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Le blog de Frédéric Delorca

Articles récents

Gombrowicz, la théâtralité et le refus du dialogue "d'homme à homme"

9 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1950-75 : Auteurs et personnalités

Bon, ma dernière citation de Gombrowicz était plus provoc' qu'autre chose (encore que je trouve qu'elle dit quelque chose de profond dans la psychologie féminine - elle-même issue de "rapports sociaux de genre" -, et qu'elle fût particulièrement drôle dans le contexte romanesque où Gombrowicz la place).

 

En voici une autre :

 

(p. 132) "Il remonta dans sa chambre. Je restai seul, désillusionné, comme il arrive chaque fois que quelque chose se réalise - car la réalisation est toujours trouble, insuffisamment précise, privée de la grandeur et de la pureté du projet. Ayant rempli ma tâche, je me sentais soudain inutile - que faire ? - vidé littéralement par l'événement dont j'avais accouché."

P1010968

 

J'apprécie beaucoup le choix des mots : "trouble, insuffisamment précise". Voilà ce qu'est la réalisation. Alors que les esprits positifs voient dans le réel quelque chose de toujours factuel et d'univoque, chez Gombrowicz le monde extérieur est profondément équivoque, et en agissant on ajoute de l'équivocité à l'équivocité, alors que le projet, lui, a des contours plus nets.

 

A partir de la guerre du Kosovo, j'ai lutté contre cette vision "impressionniste" du réel, parce que beaucoup d'intellos français l'utilisaient pour légitimer la pire des injustices, et le pire des scepticismes à l'égard des pensées critiques : "Tout est affaire de point de vue, entendait-on, on ne peut jamais savoir ce qui s'est vraiment passé". Au nom de cela Derrida ne s'est pas opposé aux bombardements sur la Serbie.

 

Mais mon retour au positivisme, fortement encouragé par Jean Bricmont à l'époque (Bricmont dont je me suis  beaucoup éloigné au cours des deux dernières années, pour de multiples raisons, et dont, paraît-il, on ne publie plus "Les Impostures intellectuelles" qui étaient pourtant d'un haut niveau), ne m'a jamais empêché de continuer à sonder l'arrière-plan existentiel de l'action, lequel est effectivement tapissé de ces couleurs glauques et impécises dont parle Gombrowicz, des couleurs qui épuisent le regard, et pourtant il ne faut jamais renoncer à dessiner de beaux projets aux contours nets pour les envoyer dans ce puits d'eaux troubles.

 

J'ai été impressionné par Gombrowicz à 20 ans, comme je l'ai été par Nabokov (des auteurs qui aujourd'hui seraient crucifiés par la political correctness). Mais en même temps leur prose était noyée dans les 10 000 choses que je devais lire, et découvrir dans ce monde des années Mittterrand. C'était le legs des générations qui m'avaient précédé comem Deleuze, comme Hegel, Spinoza, Stendhal, Epictète, Kafka, que sais-je encore. Mon petit cerveau essayait d'ordonner tout ça en Weltanschauung et échelle de valeurs, mais la tâche était aussi grande que celle qu'affronte mon fils de trois ans chaque jour quand il découvre qu'il vit dans un monde où existent des tas de langues étangères (chaque jour il en découvre un nouvelle en écoutant les gens dans le métro), des milliers de variétés de fleurs et d'oiseaux, et une montagne de choses auxquelles il ne comprend rien, quand il tend l'oreille pour écouter ce que disent les adultes.

 

Aujourd'hui je relis Gombrowicz avec un regard plus "usé". J'ai vu un monde grandir en même temps que moi, et je me suis vu évoluer, en bien et en mal, avec lui. Je peux comparer le monde de Gombrowicz au mien (non seulement celui qu'il a cultivé à titre individuel, mais aussi son époque qui a influencé ses écrits), l'entendre dialoguer avec le mien.

 

Je suis frappé par la théâtralité de son roman. Son héros Frédéric est un metteur en scène de théatre, il utilise le théâtre (en faisant jouer des adolescents) au service de son rapport personnel à la nature, et la trame même du roman est très théâtrale, ponctuée par des scènes qu'on pourrait sans peine mettre en scène sur des planches. On dira que tout roman l'est un peu (je le sais pour en avoir moi-même écrit un). Mais Gombrowicz utilise les ficelles théâtrales d'une façon vraiment très visible (et lui-même a écrit des pièces).

 

Au cours de mes pérégrinations au Collège international de philo dans ma jeunesse, il m'est arrivé d'entendre des réflexions intéressantes sur le théâtre. Je ne sais plus exactement de qui, je ne sais plus quand. Je sais seulement que les gens qui réfléchissent sur le théâtre, et ceux qui en font, prennent cela très au sérieux. On peut dire que le théâtre pose un énorme problème à la société depuis Sophocle. C'est peut-être l'art qui interroge le plus l'histoire humaine. Parce que ce n'est pas un simple divertissement, ni même un objet de catharsis comme le prétendait Aristote. Le théâtre pose une question très grave : n'est-il pas possible de vivre toute sa vie comme une pièce de théâtre ? Ca ne veut pas dire la vivre sur un mode ludique, mais d'une façon qui permette, à travers une mise en scène que l'on pourrait contrôler en partie, faire ressortir les valeurs auxquelles on croit, sans se laisser imposer celles des autres ?

 

En ce sens le théâtre n'est pas l'objet du mensonge comme le prétendait Marx (avec ses sourires ironiques sur le théâtre d'ombres de la démocratie parlementaire) à la suite de Platon (kai anti aristocratia en autè théatrokratia tis ponèra gegonein) - je m'excuse au passage auprès de mes lecteurs de ressortir toujours les mêmes références, mais je crois beaucoup en la longue mastication bovine de quelques brins d'herbes plutôt qu'en l'étalage érudit de mille connaissances.

