'est mobilisé pour les victimes du tsunami il y a douze ans en Asie du Sud-Est.

Au fil des douze derniers mois, il m'est arrivé quatre ou cinq fois d'envoyer un peu de mes économies à l'organisation qui, en Irak, s'occupe de ces femmes. Un tout petit peu d'argent, vraiment trois fois rien. En retour cette association m'a envoyé des photos de femmes à qui cet argent était parvenu, celles que j'ai publiées ensuite sur ce blog pour inciter les gens à donner aussi de l'argent.

Aussi, l'été dernier, quand Nareen Shammo m'a écrit que j'étais "le meilleur ami au monde" du peuple yézidi, j'ai vraiment cru qu'elle manifestait là un penchant "marseillais" pour l'exagération... Elle, qui a été reçue par tant de médias occidentaux, qui a reçu des prix internationaux, qui a serré la main de Ban Ki-Moon et de tant de sommités et qui a accompagné à l'ONU Nadia Murad aujourd'hui lauréate du prix des droits de l'Homme «Vaclav Havel» du Conseil de l'Europe et "ambassadrice de bonne volonté pour la dignité des victimes du trafic d'êtres humains par l'ONU", comment peut-elle dire qu'il n'y a pas de meilleur ami des réfugiées qu'un Français très moyen comme moi qui n'a donné que quelques euros de sa poche ?

Je n'ai vraiment pas pris cela au sérieux. Mais en même temps, j'ai trouvé bizarre que Nareen m'écrive : "Frédéric, il y a une dame en France qui a promis de donner cent euros et nous n'avons toujours rien reçu pour l'heure, pourrais tu lui téléphoner stp ?"... Hé, quoi ? en était-elle à 100 euros près ? Etonnant aussi le récit que Nareen faisait sur Facebook de son passage à Genève : on avait l'impression qu'elle s'était rendue au comité des droits de l'hommes de l'ONU avec Nadia Murad un peu par ses propres moyens, ça ne sentait pas l'accueil "first class" des grandes causes de charité mondiale patronnées par Bill Gates et la Carnegie Foundation... Sur Twitter, Nareen multipliait les appels aux dons, et laissait un peu transparaître son désarroi... Il y a huit jours elle écrivait sur Twitter "Je suis vraiment fatiguée et désespérée, depuis le premier jour du génocide yezidi, nous demandons de l'aide et nous attendons des actes. Nous n'avons plus besoin de mots."

Hier, comme je lui confiais ma tristesse de ne pas pouvoir l'aider plus, Nareen m'a répondu ceci : "Tu  es un des meilleurs amis des yézidis. Tu as fait ce que personne n'a fait. C'est vrai. C'est une honte de le dire, mais vraiment il n'y a plus d'humanité dans notre monde" (You are one of best Yazidi friends, you did what nobody did.This is true, it is shame to say this but really there is no more humanity in our world.)

Je ne sais pas comment vous expliquer. Etre une goutte d'eau dans l'océan, c'est une chose. Mais agir juste un peu, en se disant qu'on ne sera qu'une goutte, et, à l'arrivée, se rendre compte qu'il n'y a pas d'océan autour de soi, qu'on a été la seule goutte, alors qu'en face, les milliers de femmes réfugiées meurent de soif, soif de ce minimum de reconnaissance auquel elles auraient pu prétendre après l'horreur qui s'est abattue sur elles - une reconnaissance qui aurait pu se manifester par quelques billets de dix euros - c'est absolument terrifiant !

"Vraiment il n'y a plus d'humanité dans notre monde". Cette phrase me poursuit depuis hier soir. Non seulement personne en Europe n'a agi pour empêcher l'éclatement communautaire de l'Irak après l'invasion américaine criminelle, personne n'est descendu dans la rue pour protester contre la montée en puissance des bailleurs de fonds de Daech, l'Arabie Saoudite et le Qatar, au moment des Printemps arabes, mais aujourd'hui tout le monde hausse les épaules devant le martyr de ces femmes yézidies en se disant qu'il y aura bien quelqu'un à l'ONU pour s'occuper d'elles...