 

Gombrowicz croit, à l'évidence (comme César-Auguste avec son "plaudite cive" à l'instant de sa mort), en une vérité supérieure du théâtre et cela sert son ontologie de la présence corporelle dont je parlais récemment.

 

Cette ontologie et l'éthique qu'il en fait dériver m'interrogent beaucoup, notamment à la lumière du combat que j'ai mené depuis 12 ans contre la globalisation libérale et contre les croyances des bobos.

 

De la recherche d'une vérité du corps, Gombrowicz déduit un refus de la possibilité du dialogue "d'homme à homme" (cf l'échange avec le résistant Sieman p. 150). Pour lui, l'humanité adulte est pétrie de fausses croyances et de faux principes qu'il est peut-être possible de dépasser par une dialogue personnel avec une Nature première anthropomorphique, qui, par certains aspects, évoque le Dionysos enfant de Nietzsche, mais sur un mode, je trouve un peu plus complexe que chez Nietzsche. Bon, je caricature peut-être. Je systématise peut-être trop la thèse du roman, qui lui-même n'est pas très didactique (à la différence par exemple des lourdeurs de Kundera), et se trouve trop plein d'humour et de profondeur pour se laisser enfermer dans un résumé philosophique aussi pesant. Il faudrait peut-être que je reprenne d'autres écrits de Gombrowicz pour pouvoir comprendre précisément son propos, ce qu'il peut me dire aujourd'hui.

 

Pour l'heure en tout cas j'y vois une sorte d'anti-Caton d'Utique. Quelque chose qui interroge et heurte profondément l'éthique catonienne qu'intuitivement j'aurais envie de placer au fondement de l'engagement politique contemporain. Je comprends pourquoi il le fait. Je comprends que les tragédies de la moitié du XXème siècle et l'épouvantable dogmatisme mélangé de mauvaise foi qui écrasait tout à cette époque aient justifié cette volonté du "grand saut dans l'immaturité" (qu'on retrouve aussi chez d'autres auteurs contemporains de Gombrowicz sous d'autres formes). Et en même temps quelque chose condamne irrémédiablement me semble-t-il ce pari gombrowiczien. Mais pour pouvoir indiquer quoi, et de quelle manière, il faudrait d'abord pouvoir cerner ce pari dans toutes ses implications (notamment en lisant et relisant d'autres livres de lui, je me souviens notamment vaguement de passages de son journal lus jadis qu'il faudrait retrouver).

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Présidentielle 2012

8 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Le feuilleton de la présidentielle est déjà plein de rebondissements dignes du clip ci dessous.

 

Faut-il s'en occuper ? Faut-il tenter de soutenir un "petit candidat" ou se préparer gentiment à voter Mélenchon (malgré toutes ses insuffisances sur l'Europe, son style un peu trop théatral, et ses intentions de vote qui plafonnent à 6 % - comme le faisait remarquer un journaliste à Cdansl'Air, la crise financière partout en Europe profite à la droite, pas à l'extrême gauche) ? Aux primaires du PS  en tout cas j'irai peut-être voter... pour Montebourg si l'occasion m'en est donnée.

 

Pour le reste que faire ? Je vois qu'en Seine Saint-Denis une association se propose de recueillir le vote des abstentionnistes, rien que ça... Peu probable que cela séduise qui que ce soit. De toute façon il faut les 500 signatures - sur environ 48 000 électeurs potentiels dont 36 000 maires. Pour les avoir il faut la complicité des grands partis, il faut discuter avec eux. Qui peut le faire ? En tout cas même chez les petits candidats les flingues sont sortis : diffamation d'un côté, plainte en justice de l'autre. Ca ne fait pas la "Une" de journaux, mais ça existe.

 

Les analystes font remarquer que ces élections très médiatiques où seuls les égos comptent sont les plus structurantes de tous les scrutins nationaux, et déterminent l'issue de tous les autres même chez les petits partis. C'est hélas vrai, et ce n'est pas très réjouissant.

 

Alors que faire ? S'intéresser au Pérou où la "vraie" gauche, pleine de bonne volonté, vient enfin de gagner ?

 



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"Non ou la vaine gloire de commander"

6 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Les rapports hommes-femmes

Un passage que j'ai trouvé drôle (et profond) dans "La Pornographie" de Gombrowicz, surtout quand on voit comment il intervient dans le récit romanesque et à propos de quoi (p. 77) :

 

"La facilité avec laquelle les femmes disent "non". Ce don du refus qu'elles possèdent au suprème degré. Ce "non" qu'elles ont toujours en réserve - et une fois qu'elles le trouvent en elles, elles sont impitoyables".

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Encore un refus de publication

4 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Hier je me suis heurté à un nouveau refus de publication d'une actualisation de "10 ans". De la part de L'Harmattan cette fois-ci. Ils me répondent avec une lettre-type "trop de manuscrits nous sont proposés". Je ne les crois pas. J'ai publié chez eux sous un autre nom un livre bien plus nul que "10 ans", et ils étaient prêts à accepter aussi les mémoires de mon grand père, bien moins utiles à notre époque. Le vrai motif de ce refus répété (car je m'y étais aussi heurté en 2008) est sans doute politique. Quelqu'un de bien intentionné, comme d'habitude, a dû faire un jour du lobbying contre moi auprès du responsable de la maison d'édition, comme un collaborateur du Diplo était intervenu contre moi auprès des éditions du Cygne en 2009 (sauf que celui-là, je l'avais pris la main dans le sac et j'ai gardé la copie de son mail).

 

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Une loi du silence existe dans les milieux parisiens contre mes livres, contre ce blog. Dans les milieux de gauche, parce que je suis sévère à l'endroit de la gauche sur des dossiers qu'elle n'aime pas comme la Serbie, ou pour d'autres raisons que ces petits messieurs (ou ces petites dames) n'ont même pas le courage de m'expliquer en face. Dans les milieux de droite parce que je n'ai pas franchi le pas de l'abolition du clivage gauche-droite comme l'ont fait tant d'autres personnes (qui ont hélas ensuite - mais c'était prévisible - échoué sur les sombres rivages du complotisme d'extrême droite).

 

Qu'importe : je ne ferai pas la danse du ventre Je n'irai pas "faire du réseau" à tout prix. Le mur du silence existe, mais ce n'est pas à moi de le briser. Moi j'écris, je dis ce que je pense. Si les deux ou trois personnes qui m'ont fait savoir leur sympathie pour mes travaux veulent les faire connaître sur d'autres sites ou auprès d'éditeurs, qu'elles le fassent, mais ce n'est pas à moi de chercher à me vendre.

 

Une blogueuse que je connais un peu, et qui a quelques défauts bien sûr (notamment un penchant compotiste et un certain manque de rigueur - ça va ensemble) mais aussi quelques qualités (notamment une volonté sincère et généreuse de promouvoir tout ce qui peut changer l'ordre des choses), a sa fiche sur Wikipedia depuis peu. Je l'ai découverte par hasard. Elle m'a dit qu'elle n'était pas à l'origine de cette initiative, mais qu'un de ses admirateurs l'avait fait pour elle, et que, du coup, elle avait fourni des éléments biographiques. Elle a d'ailleurs eu du mal à prouver ce qu'elle avançait car le totalitarisme d'Internet n'admettait comme élément de preuve que des adresses URL de pages de sites, or une bonne partie des hauts faits de sa vie sont antérieurs à l'apparition d'Internet et ne peuvent se prouver que par des coupures de presse...

 

En lisant cette fiche Wikipedia, je songeais que je n'aimerais pas être dans cette situation de devoir "rendre compte" de ce que j'ai fait ou de ce que je pense en le prouvant avec des adresses URL, ni de devoir m'énerver de voir tel ou tel porter des jugements parfaitement erronnés sur mon compte - ce qui est inévitable, compte tenu de l'uniformité de la pensée contemporaine et du goût de la facilité que cultivent les polémistes. Avoir sa fiche "Wikipédia" semble être le seul signe d'une existence pleine et entière sur Internet, et c'est pourtant, je trouve, d'une très grande tristesse, quand on voit le simplisme et la pauvreté de ces fiches.

 

Il est bien évident qu'il vaut mieux n'être connu de personne et être censuré par tous que d'avoir une fiche comme celle de cette blogueuse.

 

D'une manière générale - et ça Wittgenstein l'avait dit - on passe trop de temps à essayer d'exister socialement. Quand ce n'est pas en faisant du réseau, c'est en s'investissant dans des polémiques. Je relis en ce moment les articles d'Octaves Mirbeau dans l'Aurore pendant l'Affaire Dreyfus. Toute l'énergie qu'il a dépensée dans ce débat sur l'innocence du capitaine qui, certes, passionna la France pendant des années, mais qu'il aurait pu traiter en un aphorisme nietzschéen de cinq lignes. Qui aujourd'hui se souvient du rôle d'Octave Mirbeau dans l'affaire Dreyfus et des ennuis que cela lui valut ?

 

Il faudrait écrire loin de tout, au sommet d'une montagne...

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Quand les chiites du Bahrein inventaient un communisme islamique

4 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

On parle en ce moment de "nettoyage ethnique" à l'encontre des Chiites du Bahrein, expression qui serait hélas opportune si le chiisme était une ethnie, et non une religion.

 

Il est intéressant de souligner de quel héritage culturel et politique cette communauté est porteuse: celui du mouvement des Qarmates.

 

Les Qarmates sont un courant dissident de l’ismaélisme refusant de reconnaître le fatimide Ubayd Allah al-Mahdî comme imam. Ils furent actifs surtout au Xe siècle en Irak, Syrie, Palestine et dans la région de Bahreïn où ils fondèrent un état (903-1077) aux prétentions égalitaires que l'on a parfois qualifié de communiste.

 

Dans un article d'août 2003, l'ex-militant communiste Raymond Debord (qui a beaucoup milité auprès des immigrés si l'on en croit sa biographie) replace ce mouvement dans la longue liste des peuples en lutte pour des idéaux égalitaires - une liste que son texte limite au monde islamique mais qu'il faudrait étendre à toutes les cultures de l'humanité.

DSCN5767.JPG

 

Il explique : "Sous les Abbâssides, les grands bénéficiaires de l'essor économique et social sont la classe des marchands et les milieux de la Cour. Les marchands profitent de l'essor commercial dû au développement de grandes métropoles, de l'afflux d'or , de l'augmentation du crédit et de la hausse des prix." "Dès 875, explique Debord, une propagande messianique annonçant la venue prochaine du mahdi - l'imam caché - se répend dans les milieux ruraux et bédouins. Le trait dominant de la propagande colportée par les missionnaires (dâ'î, plur. du'wâ) est la revendication de l'égalité sociale ‑ encore qu'on en exclut les esclaves ‑ et de la communauté des biens."

 

En 899 le laboureur Hamdân Qarmat fait scission du mouvement chiite ismaélite. "Le qarmatisme développe une doctrine originale, insistant sur la liberté individuelle, le rejet de la loi formelle de l'Islam et l'affirmation du caractère relatif de tout système de relations humaines" précise Debord. Ils valorisent le monde du travail, le changement social, et refusent toute nostalgie : c'est un projet politique tourné vers l'avenir. Ses partisans mèneront diverses batailles contre le califat au Proche-Orient. Leur fief est l'Etat qu'ils ont fondé au Bahrein et qui durera jusqu'au 12ème siècle.