Oui, bien sûr, le haut commissariat aux réfugiés assure le minimum : il fournit des tentes, et de la nourriture. Mais est-ce que ça nous dispense de faire plus ?

On voit bien les illusions d'optique dans lesquelles on se laisse prendre. Le système médiatique nous fait croire que parce qu'une femme est félicitée par l'ONU, cela suffit, que derrière un charity business va se mettre en place. Mais c'est faux. Cela n'a rien d'automatique. Et d'ailleurs, même si ça avait été le cas, qu'est-ce qui nous empêchait nous, à titre individuel, nous qui sommes si fiers de défendre nos valeurs contre l'intégrisme de Daech, de faire aussi à notre tour, à titre personnel, un petit geste concret en direction de ces femmes ?

Oui, certes, il y a d'autres calamités ailleurs. L'ouragan à Haïti, le nombre incroyable de morts et de réfugiés au Sud Soudan etc. Mais en quoi ces calamités là nous dispensent-elles de nous poser la question "pourquoi ne donnerais-je pas 50 euros pour les femmes yézidies ?". Nous avions là une cause facile à cerner, qui ne touchait pas des millions de gens comme le tsunami d'il y a douze ans. Une cause directement liée aux erreurs de notre politique étrangère, et directement en rapport avec les attentats perpétrés sur notre sol. Ceux qui attaquaient la France, la Belgique, l'Europe sont aussi ceux qui ont massacré ce groupe ethno-religieux irakien et réduisent ses femmes aux pires abominations. Quand bien même des milliards d'euros afflueraient vers ces femmes rescapées (ce qui n'est hélas pas du tout le cas), qu'est-ce qui nous empêchait de dire "moi aussi je veux vous dire que je connais votre martyr et que je vous soutiens" ?

Je me suis repassé le film des derniers mois. Cet été, alors que mes billets sur les yezidis ne suscitaient que quelques "likages" sur Facebook, une femme médecin m'a écrit qu'elle voulait aider les femmes outragées. Je lui ai donné les coordonnées de Nareen, et puis plus rien, la dame s'est volatilisée dans la nature. Sans doute dépassée par ses activités quotidiennes. Dépassée surtout par l'idéologie du zapping des mails, et le principe que, de toute façon, personne n'est obligé de respecter ses engagements (vive la consommation des rapports humains !). A cette occasion, Nareen m'avait dit : "on a un fort besoin de psychologues sur place dans les camps pour aider les femmes". J'ai écrit à une copine psychologue. Elle m'a répondu : "Je réfléchissais mais je ne vois personne autour de moi susceptible de partir. d'autant que la mission demande des compétences bien précises sur les traumatismes et les syndromes afférents au stress post-trauma.Je te conseille de tenter une annonce au Journal des Psychologues, à la FFPP, fédération française des psychologues et de la psychologie, ou encore de voir avec les labos dans les facs de psycho.Si je pense à d'autres pistes, je te tiendrai au courant. En tout cas, je te félicite pour ton engagement !"

Féliciter, réfléchir. Ils sont tous bons pour cela. Mais elle ne m'a pas demandé les coordonnées pour envoyer 50 euros par Western Union. C'est à ça que faisait référence le tweet de Nareen sur le fait qu'il lui faut des actes...

J'ai écrit à une amie prédicatrice protestante. Elle m'a répondu le 1er octobre : "Non, je n’ai pas de psycho sous la main, capable d‘un tel travail d’aide. J’ai eu à traiter spirituellement beaucoup de femmes violées (c’est épouvantable, leur nombre, y compris dans les meilleurs familles. Mais aujourd’hui dans beaucoup d’endroit, ex Caraïbes, toutes les fillettes sont violées par un membre de leur famille… c’est devenu la norme !). Il faut un miracle divin pour le pardon (pas facile car elles sont souvent dans le déni), l’abandon de la colère,. Mais c’est Jésus seul qui peut guérir les coeurs brisés (Es 61 - Lu 5)." Dix jours plus tôt je lui avais parlé de la possibilité de verser de l'argent par Western Union et je lui avais envoyé les articles de mon blog. Elle m'avait répondu : "Dieu nous donne des fardeaux, le coeur pour agir, et les moyens pour le faire ! C’est très bien, votre action: que de souffrances horribles  !"