 

Selon le blog Omphalos et Metanoïa qui reprend un article de l’Encyclopédie de l’Islam (nouvelle édition établie par E. van Donzel, B. Lewis et Ch. Pellat, Leiden-Paris, Brill-Maisonneuve & Larose, tome IV, 1978, p. 691), "l’Etat qarmate fut placé sous la direction d’un gouvernement collégial (...) La vitalité économique de cet Etat était assurée par les butins des campagnes militaires qarmates, par les droits de douane perçus sur tous les navires qui empruntaient les routes maritimes du golfe arabo-persique, ainsi que par les droits de protection payés par les caravanes du Pèlerinage. L’excédent qui était dégagé de ces diverses opérations, ainsi que l’achat de plusieurs milliers d’esclaves noirs, permit l’épanouissement de cette « société dont l’ordre et la justice suscitèrent l’admiration d’observateurs non-karmates » : les habitants, en effet, « ne payaient ni impôts ni dîme, et toute personne qui s’était appauvrie ou endettée pouvait obtenir un prêt qu’elle pouvait rembourser lorsque sa situation s’était rétablie ; les prêts n’étaient jamais productifs d’intérêts, et toutes les transactions commerciales locales se faisaient au moyen d’une monnaie de plomb purement symbolique. [...]La réparation des maisons était faite gratuitement par les esclaves des dirigeants, et des moulins étaient entretenus par le gouvernement pour moudre gratuitement le blé pour les habitants. » Enfin, « à partir de l’époque d’ Abu Saïd, les prières, le jeûne et les autres pratiques musulmanes furent abolies, mais un marchand étranger fut autorisé à construire une mosquée à l’intention des visiteurs musulmans ». Paradoxe à l’état pur, l’organisation sociale des Qarmates du Bahrein était donc, pour résumer, un sorte de Welfare State esclavagiste, s’appuyant sur une économie parasitaire à l’extérieur et pratiquant à l’intérieur une forme de communisme, le tout sous les ordres d’une dynastie dont la doctrine religieuse avait pour conséquence la laïcisation de la société." 

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L'oeuvre de Julius Fucik

2 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

On croit qu'Internet peut fournir un regard sur toute la cuture contemporaine "utile". Or il suffit d'acheter un vieux livre chez un bouquiniste pour découvrir à quel point les documents dont on dispose sur des périodes aussi récentes que le 20ème siècle (par exemple les fiches wikipedia) sont lacunaires, quand ce n'est pas mensongères.

 

Julius_Fu-ik_2.gifJ'ai déjà mentionné ici le personnage de Julius Fucic en Bohème et le sort injuste que la mémoire tchéque lui a fait.

 

Je voudrais ici revenir sur sa vie et son oeuvre. Né à Smichov, le quartier industriel de Prague, fils d'un ouvrier métallurgiste passionné de théâtre et d'un oncle mélomane qui composa "La marche des gladiateurs" en Hongrie, Fucik fut un jeune prodige qui fit du théâtre de deux ans et demi à neuf ans. Lycéen à Plzen il fonde des journaux et une coopérative de jeunes. Employé à l'office des statistiques, inscrit aux cours du soir à la faculté de lettres, cet amoureux de la vie s'inscrit aux jeunesses communistes, ce qui lui vaudra quelques ennuis dans les années 20, notamment pour son service militaire comme à beaucoup de communistes en France.

 

Sa très bonne santé physique et morale le rendra particulièrement résistant aux tortures ce qui lui donna de l'énergie pour survivre à une quasi-agonie à la prison de Pankrac et de continuer à en décrire le quotidien en écrivant sur des feuilles de papier à cigarette jusqu'à son exécution. Le texte est très bien écrit et manifeste à la fois une accuité d'observation et une grande noblesse morale, une attention aux autres - il est vrai soutenue par la foi eschatologique marxiste qui l'anime. Les hispanisants peuvent le lire gratuitement en espagnol sur le Net.

 

Le préfacier de l'édition d'Ecrits sous la potence (traduits dès 1945 sous une introduction de son épouse Gusta incarcérée dans la même prison que lui) dans une version augmentée de 1957 (Éditions Bibliothèque mondiale), Ladislav Stoll (historien et ministre de la culture à l'époque stalinienne), mentionne quelques points sur son rapport à la France. Il précise qu'il a vécu quelques mois à Douarnenez et contribua à une grève des salariés de l'usine de sardines locales !

 

Stoll à propos du rapport à la culture française dessine une opposition intéressante entre ceux qu'il appelle les "petits bourgeois cosmopolites" et  les communistes comme Julius Fucik qui étaient à la fois patriotes - très proches du prolétariat très enraciné de leur pays - et internationalistes - puisque Fucik, non seulement vécut un peu en France mais aussi travailla comme correspondant Rude Pravo en Russie. "La grande pensée française, écrit Stoll (p. 14) après avoir cité Diderot, Gabriel Péri et Romain Rolland, aidait également les héros de notre mouvement national libérateur, Julius Fucik le fier patriote tchèque, aimant le pays soviétique, aimant et honorant le grand génie révolutionnaire de la France et le peuple français, savait que chaque vraie culture nationale doit croître de son propre peuple, quele doit être profondément enracinée en lui. Et pour cette raison-là, il cherchait avant tout dans la renaissance, l'arbre généalogique d'un nouvel écrivain tchèque. Comme patriote moderne il se distinguait ainsi des cosmopolites provinciaux tchèques, qui à la fin du siècle dernier et après la première guerre mondiale, pareils à des parvenus, importèrent de France chez nous, comme de nouveaux chapeaux ou de nouvelles robes, une conversation mondaine facile et cosmopolite, des bons mots nouveaux, de nouveaux commérage littéraires, et enfin des droits d'auteur pour les livres de Dekobra, de Morand,  de Montherlant, etc... / Julius Fucik n'a rien de commun avec ces admirateurs de la France. Il n'a rien de commun non plus avec ces esprits d'ailleurs différemment culturels qui compilèrent les idée pragmatiques avec le monde de la pensée bergsonienne. Fucik, connaisseur excellent de la littérature et de la poésie, détestait la petite bourgeoisie cosmopolite provinciale, l'égoïsme du "grand monde tchèque" singeant Paris, et ces mêmes bourgeois tchèques qui, habillés à Paris, se conduisaient avec insolence envers le peuple tchèque. / Il était clair pour Julius Fucik que ces cosmopolites étaient des petit provinciaux et qu'une véritable universalité, une vue internationale idéologique est propre au travailleur tchèque, à l'ouvrier tchèque auquel Julius Fucik a été attaché par un immense amour" .

 

Cette réflexion me semble intéressante pour notre époque où divers secteurs de gauche comme le MPEP ou au PS Montebourg réfléchissent à réenracinement de la culture et du tissu économiques. Le lien patriotisme-internationalisme, et socialisme-question nationale (en l'occurrence question nationale tchèque, celle d'un petit pays régulièrement écrasé par les empires, comme tant d'autres en Europe centrale), mérite toute notre attention, et dans le texte de Stoll, si l'on remplace "petit bourgeois" par "bobo" et "Paris" par "NewYork", on ne sera pas très éloigné des problématiques de notre temps.

 

J'ai été fort content d'apprendre aussi dans la préface de Stoll que Fucik fouinait chez les bouquinistes pour ressusciter des écrivains progressistes "démocrates" comme il disait du 19ème siècle, injustement oubliés ou caricaturés par la culture bourgeoise de son temps. Il disait qu'il fallait faire cela pour la Bohème comme pour toute l'Europe.

 

Il le fit notamment pour Bozena Nemcova, auteure de beaux contes populaires tchèques au 19ème siècle à l'héritage passablement affadi par la culture bourgeoise praguoise et qui pourtant, comme le résume Stoll (p. 13) fut "une des rares personnalités tchèques qui dans ce pays tchèque à demi féodal des années 40 du siècle passé s'intéressait déjà aux idées de Saint-Simon et de Fourier et qui payait cela par sa destinée misérable".

 

On est très loin là de la Bohème métaphysique "austro-hongroise" de Kafka à Patocka dont les étudiants de Sciences po de ma génération ont été saturés (il faudrait aussi dire un mot, mais je ne veux pas faire trop long, de l'opposition radicale de Stoll aux interrogations existentielles et du Julius Fucik "anti-Hamlet" qu'il nous présente).

 

Le projet de remémoration que défendait Fucik doit sans cesse être recommencé à mesure qu'une culture futile et bourgeoise vient recouvrir d'un linceul les combats du passé et ceux qui le menèrent, dans l'ordre de la création intellectuelle comme dans tous les autres modèles. Une tâche immense à laquelle les apparatchiks payés par ce qu'il reste des partis communistes ou progressistes consacrent une énergie à mon sens insuffisante ou qu'ils ne savent pas faire connaître en dehors de leurs cénacles.

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Réponse d'un éditeur sur la publication d'une actualisation de "10 ans"

1 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

"Cher Monsieur,

 

10-ans.jpg

J'ai lu avec attention votre manuscrit autobiographique, "Douze ans chez les résistants (1999-2011)".

 

C'est un récit à la fois précis et, en effet, très factuel. À titre personnel, il m'a beaucoup intéressé et j'ai été sensible à sa probité.

 

D'un point de vue éditorial, cependant, je ne crois pas qu'il puisse rencontrer un public suffisant pour justifier sa publication sous forme de livre.

 

Je dois donc vous transmettre une réponse négative, et j'en suis désolé.

 

Avec mes regrets, je vous assure de mes meilleurs sentiments."

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Le biologiste Jean-Didier Vincent victime d'un fascisme féministe

1 Juin 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Les rapports hommes-femmes

L'émission Ce soir ou jamais hier soir était hélas révélatrice de l'impossibilité du débat contemporain sur les rapports hommes-femmes en dehors d'une political correctness que Steven Pinker comparait au stalinisme et qu'on peut aussi trouver fasciste dans son style imprécatoire, accusatoire et agressif... Voilà qui, selon moi, augure d'un véritable apartheid confucéen entre les genres en France... Triste époque.

 

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Mort du président abkhaze Serguei Bagapch

30 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

P1020569Le président de la République autoproclamée d'Abkhazie Sergueï Bagapch (62 ans) est décédé suite au cancer du poumon à l'âge de 62 ans.

 

Je l'avais interviewé avec d'autres journalistes en décembre dernier. Il nous avait fait l'effet d'un homme très raisonnable. Il avait d'ailleurs été réélu brillamment au premier tour à l'élection présidentielle, et avec un fort taux de participation, à une époque, où, comme je l'expliquais dans mon livre Abkhazie, la population avait besoin de manifester son unité après la reconnaissance par la Russie et trois autres pays. Bagapch avait, au début, incarné une certaine méfiance à l'égard de la Russie mais il était devenu ensuite le candidat consensuel pour "gérer l'indépendance" en partenariat avec Moscou.

 

Les Abkhazes n'ont pas de chance car l'an dernier ils enterraient le père fondateur de leur Etat, Ardzimba. Le risque n'est pas mince qu'ils peinent à faire émerger une personnalité fédératrice et que de nouvelles divisions apparaissent dans ce pays comme ça avait été le cas aux élections présidentielles de 2004 dont l'issue avait débouché sur des échanges de coups de feu...

 

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L'affaire Tron et l'Eros municipal

29 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La Révolution des Montagnes

Après "Eros au FMI" avec l'affaire DSK voici "Eros dans le municipalités" avec l'affaire Tron.

 

Pas triste non plus. Il y a l'accusation contre M. Tron autour de sa supposée "podophilie" qui nourrit toutes sortes de fantasmes en rapport avec une scène de Pulp Fiction, mais il y a aussi les plaignantes, à laquelle la défense s'attaque maintenant en ressortant des détails fort croustillants.