Des paroles intéressantes, des félicitations, mais il manquait toujours ce réflexe de dire "Allez, donnez moi un contact en Irak que je puisse verser un peu d'argent" ou même l'idée de publier sur son blog (elle a des centaines de lecteurs) un appel au don. Qu'est-ce que ça lui aurait coûté ?

Je ne laisse pas de m'interroger sur cette culture des mots que nous avons et cette difficulté que nous éprouvons pour aller au bureau de poste à côté de chez nous envoyer un peu d'argent. Or cela seul peut être qualifié d' "acte". Les mots, les mots... Alors moi, je suis un très mauvais "fund raiser". Je ne sais pas dire "madame, allez y postez un billet pour les femmes yézidies sur votre blog" ou "ma chère camarade psychologue, plutôt que de réfléchir aux moyens idéaux d'aider ces femmes pourquoi n'irais tu pas à ton bureau de poste toi aussi ?" J'attends que ça vienne spontanément des gens. Et apparemment ça ne vient pas. Ca se perd dans les tuyaux de l'abstraction. Nous sommes un peuple terriblement abstrait...

Enfin, voilà, au moins maintenant vous savez. Vous savez que, si les chrétiens orientaux bénéficient de réseaux d'entraide dans les paroisses et les évêchés d'Europe occidentale, les yazidis, bien qu'ils aient des porte-paroles invités sur nos plateaux de télévision et au conseil des droits de l'homme de l'ONU, ne reçoivent rien sur le terrain, sauf un soutien minimal du HCR. Donc si vous pensez pouvoir faire quelque chose n'hésitez pas. 

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A propos d'un mail d'un lecteur

19 Septembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #Colonialisme-impérialisme, #Débats chez les "résistants"

A propos d'un mail d'un lecteur

Chers lecteurs, je me permets aujourd'hui (une fois n'est pas coutume) de vous citer un petit message que j'ai reçu d'un lecteur il y a peu. Bien sûr c'est un message qui fait plaisir, et qui vient faire contrepoids à des mails ou commentaires désagréables que j'ai pu recevoir au cours des 18 dernières années (depuis mon engagement pendant la guerre du Kosovo). Mais le fait qu'il puisse me faire plaisir est absolument sans importance car c'est un message qui s'adresse à mon travail et non à ma personne, donc ma personne n'a pas à en recevoir de bienfaits.

Je précise que des messages comme celui-ci ont été rares depuis que ce blog existe. J'en ai reçu seulement cinq ou six de comparables, mais quand bien même je n'en aurais reçu qu'un, cela aurait suffi à justifier l'existence de ce blog, parce qu'il signifie que j'ai réussi à transmettre quelque chose d'utile à quelqu'un. N'étant pas enseignant je n'ai pas l'occasion de le faire dans le cadre de mon activité professionnelle.

Peut-être la personne qui m'a écrit ce mot un jour regrettera-t-elle de l'avoir fait, parce que son jugement aura évolué sur les divers sujets qu'elle y évoque, comme moi-même j'ai évolué. Mais si c'est le cas elle aurait tort, car il faut se réjouir de ses erreurs, si erreur il y a, et de toute façon, je ne suis pas sûr que son jugement soit erroné.

Je me suis permis, avec son accord, de reproduire ici son message, non pas pour me mettre en valeur, mais parce que premièrement il va peut-être encourager d'autres personnes à faire des blogs un peu dans l'esprit d'indépendance et, j'ose le dire, de recherche d'une certaine élévation qui m'a toujours animé, et, en deuxième lieu, ce mail va me permettre de faire un peu le point de certains aspects de ce blog, du regard que je porte sur eux, et de ce que ces éléments peuvent préparer pour l'avenir.