 

Du genre à propos de la première des deux : "Dans une lettre à charge datée de juin 2010, Florence Fernandez de Ruidiaz, adjointe chargée des Affaires scolaires et du personnel communal, relate un incident survenu lors des voeux du maire, en janvier 2010. "Elle s'est couchée sur une table, à soulever ses vêtements, et a eu des gestes très déplacés envers un adjoint", raconte cette élue dans un courrier qu'a pu consulter LEXPRESS.fr. 

Quelques jours plus tard, Virginie Faux adresse une lettre à "Georges". Loin d'y réfuter la scène, elle s'excuse de son comportement. " On avait tous un peu bu. Quelqu'un m'a poussée et je suis tombée à plat ventre sur la table, on a vu ma culotte sous mes collants, c'est tout " " Ce sont là des informations que je me contente de pêcher dans l'Express. Pas besoin d'aller enquêter bien loin.

 

J'ai vaguement connu Draveil pour y avoir présenté "La Révolution des montagnes" dans un festival du premier roman organisé par la mairie. Mr Tron, à l'époque Villepiniste, avait fait un discours juste avant M. de Villepin himself (cf vidéo ci dessous). Aucun des deux n'avait parlé de réflexologie. Dommage car cela aurait cadré avec le sujet de mon roman...

 



 

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Interview de M. André Crétier sur la résistance à Sevran

29 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Un livre épuisé sur D. Albert

visuel couvertureM. André Crétier qui fut un partenaire de résistance Denise Albert dans le premier triangle OS (Organisation spéciale) créé à Sevran ayant émis quelques réserves sur la version des faits relatés dans le livre "Denise Albert", j'ai recueilli son témoignage par téléphone le 13 avril dernier. La qualité du son n'est pas très bonne, et je n'ai pas pu faire de montage, pour des raisons techniques, mais je pense que ce témoignage est utile pour contrebalancer certaines pages du livre.

 

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Le débat islandais

27 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE

Le militant d'Attac Islande Bjarni Gudbjornsson  nous ayant fait l'honneur de s'abonner au blog de l'Atlas alternatif, j'en profite pour mentionner ici son courrier public repris notamment sur ATTAC 78 en février dernier et qui avait le mérite de relativiser une trop rapide idéalisation des réformes politiques sur son île. Une manière aussi de rappeler qu'un débat approfondi existe sur ce qu'il se passe dans ce pays, même si, on s'en doute, ce débat ne passera jamais le filtre de nos grands médias.


iceland.png"J'aurais préféré pouvoir répondre "oui" à la thèse qu‘il y a  en Islande une "révolution non-médiatisée anti-capitaliste et démocratique"  mais, malheureusement, la conclusion  de Pascal Riché est plus proche de la réalité si l’on ignore sa mauvaise foi et ses simplifications : "On est donc  loin du conte de fée qui circule sur le net. L'Islande ne vit pas une alternative réussie et harmonieuse au capitalisme, mais une suite de tâtonnements confus, douloureux et résignés… en restant dans les rails du FMI. "

 

Nous sommes en pleine crise économique, politique, sociale, financière sous la tutelle du FMI qui en Islande, comme partout ailleurs, suit son orientation néolibérale et ne fait qu’approfondir la crise.

 

Après la révolte on a voté à gauche, mais le nouveau gouvernement est resté bon élève du FMI et fait la politique de droite.

 

Deux des trois banques nationalisées d'urgences ont  été reprivatisées sans réforme; le taux de chômage tourne autour de 9 %, et autant de monde a émigré ; augmentation des impôts ; baisse du pouvoir d’achat ; les dettes insupportables ; des scandales infinis liés à la finance et la politique; les mouvements sociaux désorientés...

 

L'un des objectifs du plan FMI-gouvernement est de ramener le déficit public à zéro en trois ans durant l’année  2013, ce qui entraînera d’énormes coupes dans les dépenses les plus indispensables que sont l’éducation, la santé publique, la sécurité sociale ; et de finir la dispute sur IceSave, le troisième version de l’accord est en discussion à l’Assemblée ces jours-ci.

 

Le patronat et la confédération des syndicats font pression pour qu'on ouvre les portes aux investisseurs étrangers pour nous sauver de la crise...

 

Des fois il est difficile de rester optimiste mais la lutte continue pour que l'Islande ne devient pas le sujet d'un nouveau chapitre dans la réédition du livre de Naomi Klein "La Stratégie du choc" -

le capitalisme de désastre frappe à la porte.

 

Avec mes meilleures salutations.

 

Bjarni            Attac Islande"

Rappelons quand même que depuis lors près de 60%  ont dit "non" par référendum, le samedi 9 avril, à la finance internationale et à leur gouvernement, leur refus de payer les pots cassés de la Grande Crise.Tout n'est pas perdu.
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A propos de la sainteté laïque

27 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Le blogueur Edgar a attiré hier l'attention de ses lecteurs sur la situation du Bahrein. Edgar se rapproche ainsi de ce que je considère être la "sainteté laïque". Et, dans cette sainteté, il entraîne progressivement une petite poignée de lecteurs : un photographe parisien, un Internaute du Loir et Cher etc.

 

Cela fait quelque temps que j'aimerais écrire un livre sur la sainteté, mais je n'en trouverai vraisemblablement pas la force.

 

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La sainteté est cet état par lequel l'être humain se rapproche de l'achèvement optimal d'un certain nombre de vertus cardinales (on ne peut pas dire "toutes les vertus", car une vertu se paie nécessairement d'un défaut - la réunion de toutes les vertus impliquant la disparition de tout défaut est impossible chez un être humain). En tant que parachèvement d'un certain nombre de qualités, la sainteté a quelque chose à voir avec l'absolu, et, à ce titre, fait partie de ce que la société de consommation et de médiocrité actuelle ne peut que répudier et ridiculiser. Pour cette raison elle est une force de rupture.

 

Bien sûr chacun peut définir la sainteté et ses vertus cardinales comme bon lui semble.

 

Pour ma part je lui prête les traits suivants (dont, vous le remarquerez, beaucoup sont liées aux vertus de la sagesse antique) :

 

- le courage (physique et intellectuel)

- l'indépendance morale (au risque de la solitude)

- le sens de la vérité objective (ne pas s'abriter derrière un subjectivisme facile ou le relativisme, ce qui implique aussi de savoir reconnaître quand soi même on s'est éloigné de la vérité)

- le goût de la recherche, du cheminement

- le sens de la construction

- la persévérance

- la cohérence intellectuelle

- le désintéressement et le refus de la facilité (ils vont de pair, car la facilité est généralement recherchée pour les profits immédiats et superficiels qu'elle procure)

- le sens du devoir

- la modestie

- l'ouverture à la sensibilité d'autrui, à ses différences, à la cohérence propre du système de représentation qui l'anime (ce qui implique aussi un sens de la charité au sens où Pascal parlait par exemple de "lecture charitable" : c'est à dire, savoir reconnaître qu'autrui ne livre pas d'emblée toute sa logique et toute sa cohérence, et qu'il faut aussi l'aider lui-même à aller au bout de sa cohérence pour construire avec lui un dialogue constructif sans chercher soi-même à se mettre en valeur à tout prix)

- un sens du style et de l'élégance, qui est ce par quoi les vertus d'indépendance, de modestie, d'ouverture etc se cristallisent harmonieusement et font système. Arriver par exemple dans son style à mêler provocation et nuance, humour et sérieux, profondeur et légèreté etc inséparablement...

 

Voilà douze vertus cardinales essentielles à mes yeux. Je pourrais presque juger l'ensemble de la caste des publicistes de notre époque ou des politiciens à l'aune de ces vertus et les classer selon leur degré d'éloignement au regard de ce que je définis comme la sainteté.

 

Aujourd'hui parler du Bahrein, comme autrefois parler de Pancevo ou de Falloudjah, c'est s'approcher de la sainteté, parce que c'est manifester du courage, de l'indépendance, un sens de la vérité, un sens du devoir et une ouverture à ces manifestants que l'arrière-plan (pour parler comme Searle) collectif occidental assimile trop facilement à des "chiites communautaristes" (éventuellement même instrumentalisés) sans même leur faire crédit d'une légitimité possible au même titre que les Tunisiens et les Egyptiens. Encore faut-il que cette sainteté ne soit pas gâchée par des manières tonitruantes, une absence d'humilité, un goût pour la facilité, un absence de cohérence intellectuelle, comme, par exemple, beaucoup de partisans de la Palestine ont fini par discréditer leur combat en versant dans ce genre de défaut.

 

Je crois qu'Edgar n'est pas (encore) tombé dans ce genre de travers, et il faut souhaiter qu'il continue d'entraîner beaucoup de gens dans son sillage.

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Quizz : connaissez-vous vraiment l'époque dans laquelle vous vivez ?

26 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca

On pourrait écrire un petit quizz dans ce genre en donnnt" +1" à ceux qui repondent "oui" et "-1"à ceux qui répondent "non". Le total indiquant quel degré d'intégration au système de pensée dominant chacun totalise. Le chiffre le plus élevé montrant le plus haut degré d'intégration, le chiffre le plus bas le plus grand degré de lucidité...

 

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"- Il est évident à vos yeux que l'OTAN et le FMI veulent le bien des peuples.

 

- Vous pensez que les chiffres des victimes de la répression en Libye sont objectifs.

 

- Vous êtes prêt à jurer que le nouveau président Ouattara était vraiment le vainqueur des élections présidentielles ivoiriennes.

 

- Vous approuvez la sécession du Sud-Soudan et pas celle de l'Abkhazie

 

- Vous êtes sûr que les révolutionnaires syriens ne sont pas des groupes armés.

 

- Il vous paraît clair qu'on peut imposer des changements de régime un peu partout dans le monde sans que ça pose trop de problèmes

 

- Les "concentrations" civiques espagnoles sont plus importantes à vos yeux que le score de la droite aux élections et ceux de l'extrême gauche au pays Basque.

 

- Il est évident selon vous qu'il n'y a plus de classe populaire en Europe, et que les ouvriers sont en Chine, à part une poignée de prolos lepennistes mal odorants du côté de Nancy dont on nous débarrassera bientôt.

 

- Vous pensez que le Bahrein ne mérite pas la "une" de nos journaux

 

- Il ne vous arrive pas souvent de penser à l'Irak

 

- Pour vous l'Europe c'est la paix, la France hors de l'Europe c'est la guerre.

 

- Que Bernard Henri Lévy dirige la politique étrangère de la France ne vous inquiète pas

 

- Il vous semble que le Kosovo méritait bien son indépendance pour avoir subi le fascisme de la dictature serbe et un véritable génocide en 1999, même si cet Etat n'est pas tout à fait exemplaire

 

- Vous pensez que le gouvernement thaïlandais, ami du FMI, est un gentil régime démocratique qui ne cause de tort à personne.

 

- Vous n'avez jamais réfléchi aux raisons des guerres civiles au Congo, ni même à leur ampleur

 

- Vous ne pensez pas que l'Afrique pourrait se porter mieux sans ingérences européennes.

 

- Pour vous le parlement européen est une institution sérieuse qu'il faut valoriser

 

- Vous n'avez pas la moindre idée du coût humain des guerres auxquelles la France a participé  depuis douze ans

 

- Selon vous les grands médias privés sont au service du pluralisme, en interdire certains comme le fait Chavez c'est du fascisme pur et simple

 

- Les référendums, à vos yeux, sont  un danger pour la démocratie

 

- Vous aimez la justice internationale

 

- Vous pensez que la privatisation des services publics accroit leur qualité.

 

- Le darwinisme social ne vous pose pas de problème.