Voici donc le mail :

"Bonjour Frédéric Delorca,
Je m’appelle ** et je vous contacte car j’apprécie beaucoup votre blog que j’ai découvert ces derniers mois.
Je vous remercie pour vos commentaires sur l’actualité politique. J’aime aussi votre blog car il me permet d’ouvrir ma curiosité. Grace à vous, j’ai découvert le documentaire de Vanessa Stojilkovic Bruxelles–Caracas, j’ai lu avec un grand bonheur Chien Blanc de Romain Gary, j’ai lu des articles de Diana Johnstone qui sont très éclairants sur l’UE, l’OTAN et la situation de la France
.
Merci beaucoup"

Ce qui est très frappant dans ce beau message chaleureux c'est d'abord qu'il s'agit du regard d'un homme apparemment jeune et intelligent qui "débarque" dans cet l'univers de mon travail intellectuel, et qui le découvre un peu après les batailles, plusieurs années après. Et donc il se promène dans les vestiges de ces combats qui furent des combats pour l'édification de mon propre point de vue sur le monde dans lequel, comme tous mes congénères, j'avais été jeté. Aujourd'hui, à travers l’œil de ce lecteur, moi qui ne relis jamais mon blog, sauf pour y chercher un élément précis, je prends conscience de ce qu'il y a "derrière mes billets actuels", dans les pages anciennes.

Alors oui, il y a Vanessa Stojlikovic, Diana Johnstone, Romain Gary. Ce ne sont pas des références des grands médias actuels, de l'Establishment. Ce ne sont pas non plus forcément les références de dissidents un peu tapageurs, humoristes de plus ou moins mauvais goût, qui se répandent en vidéos sur You Tube. C'est un univers, qui est partiellement repris par des sites de gauche ou qui font une jonction entre la gauche et le gaullisme. En même temps, je ne pense pas que les couleurs de ce blog puissent être réduites à ces étiquettes. Car si demain une autorité intellectuelle me persuadait que l'appartenance à la gauche est intrinsèquement, par essence, solidaire du mensonge et du crime, je m'en dissocierais immédiatement. Amicus Plato, sed magis amica veritas, je suis ami de Platon mais plus ami encore de la vérité, est ma devise, je ne suis figé sur aucune identité, intellectuelle, religieuse, culturelle. Même si je suis attaché à la cohérence, je suis avant tout un chercheur de vérité (par "je" entendez bien "mon travail" car c'est mon travail qui parle ici, et non petit "ego" sans intérêt), c'est pourquoi vous trouverez souvent dans ce blog des expérimentations parfois un peu surprenantes du genre "et si le bourdieusisme n'était qu'une absurdité" après de dix ans de fidélité à cette sociologie (et même une thèse soutenue dans cette atmosphère). Aucune remise en cause ne me fait peur.

Dois-je aujourd'hui remettre en cause Vanessa Stojlikovic, Diana Johnstone, Romain Gary ? J'ai bien des raisons de critiquer chacune de ses références, pour son style, pour une ou deux de ses prises de position etc. Je peux par exemple reprocher à Diana Johnstone ses excès d'éloges pour Dominique de Villepin jadis ou son silence sur ce personnage maintenant, ou Romain Gary d'avoir dans les années 60 aimé la famille Kennedy, que sais-je encore.Et ce genre de reproche je peux aussi me les adresser à moi-même. Mais je ne renie aucune de ces trois références, parce que chacun de leurs principaux engagements furent des engagements de vérité. Romain Gary fut aux côtés de Teruel en 1936, et de Hanoï en 1968, mais sans s'illusionner sur les impostures du stalinisme des années 30 ou du libertarisme de Cohn Bendit. Diana Johnstone a eu des mots très justes et très précis sur les mensonges de nos institutions pendant les guerres du Kosovo dans les années 1990, sur la faillite politique et morale que ces mensonges impliquaient pour notre continent, sans pour autant chanter la louange de la Sainte Serbie éternelle ni faire l'apologie de Milosevic. Vanessa Stojlikovic a montré des images justes sur les minorités du Kosovo, même si son comparse Michel Collon fut très loin d'avoir été aussi juste. Et ce travail là, humble, rigoureux, était autre chose que d'aller gesticuler à Tripoli sous les bombes juste pour chauffer son public parisien...

Même si beaucoup de choses me séparent aujourd'hui de Gary, de Johnstone, de Stojlikovic, je dois reconnaître ma dette à l'égard de leur travail sans lequel mon regard sur le monde ne serait pas celui que je porte. Par exemple je ne peux pas penser à la Croatie d'aujourd'hui sans me remémorer la brillante démonstration de Johnstone qui expliquait comment c'est la famille Habsbourg qui l'a faite entrer dans l'Union européenne alors même que ses criminels de guerre jouissaient toujours de l'impunité alors qu'on exige encore de la Serbie, à tort, toujours plus de "purification interne", et ce thème dépasse de beaucoup le seul problème de l'intégration de la Croatie (et de notre tourisme "naïf" - y compris le tourisme "religieux" - sur ses terres), mais encore toute la compromission avec de l'Europe avec le néo-fascisme (de Riga à Kiev) et avec les héritages mal digérés de notre histoire. J'ai même des dettes plus récentes à l'égard de cette journaliste américaine puisqu'encore cet été c'est elle qui m'a fait prendre conscience de l'imposture morale du discours américain (ânonné tous les ans pas nos médias) sur les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, et donc l'imposture morale de l'hégémonisme culturel nord-américain dans le monde depuis 1945. Ma dette à l'égard de Gary est plus profonde encore puisqu'à travers lui c'est tout le statut de la littérature, d'une présence littéraire à la condition humaine (la nôtre en tant qu'individu, celle de notre pays, de nos continents) qui est en jeu.

Alors peut-être vais-je encore découvrir beaucoup de choses, remettre en cause beaucoup de choses. Peut-être m'apprendra-t-on demain que le bilan politique et moral de Chavez par exemple, sa compromission dans la sorcellerie caribéenne, dans la corruption financière etc, étaient bien pires que nous ne le pensions en 2008 par exemple. Cela n'empêchera pour autant que le travail de Vanessa Stojlikovic sur les missions sociales lancées par le gouvernement bolivarien à ce moment-là, produit à une époque où tous les grands médias rêvaient du retour des oligarques à Caracas et où la police politique des "antifas" traitait de "rouges bruns" quiconque faisait l'éloge du "social empowerment" des défavorisés vénézuéliens et du rôle du non-alignement chaviste sur la scène internationale, reste un grand moment de vérité dans l'histoire humaine, moment d'autant plus méritoire qu'il n'était soutenu que par une poignée de personnes.

Alors je sais bien que tous ces moments de vérité qui ont formé mon regard comme celui d'autres personnes n'ont pas débouché sur des mouvements politiques à la fois efficaces et honorables comme ont pu l'être le parti socialiste de Jean Jaurès dans les années 1900 (voyez ce qu'en disait Romain Rolland), ou le républicanisme de Caton d'Utique en 60 av JC (pour citer deux exemples éloignés dans l'Histoire, l'un et l'autre assez brillants, quoique critiquables comme tout phénomène humain), et ce, largement faute de leaders capables de les intégrer à leur action, et pour diverses autres raisons sociologiques. Néanmoins ces moments ont existé, et peut-être ont-ils aussi servi à "civiliser", rendre plus intelligents, plus affutés, plus courageux, les regards et donc les façon d'être au monde de diverses personnes, ce qui a été autant de garde- fous à la sottise, à l'aveuglement dogmatique, à tout ce qui peut tirer vers le bas.

Grâce aux Editions du cygne, les lecteurs disposent aujourd'hui de deux livres, un sur mon engagement de 1998-2000, un autre sur la période 2001-2015, qui reconstituent un peu le fil de mes découvertes, de mes réflexions, et les remettent un peu dans le contexte des débats et des événements de leur époque. Ces livres, écrits parfois un peu vite, valent ce qu'ils valent, comme ce blog. Je n'ai pas à les juger, ils sont ce que j'ai pu laisser derrière moi. Et puis, pour ceux qui préfèrent écouter que lire, il reste sur Dailymotion ici ma "TV Atlas alternatif" qui résumait des chroniques du blog du même nom, et qu'un certain nombre de gens, en Algérie notamment, continuent de "liker" régulièrement à travers Facebook.