 

- Selon vous, il faut reculer l'âge légal de la retraite, et augmenter les retraites par capitalisation pour stabiliser le système financier mondial

 

- L'Europe est le meilleur outil pour stabiliser l'économie mondiale

 

- Pour vous, la nationalisation des médias n'est pas un combat digne d'être mené

 

- Vous n'avez pas envie que des partis politiques nouveaux émergent sur la scène publique"

 

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Chavez, Gombrowicz et les jeunes

24 Mai 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Lors de la dernière émission "Alo presidente", Hugo Chavez, convalescent d'une maladie, a parlé de la jeunesse vénézuélienne (cf vidéo ci dessous). Ce n'était pas la première fois. Il a dit que lui travaillait pour cette jeunesse, alors que la droite et les sociaux libéraux ne travaillaient que pour les vieux. Il a cité la jeunesse de certains héros de l'indépendance vénézuélienne et latino-américaine, dont Sucre qui était presque un enfant, a-t-il dit, quand il s'est engagé dans le combat.

 

Comme toujours le président vénézuélien était vêtu d'un blouson aux couleurs du Vénézuela. Cet homme vit une épopée nationale, il est drapé dans cette histoire. Il prolonge une saga, celle de Bolivar, de Sucre. Chaque jour, tous les matins, il l'enfile sur son buste à la fois comme une seconde peau et comme un costume de scène, il entre dans ce scénario, et fait entrer avec lui un bataillon d'acteurs-figurants - par centaines de milliers - dont l'histoire et le générique de fin ne retiendront pas les noms.

 

Bien sûr Chavez, bien que d'âge mûr, est légitime dans son rôle. La jeunesse vénézuélienne croit vraiment en lui. Précisément parce qu'il y a cette épopée de jeunes gens qui remonte à Bolivar en passant par Castro et dont Chavez a su devenir le continuateur d'une façon crédible, en payant de sa personne. Aucun leader politique en Occident ne pourrait prétendre incarner la jeunesse comme lui. Même Obama avec sa bouille de trentenaire ne le peut pas. On le sait sorti d'un mauvais casting d'agence de com'. Nul n'ignore qu'Obama ne vit pas une épopée. Il ne prolonge aucun geste héroïque. Il va juste au bureau le matin dans le costume de l'administrateur : l'administrateur des fonds de pension de son pays et d'un complexe militaro-industriel, en guerre contre la jeunesse de plusieurs pays sur deux ou trois continents.

 

Je ne suis ni jeuniste ni démago. Je sais tout ce que la jeunesse a d'insuffisant, de très con même. Surtout quand je repense à la mienne. "Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait".  La jeunesse peut-être débile, impulsive, stupidement iconoclaste, ce qui en a toujours fait la clientèle parfaite des fascismes en tout genre (et ce sera toujours ainsi). Mais elle garde un atout qui n'est ni éthique ni épistémique, purement ontologique : elle a un avenir, là où les vieux ne l'ont pas. Elle a pour elle un potentiel de vie que les vieux à tout jamais ont perdu.

 

On a réussi sous nos latitudes à instiller auprès de nos jeunes suffisamment de dégoût de la vie pour qu'ils perdent toute conscience de ce privilège injuste dont ils bénéficient. Mais même en soumettant tout le monde à leurs idées morbides nos vieux ne peuvent toujours pas empêcher cette évidence biologique : ils restent, eux, plus proches du néant que les jeunes cons qui leur succèdent.

 

En écoutant Chavez, j'ai repensé à la Pornographie de Gombrowicz qui est un livre étonnant sur la vieillesse et l'immaturité que je lisais à 20 ans. Un livre ou plutôt un grand classique du 20ème siècle. En le parcourant à nouveau tantôt j'ai été moins frappé par son humour, et même par sa profondeur philosophique, qui m'avaient séduits à 20 ans (pour tout dire, le fait qu'un de ses héros s'appelle Frédéric a sans doute tout autant pesé dans le choix de mon pseudo que le faît que ce fût aussi le prénom de Nietzsche), que par son ambition de substituer une métaphysique existentielle du corps aux métaphysiques dominantes (chrétienne et marxiste) qui surplombaient l'Europe des années 30. On sent dans ce roman l'influence de la Nausée de Sartre. Il faudrait d'ailleurs que je relise ce dernier ouvrage (que j'ai lu à 16 ans) pour évaluer le degré précis d'originalité d'un roman par rapport à l'autre.

 

Je crois qu'aujourd'hui le projet de Gombrowicz est tout aussi périmé que celui de Sartre. Parce qu'au fond la seule véritable métaphysique qui se soit imposée in fine est celle de la marchandise - s'il faut parler de métaphysique car c'est peut-être d'une anti-métaphysique qu'il s'agit, une pure polarisation fétichiste sur des images vides de sens (je crois qu'il faudrait confronter la Société du spectacle de Debord et la Société de Consommation de Baudrillard pour parvenir à évaluer le degré de métaphysique ou d'anti-métaphysique dans lequel nous sommes aujourd'hui engagés). Il n'en reste pas moins que l'entreprise de Gombrowicz pour tout réorganiser autour des présences des corps est belle, comme des tableaux d'artistes un peu étranges.

 

Je ne pense pas que l'esthétique de Chavez soit d'aucune manière compatible avec celle de Gombrowicz. Mais il y a dans cet appel du vieil homme à la jeunesse - cet appel crédible, inspiré, qui ne doit rien à de vulgaires montages marketing de vieillard -, dans ce pari sur le potentiel de vie, malgré son lot de maladresse, de futilité, d'aveuglement et de folie prévisibles, quelque chose de commun avec le geste du roman de Gombrowicz : quelque chose qui interroge le degré de foi qu'on peut investir dans le temps et dans la vie, et le vertige qu'une telle foi provoque. Car la Pornographie est un roman très vertigineux, d'un vertige que Chavez lui-même doit parfois éprouver devant sa propre entreprise politique. Réintroduire la jeunesse dans la politique est un projet terriblement risqué. Mais refuser de le faire, comme le font avec une belle obstination nos propres technostructures n'est-il pas proprement suicidaire ?

 

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