Il m'arrive aujourd'hui de me demander si ce que j'ai défendu dans ce blog aura sa place dans ma présence au monde de demain, compte tenu notamment de certaines découvertes pour le moins "très originales" que j'ai faites depuis deux ans, de quelle manière, et sous quelle forme des lecteurs pourront encore recevoir quelque chose d'utile de la façon dont je tournerai tout cela. Mais, à mesure que j'écris ce billet, je me rends compte que, tout de même, des éléments de continuité demeurent. Je n'aurai peut-être pas besoin de tout remettre en cause complètement. On n'est jamais assez conscient de ce que l'on a appris. Cela entre naturellement dans notre langage quotidien, dans notre façon d'être. Il n'est jamais inutile de prendre quelques heures pour faire le point sur tout cela. C'est une étape nécessaire au déploiement du "travail" lui-même (pardonnez moi d'user ici d'un langage un peu trop "protestant", calviniste, celui du lawyer américain qui a la sueur au front comme aurait dit Roland Barthes quand il évoque les peplums dans ses Mythologies).

Merci en tout cas à ce sympathique lecteur qui valide ce que j'ai fait, quelles qu'en fussent les imperfections, et me donne envie de continuer à écrire un peu dans ces pages.

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Les trente lecteurs

4 Décembre 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Ce blog garde le même rythme de croisière depuis 8 ans : une trentaine de visiteurs par jour. Probablement pas les mêmes qu'il y a 8 ans. Des gens qui tombent dessus par hasard après une recherche sur Google et n'y reviennent jamais. Des personnes que j'ai croisées à diverses étapes de mon parcours et qui se disent : "Tiens, il en est où Delorca ? Est-ce qu'il continue de s'énerver contre les néocons américains et européens ?"

Ca va ça vient, ça ne sert à rien. Mais peu importe. On continue.

Je me souviens du commentateur de ce blog qui avait pris sa plus belle plume un jour pour commenter mon itinéraire. "Certes vous avez été haut fonctionnaire, mais d'autres l'ont été. Certes vous êtes docteur en sociologie, mais votre sociologie n'est pas bonne. Certes vous avez bossé pour une mairie francilienne, mais vous y avez échoué. Certes vous êtes romancier, mais vous ne faites que des romans érotiques. Certes vous êtes engagé contre l'OTAN, mais ça n'empêche pas la terre de tourner, bref vous n'êtes rien". L'inventaire à la Prévert était drôle. Et je crois que l'intéressé face à Napoléon lui-même aurait tenu le même discours. "Certes vous avez gagné des batailles, mais vous avez échoué à Waterloo, certes vous fûtes Empereur des Français, mais la France n'existe plus etc". Pour arriver à la même conclusion "Vous n'êtes rien".

De toute façon c'est une grande vérité de notre temps : soit ce qu'on dit ne sert à rien car personne ne l'entend, soit cela blesse les convictions des abrutis ou leur amour propre et ils sont les premiers à se précipiter au bureau des dénonciations de la Kommandantur : "Le monsieur là, c'est un pervers, il ne pense pas comme les autres, et en plus il s'exprime avec franchise !"

Cinq ou six fois des types m'ont dit "votre engagement contre la politique de l'OTAN dans les Balkans ou ailleurs m'a été très utile pour forger ma propre conviction et m'a servi de modèle, m'a donné envie moi aussi d'agir". C'est un bilan maigre sur quinze ans. Mais quand même c'est déjà cela. Pas mal d'auteurs à diverses époques furent convaincus d'être si mal compris qu'ils se disaient qu'ils n'écrivaient, au fond, que pour deux ou trois personnes, dont certaines d'ailleurs n'étaient même pas encore nés (ça c'était du temps où on ne désespérait pas complètement des générations à venir).

Cela suffit à rassurer un peu une conscience, même si ça ne pèse pas lourd. Et puis, de toute façon, ça ne coûte rien. Jeter quelques idées sur un écran, signaler quelques injustices, ça ne prend qu'une demi heure. C'est de la charité au sens augustinien du terme, c'est à dire au sens noble, c'est comme donner une pièce à un pauvre, manifester dans la rue contre une loi. C'est une petite contribution individuelle à l'unité de ce monde dans lequel l'esprit est jeté. L'unité dans la justice. Nous sommes ici pour rechercher cela. Au diable les idiots qui n'y comprennent goutte !

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